Recherches de Science Religieuse
Centre Sèvres

I.S.B.N.
164 pages

p. 461 à 488
doi: en cours

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Mélanges

Tome 91 2003/3

2003 Recherches de science religieuse Mélanges

Le Jansénisme : une réalité politique et un enjeu de pouvoirs

Michel le Guern Professeur émérite. Université Lyon II
Le Jansénisme c’est d’abord un mot, une idée et une réalité. Ce sont aussi des personnages, hommes et femmes, qui au xviie et au xviiie siècles ont joué une incarnation qui n’était pas que religieuse ou théologique, malgré le primat de celle-ci. Le tableau historique que propose M. Le Guern est aussi l’analyse des positions et réactions des principaux acteurs, de Richelieu et Saint-Cyran à Antoine Arnauld, de Nicolas Pavillon et le Formulaire, jusqu’à Quesnel et la reprise des hostilités après une certaine accalmie fin de siècle, avec les effets de la Bulle Unigenitus. Comme on le sait, le terme, sinon vraiment définitif dont il faudrait encore parler, du moins selon d’importants repères historiques, se lit aujourd’hui en divers mouvements qui, après miracles et convulsions, se réduiront, à défaut de se résoudre, dans les conflits, les dispersions et les dérives sectaires. Jansenism is, first of all, a word, an idea, and a reality. It also includes characters, the men and women who incarnated it during the 17th and 18th centuries, not only on a religious or theological level, despite the primacy of the latter. The historical picture that M. Le Guern proposes is also an analysis of the positions and reactions of the principle actors, from Richelieu and Saint-Cyran to Antoine Arnauld, from Nicolas Pavillon and the Formulary, all the way to Quesnel and the renewal of hostilities, after a certain calm at the end of the century, due to the effects of the Bull Unigenitus. As we know, the term "Jansenism", while still open to discussion, can at least be interpreted today, in terms of important historical landmarks. It comprised various movements which, after miracles and convulsions, were finally degenerated — for want of a resolution — into conflicts, dissipation, and sectarian drifts.
Certains de nos lecteurs n’ont sûrement pas oublié l’annonce, prudente, que nous avions faite d’un dossier, sinon sur le Jansénisme comme figure historique, du moins sur l’angoisse du salut. Progressivement, la complexité du sujet, les difficultés à mettre en place des principes d’analyses pour l’époque contemporaine, la défection de tel ou tel spécialiste, nous ont manifesté l’impossibilité d’aboutir, alors que le thème garde, à notre sens, toute sa pertinence. Nous ne désespérons pas d’une autre approche dans un avenir pas trop lointain. En attendant, nous devons à la disponibilité et à la patience du Professeur M. Le Guern comme à sa compétence de pouvoir publier son excellente étude.
P.G.
Les lexicographes donnent pour les premiers emplois connus des mots de janséniste et de jansénisme [1] la date de 1651 [2]. Le Secret du jansénisme découvert et réfuté par un docteur catholique en fournit de nombreuses occurrences, mais 1651 est la date de la seconde édition ; la première est sans doute de 1650, le privilège portant la date du 13 octobre 1650. L’auteur — ce serait, d’après Gerberon [3], le jésuite Étienne Deschamps — se défend d’introduire lui-même une innovation terminologique, puisque, dès le début de sa préface, il se réfugie derrière l’autorité du pape : « ceux pourtant que le pape Urbain VIII appelle Jansénistes » ; une note marginale donne comme référence : « Dans le Bref envoyé au gouverneur des Pays-Bas, l’an 1643 ». En fait, la première occurrence repérée se trouve dans un opuscule du P. Jérôme Seguin, Sommaire de théologie du sieur Arnauld extrait du lime de la Fréquente communion, publié en 1643. On a dit quelquefois que le jansénisme était une invention des jésuites : si ce n’est pas vrai pour la chose, ce l’est tout au moins pour le mot.
 
Jansénisme : le mot
 
 
Pour les premières générations, les mots jansénisme et jansénistene sont employés que par les adversaires, ce qui entraîne des connotations péjoratives. Les mots figurent dans de nombreux titres d’ouvrages : Le Jansénisme confondu dans l’avocat du sieur Callaghan, du jésuite Jean de Brisacier, en 1651 ; Inconvénients du jansénisme, adressés à M. Arnauld par le sieur de Marandé, Paris, 1653 ; Pénitence publique d’un illustre janséniste, du même auteur à la même date ; Le Poison caché sous le jansénisme ou les dangereuses conclusions tirées de ses principes, Metz, 1653, etc., mais ce sont toujours des écrits des adversaires. Il faudra attendre 1697 pour qu’un janséniste notoire, Jacques Fouillou, emploie le mot dans un titre sans effet de citation [4], Histoire abrégée du jansénisme. En 1700, le bénédictin dom Gabriel Gerberon, janséniste lui aussi, publiera une Histoire générale du jansénisme. Jusque-là, pendant plus d’un demi-siècle, ceux que leurs adversaires désignent comme jansénistes refusent l’étiquette qui leur est ainsi imposée ; ils n’emploient pas le mot autrement que dans les expressions « les prétendus jansénistes » ou « ceux qu’on appelle jansénistes », qu’on trouve encore dans Les Imaginaires de Pierre Nicole en 1664 et 1665. La seule exception notable est celle de Pascal : on dénombre quarante-quatre occurrences du mot janséniste dans les sept premières Provinciales [5]. Un des interlocuteurs des premières Lettres est qualifié de « janséniste s’il y en eut jamais, et pourtant fort bon homme » [6]. Le mot de janséniste, quand il sert à le désigner, n’a rien de péjoratif. Le mot est absent des Lettres suivantes et, quand il réapparaît dans la Dix-septième Lettre, adressée au P. Annat, c’est dans l’expression « ceux que vous appelez jansénistes » [7]. L’enchaînement des paragraphes établit une synonymie référentielle entre « ceux que vous appelez jansénistes » et « vos adversaires ». Tant que le rédacteur des Provinciales se présente comme le témoin impartial d’un débat dont il informe son correspondant provincial, il n’hésite pas à parler des jansénistes. Devenu un acteur de la controverse, il ne prend plus l’appellation à son compte. Dans le fragment 654 des Pensées, Pascal, retrouvant une impartialité qui n’a plus rien de feint, écrit : « S’il y a jamais un temps auquel on doive faire profession des deux contraires, c’est quand on reproche qu’on en omet un ; donc les jésuites et les jansénistes ont tort en les celant, mais les jansénistes plus, car les jésuites en ont mieux fait profession des deux. »
Ceux que les autres appellent jansénistes se nomment eux-mêmes dans les années 1650-1670 « disciples de saint Augustin ». Le mot de « jansénistes » est ressenti comme une injure, symétrique de l’appellation « semipélagiens » qui sert à décrier les molinistes. L’Arrêt du Conseil d’État du roi daté du 23 octobre 1668, prenant acte de la paix de l’Église, « fait inhibitions et défenses à tous ses sujets de s’attaquer ni provoquer les uns les autres, sous couleur de ce qui s’est passé, usant des termes d’hérétiques, jansénistes, semipélagiens ». À partir de 1717, les jansénistes se désignent eux-mêmes le plus souvent comme « appelants », et à la fin du xviiie siècle comme « amis de la vérité ». Même chez les adversaires, l’étiquette de jansénistes s’est d’abord trouvée en concurrence avec celles de cyranistes et d’arnaudistes.
 
Jansénisme : l’idée
 
 
Au sens propre, le mot jansénistes désigne les partisans de la doctrine exposée dans l’Augustinus, ouvrage posthume de Corneille Jansen, évêque d’Ypres, publié en 1640, deux ans après la mort de son auteur. Dans son acception la plus stricte, il signifie plus précisément l’adhésion aux cinq propositions condamnées en 1653 par la bulle Cum occasione d’Innocent X :
1. Quelques commandements de Dieu sont impossibles aux hommes justes, lors même qu’ils veulent et s’efforcent de les accomplir selon les forces qu’ils ont présentes, et la grâce leur manque par laquelle ils soient rendus possibles. 2. Dans l’état de la nature corrompue on ne résiste jamais à la grâce intérieure. 3. Pour mériter et démériter dans l’état de la nature corrompue, la liberté qui exclut la nécessité n’est pas requise en l’homme, mais suffit la liberté qui exclut la contrainte. 4. Les semi-pélagiens admettaient la nécessité de la grâce intérieure prévenante pour chaque acte en particulier, même pour le commencement de la foi, et ils étaient hérétiques en ce qu’ils voulaient que cette grâce fût telle que la volonté humaine pût lui résister ou lui obéir. 5. C’est semi-pélagianisme de dire que Jésus-Christ est mort ou qu’il a répandu son sang généralement pour tous les hommes.
Dans sa première période, qui va jusqu’en 1665, le jansénisme peut se définir comme un augustinisme radical qui se constitue en système contre le molinisme. Ses adversaires, en insistant plus sur l’aspect radical que sur l’aspect augustinien, choisissent un point de vue sous lequel le jansénisme paraît peu différent du calvinisme. En fait, le jansénisme, loin de s’inspirer des courants nouveaux introduits par la Réforme, s’inscrit dans un courant conservateur qui s’oppose à toutes les nouveautés, calvinisme aussi bien que molinisme. Sans doute doit-il ses tendances nettement conservatrices à son ancrage sociologique dans la noblesse de robe [8], toujours réticente devant les innovations. Par la suite, cette définition ne correspond plus aux orientations majeures du groupe qui est ainsi nommé. Au fur et à mesure que le groupe se transforme, le sens du mot change, imposant une image de plus en plus déformée de ce qu’il désigne. À partir de 1665, les orientations conservatrices deviennent moins nettes, au fur et à mesure que la protestation contre les abus d’autorité se substitue à l’opposition au molinisme. Au xviiie siècle, la protestation contre la bulle Unigenitus fait du jansénisme un mouvement majoritairement progressiste, l’épisode des convulsionnaires du cimetière Saint-Médard pouvant être considéré comme une régression, qui ne concerne qu’une partie du groupe, bruyante certes, mais nettement minoritaire. Le caractère progressiste du mouvement est confirmé par ses prolongements, le jansénisme italien et, en France, la Constitution civile du clergé.
 
