2004
Recherches de science religieuse
Dossier : Pour une écriture théologique de l’histoire du Christianisme
L’écriture de l’histoire dans le Christianisme ancien
Michel Fédou
Centre Sèvres — Facultés jésuites de Paris
S’il est vrai que l’auteur des Actes des Apôtres peut être en un sens considéré comme le premier historien du christianisme, s’il est également vrai que les IIe et IIIe siècles ont vu naître des écrits qui ont entre autres une portées historique (par ex. les « Chroniques » d’Hippolyte et Rome ou de Julien l’Africain), c’est avec Eusèbe de Césarée que surgit la conscience de produire, avec son Histoire ecclésiastique, quelque chose de nouveau: «Je suis, en effet, le premier, écrira-t-il, à m’avancer pour ainsi dire sur un chemin désert et inviolé. » Après avoir étudié l’Å“uvre d’Eusèbe, M. Fédou présente ses continuateurs en Orient et en Occident avant d’examiner sa position par rapport à l’historiographie païenne et la manière dont les historiens plus tardifs ont interprété l’histoire de l’Église pendant et après la crise de l’arianisme.
If it is true that the author of the Acts of the Apostles can be considered in a sense the first historian of Christianity, and if it is also true that the 2rd and 3rd centuries saw the birth of writings that, among others, have a historical importance, (e.g., the "Chronicles" of Hippolytus of Rome or Julius Africanus), it is, nevertheless, Eusebius of Caesarea who gave rise to an awareness of producing something new with his Ecclesiastical History. He wrote: "I am, indeed, the first to go forward, as it were, on a deserted and inviolate road. " After studying the work of Eusebius, M. Fédou presents his commentaries on East and West before examining his position as regards pagan historiography and the manner in which later historians had interpreted the history of the Church during and after the crisis of Arianism.
Le christianisme, écrit Chateaubriand, « doit être nécessairement favorable au génie de l’histoire »; de fait, « celui-là connaîtra mieux les hommes, qui aura longtemps médité les desseins de la Providence; celui-là pourra démasquer la sagesse humaine, qui aura pénétré les
ruses de la sagesse divine ». Tout historien peut certes raconter les faits marquants qui constituent la vie des individus et des peuples, il peut même exposer « le remuement des c
Å“urs par le fil secret des passions »; mais les « ressorts » profonds de l’histoire « resteront inexplicables pour vous, si vous n’avez, pour ainsi dire, assisté au conseil du Très-Haut ». Au contraire, « mettons donc l’éternité au fond de l’histoire des temps; rapportons tout à Dieu, comme à la cause universelle… voilà, ce nous semble, une base historique bien plus noble, et aussi bien plus certaine que la première
[1] ».
Le diagnostic de Chateaubriand s’éclaire entre autres par sa perception de l’historiographie ancienne: « les historiens de l’antiquité, affirme-t-il, sont en général supérieurs aux nôtres », même s’il existe de remarquables exceptions comme celle de Bossuet dans son
Discours sur l’histoire universelle
[2]. Et ce diagnostic mérite d’autant plus d’être relevé que, par ailleurs, Chateaubriand reconnaît la grandeur des historiens « païens » comme Hérodote, Thucydide, Xénophon, Tite-Live, Tacite ou tel ou tel de leurs continuateurs; mais ceux-là, précisément, « conduisirent l’histoire jusqu’au temps où elle tomba entre les mains des chrétiens: époque où tout changea dans les m
œurs des hommes
[3] ».
Sans doute prendra-t-on distance, aujourd’hui, par rapport à une exaltation unilatérale du christianisme ancien et des Å“uvres historiques qui en ont traité. On ne dira plus que tout changea alors dans les mÅ“urs des hommes, et l’on sera attentif aux ambiguïtés qui — à côté ou au milieu de développements très remarquables — purent marquer certaines options des historiens chrétiens dans leur lecture des événements. On aura du reste le souci d’éviter des généralisations trop hâtives, car les Å“uvres que nous ont laissées les historiens anciens rendent chacune une tonalité originale en fonction de leur objet, de leur méthode et des convictions qui habitaient leur auteur. Mais ces exigences mêmes devraient nous aider à préciser la manière dont les écrivains de l’Antiquité tardive racontèrent l’histoire de l’Église, à dégager la signification de leur projet par rapport à celui des historiens païens, et à reconnaître ainsi, sinon la contribution de cette historiographie ancienne au « génie du christianisme », tout au moins sa puissance d’inspiration et sa capacité à nourrir, par le meilleur d’elle-même, une intelligence profonde de l’histoire humaine et plus particulièrement de l’histoire chrétienne.
S’il est vrai que l’auteur des
Actes des apôtres peut être en un sens considéré comme le premier historien du christianisme
[4], s’il est également vrai que les II
e et III
e siècles ont vu naître des écrits qui ont entre autres une portée historique (tels les récits de martyres, ou encore les « Chroniques » comme celles d’Hippolyte de Rome et de Julien l’Africain
[5]), notre étude partira d’Eusèbe de Césarée qui a eu conscience de produire, avec son
Histoire ecclésiastique, un ouvrage tout à fait nouveau: «Je suis en effet le premier à tenter cet ouvrage, à m’avancer pour ainsi dire sur un chemin désert et inviolé
[6]. » Nous présenterons ensuite les continuateurs d’Eusèbe, du côté de l’Orient et du côté de l’Occident, avant d’aborder quelques questions majeures que nous semble poser l’historiographie chrétienne dans l’Antiquité: sa position par rapport à l’historiographie païenne; la place qu’elle donne, chez Eusèbe surtout, à la réussite historique du christianisme; la manière, enfin, dont les historiens plus tardifs ont interprété l’histoire de l’Église pendant et après la crise de l’arianisme.
I. Les historiens chrétiens de l’Antiquité
Le projet d’Eusèbe
Eusèbe de Césarée avait déjà écrit une Chronique sur l’histoire des peuples et les événements les plus importants de cette histoire, avec l’intention de montrer que la tradition judéo-chrétienne était la plus ancienne de toutes. Il entreprit vers le début du IVe siècle la composition de son Histoire ecclésiastique, qui couvre la période allant de la fondation de l’Église à la victoire de Constantin sur Licinius (324). Les premières lignes énoncent clairement le projet de l’ouvrage :
« Les successions des saints apôtres, ainsi que les temps écoulés depuis notre Sauveur jusqu’à nous, toutes les grandes choses que l’on dit avoir été accomplies le long de l’histoire ecclésiastique; tous les personnages de cette histoire qui ont excellemment présidé à la conduite des plus illustres diocèses; ceux qui, dans chaque génération, ont été par la parole ou par les écrits les ambassadeurs de la parole divine, les noms, la qualité, le temps de ceux qui, entraînés aux extrémités de l’erreur par le charme de la nouveauté, se sont faits les hérauts et les introducteurs d’une science mensongère et qui, tels des loups ravisseurs, ont cruellement ravagé le troupeau du Christ; en outre les malheurs arrivés à toute la nation des Juifs aussitôt après le complot contre notre Sauveur, la nature, la qualité, les temps des combats livrés par les gentils contre la parole divine; les grands hommes qui, selon les circonstances, ont traversé pour elle le combat par le sang et les tortures; de plus les témoignages rendus de nosjours et la bienveillance miséricordieuse de notre Sauveur sur nous tous: voilà ce que j’ai entrepris de livrer à l’écriture. Je ne commencerai pas autrement que par le début de l’économie de notre Sauveur et Seigneur Jésus, le Christ de Dieu [7].»
Eusèbe, on l’a dit, déclare être le premier à concevoir un tel dessein
[8]. La nouveauté tient pour une part au genre même de l’histoire en ce qui la distingue de la « chronique »: comme le rappelle B. Altaner, « les chroniqueurs renoncent, à la différence des historiens, à présenter un tableau coordonné des événements les plus importants et ne s’efforcent pas de saisir et d’expliquer les connexions intimes des faits »; ils cherchent pour l’essentiel « à énumérer dans l’ordre chronologique le plus grand nombre possible de détails historiques dont la connaissance pourrait paraître intéressante à un cercle de lecteurs assez étendu
[9] ». De plus, les chroniqueurs qui précédèrent Eusèbe (et Eusèbe lui-même dans sa propre
Chronique) remontaient aux personnages ou événements de l’histoire préchrétienne, tandis que le nouvel ouvrage se concentre sur l’histoire
de l’Église et, pour cette raison, prend son point de départ dans « l’économie de notre Sauveur et Seigneur Jésus, le Christ de Dieu ». Autre caractéristique: l’
Histoire d’Eusèbe annonce d’emblée l’importance qu’elle donnera aux « successions des saints apôtres ». Sans doute ce dernier thème est-il en soi traditionnel: on sait notamment l’importance qu’Irénée lui donnait dans son argumentation contre les gnostiques
[10]. Mais le thème devient ici un fil directeur de l’historiographie. Eusèbe privilégie en l’occurrence quatre listes de successions épiscopales — celles de Rome, d’Antioche, d’Alexandrie et de Jérusalem —, et l’on saisit d’emblée la portée théologique de son propos: il s’agit de manifester que les évêques ont effectivement conservé et transmis l’enseignement des apôtres. « Construire, en la rattachant d’une part aux empereurs romains pour la chronologie civile, et de l’autre aux évêques chrétiens pour la chronologie religieuse une série de successions, tel est donc le but que s’est proposé Eusèbe en rédigeant l’
Histoire Ecclésiastique
[11]. »
Cela ne veut pas dire que l’histoire de l’Église se limite à cette perspective (le début de l’ouvrage annonce aussi la place qui sera faite à tous les « ambassadeurs de la parole divine », et Eusèbe s’intéressera en particulier aux écrivains chrétiens des premiers siècles). Cela ne veut pas dire non plus que l’histoire de l’Église n’ait pas connu de graves crises. Le texte que nous avons cité plus haut fait au contraire allusion aux deux grandes épreuves auxquelles le christianisme a été soumis durant les trois premiers siècles: celle du conflit avec les hérésies d’une part, celle des persécutions de l’autre. Mais précisément ces épreuves elles-mêmes n’ont pas porté atteinte à la continuité essentielle de l’Église, telle qu’elle a été préservée par les successions épiscopales. Surtout, Eusèbe mentionne « les témoignages rendus de nos jours et la bienveillance miséricordieuse de notre Sauveur sur nous tous »; le livre X de l’Histoire ecclésiastique rend compte, en effet, des événements nouveaux qui viennent de se produire: l’édit de Milan, la paix accordée au christianisme, la victoire de Constantin sur Licinius. Un tel aboutissement atteste au mieux, pour Eusèbe, la fondation divine du christianisme — cette fondation même que l’auteur avait évoquée au début de son ouvrage à travers « l’économie et la théologie du Christ ».
