2003
Recherches de science religieuse
Chroniques
Chroniques
Viki Ranff. — Wissen und Weisheit bei Hildegard von Bingen. Mystik in Geschichte und Gegenwart, Texte und Untersuchungen. Abteilung I, Christliche Mystik, Bd. 17. Stuttgart-Bad Cannstatt, 2001, 443 S.
Ce fort volume, d’édition magnifique, présente le texte, légèrement modifié, d’une thèse soutenue en 1999 par devant la Faculté de Philosophie de la Technische Universität de Dresde, sous la direction de Frau Prof. Dr. Dr. h.c. Hanna-Barbara Gerl-Falkovitz ; son titre d’alors : Scientia und sapientia bei Hildegard von Bingen. Eine verborgene Philosophie. Travail de l’impétrante qui avait bénéficié de multiples appuis, en particulier financiers, de la part des diocèses de Eistätt, München-Freising, Osnabrück et Limburg, ainsi que d’organismes scientifiques, singulièrement le « Arbeitskreis zur Förderung der Hildegardtradition ».
La présente édition n’a pas repris le sous-titre de la thèse (Une philosophie cachée), mais elle a amplement illustré, analysé et justifié le fait que Hildegard, antérieure de deux siècles ou presque à l’éclosion de la « mystique spéculative » des Rhéno-Flamands (elle est née en 1098 et morte en 1179, alors que Maître Eckhart ne verra le jour qu’aux alentours de 1260), peut et doit être tenue pour une authentique « philosophe ». Cela peut apparaître comme un paradoxe ou une violence faite au langage ; mais la démonstration menée dès la première partie de cet ouvrage prouve que l’expérience d’esprit qui fit d’elle l’une des grandes mystiques de la tradition occidentale relève du même « geste » de pensée que celui qui se trouve mis en Å“uvre dans une rigoureuse intelligence logique de la réalité — en l’occurrence et dans ses derniers ressauts celle qui lie l’humanité de l’être humain avec son origine et son terme. En quoi Hildegard, avant de se montrer annonciatrice du courant de pensée illustré deux siècles plus tard par Eckhart, Suso et Tauler, s’inscrit dans une fidélité lointaine, comme le montre Viki Ranff, avec Platon lui-même, pour qui la sagesse est la forme supérieure de la « connaissance de la vérité » ; pour ne rien dire d’Augustin, qui tenta, aux dires d’Alcuin réinterprétant Boèce, de « lier l’un à l’autre, dans son argumentation, le christianisme et le platonisme ». Et donc, ériger une « Sophiologie » — un « discours de la sagesse » — comme norme et point d’aboutissement de toute philosophie, c’est là une préoccupation des plus traditionnelles, qu’illustreront par la suite nombre de penseurs, de Suso et de Böhme jusqu’à Vladimir Solowjew et Pavel Florenski, pour nous en tenir aux penseurs qu’évoque explicitement Viki Ranff. Avec, pour Hildegard, cette note personnelle qui enracine toute quête de sagesse — à l’égard de Dieu, à l’égard du cosmos — dans une « vision » entendue comme « source de connaissance ». D’où le lien qu’elle met en lumière entre théologie et anthropologie, la « question de Dieu » étant toujours abordée dans son « rapport à l’homme » et à son statut propre au sein de la création. Dieu ne lui apparaît-il pas comme « dominus, magnus philosophus et profundus artifex » ? Philosophie en acte, donc, qui « conduit, par delà les « artes », à la connaissance de la foi », et qui, à ce titre, « embrasse et ordonne tout savoir » — faisant valoir sa pertinence par rapport aux « deux degrés de connaissance que sont la connaissance du monde et celle de Dieu ». À quoi s’ajoute, comme la conversion des transcendantaux l’a toujours manifesté (cf. en particulier St Thomas), l’identité foncière qui rapporte l’un à l’autre le beau et le vrai.
La question méthodologique qui se pose alors est de savoir si une véritable philosophie peut s’enraciner dans une « vision privée », et dans quelle mesure celle-ci peut apparaître comme une « source de connaissance ». La première partie de l’ouvrage de Viki Ranff s’attarde sur cette question, et assoit la réponse positive qu’à ses yeux elle appelle. Il s’agit d’abord de montrer le souci qui anime Hildegard d’inscrire le contenu de ses « visions » dans le mouvement d’une explicitation à la fois symbolique et conceptuelle qui vaut médiation entre la singularité de l’expérience et l’universalité potentielle à quoi tend tout langage. D’ailleurs, n’est-ce pas la même justification qui authentifie bien d’autres sources de connaissance — qu’il s’agisse de « révélation », d’ « inspiration », ou encore d’un savoir tiré de nos « expériences », en particulier de celles qui touchent au domaine de « l’éthique » ? En tous ces domaines, c’est toujours l’homme qui est « le centre aussi bien pour le savoir que pour la sagesse entre Dieu et les créatures ». « Peut-être, est-il ajouté, ce double rapport est-il la raison pour laquelle en fin de compte Hildegard n’avance aucune explication de type systématico-unitaire pour les deux niveaux de la scientia et de la sagesse humaines. Manifestement, c’est l’homme qui, dans ce double rapport sien, doit atteindre à l’unité synthétique que Dieu présente en soi a priori ». Voilà qui répondrait à la « doctrine de l’imago Dei, selon laquelle l’homme, de par l’appel de la grâce de Dieu et sa propre libre réponse, doit devenir ce que Dieu est éternellement à partir de lui-même ». Pour cette démonstration fondamentale sont appelées à la rescousse les voix de la Bible, des Apologètes alexandrins, des Pères de l’Église grecs et latins, ainsi que « la première Scolastique de xiie siècle ».