Jansénisme : la réalité
 
 
En même temps qu’un courant de pensée, ou un ensemble de courants de pensée, le jansénisme est un groupe de personnes ; les adversaires eux-mêmes y voient un « parti ». Les solidarités se sont affirmées et renforcées au fur et à mesure des conflits et des persécutions. Les liens de famille et d’amitié, surtout autour de Port-Royal, les relations mondaines aussi, y ont sans doute eu plus d’importance que la communauté des idées et des convictions. De profonds désaccords, comme ceux qui opposeront Pascal et Arnauld [9], et plus tard Arnauld et Nicole, n’empêchent pas le maintien de relations amicales, ou tout au moins d’une certaine solidarité.
Plus les années passent, plus il devient évident que les disputes autour des cinq propositions et de la théologie de la grâce ne servent qu’à masquer des conflits plus profonds, où ce qui est en jeu n’est pas de l’ordre de la théologie, mais de l’ordre du pouvoir. Si le jansénisme n’était que la doctrine exposée par Cornélius Jansénius, évêque d’Ypres, dans l’Augustinus, on en serait resté à un débat entre théologiens, sans retentissement sur la société et sans conséquence politique.
En fait, le livre de Jansénius n’est qu’un prétexte. La violence des attaques dont il a été l’objet ne s’expliquerait pas sans les liens d’amitié de l’évêque d’Ypres avec Saint-Cyran, et sans les rancunes suscitées par la publication de son Mars gallicus (1635), où il dénonçait l’alliance de Richelieu avec les protestants contre les Espagnols catholiques. Le déclenchement de la dispute est une des dernières initiatives de Richelieu. Pour se venger du Mars gallicus, il avait chargé Isaac Habert, théologal de Notre-Dame de Paris, d’attaquer dans ses sermons l’Augustinus de Jansénius. Les premiers sermons de Habert sont exactement contemporains de la mort de Richelieu, survenue le 4 décembre 1642. Antoine Arnauld y répondra par une Apologie pour Jansénius, qui sera publiée en 1644. Sans l’intervention de Richelieu et les sermons de Habert, le gros livre de Jansénius serait sans doute resté dans l’ombre, et il n’y aurait pas eu de jansénisme.
D’autre part, si l’Augustinus s’est trouvé au centre du conflit, c’est moins en raison de son contenu doctrinal, des fameuses cinq propositions, que de la critique du molinisme formulée en annexe. À la fin de ce gros livre touffu, compliqué, d’une érudition souvent embrouillée, Jansénius donne un parallèle fort clair de l’erreur des Marseillais — il s’agit des semipélagiens — et de l’opinion de certains auteurs récents, Molina, Lessius, Vasquez, Suarez et Tannerus, qui sont accusés de renouveler l’hérésie combattue par saint Augustin et saint Prosper. Si les détracteurs de l’Augustinus laissent de côté ces pages pourtant essentielles, c’est pour éviter de porter le débat sur un terrain qui pourrait leur être défavorable. Et s’ils ont choisi l’Augustinus, c’est qu’ils n’ont pas trouvé chez Saint-Cyran ou dans De la fréquente communion d’Antoine Arnauld de quoi étayer une accusation d’hérésie.
 
Richelieu et Saint-Cyran
 
 
Le conflit a commencé avant la publication de l’Augustinus. À l’origine, le groupe qui deviendra le noyau du mouvement janséniste est constitué de ceux qui prennent la défense de Saint-Cyran contre les persécutions de Richelieu. Jean Du Vergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, est lié à Jansénius par une vieille amitié et un intérêt commun pour la patristique, mais il ne partage pas ses préoccupations théologiques sur la grâce et la prédestination. Par sa théologie et sa spiritualité, Saint-Cyran est plus proche de Bérulle que de Jansénius. Si l’on recherche les origines de la longue querelle du jansénisme, on se trouve devant un enchaînement d’amitiés et d’hostilités. À la mort de Bérulle, la violente hostilité de Richelieu à son égard se reporte sur Saint-Cyran. Saint-Cyran, avant d’être l’ami et le confident de Bérulle, avait été celui de Jansénius. Ainsi, la haine de Richelieu passe de Bérulle à Saint-Cyran, puis à Jansénius. Les liens de solidarité qui structurent à ses débuts le parti janséniste ne sont pas autre chose qu’une réaction de défense contre cette haine et ses conséquences. L’ampleur du mouvement serait inexplicable si on n’y voyait pas la réponse à une provocation. On a souvent attribué cette provocation aux jésuites : c’est déjà, semble-t-il, l’opinion d’Antoine Arnauld. En fait, les manipulations du cardinal ministre portent sur l’épiscopat et la Sorbonne plus que sur la Compagnie de Jésus. C’est seulement quand Arnauld les aura désignés comme adversaires que les jésuites le deviendront. Ce ne sont pas les jésuites qui ont fait le jansénisme, c’est Richelieu.
Il faut donc chercher la véritable origine de l’interminable querelle du jansénisme dans l’hostilité de Richelieu envers Saint-Cyran. Les motivations de cette hostilité sont apparemment religieuses, mais en réalité politiques. Saint-Cyran s’oppose à la doctrine de l’attrition. Or, c’est en s’appuyant sur la doctrine de l’attrition que Richelieu calme les inquiétudes du roi, conserve sa confiance et maintient son ascendant sur lui. Louis XIII est terrorisé par la perspective de la damnation. Il est psychologiquement incapable de ressentir la vraie contrition, le regret des péchés pour l’amour de Dieu. Mais, s’il n’arrive pas à éprouver de l’amour pour Dieu, il n’a aucun effort à faire pour ressentir des mouvements de peur de l’enfer. Pour les partisans de l’attrition, le regret des péchés motivé par le mal qui peut en advenir, et en particulier par la crainte de l’enfer, suffit, s’il est accompagné du sacrement de pénitence, pour obtenir la rémission des péchés. Si le roi savait que la doctrine de l’attrition est contestée, il redeviendrait inquiet, et sa confiance envers Richelieu serait altérée, peut-être même détruite. Enfermer Saint-Cyran à Vincennes, c’est le réduire au silence, et empêcher qu’il ne répande ses idées sur la nécessité d’une vraie conversion et d’une vraie contrition.
Saint-Cyran n’est pas le seul qui ait eu à souffrir des manÅ“uvres de Richelieu en faveur de l’attrition. Les jésuites étaient généralement favorables à la doctrine de l’attrition. Aussi Richelieu prend-il la précaution de désigner comme confesseur du roi un jésuite, le P. Nicolas Caussin, prédicateur réputé et écrivain de talent. Ce que Richelieu ignorait, c’est que le P. Caussin ne reconnaissait pas l’attrition comme suffisante : pour lui, tout comme pour Saint-Cyran, l’amour de Dieu était nécessaire pour la rémission des péchés. Dès qu’il se rend compte de son erreur, Richelieu exile Caussin à Quimper [10].
Richelieu aurait voulu disqualifier Saint-Cyran en faisant suspecter son orthodoxie et en obtenant une condamnation de ses positions doctrinales ; mais les enquêtes, les interrogatoires, la saisie des papiers ne lui fournissant aucun moyen d’obtenir une telle condamnation, il contourne la difficulté en prolongeant la captivité. Enfermé au château de Vincennes le 14 mai 1638, Saint-Cyran n’en sortira qu’après la mort de Richelieu.
 