Eusèbe ne soupçonnait pourtant pas l’ampleur des crises qui, même après cet aboutissement, allaient marquer l’histoire de l’Église tout au long du IVe siècle: la crise arienne avant tout, mais aussi les résurgences du paganisme et la progression des « barbares ». Les historiens qui viendraient après lui ne pourraient donc pas reprendre, tel quel, le projet qui avait été le sien dans son Histoire ecclésiastique…
Les historiens grecs après Eusèbe
En dehors des écrits qui relatent un moment particulier de l’histoire de l’Église au IV
e siècle (telle l’
Histoire des ariens qu’Athanase composa en 358), et abstraction faite de la
Vie de saint Antoine (que le même Athanase écrivit dans la même période, mais qui relève d’un genre littéraire très différent — tout comme l’
Histoire lausiaque de Palladius et l’
Histoire des moines d’Égypte
[12]), il faut attendre le deuxième quart du V
e siècle pour voir apparaître, dans le monde grec, des
Å“uvres comparables à l’
Histoire ecclésiastique d’Eusèbe
[13]. Deux d’entre elles ne nous sont pas parvenues — si ce n’est, pour la seconde, à travers quelques fragments —: ce sont, d’une part, l’
Histoire de l’Église que Philostorge publia entre 425 et 433 (un ouvrage qui couvrait la période 300-425 et qui était en fait une apologie de l’arianisme), et, d’autre part, l’
Histoire chrétienne que Philippe de Sidé publia entre 434 et 439 (un ouvrage volumineux, qui entendait couvrir toute la période depuis la création du monde jusqu’aux environs de 426). Nous avons par contre gardé l’
Histoire ecclésiastique de Socrate, celle de Sozomène et celle de Théodoret de Cyr
[14].
Socrate, qui naquit à Constantinople vers 380, déclare dans son introduction qu’il entend poursuivre l’Å“uvre d’Eusèbe. Son Histoire part en tout cas de l’année 305 et vajusqu’à l’année 439, chacun de ses sept livres couvrant le règne d’un empereur. Elle puise à différentes sources: les écrits d’Eusèbe et d’Athanase, mais aussi ceux de Rufin (dont nous traiterons plus loin), des lettres d’empereurs et des lettres d’évêques, ainsi qu’une collection d’Actes conciliaires qui avait été publiée vers 375 par Sabinus d’Héraclée. Socrate reproduit littéralement un certain nombre de ces documents; bien plus, il nous apprend lui-même qu’après avoir publié une première édition il s’aperçut que certaines sources (notamment Rufin) n’étaient pas sûres et, en conséquence, jugea bon de réviser son ouvrage :
« Rufin, qui écrivit l’histoire de l’Église en latin, a erré sur la chronologie, car il croit que ce qui fut fait contre Athanase est postérieur à la mort de Constantin, et il ignore aussi son exil en Gaule et plusieurs autres faits. Nous avons donc écrit, pour commencer, le premier et le deuxième livre de notre histoire en suivant Rufin dans ses opinions, mais nous avons complété notre ouvrage à partir du troisième jusqu’au septième livre en empruntant certes à Rufin, mais aussi à d’autres auteurs, et en recueillant certains faits auprès de ceux qui sont toujours en vie. Par la suite, nous avons eu accès aux Å“uvres d’Athanase… De plus, ayant trouvé des lettres de différentes personnes de cette période, nous y avons poursuivi le plus possible la vérité… Il faut aussi savoir que dans notre première édition nous n’avons pas présenté la sentence de déposition d’Arius ni les lettres de l’empereur, mais la simple narration des faits, dans le but de ne pas fatiguer les lecteurs … Dans la présente édition, au contraire, il fallait aussi faire cela pour vous plaire, saint homme de Dieu, Théodore, afin de ne pas laisser ignorer au lecteur les lettres envoyées par les empereurs dans les termes mêmes où elles ont été écrites, ainsi que les décisions par lesquelles, dans leurs différents synodes, les évêques modifièrent peu à peu la confession de la foi [15]…»
Les derniers mots montrent que Socrate n’est pas mû par le seul souci de l’exactitude historique, et qu’il ne s’abstient pas de prendre lui-même parti: il est manifestement opposé à l’arianisme, et son ouvrage peut apparaître de ce point de vue comme une réplique à celui de Philostorge. Mais précisément, s’il est vrai que les controverses du passé fournissent à l’historien son objet d’étude (comme l’indique ce terrible aveu: « si règne la paix, ceux qui écrivent l’histoire n’auront plus de matière
[16] »), une bonne information sur les dossiers historiques doit mettre à jour la vanité de certaines querelles et, comme telle, contribuer à la paix dans l’Église. Socrate, en tout cas, « tire de sa connaissance du passé la conviction que les attitudes trop tranchées, les exclusions, nées de l’esprit de querelle, ne sont ni conformes au christianisme, ni de grande utilité pour lui
[17] ».
Contemporain de Socrate, mais originaire de Palestine, Sozomène vint s’établir à Constantinople où il écrivit à son tour une Histoire ecclésiastique. Rédigé entre 439 et 450, et dédié à l’empereur Théodose II, cet ouvrage se propose, comme celui de Socrate, de donner une suite à l’Histoire d’Eusèbe. Toutefois, Sozomène nous apprend qu’il avait déjà écrit un abrégé d’histoire ecclésiastique, allant de l’Ascension à la chute de Licinius (324) :
« J’avais entrepris tout d’abord d’écrire cette histoire depuis les origines. Mais ayant réfléchi que d’autres s’y sont essayés jusqu’à leur époque — Clément et Hégésippe, hommes très sages, qui ont été témoins de la succession des Apôtres, et l’historien Julius Africanus, et Eusèbe dit "de Pamphile", homme tout à fait au courant des saintes Écritures et des poètes et historiens grecs —, après avoir résumé en deux livres tout ce qui, à notre connaissance, est arrivé aux Églises depuis l’ascension du Christ jusqu’au renversement de Licinius, à présent, avec l’aide de Dieu, je m’efforcerai de rapporter ce qui a suivi [18]. »
L’
Histoire de Sozomène, qui compte neuf livres, couvre de fait la période qui va de l’année 324 à l’année 425; elle devait même aller jusqu’à l’année 439, mais la fin du dernier livre ne nous est pas parvenue. Cette période recoupant pour une large part celle dont rend compte Socrate, on n’est pas surpris de trouver entre les ouvrages des deux historiens de nombreux parallélismes; bien plus, certains passages sont littéralement identiques, et l’on reconnaît unanimement que c’est Sozomène qui a utilisé l’
Å“uvre de Socrate (même s’il ne le nomme jamais). Mais les différences entre les deux auteurs ne sont pas moins significatives. D’une part, Sozomène adopte une autre construction que celle de Socrate; ainsi, là où celui-ci consacrait un seul livre au règne de Constantin, Sozomène étale son récit sur deux livres dont l’un se termine par la fin du concile de Nicée et l’autre par les funérailles de l’empereur: l’intention est de montrer comment il y a eu d’abord progrès de l’Église (culminant avec la victoire sur l’arianisme à Nicée), puis déclin de l’Église avec la remise en cause de la foi nicéenne (l’empereur ayant lui-même évolué dans le sens de l’hérésie
[19]). Un tel souci de construction reflète lui-même une prise de distance par rapport à la méthode historique de Socrate. Certes, Sozomène annonce ses sources au début de son ouvrage: il compte mentionner les événements auxquels il a assisté ou qu’il a appris de témoins bien informés, et il précise que, pour les événements plus anciens, il a puisé dans les textes législatifs, dans les documents conciliaires, dans les lettres des empereurs et des pontifes. Il ajoute néanmoins un passage où l’on peut lire une critique implicite de Socrate :
« J’ai souvent eu la pensée d’introduire le texte même de ces documents dans mon ouvrage, mais j’ai jugé meilleur, pour ne pas alourdir l’exposé, d’en rapporter brièvement le sens, à moins que nous n’y trouvions des points disputés, sur lesquels les opinions de la plupart divergent: en ces cas-là, si je mets la main sur quelque écrit, je le présenterai pour manifester la vérité [20]. »
La formule « pour ne pas alourdir l’exposé » ne doit pas faire illusion: ce n’est pas seulement une préoccupation littéraire qui habite Sozomène, c’est une certaine compréhension de l’histoire. Selon une telle conception la place des documents, si nécessaire soit-elle, doit être subordonnée à l’argumentation de l’écrivain: « Ce caractère personnel et volontaire de la construction, cette forme souveraine imprimée par l’esprit — et la thèse — de l’historien aux documents bruts, marquent sans aucun doute un retour à une historiographie classique, inspirée à dix siècles de distance par le modèle thucydidéen, et simultanément un pas en retrait, volontaire, par rapport aux innovations hardies de l’historiographie chrétienne de modèle eusébien
[21]. » Ainsi s’éclairent le dédain de Sozomène pour la chronologie exacte ainsi que sa propension à relativiser les sources écrites au profit des témoignages oraux. L’auteur entend d’abord proposer une certaine interprétation de l’histoire, à l’adresse d’un public doté d’une réelle culture et capable d’apprécier le retour à la tradition jadis inaugurée par Thucydide
[22].
