2004
Recherches de science religieuse
Éditorial
Pierre Gibert
Pour une écriture théologique de l’histoire du Christianisme
Il y a du défi, à afficher pareil programme, car même si nous n’en sommes plus à des conceptions positivistes, l’histoire s’affiche, doit s’afficher, comme une dans ses présupposés épistémologiques. Elle est ou elle n’est pas, et si elle est, elle se doit d’être la plus objective qui soit, dans l’exclusion de tout système ou systématique. Que dire, dans ces conditions, d’un terme aussi engagé, aussi discutable à l’entendement de beaucoup, que celui de théologie !
Faut-il demander au lecteur une indulgence momentanée de façon à ce que les termes soient d’abord entendus, quitte à être ensuite récusés ? Sans doute. Mais n’y a-t-il pas moyen, dès cet instant, non pas d’exiger un a priori durable de compréhension, mais de faire appel à la mémoire historienne de l’écriture même de l’histoire, depuis la Grèce et Rome, depuis l’Ancien et le Nouveau Testament aussi, depuis le temps où dans ce triple héritage, grec, romain et biblique, le Christianisme s’est saisi comme réalité et mémoire historiques ?
C’est d’abord de cela qu’il s’agit: ressaisir une mémoire et une intelligence de soi selon ses propres catégories, certes, c’est-à-dire selon les particularités qui en font un objet digne d’histoire et d’écriture de l’histoire, pour découvrir ensuite qu’il y a dans ces particularités la condition première et dernière de cette histoire et de cette écriture. En cela, le Christianisme n’est pas unique; il partage la condition propre et nécessaire à toute historiographie. De l’Antiquité chrétienne et d’Eusèbe de Césarée au modèle médiéval avec Grégoire de Tours notamment, jusqu’aux « inventions » critiques des XVIe et XVIIe siècles à l’intérieur même du Christianisme et du fait de clercs, bénédictins notamment, allait s’élaborer une écriture de l’histoire. Or, celle-ci ne pouvait que se constituer à partir d’une foi raisonnante et donc théologisante pour une chrétienté qui, dans les conditions du moment, se pensait totalisante, mais pas nécessairement totalitaire: elle investissait l’espace, organisait le temps, s’opposait à des envahisseurs qu’elle finissait parfois par intégrer, se déchirait en son propre interne, et en tout cela se faisait justement objet d’histoire.
Viendrait l’époque où elle n’aurait plus l’apanage de l’historiographie ni par conséquent de la raison historienne. Encore faut-il tenir compte, dans ce constat, du fait qu’elle se fournit à elle-même les armes suicidaires de sa propre faiblesse: les querelles des Réformes et les guerres de religion eurent de fait raison d’un modèle exclusif, accélérant non seulement l’avènement de la critique, moderne, mais aussi ce qu’on appellerait aujourd’hui une «sécularisation » de l’intelligence historienne. L’histoire des cités et des nations comme l’histoire universelle, mais aussi l’histoire des religions qui devait surgir au cours du XIXe siècle, eurent tout à gagner d’une telle sécularisation et donc d’un affaiblissement jusqu’à l’effacement de l’intelligence de chrétienté.
Est-ce à dire pour autant qu’en ce début du XXIe siècle, soit devenue impensable cette « écriture théologique » d’une « histoire du Christianisme » ? Après le rappel de l’avènement de la critique des documents au XVIIe siècle, P. Vallin, en conclusion de dossier, tente de rétablir les choses, quitte à devoir pluraliser la possibilité de l’intervention de la théologie — des théologies — dans l’intelligence historienne. C’est à ce point qu’il faut parvenir afin de saisir ce qui fait précisément théologie dans l’histoire du Christianisme et en justifie une « écriture théologique ».