Antoine Arnauld
 
 
À la mort de Saint-Cyran, le groupe qui s’était constitué autour de lui se trouve un maître à penser, ou plutôt un véritable chef, en la personne d’un jeune et brillant docteur de Sorbonne, Antoine Arnauld, le plus jeune frère de la mère Angélique, abbesse de Port-Royal, et d’Antoine Arnauld d’Andilly, l’ami le plus proche de Saint-Cyran. L’adhésion d’Antoine Arnauld à un augustinisme radical et systématisé ne doit rien à Jansénius. Elle est déjà manifeste dans la thèse qu’il soutient pour l’obtention du grade de bachelier, le 14 novembre 1635, cinq ans avant la publication de l’Augustinus. Il y prend le contrepied de l’enseignement qu’il a reçu en Sorbonne. Son maître, le docteur Lescot, qui sera à partir de 1639 le confesseur de Richelieu et qui finira sa carrière comme évêque de Chartres, enseigne une scolastique teintée de molinisme. Arnauld refuse cette théologie spéculative ouverte aux innovations pour revenir à une théologie positive dont la référence permanente sera l’Å“uvre de saint Augustin. Cette rébellion juvénile de l’élève contre le maître détermine l’orientation de toute l’Å“uvre d’Arnauld.
L’opposition au molinisme se double très vite chez Arnauld d’une hostilité systématique à l’égard des jésuites [11]. On peut même se demander si ce n’est pas l’hostilité aux jésuites qui est la cause de son rejet du molinisme. Dès 1641, il publie des Extraits de quelques erreurs d’Antoine Sirmond, jésuite. En 1643, sa Théologie morale des jésuites, dénonciation violente des excès de quelques casuistes laxistes, suscite de vives réactions. La même année paraît son premier ouvrage important, De la fréquente communion, qui est au départ une réfutation d’un texte du P. de Sesmaisons. Si les Provinciales et les Écrits des curés de Paris s’en prennent aux jésuites, c’est à l’initiative d’Arnauld.
La personnalité d’Arnauld est complexe, d’une complexité qui se projettera sur l’ensemble du mouvement janséniste. En théologie et en morale, il est conservateur, et cette orientation est sans doute renforcée par son hostilité aux jésuites, dont il critique les innovations. En philosophie, il se rallie au courant novateur, et son appartenance au cartésianisme n’est pas discutable [12]. Son adhésion au rationalisme cartésien aura comme conséquence un infléchissement de ses positions théologiques, dont l’augustinisme abrupt finira par se teinter de thomisme. C’est bien chez Arnauld que le courant du jansénisme rationaliste du siècle suivant trouve ses origines.
On n’arrive pas à comprendre l’histoire du jansénisme si l’on n’admet pas que la confrontation des idées et des doctrines n’est que la manifestation de conflits entre des personnes. Il y avait là tout juste matière à une querelle d’universitaires, et c’est bien ainsi que le débat autour de l’Augustinus prend forme, quand Nicolas Cornet, le 1er juillet 1649, demande à la Faculté de théologie la censure de sept propositions qu’il n’attribue pas explicitement à Jansénius, mais qui font suffisamment penser à l’Augustinus pour provoquer une réaction très vive d’Antoine Arnauld. Très vite, la discussion théologique est mise au service d’une série de règlements de comptes. Il est évident que le débat sur les cinq propositions, puis sur le sens de Jansénius, n’aurait pas pris une telle extension s’il ne s’inscrivait pas dans un conflit plus général qui porte sur des relations de pouvoir. Arnauld a contre lui la Cour et les jésuites. L’hostilité de la Cour a sans doute pour origine l’attitude de Richelieu envers Saint-Cyran, mais elle a été renforcée par les liens de sympathie qui se sont tissés entre le groupe des amis d’Arnauld et les familles des membres du Parlement. Parmi les amis de Port-Royal, on compte beaucoup d’adversaires de Mazarin, ce qui a pu donner l’impression que les jansénistes étaient du côté de la Fronde, alors qu’ils ne s’y sont jamais impliqués. Si l’épiscopat est majoritairement hostile au jansénisme, c’est beaucoup plus pour se concilier les faveurs du pouvoir royal que pour faire plaisir aux jésuites, même si Arnauld semble penser le contraire.
Ceux qu’Arnauld considère comme ses adversaires, ce sont les jésuites. Deux clans s’opposent, avec de chaque côté le sentiment d’être injustement attaqué. De part et d’autre se manifeste une violence peu compatible avec les exigences de la charité chrétienne, même si chez certains, dans chacun des deux camps, elle est l’expression d’un zèle plus sincère qu’éclairé. Arnauld multiplie avec entêtement les pamphlets et les procédures. La virtuosité de ses argumentations n’empêche pas toujours qu’on puisse y soupçonner des sophismes ou des équivoques. Quand il déclare qu’il adhère à la condamnation des cinq propositions, il les interprète dans un sens très restrictif, ce qui fait que cette adhésion ne paraît pas totalement sincère. Ses commentaires sur la grâce qui aurait manqué à saint Pierre lors du reniement vont bien dans le sens des propositions condamnées, et leur censure par la Sorbonne n’a rien de surprenant. Derrière les oppositions qui lui sont faites dans la Faculté de théologie, Arnauld voit la main des jésuites, qui n’en font pourtant pas partie. Il est vrai que du côté des jésuites, le P. Pinthereau et le P. Brisacier n’hésitent pas à publier les calomnies les plus éhontées. Le P. Annat, confesseur du roi de 1654 à 1670, profite de sa situation privilégiée pour faire jouer les pressions politiques [13]. Quant à Arnauld, il développe un complexe de persécution. Il pense que tous les jésuites lui en veulent, qu’ils lui ont voué, dès avant sa naissance, une haine définitive, parce qu’il est le fils de l’avocat Antoine Arnauld, qui avait plaidé pour l’Université de Paris contre les jésuites les 12 et 13 juillet 1594, et obtenu qu’ils fussent chassés du royaume de France. À part Robert Bellarmin, qu’il respecte et qu’il admire, tous les jésuites sont globalement l’objet de son hostilité. Dans la Lettre d’un théologien à Polémarque (1644), où il réplique aux réponses que la Théologie morale des jésuites avait suscitées, Arnauld traite de la même manière le P. Pinthereau, qui prend la défense des décisions les plus scandaleusement laxistes, et le P. Caussin, qui lui reproche très justement d’attribuer à l’ensemble des jésuites les erreurs de quelques-uns.
La stratégie d’Arnauld, dès 1643, consiste à lier deux questions, de nature pourtant fort différente : d’une part, la théologie de la grâce, où le molinisme progresse d’autant plus que l’augustinisme, en se radicalisant, se rapproche davantage du calvinisme ; d’autre part, la morale, où les casuistes, dans une émulation de virtuosité, en arrivent à autoriser des opinions qui choquent le sens commun par leurs contradictions avec les principes les plus élémentaires du christianisme. Cela permet aux jansénistes de se présenter comme les défenseurs de la morale chrétienne. Il peut en résulter l’impression que l’ensemble des opposants à la casuistique laxiste relève de la mouvance janséniste. La multiplication des censures épiscopales contre l’Apologie pour les casuistes a pu donner l’illusion, aux jansénistes eux-mêmes, qu’ils avaient gagné à leur cause la majorité des évêques. Ainsi, Antoine Godeau, l’évêque de Vence, qui accompagne son ordonnance censurant l’Apologie pour les casuistes (1659) du poème Contre la mauvaise morale du temps, est parfois considéré indûment comme janséniste, alors qu’il n’est nullement engagé dans les disputes sur la grâce. Le caractère artificiel de ce lien entre la morale et la théologie de la grâce devient évident si l’on considère la place que tient dans le système de Jansénius la théorie de la double délectation : pour lui, la grâce efficace amène la volonté à faire le bien en produisant dans l’âme une délectation plus forte que celle des concupiscences. Admettre que la volonté suit la plus forte délectation, c’est, d’une certaine manière, se situer du côté d’une morale du plaisir plutôt que d’une morale de l’effort. Mais Arnauld n’insiste jamais sur cet aspect du système de Jansénius ; il semble même l’avoir progressivement abandonné.
À l’amalgame entre la défense de l’augustinisme radical et la dénonciation des excès de la casuistique laxiste, les adversaires des jansénistes répondent par l’imposition de la signature du Formulaire.
Il n’y est pas seulement question de condamner les cinq propositions, ce sur quoi tout le monde déclare s’accorder [14], mais de les condamner « au sens de Jansénius ». Le refus de la signature pure et simple du Formulaire ne porte qu’en apparence sur la conformité de la doctrine de Jansénius avec les propositions condamnées. C’est, plus fondamentalement, la protestation contre un abus de pouvoir qui est imputé à la fois à l’autorité papale et à l’autorité royale. L’initiative revient à l’Assemblée du Clergé de France, réunie au Louvre ; le premier projet de Formulaire est établi au tout début de septembre 1656, plus d’un mois avant la bulle Ad sacram, datée du 16 octobre, par laquelle Alexandre VII renouvelle la condamnation des cinq propositions en les attribuant formellement à Jansénius. La décision d’imposer le Formulaire a été prise sous la pression des autorités politiques, derrière lesquelles il est aisé de deviner l’influence du P. Annat, le tout-puissant confesseur du roi. C’est le 17 mars 1657 que l’Assemblée du Clergé fixe définitivement les termes du Formulaire en y intégrant la mention de la bulle Ad sacram.
 