Achevée vers la fin des années 440, l’
Histoire ecclésiastique de Théodoret de Cyr (le dernier grand théologien d’Antioche, qui écrivit aussi une
Histoire des moines et une
Histoire des hérésies
[23]) commence au point où s’arrêtait Eusèbe, mais ne va pas au-delà de 428; elle ne traite donc pas de la controverse nestorienne — dans laquelle Théodoret, on le sait, fut lui-même engagé. Ses cinq livres manifestent la préoccupation constante de défendre l’orthodoxie contre l’hérésie. Ainsi le livre I apparaît-il comme un « réquisitoire en règle » contre l’arianisme, un réquisitoire « relevant plus de la méthode hérésiologique de l’évêque que de celle plus proprement historienne de Socrate et de Sozomène
[24] ». Ce n’est pas que Théodoret n’ait point le souci de la documentation; il rassemble au contraire beaucoup de textes qui apportent de précieux renseignements sur les faits. Cependant, le dossier ainsi constitué « n’aura pas été mis au service de l’histoire telle que nous l’entendons », mais plutôt d’une histoire de l’orthodoxie nicéenne telle que de grands évêques comme Eustathe d’Antioche et Athanase d’Alexandrie l’ont défendue, « dénonçant l’hérésie comme
Å“uvre du démon
[25] ». Le silence sur la controverse nestorienne ne manque pas d’étonner. Mais il est vrai que Théodoret en a traité ailleurs (notamment dans sa
Réfutation des douze anathémes de Cyrille d’Alexandrie contre Nestorius, ainsi que dans son traité
Le Mendiant dirigé contre les monophysites
[26]); on peut au demeurant penser que, même limitée à la controverse arienne, son
Histoire ecclésiastique est un avertissement indirect à l’encontre de ceux qui, de son temps, n’admettent pas la christologie antiochienne des deux natures
[27].
Les historiens latins
Si nous nous tournons maintenant vers le monde latin, nous y rencontrons d’abord plusieurs écrits qui relèvent du genre de la « Chronique » — telle la
Chronique universelle de Sulpice Sévère
[28]. Ces écrits n’entendent pas simplement rapporter des événements de l’histoire; ils répondent en même temps à une préoccupation apologétique, comme on le voit avec la
Chronique de Sulpice et, surtout, avec les
Historiae adversus paganos qu’Orose composa à l’instigation d’Augustin
[29]. Ne pouvant nous arrêter sur ces ouvrages, nous nous en tiendrons plutôt aux écrits des « historiens de l’Église » dans la ligne d’Eusèbe.
Du côté latin, le premier de ces historiens de l’Église aurait pu être Jérôme, mais ce fut Rufin d’Aquilée.
Jérôme, certes, traduisit la
Chronique d’Eusèbe et la prolongea jusqu’à l’année 378; de plus, il s’inspira de l’
Histoire ecclésiastique d’Eusèbe dans certains chapitres du
De viris illustribus, composé en 393 en réponse à des païens qui vantaient la culture littéraire du paganisme au détriment des chrétiens. Mais il ne traduisit pas le grand ouvrage historique de l’évêque de Césarée, et l’on en perçoit aisément les raisons: d’une part, Jérôme voyait en Eusèbe un partisan déclaré de l’hérésie arienne
[30]; d’autre part, il ne partageait pas l’appréciation optimiste qu’Eusèbe avait portée sur l’Empire chrétien
[31]. Il est vrai que, au début de sa
Vie de Malchus (390-391), il annonça son projet d’écrire une
Histoire de l’Église—en des termes d’ailleurs très significatifs, qui contrastaient fortement avec ceux d’Eusèbe :
« …depuis la venue du Christjusqu’à notre époque, c’est-à-dire depuis les Apôtres jusqu’à la lie de notre temps, en montrant comment et par qui l’Église du Christ est née et, une fois adulte, a grandi par les persécutions, a été couronnée par les martyres; puis, lorsqu’elle en est venue aux princes chrétiens, elle est devenue plus grande, certes, en puissance et en richesses, mais plus petite en vertus [32]. »
C’était donc, écrit Y.-M. Duval, le projet d’un « anti-Eusèbe
[33] »; mais ce projet, Jérôme ne l’a pas réalisé. Nous avons certes quelque idée des thèmes qu’il aurait développés: ses Commentaires scripturaires et ses Lettres s’en prennent souvent aux chefs d’Église; ils évoquent aussi les vicissitudes de l’Empire romain en un temps où les « Barbares » se font de plus en plus menaçants, ils avertissent que « le monde s’écroule » même si le temps de la fin n’est pas encore arrivé… Sur ce fond de tableau très sombre auraient aussi paru, sans doute, des « taches de lumière », si l’on en juge par la
Vie de Malchus, la
Vie d’Hilarion et la
Vie de Paula. Mais Jérôme n’a pas écrit l’
Histoire de l’Église qu’il avait annoncée.
Du côté latin, le premier nom marquant est en fait celui de Rufin d’Aquilée, qui traduisit l’
Histoire ecclésiastique d’Eusèbe aux alentours des années 402-403, et qui, après avoir unifié les livres IX et X de cette
Histoire (en supprimant d’ailleurs les discours trop « ariens » du livre X), ajouta deux autres livres pour la prolonger jusqu’à la mort de Théodose I
er (395). On ne saurait trop souligner l’importance de cette
Å“uvre; elle devait être connue des historiens grecs comme Socrate et Sozomène
[34], et, surtout, allait connaître une grande fortune du côté latin. Rufin donnait, avec l’ensemble de ces onze livres, une première
Histoire de l’Église pour l’Occident: exception faite de Jérôme, l’
Histoire ecclésiastique d’Eusèbe « n’a été connue et utilisée dans le monde latin de l’Antiquité tardive et du haut Moyen Age qu’à travers la traduction mise à jour de Rufin »; bien plus, « sous la plume des Latins le nom d’Eusèbe est employé pour désigner l’auteur de l’ouvrage entier, y compris les deux livres ajoutés par Rufin
[35] ».
On a observé qu’il y avait eu « une transformation, une "métamorphose" de l’historiographie, causée, en Occident au moins, par l’invasion de l’Italie
[36] ». Cela se vérifie bien dans le cas de Rufin qui s’adresse à des chrétiens éprouvés par les malheurs du temps — plus précisément l’attaque des Goths d’Alaric. On en jugera par ces mots de la préface qu’il adresse à Chromace, l’évêque d’Aquilée :
« C’est, dit-on, le devoir des médecins compétents, quand ils voient des épidémies menacer des villes ou des régions, de prévoir le médicament ou la drogue par lequel les populations seront immunisées et préservées de la destruction qui les menace. De la même façon, toi aussi, Vénérable Père Chromace, à l’époque où, une fois les barrières de l’Italie enfoncées par Alaric, chef des Goths, une maladie pestilentielle se répandit et ravagea sur une vaste étendue les champs, les troupeaux et les hommes, tu as cherché, pour le peuple que Dieu t’a confié, un remède qui le sauverait d’une destruction fatale: par lui, les esprits malades, soulagés de la rumination du malheur qui les frappait, seraient absorbés par une activité intellectuelle plus saine. Tu m’as alors chargé de traduire en latin l’Histoire ecclésiastique qu’Eusèbe de Césarée, ce savant très érudit, avait écrite en grec. Captivé par la lecture de cet ouvrage, l’esprit des auditeurs, en désirant très avidement connaître les événements du passé, recevrait en quelque sorte l’oubli des malheurs actuels [37]. »
Dans une autre préface, très brève, Rufin présente sa contribution personnelle:
« Jusque-là, Eusèbe nous a transmis le souvenir de ce qui s’est fait dans l’Église. Pour les autres événements qui se sont déroulés par la suitejusqu’à nos jours, et que nous avons relevés dans les écrits des anciens ou que nous avons en mémoire, suivant aussi sur ce point les instructions de notre saint père, nous les avons ajoutés aussi brièvement que possible [38]. »
En reconnaissant à l’histoire de l’Église une fonction thérapeutique, Rufin ne méconnaît évidemment pas les épreuves qui l’ont marquée; il avoue même que ces épreuves ont peut-être empiré avec les divisions des chrétiens lors de la crise arienne: « le visage de l’Église était repoussant et tout couvert de honte; elle n’était pas comme auparavant ravagée par des gens de l’extérieur mais par les siens. L’un bannissait, l’autre était banni, et tous deux étaient membres de l’Église
[39]. » Néanmoins, outre que la mémoire du passé aide à prendre distance par rapport aux difficultés du présent, Rufin considère que l’histoire doit conduire à reconnaître la manifestation de la
virtus ou puissance divine à travers l’histoire et, par là, soutenir la foi des chrétiens éprouvés. Cette puissance de Dieu se révèle notamment à travers les petits et les humbles; et elle se révèle jusque dans des situations humainement désespérées — par exemple à l’occasion de miracles ou de phénomènes inattendus. C’est une telle vision qui guide Rufin dans le choix de ses matériaux: ce sont des matériaux « pour construire, pour édifier le récit historique en vue d’édifier le lecteur, c’est-à-dire pour conforter sa foi en l’instruisant, pour structurer son identité chrétienne en lui fournissant des clefs de compréhension du passé, pour l’aider à "se conduire selon Dieu" en lui fournissant des modèles
[40] ».
L’
Histoire ecclésiastique d’Eusèbe-Rufin
[41] fut certainement connue et utilisée par saint Augustin. Plusieurs développements de
La Cité de Dieu durent y puiser leur source: ainsi à propos de Théodose au livre V, ou encore, au livre XVIII, à propos des persécutions dans la seconde moitié du IV
e siècle
[42]. Ce fut aussi le cas, très probablement, pour le développement du
De divinatione daemonum (écrit entre 406 et 411) sur la destruction du Sérapeum d’Alexandrie
[43]. La référence à Rufin apparaît même explicitement dans des
œuvres plus tardives, comme le
De cura pro mortuis gerenda (422)
[44]. Après Augustin, d’autres auteurs latins manifestent à leur tour leur connaissance de l’
Histoire ecclésiastique: Gennade de Marseille y fait référence dans son
De scriptoribus ecclesiasticis (publié de 467 à 480); Victor de Vita écrit, dans son
Historia persecutionis Africanae provinciae (488-489), qu’il souhaiterait Eusèbe ou Rufin pour raconter la persécution vandale car, dit-il, ni Ambroise ni Jérôme ni Augustin n’auraient pu faire cela de façon satisfaisante; Grégoire de Tours cite l’
Histoire Ecclésiastique — en l’attribuant d’ailleurs à Eusèbe, même lorsque, dans son
Histoire des Francs, il se réfère aux deux derniers livres composés par Rufin; Bède, enfin, mentionnera lui aussi cet ouvrage dans l’un ou l’autre passage de sa propre
Histoire ecclésiastique
[45].