Une seconde partie, la plus longue — elle porte l’essentiel de la démonstration — étudie dans le dernier détail les concepts de scientia et de sapientia dans la pensée de Hildegard. D’abord selon l’identité qu’ils connaissent en Dieu, ensuite selon leur relation en devenir dans le cas des « êtres spirituels finis ». Les images du cercle et de la roue, omniprésentes dans ses écrits, s’appliquent d’abord à Dieu même, tant dans la réalité de son être trinitaire que dans son rapport intérieur à l’extériorité de la création. Une telle science de Dieu, ou le « savoir substantiel » qu’il a de lui-même, dans sa ponctualité originaire aussi bien que dans sa dimension de procès historique, s’exprime dans le contenu des termes de « prescience », de « providence » et de « préordination » (scil. prédétermination) ; tous concepts qui, chez Hildegard, ne vont pas à éteindre les déterminations anthropologiques fondamentales qu’implique la « libre coopération de l’homme » jusque dans « le passage de l’éternité au temps ». Quant au Christ, dans son « savoir particulier », il demeure pour elle l’expression dernière de la « temporalisation » de cette « connaissance de la création » qui existe en Dieu, et ce jusque dans la prime extériorité de leur face à face. Or une telle « science » est éminemment de l’ordre d’une « sagesse », comme il appert dans les visions hildegardiennes de la « Sagesse personnifiée », expression de la « sagesse profonde » de Dieu lui-même — l’une et l’autre de ces réalités manifestant leur unité dans le mouvement de la charité qui, d’indistincte façon, est leur commun fondement.
Le second développement de cette deuxième partie concerne, ainsi qu’il fut dit, les rapports entre science et sagesse dans les êtres spirituels finis, — les anges (y compris le diable) et enfin les hommes. Un court développement, préalable à l’étude de ces deux entités, traite des animaux, pour les exclure totalement de tout commerce possible avec ces deux qualifications. — Pour les anges comme pour les hommes, mais de façon bien plus explicite pour les premiers, la « connaissance de Dieu est une forme de l’adoration de Dieu » ; car « toute créature rationnelle, ange comme homme, donne dans sa connaissance comme un reflet de la vérité de Dieu, et dans cette posture réflexive rend témoignage à la Seigneurie de Dieu » (là trouve place un exposé concernant les « déficits » dont sont grevées la connaissance et la sagesse du diable). Point donc de savoir autonome, menant sa propre recherche comme délié de son origine, mais une progression par la force conjointe d’une activité propre de la créature et de l’inspiration toujours actuelle de Dieu. Avec des limites certes, et qui relèvent d’une nécessité « métaphysique », qu’il s’agisse de la connaissance des choses ou de leur principe, ou encore des véritables dimensions éthiques dont l’homme peut disposer concernant son agir. Si la sagesse, selon l’ordre normal des choses, vient couronner l’exercice droit de la science, c’est toujours comme un « don de l’Esprit Saint », comme le sont, procédant de là, la connaissance et la pratique des vertus, et jusqu’à la capacité d’accéder aux secrets de la prophétie et de la doctrine. Or une telle « sagesse illuminante » n’est-elle pas justement la « forme » que prend « l’expression de la mystique » ? Tous ces riches développements s’achèvent sur l’affirmation de la « participation » alors rendue possible à la « sagesse cosmique » par l’expérience de la musique, avant qu’un dernier regard soit jeté sur Marie, entendue comme le « type » achevé de l’humanité parvenue à cette sagesse. Ce qui exalte fort heureusement, chez cette femme que fut Hildegard, le fait que « la sagesse humaine doit coopérer avec la sagesse divine dans les deux sexes pour configurer le cosmos selon le plan de la création ».
Une troisième partie évoque enfin, de façon succincte mais suggestive, les « voies » que l’on peut emprunter pour parvenir à ce terme réconciliateur. Une façon de récapituler quelques essais de la tradition pour exprimer cette unité et pour tracer quelques voies d’avenir : questions non résolues de provenance philosophique, perspectives de recherche pour amener au jour cette « philosophie cachée » dont tout ce volume cherche à retrouver les composantes à travers une figure de sainteté qui en fit secrètement sa visée de référence. Au terme de son étude, Viki Ranff n’est pas loin de consonner avec l’un des biographes de la sainte (Theoderich, Vita II 17 [CC 126] 44,6-9) pour qui « Hildegard, de par l’Esprit divin, fut abreuvée de la source surabondante de la sagesse, et cela dans une mesure telle qu’elle-même vient à déborder de doctrine spirituelle comme torrents d’eau de la vie ».