Nicolas Pavillon et le Formulaire
 
 
La question du Formulaire va modifier l’orientation et la composition du groupe janséniste, pour lequel la question de la grâce passe au second plan. Le personnage le plus représentatif de cette nouvelle orientation est sans doute Nicolas Pavillon, l’évêque d’Alet. Jusqu’en 1657, il est totalement étranger au débat, et les subtilités de la théologie de la grâce ne l’ont guère intéressé, tout occupé qu’il est à remplir ses fonctions épiscopales de la manière la plus exemplaire. C’est en raison de son autorité morale incontestée qu’Arnauld lui soumet, vers la fin de mars 1657, un Cas proposé par un docteur, touchant la signature de la Constitution dernière du pape Alexandre VII, et du Formulaire arrêté en l’Assemblée générale du Clergé le 17 mars 1657. Dans l’Avis qu’il envoie à Arnauld, Pavillon résume ainsi le cas de conscience qui lui a été soumis :
Sur la question proposée, si un docteur et plusieurs autres de ses amis, qui ont été jusqu’à présent persuadés, par la lecture et l’étude qu’ils ont faite du livre de Jansénius, que les cinq propositions condamnées par le feu pape Innocent X ne sont pas tirées de cet auteur, et que son sens est conforme à celui de saint Augustin, peuvent en conscience, et même être obligés de souscrire à la dernière bulle du pape d’à présent Alexandre VII, par laquelle Sa Sainteté non seulement confirme la Constitution de son prédécesseur, mais déclare de plus que les cinq propositions sont tirées du livre de Jansénius, et condamnées dans son sens. Et si ce n’est pas trahir la vérité, blesser la foi, et faire contre la justice, d’avouer que ces cinq propositions sont dans un livre où on ne les a point trouvées après une exacte recherche, de condamner comme hérétique un sens qu’on est convaincu être catholique, et de flétrir la mémoire d’un évêque, qui non seulement a toujours été dans la communion du Saint-Siège, mais qui a vécu et est mort dans l’odeur d’une vertu singulière ; et s’il ne vaut pas mieux être dans la croyance que le pape n’a prononcé contre Jansénius, que parce qu’on l’a surpris ; et que n’ayant pu lui-même examiner le livre, et s’en étant rapporté à d’autres, on lui a fait entendre qu’il contenait une doctrine toute contraire à celle qu’il contient en effet.
Mais sa conclusion va à l’encontre des attentes d’Arnauld :
C’est pourquoi après avoir tout examiné, Nous croyons devant Dieu, que ce docteur et ses amis peuvent et doivent recevoir la Constitution et y souscrire sans craindre de blesser la vérité ou la justice, et tant s’en faut que l’on les puisse blâmer de ce qu’ils renoncent à ce qu’ils ont cru être obligés de soutenir jusqu’à présent ; au contraire tout le monde connaissant leur vertu, leur suffisance et leur désintéressement, cette soumission ne peut être considérée que comme une action héroïque en matière d’obéissance et d’humilité chrétienne, et ils ne sauraient rien faire de plus généreux et de plus agréable à Dieu dans cette occasion, que de lui sacrifier en holocauste leur raison et leurs propres lumières.
Quant au Formulaire qu’on dit ne contenir en substance que ce qui est porté dans la bulle, il semble qu’on doit aussi le recevoir, et le signer lorsqu’il sera présenté, et encore qu’il marque que l’on souscrit non seulement pour la paix de l’Église, mais parce qu’on y serait obligé en conscience, l’on n’en doit pas faire de difficulté, quoique cela ne soit pas exprimé dans la Constitution, puisque effectivement la raison pour laquelle on s’y soumet est une raison de conscience, et que l’on croit devoir être obéissant au chef de l’Église.
Arnauld met alors à contribution Pascal, dans la première moitié de mai 1657, pour rédiger avec lui une réponse à l’Avis de Pavillon, réponse qui sera publiée dans les mois suivants sous le titre Réflexions d’un docteur de Sorbonne, sur l’Avis donné par Monseigneur l’évêque d’Alet, sur le cas proposé touchant la souscription de la dernière Constitution du pape Alexandre VII, et du Formulaire de l’Assemblée générale du Clergé [15].
Aux discussions succèdent des mesures autoritaires qui vont jusqu’aux persécutions les plus injustifiées : les religieuses de Port-Royal en seront les principales victimes. Les tentatives d’apaisement échouent. Le 5 juin 1661, les Grands Vicaires de Paris publient un premier mandement, qui explique la signature du Formulaire en précisant qu’elle engage à la créance sur la question de droit — la condamnation des cinq propositions — et au silence respectueux sur la question de fait — l’imputation à Jansénius des propositions condamnées. Mais les ennemis de la paix obtiennent du pape Alexandre VII un Bref, daté du 1er août 1661, contraignant les Grands Vicaires à révoquer leur mandement. Ce Bref est un chef d’Å“uvre d’hypocrisie : « Nos tamen Pontificiae charitatis mansuetudine, […] sed paterna clementia potius uti voluimus ». En fait, ce Bref n’a rien à voir avec la charité et la clémence ; il a pour seul objet et pour seul effet d’attiser les mésententes et les haines.
Le 1er juin 1665, Pavillon publie lui aussi un Mandement sur la signature du Formulaire, où, comme le faisaient les Grands Vicaires de Paris dans le premier mandement, il distingue la question de droit et la question de fait, pour que chacun puisse signer sans se torturer la conscience :
Nous […] avons cru vous devoir proposer ladite formule de souscription, afin que chacun de vous puisse témoigner par sa signature qu’il est dans les dispositions que l’Église demande des fidèles, lorsqu’elle parle par la bouche de ses pasteurs et du pape qui en est le chef, à l’autorité de laquelle tout catholique doit soumettre par un assujettissement sincère toutes les lumières de son esprit, en embrassant généralement tout ce qu’elle embrasse universellement comme de foi, et en rejetant généralement tout ce qu’elle rejette universellement comme contraire à la doctrine qu’elle a reçue de Jésus-Christ auteur de la foi qu’elle doit conserver jusqu’à la fin des siècles.
Il est vrai que, comme cette soumission a pour principal objet Jésus-Christ, et qu’elle ne regarde l’Église que comme la gardienne des vérités révélées de Dieu dont il lui a confié le dépôt, elle se renferme aussi dans ces vérités révélées ; et c’est à celles-là seulement qu’elle assujettit entièrement la raison. Les autres vérités n’étant pas absolument nécessaires, et Dieu aussi ne nous ayant point laissé d’autorité infaillible pour les connaître, il s’ensuit que si bien l’Église joint ordinairement aux erreurs qu’elle condamne les noms des auteurs qui les ont enseignées, et des livres qui les contiennent, néanmoins le jugement qu’elle fait en attribuant certaines erreurs à un auteur ou à un livre, et en jugeant que cet auteur a eu un tel ou tel sens erroné, ou qu’il se trouve dans ce livre, est très différent de celui qu’elle forme sur des propositions de doctrine. Car en déclarant qu’une proposition est hérétique ou catholique, elle rend témoignage d’une vérité révélée de Dieu dont elle est gardienne et dépositaire, et son jugement alors doit étouffer tous les doutes de l’esprit, et assujettir notre raison : en quoi consiste proprement l’acte de la foi divine.
Mais quand elle juge si des propositions ou des sens hérétiques sont contenus dans un livre, et si un auteur a eu un tel ou tel sens, elle n’agit que par une lumière humaine et sur une chose humaine : en quoi tous les théologiens conviennent qu’elle peut être surprise, et que partant sa seule autorité ne peut point captiver notre entendement, ni nous obliger à une créance intérieure, en sorte que par aucune raison ni par aucune apparence contraire nous ne puissions révoquer en doute ses jugements sur ces sortes de faits quoiqu’il soit vrai qu’il n’est pas permis de s’élever témérairement contre ses jugements, vers lesquels on doit témoigner son respect et sa déférence, en demeurant dans le silence pour conserver l’ordre et la discipline qui règle les choses extérieures.
On a vu là un revirement par rapport aux positions prises en 1657. Huit ans après avoir reçu les Réflexions d’un docteur de Sorbonne sur l’Avis, Pavillon a sans doute fini par admettre que l’autorité ecclésiastique ne peut pas contraindre à rejeter ce que l’on perçoit sincèrement comme une évidence rationnelle, quand il s’agit de faits qui ne relèvent pas de la foi. Mais il faut chercher ailleurs les causes immédiates du revirement, ou du moins de sa manifestation. Quelques semaines plus tôt, en avril 1665, avait été publiée une Déclaration du roi, en forme d’édit, pour l’exécution de la bulle de Notre Saint Père le Pape, du 15 février 1665 :
[…] Enjoignons aux archevêques et évêques de notre royaume et terres de notre obéissance, de signer et de faire signer incessamment par tous les ecclésiastiques de leurs diocèses, tant séculiers que réguliers, ledit Formulaire, purement et simplement, aux termes auxquels il est conçu dans ladite Constitution, sans user d’aucune distinction, interprétation ou restriction qui déroge directement ou indirectement auxdites Constitutions des papes Innocent X et Alexandre VII par lesquelles les cinq propositions extraites du livre de Jansénius ont été condamnées d’hérésie, au sens de l’auteur […].
Pavillon y a vu, à juste titre, un empiétement sur les droits des évêques doublé d’un viol des consciences. Son mandement est une protestation indirecte, mais efficace, contre l’usurpation du pouvoir spirituel par le pouvoir politique. Et cela suffira pour qu’il soit taxé de jansénisme. Et pourtant Pavillon condamne sincèrement les cinq propositions. À aucun moment il n’affirme qu’elles ne sont pas dans l’Augustinus de Jansénius : c’est une question qui ne l’a sans doute jamais intéressé personnellement. En revanche, il prend en compte les scrupules de tous ceux qui craignent de calomnier le défunt évêque d’Ypres en lui imputant des erreurs dont il n’aurait pas été coupable, même si ces scrupules sont souvent plus aigus chez ceux qui n’ont pas lu eux-mêmes l’Augustinus.
En pratique, le critère sur lequel sera fondée l’accusation de jansénisme, jusqu’aux dernières années du xviiie siècle, ne sera plus l’adhésion aux cinq propositions condamnées, mais le refus de signer le Formulaire sans réserve et sans explication. Ce refus peut avoir deux motivations tout à fait distinctes. Pour les uns, le refus de reconnaître que les propositions condamnées sont imputables à Jansénius, c’est garder la possibilité de continuer à adhérer aux propositions en les prenant, non dans le sens où elles ont été condamnées, c’est-à-dire dans une interprétation conforme à la théologie calviniste, mais dans ce qu’ils considèrent comme le vrai sens de Jansénius, c’est-à-dire la doctrine de saint Augustin. Mais, pour le plus grand nombre, à la suite de Nicolas Pavillon, le refus d’imposer ou de souscrire le Formulaire sans explication n’est nullement incompatible avec l’adhésion à la doctrine de l’Eglise — sans doute faudrait-il dire l’adhésion à l’une des doctrines admises par l’Église, puisque la coexistence du thomisme et du molinisme laisse ouvert un espace de variation et de liberté intellectuelle — ; c’est le refus de l’abus d’autorité, la méfiance à l’égard du risque d’une « chasse aux sorcières ». Il se produit un étrange amalgame entre un entêtement à ne pas renoncer à une théologie condamnée et une lutte contre les tentations du totalitarisme, et il n’est pas toujours facile de déterminer laquelle des deux attitudes motive les résistances au Formulaire.
Désormais, être janséniste, ce n’est plus nécessairement adhérer à une certaine théologie de la grâce et de la prédestination ; c’est avant tout adopter une attitude défensive à l’égard des abus de pouvoir sur les consciences commis par l’autorité royale et par l’autorité papale. Mais les protestations contre les abus de l’autorité sont interprétées, par inintelligence ou par hostilité, comme l’adhésion aux cinq propositions condamnées. Le refus d’une soumission purement politique est puni de l’accusation calomnieuse d’hérésie. On considère alors comme jansénistes non ceux qui adhèrent à la doctrine condamnée, mais ceux qui sont accusés d’y adhérer, cette accusation étant souvent injustifiée.
Mais la calomnie est efficace. Le mandement de Pavillon, ainsi que les mandements analogues de l’évêque de Pamiers, Étienne-François de Caulet, de l’évêque de Beauvais, Nicolas Choart de Buzanval, et de l’évêque d’Angers, Henri Arnauld, seront mis à l’Index le 18 janvier 1667 par le pape Alexandre VII.
 