Mais dans la série des auteurs qui se réfèrent ainsi au « bréviaire historique
[46] » d’Eusèbe-Rufin, il en est un qui mérite une attention toute particulière: Cassiodore. Celui-ci, dans les
Institutiones, recommande aux moines de Vivarium la lecture de
l’Histoire ecclésiastique en précisant qu’elle fut rédigée en grec par Eusèbe mais que Rufin en fit, avec ses propres additions, un ouvrage en onze livres. Il ajoute que cette
Histoire avait été poursuivie en grec par Socrate, Sozomène et Théodoret, et qu’il avait lui-même demandé à un savant nommé Épiphane de traduire les
œuvres de ces trois historiens en un seul
corpus de douze livres — rempart contre la vanité des Grecs qui pouvaient se targuer de détenir en exclusivité un certain nombre de connaissances
[47]. Ainsi, vers 560, on trouvait dans la bibliothèque de Vivarium deux
Histoires ecclésiastiques en latin: d’une part l’ouvrage d’Eusèbe-Rufin, qui allait des origines du christianisme jusqu’à Théodose I
er; d’autre part la traduction de Socrate-Sozomène-Théodoret, qui allait être connue sous le nom d’
Historia tripartita, et qui couvrait la période de 324 à 439
[48]. Mais en prenant une telle initiative Cassiodore n’avait pas été seulement mû par le souci de transmettre aux Latins un certain nombre de connaissances historiques; ou plutôt, cette préoccupation avait elle-même un enjeu théologique: il s’agissait sans doute de fournir les informations nécessaires à ceux qui, en Occident, s’opposaient à la condamnation des « Trois Chapitres » — ces écrits de Théodore de Mopsueste, de Théodoret de Cyr et d’Ibas d’Edesse dont les positions étaient assimilées à celles du nestorianisme. De fait, Cassiodore était au nombre de ceux qui, dans les années précédant le concile de Constantinople II, soutenaient la politique du pape Vigile en faveur de ces « Trois Chapitres »; et dans ses
Institutiones il ne retenait comme norme de l’orthodoxie que les quatre premiers conciles
Å“cuméniques (Nicée, Constantinople I, Ephèse et Chalcédoine), sans dire un mot du concile de Constantinople II qui venait de se tenir en 553 ! On peut ainsi considérer l’entreprise de l’
Historia tripartita comme « le résultat de la résistance, inspirée par le guide suprême de l’Église romaine, contre la politique religieuse de l’empereur Justininen
[49] ».
La contre-épreuve est fournie, vers la fin du VI
e siècle, par le jugement du pape Grégoire le Grand. Celui-ci, en effet, ne partage plus l’attitude positive de Cassiodore à l’égard de Théodore de Mopsueste, et se montre dès lors critique par rapport à l’
Historia tripartita dans la mesure où elle implique le refus du concile Constantinople II. Le verdict est sans concession: accepter l’
Historia, c’est refuser la condamnation des Trois Chapitres; si à l’inverse on veut prendre acte de cette condamnation qui a été portée par un concile, alors il est nécessaire de refuser l’
Historia
[50]. Ce verdict s’accompagne corrélativement d’un jugement favorable à l’
Histoire ecclésiastique d’Eusèbe-Rufin; il est vrai, dit Grégoire, qu’Eusèbe a fait l’éloge d’Origène, qui pourtant devait faire par la suite l’objet d’unejuste condamnation ! Mais cela, ajoute-t-il, n’empêche pas d’estimer au plus haut point l’ouvrage de l’historien grec
[51]. La position de Grégoire, en tout cas, a certainement entravé la diffusion et l’utilisation de l’
Historia tripartita de Cassiodore-Epiphane dans les siècles suivants, là où l’
Histoire ecclésiastique d’Eusèbe-Rufin devait demeurer une référence majeure pour la fin de l’époque patristique et le haut Moyen Age.
Cette dernière période voit elle-même paraître, en même temps que des « Chroniques universelles », certains ouvrages sur l’histoire particulière de tel ou tel pays d’Occident. Ainsi l’
Historia Francorum de Grégoire de Tours, achevée en 591, et considérée comme « la première
Å“uvre d’histoire nationale et religieuse
[52] ». Certes, le premier livre de cet ouvrage se présente comme un livre sur l’histoire universelle: il va de la création du monde à la mort de saint Martin (397). Mais les neuf livres suivants se concentrent essentiellement sur l’histoire de la Gaule, devenue le royaume des Francs; Grégoire s’y lamente sur la situation actuelle, en l’opposant à la situation du pays à l’époque du roi Clovis. Un autre exemple est fourni par Isidore de Séville qui, à côté de sa
Chronique universelle, compose une
Histoire des Goths ainsi qu’une histoire de la littérature chrétienne en Espagne (intitulée
De viris illustribus). Mentionnons enfin, à la charnière de l’époque patristique et du Moyen Age, l’
Å“uvre fameuse de Bède le Vénérable:
Historia ecclesiastica gentis Anglorum
[53]. On y trouve assurément les thèmes traditionnels de l’histoire ecclésiastique à la manière d’Eusèbe, mais aussi des thèmes qui sont caractéristiques d’une histoire nationale (ainsi les rivalités dynastiques ou les guerres entre royaumes). Le titre même indique que l’ouvrage entend traiter tout à la fois des affaires religieuses et politiques, et cela à propos de la nation anglaise; plus précisément, Bède met l’accent sur le thème de la conversion, qu’il ne comprend pas seulement comme adhésion à une nouvelle foi mais transformation de la
gens Anglorum elle-même: « l’Église dont il a voulu écrire l’histoire n’est pas l’Église instituée mais celle que constitue, à ses yeux, la nation une fois transformée par son adhésion à la "foi du Christ"… Il a voulu écrire une histoire de la nation,
historia gentis Anglorum, mais une histoire d’un genre un peu particulier en ce sens qu’elle est centrée sur la conversion d’une nation en Église. C’est bien la communauté nationale, devenue communauté de fidèles, qui est le sujet de cette histoire
[54]. »
Le parcours effectué aura rendu sensible à la grande variété des Histoires de l’Église qui ont vu jour dans la période ici considérée: diversité entre l’Orient et l’Occident, mais aussi diversité à l’intérieur même de l’Orient et de l’Occident — selon les temps et les lieux, selon les auteurs, selon les options historiques et théologiques qui ont été les leurs. Sans oublier cette diversité qui, de soi, rend toute synthèse bien périlleuse, nous voudrions au moins nous arrêter sur quelques questions majeures qui nous paraissent posées par l’histoire du christianisme durant les siècles de l’époque patristique.
II. Une écriture théologique de l’histoire
Historiographie chrétienne et historiographie païenne
Une première question mérite d’être retenue: celle des rapports entre l’historiographie chrétienne et l’historiographie païenne.
On partira ici d’un constat, jadis relevé par A. Momigliano: « toutes les
Å“uvres pionnières dans le champ de l’historiographie chrétienne sont plus anciennes que ce que nous pouvons appeler leurs correspondantes dans l’historiographie païenne
[55]. » De fait, les premiers livres de
l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe ont dû être édités vers l’année 312; or s’il est vrai que, du côté païen, l’
Historia Augusta se présente comme ayant été elle-même composée sous Dioclétien et Constantin, la plupart des savants lui assignent une date postérieure à 360; et c’est surtout à partir des dernières décennies du IV
e siècle que des historiens païens produisent des
Å“uvres importantes: ainsi Ammien Marcellin, qui est originaire d’Antioche mais qui écrit en latin, et dont l’
Histoire a pu être composée entre 379 et 398; ou bien, en langue grecque, Eunape de Sardes avec ses
Vies des sophistes (vers 395), et plus tard Zosime avec son
Histoire nouvelle qui a dû être écrite entre la fin du V
e siècle et le premier tiers du VI
e siècle
[56].
Il importe surtout de souligner que, sauf exceptions, il n’y a guère de contact entre l’historiographie chrétienne et l’historiographie païenne. L’une et l’autre répondent manifestement à des préoccupations très différentes. De façon générale, le souci des historiens païens est d’entretenir une connaissance du passé, et notamment du passé romain (spécialement en des temps où la menace des invasions barbares se fait de plus en plus pressante); les historiens chrétiens, quant à eux, veulent avant tout raconter le développement du christianisme, les épreuves qu’il a connues, la manière dont il a pu les surmonter, et ils proposent en même temps d’interpréter cette histoire dans le cadre plus large de l’histoire du salut. Il en résulte une sorte de dissymétrie
[57]: dans bien des cas, en effet, les historiens païens n’ont pas besoin de faire référence au christianisme pour rapporter les événements de l’histoire romaine; par contre, la préoccupation des historiens chrétiens les conduit nécessairement, non pas à donner une version chrétienne de l’histoire politique
[58], mais plutôt à situer l’histoire du christianisme dans une histoire beaucoup plus vaste — l’histoire universelle qui a commencé avec la création du monde et qui a connu un moment unique et décisif avec la venue du Christ. Elle les conduit par là même à mettre en évidence la signification théologique qui s’attache selon eux à l’histoire de l’Église, ainsi qu’on le voit tout particulièrement avec Eusèbe de Césarée. La comparaison avec l’historiographie païenne fait d’autant plus ressortir l’innovation que celui-ci a introduite dans l’écriture de l’histoire, comme l’a bien vu A. Momigliano:
« Eusèbe ne savait que trop bien qu’il écrivait une nouvelle sorte d’histoire. Pour lui, les chrétiens étaient une nation. Aussi écrivait-il une histoire nationale. Mais sa nation avait une origine transcendante. Bien qu’elle fût apparue sur la terre à l’époque d’Auguste, elle était née dans les cieux « avec les premières lois révélées concernant le Christ lui-même » (I, I, 8). Une telle nation ne menait pas des guerres ordinaires. Ses luttes étaient des persécutions et des hérésies. Derrière la nation chrétienne, il y avait le Christ, exactement comme le diable était derrière ses ennemis. L’histoire ecclésiastique était tenue d’être différente de l’histoire ordinaire parce que c’était une histoire de la lutte contre le diable, qui s’efforçait de souiller la pureté de l’Église chrétienne telle qu’elle était garantie par la succession apostolique… [59]. »
Les contemporains d’Eusèbe réalisèrent que celui-ci « avait donné le signal d’un recommencement »; cela contribue à expliquer la fortune de son
Å“uvre que l’on s’attacha à imiter, à prolonger ou à traduire. Certes, indépendamment même des événements nouveaux qui marquèrent l’histoire de l’Église après les premières décennies du IV
e siècle et qui inspirèrent aux successeurs d’Eusèbe des considérations nouvelles (nous y reviendrons par la suite), les historiens chrétiens du V
e siècle apportèrent parfois des inflexions au projet proprement historiographique de leur devancier: ainsi Sozomène qui, on l’a vu, renouait davantage avec la conception héritée de Thucydide. Néanmoins, « aucun ne s’écarta de la construction maîtresse créée par Eusèbe, où l’accent était mis sur la lutte contre les persécuteurs et contre les hérétiques, et, par conséquent, sur la pureté et la continuité de la tradition doctrinale
[60] ». Telle fut l’innovation majeure — à laquelle il faut ajouter cette autre innovation que fut la
Vie d’Antoine par Athanase, et, à travers elle, la biographie des saints
[61].