Le volume se clôt sur de précieux Appendices : Abréviations utilisées pour les Å“uvres de Hildegard, pour les traductions et pour les études la concernant ; très abondante littérature (32 pages) ; tables des citations bibliques, des noms de personnes cités et enfin des contenus thématiques.
Pierre-Jean Labarrière
Osten-Sacken (Peter von der), dir. — Das missbrauchte Evangelium. Studien zu Theologie und Praxis der Thüringer Deutschen Christen, Institut Kirche und Judentum, Berlin, 2002, 432 pages
Les études réunies dans le présent volume tentent d’établir un bilan méthodologique précis concernant la participation des communautés protestantes dans la propagande antisémite entre 1933 et 1945. La Thuringe fut spécialement marquée par les diverses variantes du mouvement des Deutsche Christen (DC), mais elle est prise aussi comme représentative de problèmes généraux des Églises allemandes de la Réforme. L’ampleur de la question apparaît aux auteurs de ces études comme liée à deux phénomènes parfois négligés. Tout d’abord, l’antisémitisme n’a pas épargné l’Église confessante (BK) elle-même, ni tous les opposants au nazisme. Par ailleurs, en dehors de quelques cas comme celui de Bonhoeffer, les pasteurs de la BK n’ont pas été écartés par les responsables ecclésiastiques de conviction DC. Ensuite, après 1945, la reconstitution des paroisses, directions régionales, facultés de théologie, a laissé ou remis en place, sans signes clairs de repentir, bon nombre de ceux qui avaient été clairement engagés dans la propagande antisémite. Ces problèmes ont une portée générale, mais le cas de la Thuringe offre deux exemples particulièrement nets, qui sont au centre des recherches menées ici : la Faculté théologique de léna, et l’Institut, qui en est issu à partir de 1939-1940, à Eisenach, pour la recherche et l’élimination des influences juives dans la vie de l’Église en Allemagne. Plusieurs théologiens et pasteurs sont particulièrement visés ici, mais une grande partie des études est centrée sur Walter Grundmann, dont les ouvrages d’exégèse du Nouveau Testament ont connu un large succès après 1945, spécialement en DDR, où ils étaient davantage accessibles que d’autres. Son cas est d’ailleurs étudié particulièrement de près par un autre exégète, Wolfgang Schenk (celui-ci a réuni autour de ces questions une bibliographie qui occupe les pp. 348 à 420). Ce dernier raconte comment, jeune pasteur, il fut étonné de découvrir dans la communauté où il exerçait, après 1945, la large diffusion et utilisation d’une des productions de l’Institut d’Eisenach, un Nouveau Testament soi-disant purifié de l’influence juive. L’Institut avait aussi produit de façon analogue un recueil de chants expurgés pour les communautés. Wolfgang Schenk s’attache à montrer comment Walter Grundmann n’a jamais clairement pris distance vis-à-vis de ces productions, parues sous sa direction, et comment au contraire ses Å“uvres postérieures à 1945 reposent, avec moins de brutalité, sur le même projet herméneutique de détacher le message primitif de Jésus, message foncièrement anti-juif, des re-judaisations dont témoignent les documents néo-testamentaires actuels et la tradition ecclésiastique. On est évidemment ici en présence d’un cas limite, qui est aussi significatif de la large présence dans la théologie contemporaine, protestante mais aussi catholique, de la tentation plus ou moins « libérale » ou « moderne » de construire une image de Jésus ayant pour l’une de ses caractéristiques l’opposition à ce que l’on croit avoir été la croyance en Dieu dans le judaïsme de ce temps. Le rôle complexe de la référence à Luther est envisagée dans l’une des études réunies ici. L’introduction du livre suggère à vrai dire que les déclarations récentes d’évêques catholiques au sujet de la responsabilité vis-à-vis du traitement des juifs sont au total plus claires que les textes comparables issus de voix protestantes en Allemagne.
À un niveau plus général, le responsable d’ensemble du livre discute la question de la distinction possible entre un anti-judaïsme (chrétien) et l’antisémitisme raciste (supposé paien). À ce sujet, il faudrait admettre que les responsables nazis les plus haut placés, et Hitler lui-même, entendaient être des chrétiens dé-judaïsés, et ne se reconnaissaient pas dans le paganisme d’un Rosenberg. De ce point de vue, l’antisémitisme clairement raciste — une conviction païenne, c’est vrai, en un sens — qui fut prêché par les théologiens dénoncés ici ne doit pas être naïvement opposé à l’anti-judaïsme des traditions chrétiennes plus larges. Même sous les formes subtiles que l’anti-judaïsme a pu prendre — ainsi chez certains des exégètes et théologiens proches de la BK —, les traditions chrétiennes anti-juives ont fourni matière à un imaginaire rémanent, pour les constructions les plus délirantes. L’ouvrage s’inscrit donc, on le voit, dans l’ensemble des recherches historiques et des réflexions théologiques qui visent à éclairer de façon méthodologiquement précise le rôle des Églises chrétiennes dans la tragédie de l’extermination des populations juives au milieu de nous en Europe.
Pierre Vallin