La paix de l’Eglise
 
 
Clément LX, qui a succédé à Alexandre VII en juin 1667, ne partage pas avec son prédécesseur le goût du faste et du pouvoir. Il est beaucoup plus préoccupé par Candie et par les vaines querelles qui affaiblissent l’Église. Il cherche à comprendre avant de condamner, et n’accepte pas de suivre les accusations excessives. Il réussit ainsi à mettre fin pour un temps aux disputes qui déchiraient l’Église de France. Le 19 janvier 1669, il adresse aux quatre évêques un Bref où il reconnaît leur orthodoxie et leur bonne foi. C’est la paix de l’Église.
Il n’y a plus de jansénisme, et les querelles sont éteintes. Mais les haines ne sont qu’assoupies, et les intolérances demeurent. Les partisans de la tradition augustinienne et ceux du molinisme se refusent réciproquement le droit de penser autrement [16]. Chaque camp a gardé la prétention orgueilleuse d’être le seul à avoir raison et tous, ou presque, se refusent à admettre la complémentarité des points de vue. Deux grandes figures font exception : Bossuet, qui s’est toujours gardé de s’engager dans le débat, dont il voyait qu’il était aussi nuisible qu’inutile, et le P. de La Chaise, jésuite, confesseur du roi de 1675 à 1709, dont les mérites éminents n’ont pas été suffisamment reconnus. Plus bienveillant que brillant, d’une rectitude sans raideur, plus enclin à écouter et à comprendre qu’à imposer son point de vue, c’est tout le contraire d’un homme de parti. Contrairement à deux autres confesseurs du roi, le P. Annat et le P. Le Tellier, il fait passer la gloire de Dieu et le bien de l’Église avant les intérêts particuliers de la Compagnie.
L’adhésion aux cinq propositions a quasiment disparu. Pierre Nicole établit son système de la grâce générale. Antoine Arnauld lui-même a assoupli ses positions, et son augustinisme est devenu moins radical en se teintant de thomisme. À part dom Gabriel Gerberon, on a du mal à trouver des exemples de défenseurs spontanés des cinq propositions. Cela n’empêche pas que beaucoup soient accusés d’y rester attachés.
 
Reprise des hostilités
 
 
Il est arrivé que ces fausses imputations d’erreurs aient contribué à répandre les erreurs elles-mêmes, dans la mesure où elles étaient imputées à des personnes dont les qualités intellectuelles et morales étaient indiscutables. Accuser — sans doute à tort — Nicolas Pavillon d’adhérer aux cinq propositions, c’est pousser à y adhérer ceux qui n’avaient pas d’eux-mêmes d’opinion sur la question, et qui étaient sensibles au prestige et au rayonnement spirituel de l’évêque d’Alet. C’est la situation que l’on retrouve, poussée à la limite, dans un des aspects les plus attristants d’un épisode tout à fait rocambolesque du conflit entre jansénistes et antijansénistes, l’histoire du faux Arnauld.
Vers 1685, à l’Université de Douai, la généralisation des positions molinistes se heurte à un îlot de résistance, autour du docteur Gilbert. Décidés à obtenir la condamnation de Gilbert et de ses disciples, quelques jésuites montent un stratagème ignoble. Le P. Michel Le Tellier, le futur confesseur de Louis XIV, y a collaboré. Voici comment il raconte les faits, tout en passant sous silence sa contribution personnelle, dans le Recueil historique des Bulles et constitutions […] qu’il publiera en 1697 :
L’an 1690, un docteur de Douai zélé pour la bonne cause, chagrin de voir que les disciples de M. Gilbert continuaient à débiter sa doctrine, et à publier que le jansénisme dont on avait voulu le rendre coupable n’était qu’un fantôme, imagina un moyen de faire voir que ce prétendu fantôme était un être véritable, réel, vivant et subsistant parmi eux. Il dressa donc en forme de thèses les propositions de ces Messieurs, contenant le plus pur jansénisme : et feignant être M. Arnauld il les adressa au sieur de Ligny l’un des plus entêtés disciples de Gilbert, il le priait de vouloir bien lier une étroite correspondance avec lui, et pour marque de l’intérêt qu’il prenait à la cause commune, il lui demandait de faire approuver cette thèse par ceux qu’il connaissait les plus attachés au bon parti, c’est-à-dire au jansénisme.
Ce bon homme ébloui de la grâce que lui faisait celui qu’il croyait être M. Arnauld, dont il avait le mérite et la doctrine en vénération, de la grâce, dis-je, de vouloir l’honorer de son amitié et de sa confidence, donna dans le piège qu’on lui avait tendu et y donna de tout son cÅ“ur : et ce qui est de plus surprenant, c’est qu’il eut assez de pouvoir sur l’esprit de ses amis pour les y faire entrer aussi aveuglément que lui, sans que pendant plus d’un an que dura ce beau commerce aucun s’aperçut du danger où leur trop grande crédulité les avait engagés.
Ainsi par leurs lettres, par leurs approbations, par leurs signatures même légalisées, par l’ouverture de cÅ“ur qu’ils lui firent sans exception et sans réserve sur leurs sentiments les plus cachés, le docteur prétendu Arnauld tira d’eux-mêmes tous les éclaircissements nécessaires pour les convaincre qu’ils étaient non pas des jansénistes phantastiques, mais de véritables disciples de Jansénius, qui soutenaient nettement et expressément la doctrine des cinq propositions condamnées sous la fausse apparence du thomisme, dont ils assuraient n’avoir dans le fond qu’un véritable mépris [17].
La démarche est particulièrement vicieuse : il s’agit de convertir au jansénisme les rivaux ou les adversaires, afin de pouvoir par la suite les faire condamner comme jansénistes. Et, pour y parvenir, les auteurs du stratagème, usurpant l’identité d’Arnauld, lui attribuent une adhésion aux propositions condamnées qu’il ne partage plus à cette époque. Paradoxalement, les textes les plus jansénistes de cette fin du xviie siècle sont les thèses forgées par les faussaires, qui se considèrent pourtant comme les adversaires les plus résolus du jansénisme. Voici, à titre d’exemple, la première de ces thèses :
Que la grâce efficace ne soit donnée, ni toujours, ni à tous les hommes, on le prouve et par le consentement de tous les théologiens, et par l’expérience journalière de tant de pécheurs. Que cette grâce soit nécessaire, afin que l’homme ait un pouvoir vraiment et proprement dit de faire de bonnes Å“uvres, de vaincre les tentations, etc., c’est de quoi tombent d’accord tous ceux qui sont instruits dans la tradition de l’Eglise, dans la doctrine de saint Augustin, et dans celle des autres saints Pères.
La situation est fort embrouillée : il reste sans doute quelques partisans spontanés des cinq propositions, mais il n’est pas facile de les distinguer de ceux dont l’adhésion est le résultat des provocations ; ensemble, ils sont très peu nombreux par rapport à tous ceux qu’on accuse de jansénisme en raison de leurs relations avec Port-Royal ou avec les quatre évêques. Pour la plupart, ceux-ci condamnent sincèrement les cinq propositions, tout en restant réservés à propos de leur attribution à Jansénius.
La paix est bien fragile. Par un Bref aux évêques de Flandres daté du 6 février 1694, le pape Innocent XII s’efforce d’empêcher la reprise des hostilités :
Enfin pour éteindre le feu de la discorde allumé depuis longtemps entre les théologiens, nous vous enjoignons, vénérables frères, autant que nous le pouvons en Notre Seigneur, par notre présente ordonnance, de ne permettre en aucune manière que l’on se serve de cette accusation vague et odieuse de jansénisme, pour décrier ou pour désigner qui que ce soit, avant qu’il y ait fondement légitime de le tenir suspect d’avoir enseigné ou tenu quelqu’une de ces propositions.
 