Les différences d’orientation entre l’historiographie chrétienne et l’historiographie païenne expliquent que, la plupart du temps, il n’y ait pas eu de conflit direct entre païens et chrétiens sur ce terrain particulier de l’histoire. Cela ne signifie pas que la majorité des historiens païens n’aient pas été hostiles au christianisme, mais leur opposition prenait généralement des formes indirectes ou implicites — par exemple, leur référence privilégiée à des auteurs comme Salluste, Tite-Live ou Tacite. On trouve bien çà et là des phrases qui apparaissent comme des critiques ouvertes par rapport au christianisme; ainsi lit-on dans l’
Historia Augusta à propos de l’Égypte: « Là-bas, ceux qui adorent Sérapis sont chrétiens, et dévots de Sérapis ceux qui se prétendent évêques
[62]. » Cependant, « l’
Historia Augusta n’est en aucune façon le grand pamphlet antichrétien que certains érudits y ont vu
[63] ». Quant à Ammien Marcellin, il développe assurément de fortes critiques à l’égard de Damase ou d’autres évêques (qu’il présente comme des hommes cupides et amis du luxe), là où il manifeste le plus grand respect vis-à-vis de païens comme Symmaque; mais d’un autre côté il estime la dignité épiscopale dont l’action lui semble positive et il montre son admiration pour les martyrs. Il s’efforce en fait de distinguer ce qui, dans le christianisme, se présente comme
« absoluta et
simplex religio » et ce qui lui semble au contraire «
anilis superstitio » (ainsi les querelles de Constance en faveur de l’arianisme)
[64]. En un sens il semble mettre les chrétiens et les païens sur le même plan, voyant avant tout en eux des citoyens de l’Empire; ce qui lui importe, c’est la
virtus que les uns ou les autres peuvent manifester; corrélativement, il réprouve toutes les formes d’excès d’où qu’elles viennent — du côté de certains prélats romains sans doute, mais aussi bien du côté de l’empereur Julien avec ses persécutions contre les chrétiens.
Il est pourtant une
œuvre qui, vers la fin du IV
e siècle, devait trancher par rapport à cette modération habituelle des historiens païens: celle d’Eunape de Sardes, dont nous avons certes perdu la plus grande partie, mais dont nous savons qu’elle était ouvertement antichrétienne. Les
Vies des sophistes présentent l’empereur Julien comme un grand héros qui a défendu avec vigueur le paganisme néo-platonicien, et qui a été aidé par les vrais dieux dans ses différentes victoires; le projet, on le devine, se voulait concurrent de celui des
Vies composées par les chrétiens à propos de leurs saints
[65]. L’
Å“uvre d’Eunape devait par la suite exercer son influence sur l’
Histoire nouvelle de Zosime. Celui-ci, qui se réfère dans sa Préface à Polybe — l’historien de la grandeur romaine en ses débuts — considère que cette grandeur romaine a désormais atteint son crépuscule et attribue cette évolution aux croyances chrétiennes qui ont indisposé les divinités protectrices. Sa lecture des événements est ainsi orientée dans un sens inverse de la lecture effectuée par des historiens chrétiens: Zosime présente Constantin comme le premier artisan du déclin de Rome, et porte sur Théodose un jugement sans appel: « Il accueillit tous [les réfugiés barbares] et l’État fut derechef à leur merci à cause de la stupidité de l’empereur: c’était son mode de vie ramolli qui la développait chez lui… De plus il interdit l’accès aux demeures des dieux dans toutes les villes et contrées; en outre, une menace planait sur tous ceux qui croyaient à l’existence des dieux ou qui simplement regardaient vers le ciel et se prosternaient devant ce qu’ils y voyaient
[66]. »
Les positions d’Eunape et de Zosime montrent que, malgré la modération exprimée par la plupart des historiens païens, certains de ceux-ci étaient bien conscients de ce qu’impliquait la lecture théologique de l’histoire par les historiens chrétiens. Leur réaction même invite à revenir plus précisément sur cette lecture, d’une part pour évaluer l’argumentation eusébienne à propos de la réussite historique du christianisme, d’autre part pour souligner l’importance des évolutions qui ont marqué l’historiographie chrétienne après Eusèbe et qui, peut-être, n’ont pas été suffisamment perçues par les historiens païens.
L’argument de la réussite historique du christianisme
Parmi les motifs qui furent allégués aux premiers siècles pour convaincre de la vérité chrétienne, il en est deux qui eurent une fortune toute particulière: d’une part l’argumentation prophétique, d’autre part — mais un peu plus tard — l’argumentation concernant la réussite historique du christianisme. Le second thème fut d’abord associé au premier, avant d’être aussi développé pour lui-même — comme en témoigne le
Contre Celse d’Origène
[67]. On observe d’ailleurs que, pour ce dernier, la réussite chrétienne n’était pas seulement liée à l’expansion géographique du christianisme, mais se manifestait dans l’amélioration morale que l’humanité connaissait grâce à l’enseignement de Jésus
[68]. Eusèbe donne en tout cas grande place à cet argument de la réussite; ainsi lit-on dans la préface de sa
Préparation évangélique :
« …la renommée de l’Évangile de Dieu a rempli toute la terre que regarde le soleil; elle a parcouru tous les peuples; et aujourd’hui encore les proclamations qui le concernent grandissent et progressent conformément à ses déclarations. Et son église expressément prédite se dresse, profondément enracinée et exaltée jusqu’aux voûtes du ciel par les prières d’âmes saintes et pieuses [69]. »
Plus loin, Eusèbe associe la réussite du christianisme au progrès moral de l’humanité; mais il en voit aussi la preuve dans le progrès social et politique qui a été permis par l’avènement de l’Empire romain (en cela, il donne à l’argument une inflexion nouvelle, même s’il est vrai que Méliton de Sardes avait déjà, vers 170, associé la croissance du christianisme et celle de l’Empire romain)
[70]. On pourrait encore suivre le thème chez un certain nombre d’auteurs des IV
e et V
e siècles — tels Athanase, Jean Chrysostome, Théodoret de Cyr
[71] — mais il importe davantage, ici, de réfléchir sur l’argumentation elle-même telle qu’elle a été utilisée par Eusèbe.
Le danger d’une telle argumentation est trop évident pour que nous ayons à y insister: le projet historiographique d’Eusèbe est suspect de cautionner en tous points l’histoire politique de l’Empire devenu tolérant vis-à-vis des chrétiens; par le fait même, il risque d’être démenti par l’histoire ultérieure s’il s’avère que cet Empire est à son tour menacé et que, de son coté, le christianisme n’est pas à la hauteur de la sainteté manifestée par les martyrs des premiers siècles; surtout, il a pour corollaire le développement d’un « monothéisme politique » qui fait de l’empereur l’image même du
Logos divin sur la terre — en dépit de la parole du Christ qui avait dit: « mon royaume n’est pas de ce monde
[72] ».
Encore doit-on expliquer et comprendre la genèse d’une telle conception. Un premier fait doit être rappelé: l’argument concernant la réussite historique du christianisme et sa relation avec l’Empire romain est venu
après l’argument prophétique (même s’il lui a été d’abord lié). Certes il se trouvait en germe chez Méliton de Sardes, mais il n’a été vraiment utilisé qu’à partir des années 230 — avec Origène — avant d’être développé de manière plus systématique chez Eusèbe au début du IV
e siècle. On sait même que certains auteurs, aux II
e et III
e siècles, avaient une interprétation inverse de l’histoire: ainsi Hippolyte de Rome, pour qui le Royaume du Christ était contrefait par l’Empire romain
[73]. L’argument de la réussite est en réalité lié, pour une part, aux événements eux-mêmes: « c’est un fait qu’au II
e siècle le christianisme n’a pas réussi et que les chrétiens sont alors très minoritaires. Pour être crédible, l’argument de la réussite supposait un minimum de réussite effective de la part du christianisme
[74]. » Or dans les années 230 les chrétiens perçoivent que leur religion est en chemin vers une telle réussite — même si des persécutions peuvent être encore déclenchées —; l’argument commence donc à être alors crédible, et il le deviendra plus encore pour Eusèbe et les contemporains de l’empereur Constantin.
Il faut ajouter que, comme l’a bien montré G. Dorival, cet argument était lui-même une réponse à l’argumentation païenne sur la réussite de Rome. Ainsi lisait-on chez l’historien Polybe :
« Presque toute la terre habitée, soumise en moins de cinquante-trois ans, est tombée sous le pouvoir d’une seule autorité, celle des Romains. Fait dont on ne découvre aucun précédent… Les Romains, en soumettant à leur pouvoir non pas quelques parties, mais la totalité de la terre habitée, ont laissé une puissance si considérable qu’il est impossible à nos contemporains de lui résister ni à nos descendants de la surpasser [75]. »
Polybe attribuait cette réussite de Rome à la Fortune, qui « a incliné d’un seul côté et forcé à tendre vers un seul et même but presque tous les événements de la terre
[76] ». Des vues analogues se rencontraient chez Cicéron, Tite-Live, Valère-Maxime
[77]; et nous avons vu que, bien plus tard, l’historien Zosime devait partager la même conviction (en la retournant cette fois contre le christianisme, dont la religion aurait précisément contribué à l’affaiblissement de l’Empire romain). Les Pères de l’Église étaient bien informés de cet argument, et des apologistes comme Tertullien et Minucius Felix avaient déjà tenu à le réfuter
[78]. Dans cette perspective, l’argument eusébien sur la réussite historique du christianisme peut être avant tout perçu comme une réponse directe à l’argument des auteurs païens sur la réussite de Rome. Plus généralement, « il est somme toute très explicable qu’une
Histoire comme celle d’Eusèbe, conçue pendant la persécution et se penchant sur trois siècles d’un développement incessant de l’Église, se transforme soudain en un hymne de joie et de reconnaissance envers l’instrument humain de la divinité protectrice
[79] ».
Comprendre l’argumentation eusébienne ne revient pourtant pas à la justifier. Au demeurant, l’histoire ultérieure ne tarderait pas à lui opposer certains démentis, et l’historiographie chrétienne en serait par le fait même marquée.
L’histoire blessée, l’histoire sauvée
Les démentis venaient pour une part de ce que la conversion de Constantin et la nouvelle position de l’État vis-à-vis des chrétiens ne pouvaient évidemment pas, du jour au lendemain, mettre fin au paganisme jusque là dominant. Nombre de pratiques et de croyances traditionnelles allaient se maintenir dans les diverses régions de l’Empire; et c’est un païen délibérément hostile au christianisme qui, dans la seconde moitié du IVe siècle, accéderait au pouvoir en la personne de Julien: si bref qu’il dût être, son règne manifesterait que l’édit de Milan n’avait pas assuré au christianisme une victoire définitive et, par là même, obligerait à prendre quelque distance par rapport à la vision eusébienne de l’histoire. Mais les démentis vinrent plus encore de l’ébranlement que provoquerent les controverses internes à l’Église, et tout particulièrement la crise de l’arianisme. On ne peut parcourir les Histoires ecclésiastiques des écrivains postérieurs à Eusèbe sans être impressionné par l’importance des développements consacrés à cette crise. C’est même le drame des divisions ecclésiales qui a inspiré à Socrate son projet d’historien :
« Quant à moi, si l’Église était restée sans divisions, je serais moi aussi resté tranquille, car là où les événements ne fournissent pas de matière, celui qui parle est superflu. Mais puisque la tromperie dialectique et vaine a introduit de la confusion en même temps que de la division dans la foi apostolique du christianisme, j’ai pensé qu’il fallait livrer cela à l’écriture, pour que ce qui s’est passé dans les Églises ne soit pas ignoré. En effet, la connaissance de ces faits confère de la réputation auprès de la plupart des gens; elle rend celui qui les connaît plus assuré et lui apprend à ne pas être ébranlé lorsque survient dans des phrases une parole vide de sens [80]. »
L’histoire de l’Église, dont Eusèbe considérait qu’elle avait atteint une sorte d’accomplissement avec la conversion de Constantin et les événements consécutifs à celle-ci, n’allait donc pas tarder à apparaître comme une histoire menacée par des dangers extérieurs et, surtout, blessée par des dissensions internes. Cette situation même contribue largement à expliquer les évolutions de l’historiographie chrétienne après Eusèbe. L’une des attitudes possibles consistait à défendre avant tout l’orthodoxie ecclésiale contre l’hérésie arienne: elle se rencontrait chez les divers auteurs (à l’exception de Philostorge qui, on l’a dit, soutenait le point de vue opposé), et nous avons souligné l’importance qu’elle revêtait tout spécialement chez Théodoret de Cyr. Mais nous voudrions plutôt mettre l’accent sur deux autres attitudes qui se manifestèrent chez les historiens postérieurs à Eusèbe et qui sont l’une et l’autre d’une grande portée.
La première consista à raconter comment la foi chrétienne continuait de se propager, dans la situation même d’un Empire désormais tolérant puis officiellement chrétien. Nous ne pensons pas d’abord à la polémique anti-païenne telle qu’elle se manifeste, par exemple, à travers les pages de Rufin sur la destruction des temples et des idoles à Alexandrie
[81]: un lecteur de notre temps sera légitimement heurté par les formes de violence auxquelles recoururent des chrétiens pour éradiquer les cultes traditionnels. Nous pensons plutôt au souci qu’a le même Rufin de présenter les progrès de l’évangélisation dans le royaume d’Axoum et parmi les Ibères, ou encore la résistance des chrétiens persécutés parmi les Arabes nomades aux confins sud-orientaux de l’Empire
[82]; il voit là autant de signes de la «
virtus Dei » manifestée à travers les événements de l’histoire, et cela dans des situations où les chrétiens peuvent être peu nombreux et dans certains cas opprimés. Sozomène, lui aussi, donne grande importance à la diffusion du christianisme parmi les « Barbares »; une telle diffusion s’opère par d’autres voies que celle d’une politique violemment anti-païenne, comme on le voit par ce récit sur les captifs chrétiens au pourtour de l’Empire :
« Comme ils guérissaient les malades de chez les Barbares et purifiaient les possédés par le seul nom du Christ et l’invocation du Fils de Dieu, qu’en outre ils menaient avec sagesse une vie irréprochable et s’élevaient par leurs vertus au-dessus du blâme, les Barbares, ayant admiré ces hommes pour leur vie et leurs actions miraculeuses, comprirent qu’ils seraient avisés et qu’ils se rendraient Dieu propice, s’ils imitaient ces hommes qui leur avaient paru meilleurs et s’ils adoraient la Divinité comme eux. Ils se donnaient donc des prêtres comme guides de la conduite à tenir, ils étaient ainsi instruits et baptisés, et célébraient le culte religieux en conséquence [83]. »
On pourrait encore rappeler, à une époque plus tardive, le fameux passage de Bède le Vénérable sur les instructions données aux missionnaires pour l’évangélisation de l’Angleterre — une évangélisation qui devait être autant que possible respectueuse des traditions locales et soucieuse d’une pédagogie dans l’annonce de la foi chrétienne
[84]. Qu’il s’agisse en tout cas de Rufin, de Sozomène ou de Bède, l’historiographie chrétienne nous livre une riche moisson de témoignages sur ce que devint l’évangélisation
après la conversion de Constantin: de tels récits attestent que les historiens postérieurs à Eusèbe continuaient d’attacher toute son importance à la portée universelle du message chrétien, mais que la diffusion de celui-ci parmi les « Barbares » pouvait justement prendre d’autres formes que celle de la politique mise en
Å“uvre par un Théodose.
Une seconde attitude se manifesta chez les historiens chrétiens dans la situation nouvelle de l’Empire à partir du IV
e siècle et mérite, elle aussi, d’être fortement soulignée: leur propension à mettre en évidence la qualité exceptionnelle de certains chrétiens, et en particulier parmi les moines. Ainsi Rufin relève-t-il les «
gesta mirabilia » d’un évêque exemplaire et les «
mirabilia virtutum » opérés par Macaire ou d’autres moines en Égypte
[85]. Il veut par là montrer « qu’il y a eu dans l’histoire récente de l’Église des hommes semblables aux Prophètes et aux Apôtres puisqu’ils ont été capables, par la grâce de Dieu, d’opérer les mêmes miracles qu’eux
[86] ». De son côté, Sozomène consacre dans son
Histoire ecclésiastique trois longs développements aux moines, décrivant leur manière de vivre et leur rayonnement parmi les populations environnantes
[87]. Il loue la sagesse des ermites, leur « philosophie » (c’est-à-dire leur vie d’ascèse), leur façon de mettre leur existence en conformité avec leurs convictions, leur pratique des vertus, leur amour de Dieu :
« Les hommes qui surtout illustrèrent l’Église et soutinrent le dogme par les vertus de leur vie furent ceux qui alors pratiquaient la manière de vivre des moines… [Cette philosophie] ne tient nullement comme bien ce qui est entre le vice et la vertu, elle ne se satisfait que de ce qui est bon… En possession de l’Esprit divin, elle regarde sans cesse vers le Créateur de l’univers, nuit etjour elle l’adore et elle se le rend propice par des prières et des supplications… Elle ne traite la vie présente que comme un passage, et dès lors ni ne se laisse étrangler par le souci du gain ni ne pourvoit au présent au-delà de la nécessité urgente; toujours contente de ce qui, dans les conditions de vie d’ici-bas, est simple et sans embarras, elle n’a les yeux fixés que sur la félicité de l’autre vie et elle est toujours tendue vers la destinée bienheureuse [88]… »
Sozomène ne se contente pas de louer l’idéal de vie qu’incarnent les moines, il évoque lui-même quelques-uns de ces hommes qui l’ont adopté. Ce faisant, il est certes conscient d’introduire dans son
Histoire un genre littéraire quelque peu différent; du moins tient-il à se justifier sur ce point
[89], tout en renvoyant à d’autres auteurs qui ont écrit au sujet des moines:
« Si l’on veut avoir une connaissance plus détaillée à leur sujet, qu’on cherche et l’on découvrira leurs vies, qui, pour la plupart, ont été mises par écrit [90] »
On pense bien sûr à la
Vie d’Antoine par Athanase et à d’autres vies de moines qui ont été composées à sa suite
[91]. Mais il est précisément significatif que Sozomène ait tenu à introduire dans son ouvrage même des récits de ce genre. Le monachisme lui apparaissait manifestement, ainsi qu’à d’autres historiens de cette époque, comme le fait spirituel le plus marquant du IV
e siècle. Au milieu du drame que représentaient les graves divisions de l’Église, les moines reconnus pour leur sainteté se détachaient comme des expressions vivantes de l’Évangile et de la présence de Dieu à son peuple. L’
Å“uvre des historiens ne pouvait sans doute plus avoir les accents optimistes ou même triomphants qui marquaient l’aboutissement du projet eusébien; pourtant, malgré les épreuves internes de l’Église, elle redonnait accès à l’espérance chrétienne par la manière dont elle racontait — outre les progrès de l’évangélisation chez les « Barbares » — l’histoire toute récente de la sainteté parmi les amis de Dieu.