Quesnel et la bulle Unigenitus
 
 
Dans les années suivantes, les escarmouches vont se multiplier, mais la tension s’accroît surtout entre les partisans de la paix et ceux du retour aux affrontements. Ces derniers s’unissent contre le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, et ses efforts inlassables pour maintenir la paix. À la fin de 1698 paraît une brochure anonyme intitulée Problème ecclésiastique, qui posait la question de savoir s’il fallait croire Antoine de Noailles, évêque de Châlons, approbateur du Nouveau Testament en français, avec des réflexions morales sur chaque verset de Quesnel, ou Antoine de Noailles, archevêque de Paris, censeur de l’Exposition de la foi catholique touchant la grâce et la prédestination de Martin de Barcos, que Gerberon venait de publier [18]. Le Problème eccclésiastique, écrit par un janséniste qui reprochait à Noailles de ne pas l’être assez, avait été diffusé par des jésuites qui lui faisaient grief de l’être trop.
À partir de 1703 au plus tard, Louis XIV, pour des raisons qui tiennent plus de la politique que de la religion, et sans doute sous l’influence de Mme de Maintenon, cherche à obtenir du pape Clément XI une nouvelle condamnation du jansénisme. Après de longues hésitations, le 16 juillet 1705, Clément XI donne la bulle Vineam Domini Sabaoth, qui ne condamne que le silence respectueux à l’égard du droit, c’est-à-dire l’absence d’adhésion à la condamnation des cinq propositions, indépendamment de leur attribution à Jansénius. Louis XIV, interprétant la bulle comme une nouvelle condamnation du jansénisme, en tire prétexte pour reprendre les persécutions contre les religieuses de Port-Royal, qui seront dispersées en 1709 ; les bâtiments de Port-Royal des Champs seront détruits en 1711.
Loin de produire l’apaisement, la destruction du monastère prépare une reprise des hostilités. La bulle Unigenitus de Clément XI, datée du 8 septembre 1713, met le feu au poudres. Elle condamne cent une propositions extraites littéralement — pour éviter que ne reprenne la discussion sur le fait — du livre de Pasquier Quesnel, Le Nouveau Testament en français, avec des réflexions morales sur chaque verset. Que quelques-unes des propositions condamnées soient discutables, on peut l’admettre ; mais elles sont certainement moins scandaleuses que leur condamnation. Le P. de La Chaise tenait le livre de Quesnel en haute estime, comme en témoigne Saint-Simon [19]: « Il eut toujours sur sa table le N.T. du P. Quesnel, qui a fait tant de bruit depuis, et de si terribles fracas, et, quand on s’étonnait de lui voir ce livre si familier, à cause de l’auteur, il répondait qu’il aimait le bon et le bien partout où il le rencontrait, qu’il ne connaissait point de plus excellent livre ni d’une instruction plus abondante, qu’il y trouvait tout, et que, comme il avait peu de temps à donner par jour à des lectures de piété, il préférait celle-là à toute autre ».
La cause véritable de la bulle n’est pas le livre de Quesnel, mais la haine du P. Le Tellier pour le cardinal de Noailles, qui, en 1695, alors qu’il était évêque de Châlons, avait donné son approbation au Nouveau Testament en français avec des réflexions morales sur chaque verset. C’est le P. Le Tellier qui a amené Louis XIV à demander, en novembre 1711, une bulle contre Quesnel. Le pape Clément XI résista longtemps. Mais, malgré ses hésitations, la condamnation fut enfin obtenue par des intrigues dont une partie est connue grâce à une lettre adressée le 9 septembre 1713 par le P. Daubenton, assistant du Général, au P. Croiset, avec une copie de la bulle : « La Cour de Rome doit beaucoup en cette rencontre aux mémoires que nous avons reçus du P. Le Tellier ». Tout en se réjouissant de la condamnation des propositions extraites du livre de Quesnel, le P. Daubenton est si peu persuadé de leur caractère hérétique qu’il recommande à son correspondant : « Prenez, s’il vous plaît, garde, M.R.P, que dans la composition de vos livres vous n’approchiez pas quelquefois des expressions notées par la nouvelle bulle ». Dans cette même lettre, parmi les raisons qu’il donne de se réjouir de la publication de la bulle, le P. Daubenton écrit : « Il n’y a encore qu’un simple avantage de diversion pour les affaires de la Chine ». En établissant un lien entre les Réflexions morales de Quesnel et les affaires de la Chine, il fournit indirectement une explication de la condamnation. Les raisons pour lesquelles Clément IX a fini par acquiescer à la condamnation deviennent claires. C’est dans un souci d’équilibre qu’il accepte de condamner Quesnel à la demande des jésuites. La condamnation abusive de Quesnel compense d’une certaine manière la condamnation tout aussi abusive des rites chinois. Mais cette politique désastreuse du « un coup à droite, un coup à gauche » a pour résultat de briser les efforts désintéressés de ceux qui, de chaque côté, ne visent qu’au bien de l’Église, et de favoriser les intrigues suscitées par des intérêts particuliers. Ce n’était sans doute pas ce que voulait Clément IX, mais les pressions politiques l’ont emporté sur ses intentions véritables.
Sur un plan strictement théologique, la condamnation ne s’explique pas. De nombreux évêques français demandent au pape des explications, mais en vain. Constatant que la décision du pape n’est que le résultat des intrigues de la Cour de Rome, et que l’institution ecclésiastique est devenue le jouet des intérêts particuliers, quelques-uns en arrivent à penser que le seul moyen de débloquer la situation est la réunion d’un concile général. C’est l’appel au concile. Le 5 mars 1717, Soanen, évêque de Senez, Colbert, évêque de Montpellier, La Broue, évêque de Mirepoix, et Langle, évêque de Boulogne, déposent à la Sorbonne un acte notarié par lequel ils appelaient de la bulle Unigenitus à un concile général. Très vite, malgré l’opposition du régent, la Sorbonne et douze autres évêques donnent leur adhésion à l’appel, entraînant à leur suite une partie importante de l’élite du clergé français. L’acte d’appel du cardinal de Noailles est daté du 3 avril 1717. La fermeté du ton, inhabituelle chez ce prélat d’une grande modération — modération que ses amis trouvaient parfois excessive —, exprime une indignation longtemps contenue :
L’amour de la justice et de la paix nous engage encore à faire attention aux plaintes universellement répandues sur l’infidélité avec laquelle les propositions dont on demande la censure ont été extraites du livre des Réflexions, plusieurs étant visiblement tronquées, d’autres traduites peu exactement en latin, un grand nombre détournées à des sens étrangers dont elles ne sont pas susceptibles dans le livre même, et qui ont été désavouées par l’auteur dans des écrits et des protestations qui sont entre les mains de tout le monde.
Le Souverain Pontife a donc été visiblement abusé par de faux exposés, comme les plus grands papes se sont souvent plaints qu’ils avaient été séduits par l’artifice de ceux qui recouraient à leur autorité ; mais cette surprise est d’autant plus dangereuse, qu’elle donne occasion à des hommes turbulents et inquiets, de faire et d’agiter des questions aussi inutiles que dangereuses, sur le sens propre et naturel des 101 propositions, considérées en elles-mêmes, et dans le livre des Réflexions.
Le P. Le Tellier a atteint ses fins. Sa stratégie a réussi à faire considérer comme janséniste le cardinal de Noailles, qui pourtant ne l’est pas. Mais, en même temps, il provoque un renouveau du parti janséniste, et donne le branle à un mouvement qui finira par provoquer l’exclusion des jésuites du royaume de France, et qui contribuera à préparer un terrain propice à la déchristianisation.
 
Les appelants
 
 
Les appelants seront appelés jansénistes, alors que le lien de ce « second jansénisme » avec celui du xviie siècle est bien ténu. Quesnel a été l’ami d’Arnauld et le compagnon de son exil, mais les relations personnelles des deux hommes n’empêchent pas qu’ils ne partagent pas en théologie les mêmes préoccupations. La seule véritable continuité est d’ordre sociologique : c’est dans les mêmes milieux que se recrutent les partisans d’Arnauld et les appelants. Les objectifs et les idées ont changé, mais c’est toujours le même parti, avec le même réseau de relations, avec les mêmes affinités [20].
Alors que le premier jansénisme avait comme première caractéristique l’antimolinisme, les tendances dominantes de celui des appelants sont le gallicanisme et le richérisme.
Le premier jansénisme n’est pas gallican. Le représentant le plus éminent du courant gallican au milieu du xviie siècle, l’archevêque de Toulouse Pierre de Marca, est hostile aux jansénistes ; c’est sous sa présidence que l’Assemblée du Clergé établit le Formulaire. Dans le conflit qui opposera Louis XIV au pape au sujet de la Régale [21], les jansénistes prendront parti pour le pape.
Il ne faudrait pas confondre le gallicanisme des appelants avec celui qui inspire Louis XIV dans l’affaire de la Régale. Pour eux, il ne s’agit nullement de substituer l’autorité du roi à celle du pape. Ils veulent restaurer l’autorité épiscopale contre les usurpations du pape et du roi. Les évêques ne doivent pas être considérés comme de simples exécutants des volontés papales ou royales : comme successeurs des apôtres, ils sont responsables de leurs diocèses. Tout en reconnaissant la primauté de l’évêque de Rome, ils revendiquent le droit — qui est aussi pour eux un devoir — d’apprécier ce qui convient à chaque diocèse.
Cette remise en question de l’autorité papale aboutit, quand elle est poussée à l’extrême, au richérisme. Edmond Richer, syndic de la faculté de théologie de Paris de 1602 à 1612, concevait l’Église comme une démocratie où l’autorité avait été confiée par Jésus à l’ensemble des fidèles, ceux-ci commettant le pouvoir sacerdotal aux pasteurs, et la juridiction appartenant souverainement aux évêques. Richer donnait aux conciles l’autorité ecclésiale suprême, le pouvoir des papes étant limité à l’exécution des décisions des conciles. Inspirée de l’Å“uvre de Gerson, dont Richer avait donné une édition, cette conception était en contradiction avec l’idéologie dominante, celle des monarchies absolues, qui remettait tous les pouvoirs au souverain, roi ou pape. C’est le caractère scandaleusement politique de la bulle Unigenitus qui a provoqué ce sursaut de richérisme, le pape ayant sapé lui-même sa propre autorité en cédant aux pressions de son entourage.
Les protestations contre la bulle Unigenitus ont pour effet de favoriser, dans une partie du groupe des appelants, le retour à un jansénisme radical qui avait quasiment disparu, et même une surenchère par rapport aux positions qu’Antoine Arnauld et ses amis soutenaient vers 1650. Mais cela n’empêche pas que l’on trouve aussi parmi les appelants des molinistes convaincus. En fait, l’opposition entre jansénistes et antijansénistes, ou plutôt entre appelants et acceptants — ceux qui acceptent la bulle Unigenitus — n’a aucun rapport avec des convictions religieuses ou des positions théologiques ; elle est purement politique. Le régent est de plus en plus antijanséniste, sans que cela corresponde le moindrement à des préoccupations religieuses, mais parce que le Parlement est du côté des appelants, et que les tensions entre le pouvoir royal et le Parlement se font plus vives. Le régent met Rome de son côté, alors que le Parlement ne peut s’appuyer que sur l’Université. Ce qui complique la situation, c’est qu’au milieu de ces jeux politiques se trouvent des chrétiens sincères à qui l’on fait croire qu’il s’agit du contenu de leur foi et de leur appartenance à l’Église. Parmi les acceptants, beaucoup le sont par fidélité à l’Église ; ils reçoivent la Constitution en bloc, en se gardant bien d’examiner une à une les 101 propositions. Cette foi aveugle, quand elle s’allie à un zèle immodéré, n’est pas moins dangereuse que les calculs politiques les plus sordides. On songe au zèle imbécile d’un Christophe de Beaumont, archevêque de Paris à partir de 1749 : il exigeait des mourants des « billets de confession » témoignant de leur acceptation de la bulle Unigenitus, sous peine de se voir priver des derniers sacrements et d’une sépulture en terre chrétienne. L’identification qu’il établit par son comportement entre christianisme et intolérance fournit des armes efficaces à la propagande du mouvement des philosophes. De l’autre côté, la plupart des appelants ne voient pas en quoi certaines propositions condamnées par la bulle Unigenitus s’écartent de la foi catholique : l’honnêteté la plus élémentaire les empêche d’accepter des décisions qui, pour eux, sont totalement dépourvues de sens. Pour beaucoup, le refus de la bulle, c’est le refus de l’hypocrisie.
 
Le figurisme
 
 
Il faut bien reconnaître que ce ne sont pas les Réflexions morales de Pasquier Quesnel qui s’écartent de l’orthodoxie [22]. La dérive vient d’ailleurs. En 1716, Jacques-Joseph Duguet publie, sans doute en collaboration avec Jacques-Vincent Bidal d’Asfeld, des Règles pour l’intelligence des Saintes Écritures, qui systématisent l’interprétation figurative de l’Ancien Testament. L’exposé de la douzième règle se termine ainsi :
Il n’y a personne qui ne sache que la plupart des prophéties qui semblaient ne regarder qu’Élie ont déjà été vérifiées dans Jean-Baptiste, et qu’elles le seront encore un jour dans ce prophète, lorsqu’il viendra rétablir les tribus de Jacob, et ramener les enfants incrédules à la foi de leurs pères.
La seconde moitié du livre est une « application des règles précédentes au retour des Juifs ». Elle cherche à démontrer que de nombreux passages de la Bible annoncent la reconstruction de la nation juive et sa conversion au christianisme, qui entraînera la conversion du monde entier. C’est autour de cette attente du retour d’Élie et de la conversion massive du peuple juif que va se constituer progressivement, à l’intérieur du groupe janséniste, une véritable secte apocalyptique. Pourtant, il ne semble pas que lors de sa publication le livre des Règles pour l’intelligence des Saintes Écritures ait suscité des condamnations ou des mises en garde. On appréciait chez Duguet sa grande modération, et on savait que Bossuet s’était intéressé à la méthode qu’il proposait pour l’interprétation de l’Écriture [23]. Duguet lui-même n’acceptera pas les prolongements que les jansénistes les plus engagés apporteront à sa théorie. Quand son disciple, l’abbé d’Etemare, aura transformé ses propositions d’une lecture possible en un corps de doctrine sectaire, le figurisme, il s’en désolidarisera totalement.
Les plus exaltés des appelants, pris entre leur conscience et la pression des pouvoirs, chercheront une échappatoire dans les perspectives apocalyptiques ouvertes par Duguet, et verront une approbation divine de l’appel contre la bulle et de leur attente du retour des Juifs dans les miracles qui vont se multiplier à partir de 1725.
 
Miracles et convulsions
 
 
Le 31 mai 1725, dans la paroisse Sainte-Marguerite à Paris, dont le curé est un appelant, Anne Charlier, épouse du sieur de la Fosse, ébéniste, est guérie subitement d’une maladie ancienne dont l’aggravation l’avait rendue grabataire. Le miracle, reconnu comme tel par le cardinal de Noailles [24], donne l’occasion à l’évêque de Montpellier, Charles-Joachim Colbert, de publier une Lettre pastorale qui y voit un signe de Dieu en faveur des appelants. C’est alors que naît, dans le haut clergé proche de la Cour, le projet d’un concile provincial qui serait chargé de condamner Colbert, reconnu par tous comme le chef de file des appelants. Mais le renom de l’évêque et la puissance de sa famille rendent l’entreprise difficile et risquée. C’est un autre des premiers signataires de l’appel, Jean Soanen, l’évêque de Senez, qui sera désigné comme victime. Le 28 août 1726, il publie une Instruction pastorale dans laquelle, à l’occasion des bruits qui se sont répandus de sa mort, il rend son clergé et son peuple dépositaires de ses derniers sentiments sur les contestations qui agitent l’Église, où il exprime une vigoureuse opposition à la bulle Unigenitus. Le 16 août 1727 se réunit à Embrun, sous la présidence de l’archevêque Guérin de Tencin, un concile provincial chargé de condamner l’évêque de Senez. À l’issue d’une parodie de jugement qui n’a rien à envier aux procès staliniens, Soanen est emprisonné à l’abbaye de la Chaise-Dieu, où il mourra en 1740. L’indécente brutalité des procédés mis en Å“uvre pour obtenir cette condamnation — on va jusqu’à jeter en prison le messager qui apportait son courrier à Soanen — provoque l’indignation de tout le milieu parlementaire et de nombreux évêques. On ne dit pas « le concile d’Embrun », mais « le brigandage d’Embrun », appellation qui correspond mieux à la réalité. Quant aux plus acharnés des adversaires de la bulle, qui remettent en honneur les cinq propositions autrefois condamnées, ils trouvent en Jean Soanen le martyr dont leur cause a besoin : le juste persécuté fournit un bon prétexte au fanatisme.
Dans leurs tentatives pour justifier leur refus de la bulle Unigenitus, les appelants vont se séparer suivant deux orientations nettement opposées. Les uns, à la suite de Colbert et de Soanen, cherchent une justification de leur attitude dans les miracles, où ils voient la preuve que les appelants ne sont pas schismatiques, et que la bulle n’est pas recevable. En sens inverse, quelques théologiens s’efforcent d’établir que le contenu dogmatique de la bulle est rationnellement incompatible avec l’Évangile et avec l’enseignement des Pères de l’Église. Leur critique rationnelle s’étend à l’interprétation aventureuse qui voit dans l’Écriture une annonce du retour des juifs, et met en doute la réalité des miracles et le caractère surnaturel des faits qui se produisent autour du tombeau du diacre Paris. Les uns et les autres se réclament de Port-Royal, en construisant une image déformée du groupe qui s’était constitué au siècle précédent autour des deux monastères et des solitaires. On pourrait schématiser ainsi le processus du développement du jansénisme au xviiie siècle : au départ, un groupe important constitué de l’élite du clergé, de la magistrature et de l’université réagit à des abus de l’autorité de la Cour de France et de la Cour de Rome ; une grande partie de ce groupe trouve dans le Port-Royal persécuté la racine imaginaire ou symbolique du mouvement de protestation ; un sous-ensemble transformera la référence à Port-Royal en une adhésion à un jansénisme beaucoup plus radical que n’avait été celui d’Arnauld. On pourrait continuer ce jeu d’emboîtements : une partie des jansénistes radicaux va former le groupe des convulsionnaires, et une partie des convulsionnaires ira jusqu’au « secourisme ».
Après la mort, en 1727, du diacre appelant François de Paris, son tombeau au cimetière Saint-Médard devient l’objet d’un véritable culte qui finira par donner lieu aux désordres les plus effrayants. Quelques guérisons considérées comme miraculeuses sont suivies de scènes de convulsions, où de violentes manifestations d’hystérie sont mises sur le compte d’interventions surnaturelles. Des convulsions, on passe aux « secours » : des personnes atteintes de convulsions demandent à leur entourage de les frapper violemment pour les délivrer des douleurs provoquées par les convulsions. On en arrive à de véritables séances de sado-masochisme mêlées d’entreprises de simulation auprès desquelles le fakirisme le plus spectaculaire paraîtrait bien fade. Tous ces faits sont rapportés par Louis-Basile Carré de Montgeron dans les trois tomes de La Vérité des miracles opérés à l’intercession de M. de Paris et autres appelants, démontrée contre M. l’archevêque de Sens (1737-1748). Carré de Montgeron, parlementaire converti le 7 septembre 1731 sur le tombeau du diacre Paris au cimetière Saint-Médard où il était venu en simple curieux, devient un des chefs de la secte des convulsionnaires et tient, avec une précision de magistrat, la chronique de ce qu’il appelle « l’Å“uvre des convulsions » et « l’Å“uvre des secours ».
 