Si le genre historique a tenu une place importante dans la littérature du christianisme ancien — cela dès le Nouveau Testament avec les
Actes des apôtres, puis aux II
e et III
e siècles avec les récits de martyres, ou encore avec les tentatives pour fixer la chronologie des événements depuis les origines, mais surtout à partir d’Eusèbe de Césarée au IV
e siècle —, c’est d’abord parce que l’histoire est comme telle essentielle à la foi des chrétiens: Dieu s’est révélé à travers cette histoire, dont l’Incarnation et l’événement pascal constituent le moment central, et dans laquelle l’Esprit poursuit son
Å“uvre de siècle en siècle jusqu’à la fin des temps. Pareille conviction ne pouvait qu’inciter les auteurs chrétiens, non seulement à rapporter la destinée de Jésus-Christ parmi les hommes, mais à situer son avènement dans le cadre de l’histoire qui avait précédé et à raconter l’histoire de l’Église qui, en dépit des épreuves rencontrées ou à travers ces épreuves mêmes, avait mission d’annoncer l’Évangile parmi les nations du monde. Une telle exigence impliquait de soi l’attention aux faits et le souci de la véracité. Elle allait donc entraîner la genèse d’une nouvelle sorte d’histoire: là où l’histoire traditionnelle était pour une part « un travail de rhétorique, avec un maximum de discours inventés et un minimum de documents historiques », Eusèbe de Césarée « a choisi d’offrir des documents en abondance » et « s’est abstenu d’inventer des discours
[92] ». Et l’on peut en dire autant des historiens chrétiens qui lui ont succédé, quelle qu’ait été par ailleurs l’originalité de leurs
Å“uvres respectives. Il y a eu là une contribution majeure du christianisme à l’écriture de l’histoire — une contribution qui, redisons-le, était liée à l’importance du fait chrétien comme fait historique et s’enracinait donc, en ce sens, dans le c
Å“ur même de la foi chrétienne.
Il est en tout cas manifeste que l’historiographie chrétienne de l’Antiquité fut toujours orientée par une vision théologique. Elle le fut certes de manières diverses: on aura perçu les différences entre l’Orient et l’Occident, mais aussi les différences internes à l’Orient (d’Eusèbe à Théodoret) ou à l’Occident (de Rufin à Bède le Vénérable) — différences qui pouvaient tenir au style caractéristique de chaque historien, mais aussi aux périodes considérées et à l’interprétation qui en était donnée; on aura notamment perçu la différence entre la lecture eusébienne de l’histoire, orientée vers l’avènement d’un Empire désormais favorable au christianisme, et des lectures ultérieures qui, mettant en évidence l’épreuve de la division ecclésiale au temps des controverses ariennes, invitèrent à discerner l’action de Dieu dans les progrès de l’Évangile parmi les nations « barbares » et, surtout, dans le témoignage rendu par les plus belles figures de la vie monastique. Mais dans tous les cas il s’agissait précisément d’une lecture théologique de l’histoire. Là est le paradoxe de l’historiographie chrétienne dans l’Antiquité: le souci de respecter les faits et l’exigence de la méthode historique, incontestablement plus marqués que dans l’historiographie traditionnelle, étaient eux-mêmes inséparables d’un dessein proprement théologique — et cet héritage se transmettrait dans une large mesure aux siècles suivants, du moins jusqu’à l’avènement de l’histoire « scientifique » à l’époque moderne.
Était-ce là une limite au regard de cette histoire « scientifique » ? Mais, demanderons-nous plutôt, cette question est-elle elle-même pertinente ? Plutôt que de comparer des formes d’historiographie qui ne sont pas du même ordre, ne faut-il pas entendre et accueillir ce que chacune apporte en propre ? Chateaubriand écrivait quant à lui, à propos de l’historiographie ancienne, que « la religion semble conduire à l’explication des faits les plus incompréhensibles de l’histoire
[93] ». Sans doute faut-il aujourd’hui nuancer son propos et reconnaître que l’histoire du christianisme ancien conserve de l’inexplicable; si grands qu’ils aient été, les historiens chrétiens de l’Antiquité n’ont point « assisté au conseil du Très-Haut » … Il reste qu’ils ont tenté de raconter les événements du monde, et notamment de l’Église, à la lumière du dessein de Dieu tel que les Écritures le leur révélaient. N’est-ce pas d’abord par cette écriture
théologique de l’histoire qu’ils retiennent aujourd’hui notre attention, invitant les théologiens eux-mêmes à scruter l’histoire de notre temps pour y lire tout à la fois les épreuves de l’Église et les
mirabilia Dei ?
[1]
Chateaubriand,
Génie du christianisme ou beautés de la religion chrétienne (1826), III
e partie, livre III, chap. I (Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1978, pp. 831-832).
[2]
Voir
ibid., p. 843 et 846-849.
[3]
Ibid., p. 837.
[4]
Voir D. Marguerat,
La première histoire du christianisme (les Actes des apôtres), Cerf, Paris, 1999. Déjà M. Dibelius avait donné à Luc le titre de « premier historien chrétien » (cité par D. Marguerat, p. 26 et
supra p. 518 ss.).
[5]
La
Chronique d’Hippolyte commence à la création du monde et va jusqu’à l’année 234; voir l’édition dans
Griechische christliche Schriftsteller (= GCS), Hippolytus Werke, I (1909) et V (1955). Quant à la
Chronique de Julien l’Africain, nous n’en avons conservé que des fragments.
[6]
Eusèbe de Césarée,
Histoire ecclésiastique, 1,1,1-2; trad. G. Bardy, Sources chrétiennes (= SC) 31, p. 4.
[7]
Ibid., I, 1, 1-2 (SC 31, p. 3).
[8]
Cf.
ibid., I, I, 1-2 (cité plus haut); voir aussi I, 1, 5: « Pour moi, je regarde comme tout à fait nécessaire la réalisation de ce projet, car jusqu’à présent, personne des écrivains ecclésiastiques n’a, que je sache, eu le souci d’entreprendre une
Å“uvre de ce genre »
(loc. cit., p. 4-5).
[9]
B. Altaner,
Précis de patrologie, trad. de l’allemand, Salvator, Mulhouse, 1961, p. 352.
[10]
Voir Irénée de Lyon,
Contre les hérésies, III,3, 3 (SC 211, pp. 33-39).
[11]
G. Bardy, Introduction à Eusèbe de Césarée,
Histoire ecclésiastique, SC 73, p. 101. Voir aussi J. Sirinelli,
Les vues historiques d’Eusèbe de Césarée durant la période prénicéenne, Dakar, 1961; G. F. Chesnut,
The First Christian Histories. Eusebius, Socrates, Sozomen, Theodoret, and Evagrius, Beauchesne, Paris, 1977.
[12]
Sur ces derniers écrits, voir B. Altaner,
op. cit., pp. 325 et suiv.
[13]
Si le
Panarion d’Épiphane (sans doute achevé en 377) peut être considéré comme l’ébauche d’une histoire des hérésies, il n’a cependant rien à voir avec l’histoire de l’Église telle qu’Eusèbe la concevait. Le traité du même auteur
Sur les poids et les mesures (392) contient, entre autres, beaucoup d’informations sur les règnes des princes hellénistiques et des empereurs romains; mais ce n’est nullement une histoire de l’Église.
[14]
Gélase de Césarée (mort en 395), neveu de Cyrille de Jérusalem et deuxième successeur d’Eusèbe sur le siège épiscopal de Césarée, avait aussi écrit une continuation de l’
Histoire d’Eusèbe, mais cet ouvrage ne nous est pas parvenu. Sur Socrate, Sozomène et Théodoret, voir l’ouvrage de G. F. Chesnut cité plus haut.
[15]
Socrate,
Histoire ecclésiastique. II, 1, 1-6 (texte grec édité par G. C. Hansen, dans GCS, Neue Folge, I (1995), pp. 92-93.
[16]
Ibid., VII, 48, 7
(loc. cit., p. 395).
[17]
P. Maraval, « Socrate et la culture grecque », dans
L’historiographie de l’Église des premiers siècles, sous la direction de B. Pouderon et Y.-M. Duval, Beauchesne, Paris, 2001, pp. 281-291 (ici: p. 290).
[18]
Sozomène,
Histoire ecclésiastique, I, 1, 12-13, trad. A.-J. Festugière, SC 306, p. 115-117.
[19]
Voir G. Sabbah, « Sozomène et Socrate », dans SC 306, pp. 60-61.
[20]
Sozomène,
op. cit., I, 1, 14 (SC 306, p. 117).
[21]
G. Sabbah,
loc. cit., pp. 64-65.
[22]
Voir G. Sabbah,
ibid., pp. 65-87.
[23]
PG 82, 1283-1496 et PG 83, 335-356. L’
Histoire ecclésiastique de Théodoret a été éditée par L. Parmentier dans GCS, Neue Folge 5 (1998).
[24]
A. Martin, « L’origine de l’arianisme vue par Théodoret », dans L
’historiografie de l’Église des premiers siècles, pp. 358-359.
[26]
PG. 76, 385-452, et PG 83, 27-336. Cf. aussi les deux livres
Sur la sainte Trinité et Sur l’Incarnation du Seigneur (PC. 75, 1148-1189 et 1420-1477); ces deux livres nous sont parvenus sous le nom de Cyrille, mais ont été restitués à Théodoret.
[27]
Cf. A. Martin: « ceux qui rejettent les deux natures pourraient bien se voir assimilés à ceux qui ne reconnaissent pas la divinité du Fils »
(loc. cit., p. 359). — Théodore le Lecteur, clerc de Sainte-Sophie à Constantinople, réunit vers 530 les
Histoires de Socrate, de Sozomène et de Théodoret pour en faire une
Histoire tripartite; il la compléta lui-même par une
Histoire ecclésiastique. D’autres écrivains ont composé aux V
e-VI
e siècles des
Histoires ecclésiastiques (mais qui ne nous sont pas toujours parvenues): Hésychius de Jérusalem, Gélase de Cyzique, Jean Diacrinomenus, Basile de Cilicie, Zacharie le rhéteur, Jean d’Ephèse, Evagre le Scolastique; voir B. Altaner,
op. cit., pp. 349-351. Sur les chroniques des écrivains orientaux à la même époque, voir encore B. Altaner,
op. cit., pp. 350-357.
[28]
Texte dans le
Corpus Scriptorum Eclesiasticorum Latinorum (= CSEL), 1.