Conflits et dispersion
 
 
Vers le milieu du xviiie siècle, l’étiquette du jansénisme recouvre une réalité qui n’a rien d’homogène. On peut y distinguer trois orientations, qui peuvent éventuellement se combiner ou s’exclure dans tel ou tel cas particulier : les appelants rationnels, les convulsionnaires et les nostalgiques de Port-Royal. C’est parmi les appelants rationnels qu’on trouve les positions les plus critiques à l’égard des convulsionnaires, chez Jacques-Joseph Duguet, Nicolas Petitpied, Louis Débonnaire (ou de Bonnaire) par exemple. Dans son ensemble, l’Université, tout en refusant d’accepter la bulle, désapprouve le délire des convulsionnaires. Il en va de même pour la majorité des magistrats du Parlement. En 1736, Soanen, depuis son exil de La Chaise-Dieu, fait publier une Lettre sur les erreurs avancées dans quelques nouveaux écrits. Il prend pour cible les écrits de Louis Débonnaire qui développent les idées constitutives de ce qu’on pourrait appeler le jansénisme rationaliste.
Les convulsionnaires attendent le retour d’Élie et la conversion du peuple juif ; les persécutions qu’ils subissent leur donnent la certitude que ces événements sont imminents. Leurs excès et leurs délires contribuent au discrédit de l’ensemble de ceux que l’on considère comme jansénistes, mais ce n’est pas au bénéfice des acceptants. En croisant les arguments tirés du délire des convulsionnaires avec ceux que leur fournit l’intolérance des acceptants, la propagande antireligieuse n’a pas de peine à se rallier de nombreux esprits dans les milieux intellectuels. Les excès de ceux qui, des deux côtés, prétendent défendre la foi chrétienne ont pour effet immédiat de faire progresser l’incroyance. Les responsabilités sont largement partagées. L’archevêque Christophe de Beaumont traquant les jansénistes et dans le camp opposé les parlementaires obtenant l’expulsion des jésuites contribuent également à la déchristianistion de la France. Nicolas Boindin, à qui l’on demandait quelle différence il y avait entre Du Marsais et lui, répondit : « Du Marsais est athée janséniste, et moi je suis athée moliniste ». Sous des apparences de plaisanterie, le mot est terrible : pour se mettre d’accord, le moliniste et le janséniste passent ensemble à l’athéisme. Mais on peut se demander aussi si ceux qui, des deux côtés, choisissent la guerre sont encore chrétiens. Se battre pour la foi — ou s’en donner l’illusion — en abandonnant la charité, c’est tourner le dos à l’Évangile.
Le courant des convulsionnaires, limité à une secte de plus en plus fanatique et de plus en plus réduite, va s’éteindre vers la fin du siècle. Les nostalgiques de Port-Royal continueront à entretenir le souvenir, mais sans exercer de véritable influence en dehors des études historiques et littéraires. Quant au courant du jansénisme rationaliste, il est difficile de délimiter précisément son influence : sans doute a-t-elle été considérable. â– 
 
NOTES
 
[1]Sur cette question, la meilleure étude d’ensemble reste le livre de Louis Cognet, Le Jansénisme, PUF, « Que sais-je ? », 1961, recommandable pour sa densité, sa pondération et son exactitude. Dans l’article « Jansénisme » de l’Encyclopædia Universalis, Louis Cognet a un peu modifié sa perspective en insistant sur la composante politique. Quand bien même la présente étude ne conduirait qu’à confirmer la pertinence de ce point de vue, elle n’aurait pas été inutile. Pour le xviiie siècle, on se trouvait devant un écheveau inextricable, qui a été admirablement démêlé par Catherine Maire (De la cause de Dieu à la cause de la Nation. Le jansénisme au xviiie siècle, Gallimard, 1998). Les seules réserves qu’on pourrait faire sur ce travail monumental portent sur ce qui concerne le xviie siècle, où on relève quelques inexactitudes, et sur les débats à l’intérieur de l’université entre appelants de sensibilités diverses ; c’est le seul aspect du sujet sur lequel il reste encore des zones d’ombre.
[2]La date de 1610 donnée par le Lexis pour jansénisme est évidemment une coquille. Pour janséniste, ce dictionnaire donne lui aussi la date de 1651.
[3]Histoire générale du jansénisme, Amsterdam, 1700, t. I, p. 702.
[4]Il y avait bien eu, en 1686, Le Fantôme du jansénisme d’Antoine Arnauld, mais parler du fantôme du jansénisme, c’est nier sa réalité.
[5]Les occurrences sont ainsi réparties : 11 dans la Première Lettre, 10 dans la Seconde, 4 dans la Troisième, 11 dans la Quatrième, 2 dans la Cinquième, et 6 dans la Septième. Le narrateur des premières Provinciales se présente comme un témoin objectif, qui n’est engagé ni d’un côté ni de l’autre : s’il était janséniste, il éviterait le mot de janséniste. Voir Laurent Thirouin, « L’èthos de Montalte dans les Provinciales », dans Èthos et Pathos : Le statut du sujet rhétorique, Paris, Honoré Champion, 2000, p. 371-389.
[6]Pascal, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, t. I, p. 592.
[7]T. I, p. 783.
[8]L’importance de cet ancrage sociologique a été bien mise en lumière par Lucien Goldmann (Le Dieu caché, Gallimard, Paris, 1955).
[9]Voir Michel le Guern, Pascal et Arnauld, Honoré Champion, Paris, 2003.
[10]Dans La Cour sainte (t. II, p. 492 de l’édition in-folio de 1664), Caussin glisse une allusion à sa disgrâce, allusion dont la discrétion ne parvient pas à masquer l’amertume : « Mais en ce faisant, le confesseur sortira de la Cour par les pouvoirs d’un puissant favori qu’il aura mécontenté, il sera envoyé en exil dans quelque petit coin du monde, où on lui apprendra à ne point dire du mal de celui qui en peut faire ».
[11]Voir Michel le Guern, « Antoine Arnauld et les jésuites » dans Antoine Arnauld (1612-1694), philosophe, écrivain, théologien, Chroniques de Port-Royal, 1995, p. 221-227.
[12]Pour Arnauld, il n’y a là rien de paradoxal : il voit en Descartes un augustinien. Il s’efforce de montrer, dès les Quatrièmes Objections aux Méditations, que la philosophie de Descartes est un prolongement et une explicitation de la pensée de saint Augustin.
[13]Il n’y a pas que la malveillance ; même la bêtise s’y met : le P. Pirot, dans son Apologie pour les casuistes, croit servir la Compagnie de Jésus en prenant la défense des positions les plus scandaleuses des casuistes laxistes, alors qu’il accumule les censures épiscopales tout en forgeant des armes pour les adversaires.
[14]Malgré les affirmations répétées, la condamnation des propositions n’est pas chez tous d’une sincérité évidente. Dans La Logique ou l’art de penser (2e partie, chap. 13, « Autres observations pour reconnaître si les propositions sont universelles ou particulières »), Arnauld écrit : « Il y a des propositions qui ne sont universelles que parce qu’elles se doivent entendre de generibus singulorum, et non pas de singulis generum, comme parlent les philosophes : c’est-à-dire de toutes les espèces de quelque genre, et non pas de tous les particuliers de ces espèces ». C’est là une manière d’admettre que Jésus-Christ est mort pour tous les hommes, en ne s’opposant qu’en apparence à la cinquième proposition.
[15]Dans Pascal, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, t. I, 1998, p. 952-977.
[16]Il convient d’excepter quelques personnalités, que leur appartenance à l’élite de l’intelligence et du cÅ“ur met à l’abri de ces sordides querelles. On connaît les liens d’amitié du P. Rapin et du P. Bouhours avec Boileau, qui ne cache pourtant pas ses sympathies pour la cause janséniste et sa fidélité à Antoine Arnauld. En 1696, Boileau lit au P. de La Chaise sa douzième épître, « Sur l’amour de Dieu », dont l’orientation est nettement janséniste. Le P. de La Chaise manifeste son admiration et va jusqu’à suggérer quelques corrections qui faciliteront la publication.
[17]P. 225-226 de la 3e édition, Mons, Gaspard Migeot, 1699.
[18]On peut voir dans l’Exposition de la foi catholique touchant la grâce et la prédestination une défense et illustration des cinq propositions condamnées. Le jansénisme de Martin de Barcos et de son éditeur Gerberon est plus évident que celui de Jansénius lui-même, et cette publication, en 1696, marque la résurgence d’un jansénisme extrémiste.
[19]Mémoires, édition Coirault, Bibliothèque de la Pléiade, t. III, p. 339.
[20]On invite ceux qui trouveraient cela inconcevable à comparer le parti communiste de Maurice Thorez avec le parti communiste de Robert Hue.
[21]Cette affaire de la Régale est extérieure à la question du jansénisme, mais la mise en relation des deux conflits est instructive. Tant que dure la querelle du jansénisme, l’autorité du roi et l’autorité du pape s’unissent pour condamner tous ceux qui ne seraient pas totalement dociles à cette double autorité. Mais, quand elles ont perdu leur cible commune, les deux autorités s’opposent, et se disputent leur territoire commun. Ce qui est permanent, c’est bien la préoccupation du pouvoir.
[22]On retrouve dans le récent Catéchisme de l’Église catholique plusieurs des propositions condamnées par la bulle Unigenitus.
[23]Bossuet ne pouvait que préférer l’exégèse de Duguet à celle de Richard Simon.
[24]Il avait engagé une procédure de reconnaissance du miracle, qui sera interrompue par son successeur à l’archevêché de Paris, Vintimille.
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