[29]
L’ouvrage (publié dans CSEL, 5) entend compléter le
De civitate Dei et montrer que le monde, avant Jésus-Christ, fut encore plus éprouvé par la guerre et la misère qu’il ne l’est à l’heure actuelle: le christianisme n’est donc pas responsable des malheurs contemporains. L’ouvrage d’Orose devait connaître une grande fortune au Moyen Age. Sur les autres « Chroniques » dans le monde latin, voir B. Allaner,
op. cit., p. 355.
[30]
« Eusèbe a magnifiquement composé l’histoire de l’Église », mais il est « le défenseur avoué de l’impiété arienne »
(Lettre 84 à Pammachius et Océanus, dans Jérôme,
Lettres, t. IV, Collection des Universités de France (= CUF), Les Belles Lettres, Paris, p. 126).
[31]
Voir P. F. Beatrice, « De Rutin à Cassiodore. La réception des Histoires ecclésiastiques grecques dans l’Occident latin », dans
L’historiographie de l’Église des premiers siècles, p. 238; Y.-M. Duval, « Jérôme et l’histoire de l’Église du IV siècle »,
ibid., pp. 381-408.
[32]
Jérôme,
Vita Malchi, I (PL 23, 53 B-C).
[33]
Y.-M. Duval, «Jérôme et l’histoire de l’Église du IV
e siècle », dans
L’historiographie de l’Église des premiers siècles, p. 399.
[34]
Cf. Y.-M. Duval: « c’est ce travail personnel de Rufin qui sera
repris et continué par Socrate et Sozomène » (dans « Les métamorphoses de l’historiographie aux IV
e et V
e siècles. Renaissance, fin ou permanence de l’empire romain », dans
Actes du VIIe Congrès de la Fédération internationale des Associations d’Études classiques (Budapest, 1979) 2. Budapest, 1983, p. 139; réédité dans Y.-M. Duval,
Histoire et historiographie en Occident aux IVe et. Ve siècles, « Variorum collected studies series », Ashgate Publishing Limited, Aldershot, Grande Bretagne, et Ashgate Publishing Company, Brookfield, USA, 1997).
[35]
P. F. Beatrice,
loc. cit., p. 241.
[36]
Y.-M. Duval,
loc. cit. p. 139.
[37]
Rufin,
Histoire ecclésiastique, Préface, trad. F. Thélamon dans
Païens et chrétiens an IVe siècle. L’apport de I « Histoire ecclésiastique » de Rufin d’Aquilér, Études augustiniennes, Paris, 1981, p. 21.
[38]
Ibid., 2
e Préface, trad. F. Thélamon,
op. cit., p. 20.
[39]
Ibid., I, 22, trad. F. Thélamon, « Écrire l’histoire de l’Église: d’Eusèbe de Césarée à Rufin d’Aquilée », dans
L’historiographie de l’Église des premiers siècles, p. 212.
[40]
F. Thélamon,
ibid, p. 219.
[41]
Nous désignerons ainsi, désormais, l’ensemble de l’
Å“uvre produite par Ru fin: tout à la fois sa traduction de l’ouvrage grec et le prolongement qu’il lui donna.
[42]
Voir Y.-M. Duval, « L’éloge de Théodose dans la Cité de Dieu (V, 26, 1). Sa place, son sens et ses sources », dans
Recherches augustiniennes, 4 (1966), pp. 135-179 (réimpr. Dans
Histoire et historiographie en Occident aux IVe et Ve siècles); « Saint Augustin et les persécutions de la deuxième moitié du IV
e siècle
(Cité de Dieu, XVIII, 52) »,
Mélanges de Sciences Religieuses, 23 (1966), pp. 175-191 (réimpr.
ibid.). Y-M. Duval a montré que Julien d’Eclane avait lui aussi recouru à l’
Histoire Ecclésiastique de Rufin dans le livre I de
l’Ad Florum: voir « Julien d’Eclane et Rufin d’Aquilée. Du concile de Rimini à la répression pélagienne. L’intervention impériale en matière religieuse », dans
Revue des Études Augustiniennes, 24 (1978), pp. 243-271 (p. 262 et suiv.).
[43]
De divinatione daemonum, VI, 1 1 sq (CSEL 41, pp. 610 et suiv.); voir F. Thélamon, « Distruzione del paganesimo e costruzione del regno di Dio secondo Rufino e Agostino », dans P. F. Beatrice (éd.),
L’intolleranza cristiana nei confronti dei pagani, Edizioni Dehoniane, Bologne, 1990, pp. 101-124 (cf. p. 114, n. 44).
[44]
Augustin,
De cura pro mortuis gerenda, VI, 8 (« Bibliothèque augustinienne », 2, p. 481).
[45]
Voir P. F. Beatrice, « De Rufin à Cassiodore… », pp. 246-247.
[46]
L’expression est d’Y.-M. Duval (citée par P. F. Beatrice,
loc. cit. p. 243).
[47]
Cassiodore,
De institutione divinarum litterarum, I, 17, I (PL 70, 1133 D).
[48]
En fait l’
Historia tripartita bénéficiait d’un précédent en langue grecque: l’ouvrage de Théodore le Lecteur qui, on l’a dit plus haut, avait rassemblé vers 530 les
Histoires de Socrate, de Sozomène et de Théodoret (voir GCS, Nette Folge 3; et ci-dessus n° 27).
[49]
P. F. Beatrice,
loc. cit., p. 250.
[50]
Voir P. F. Beatrice,
loc. cit., pp. 254-256 (Grégoire s’en prend nommément à l’
Histoire de Sozomène, mais par là il entend bien, en fait, l’
Historia tripartita de Cassiodore-Epiphane).
[51]
« Que peut-on trouver de pire qu’Origène parmi les hérésiarques, et de plus honorable qu’Eusèbe parmi les historiographes ? »,
Acta Conciliorum Oecumenicorum, ed. E. Schwartz, 4, 2 (1914), p. 131; cf. P. F. Beatrice,
loc. cit., p. 257.
[52]
B. Altaner,
op. cit., p. 664.
[53]
Bède le Vénérable,
Histoire ecclésiastique du peuple anglais, trad. Ph. Delaveau, Gallimard, Paris, 1995.
[54]
G. Tugène, « L’histoire ecclésiastique de Bède le Vénérable », dans
L’historiographie de l’Église des premiers siècles, pp. 259-270 (ici: p. 201).
[55]
A. Momigliano, « L’historiographie païenne et chrétienne au IV
e siècle après J.-C. » (traduction d’une conférence publiée dans A. Momigliano ed.,
The Conflict between Paganism and Christianity in the Fowrth Century, Oxford, Clarendon Press, 1903, pp. 79-99), dans A. Momigliano,
Problèmes d’historiographie ancienne et moderne, Gallimard, Paris, 1983, pp. 145-168 (ici: p. 147).
[56]
Voir Ammien Marcellin,
Histoire, Livres XIV-XVI, texte établi et traduit par E. Galletier avec la collaboration de J. Fontaine, CUF, « Les Belles Lettres », Paris, 1968 (sur la date de l’ouvrage, cf. l’« introduction », pp. 18-19);
Eunapii Vitae Sophistarum, « Scriptores graeci et latini », Consilio Academiae Lynceorum editi, Roma, 1956; Zosime,
Histoire nouvelle, 1-2, « Les Belles Lettres », nouv. éd., 2000, introduction par F. Paschoud, p. VII et suiv. Autres références dans Y.-M. Durai, « Les métamorphoses de l’historiographie aux IV
e et V
e siècles », pp. 137-138.
[57]
A. Momigliano la formule ainsi: en règle générale, « les chrétiens assimilent les doctrines païennes tandis que les païens ne s’approprient pas les idées chrétiennes (
loc. cit., p. 155).
[58]
Cf. A. Momigliano: « Au IV
e siècle après J.-C., il n’y eut aucune tentative sérieuse de fournir une version chrétienne, disons, de Thucydide ou de Tacite — pour citer deux écrivains que l’on étudiait encore sérieusement. On n’accomplit jamais et l’on ne tenta même pas de réinterprétation en termes chrétiens de l’histoire ordinaire, militaire, politique ou diplomatique »
(loc. cit., p. 156).
[59]
Ibid., p. 158 (nous corrigeons le mot « transcendantale ». utilisé dans la traduction française, par le mol « transcendant » qui nous semble ici plus approprié).
[60]
Ibid., p. 159. L’auteur ajoute: « Eusèbe introduisit un nouveau type d’exposé historique, qui se caractérisait par l’importance accordée au passé le plus éloigné, par la position centrale des controverses doctrinales et par la profusion des documents utilisés »
(ibid.).
[62]
Firmus, 8, 2 (dans
Historia Augusta, t. V, 2
e partie, CUF, Les Belles Lettres, 2001, p. 187); voir A. Momigliano,
loc:, cit., p. 102. Sur l’
Historia Augusta, voir l’introduction générale au premier volume de I’
œuvre dans CUF, Les Belles Lettres, 1992, p. VII et suiv.
[63]
A. Momigliano,
loc. cit., p. 163.
[64]
Cf. Ammien Marcellin,
Histoire, XXXI, 12, 8; voir l’introduction aux livres XIV-XVI (citée ci-dessus n
e 56) p. 37.
[65]
A. Momigliano.
loc. cit., p. 163.
[66]
Cité par J. Sirinelli,
Les enfants d’Alexandre. La littérature et la pensée grecques (331 av. J.-C.-519 ap. J.-C.), Fayard, Paris, 1993, p. 537.
[67]
Cf. Origène,
Contre Celse, I, 27 (SC 132, p. 149). Dans un autre passage du
Contre Celse, cependant, Origène associe l’argument de la réussite et l’argument des prophéties: cf.
ibid., II, 13
(loc:, cit., p. 323). Voir G. Dorival, « L’argument de la réussite historique du christianisme », dans
L’historiographie de l’Église des premiers siècles, pp. 37-56 (ici: pp. 40-41).
[68]
Cf. Origène,
Contre Celse, I,64 (loc.
cit., p. 257);
ibid., VI, 1-2 (SC 147, pp. 179-183); voir G. Dorival, toc.
cit., pp. 41-42.
[69]
Eusèbe,
Préparation évangélique, I, 3, (SC 206, p. 115; trad. retouchée par G. Dorival,
loc. cit., p. 43).
[70]
Ibid., I, 4, 2-5 (trad. retouchée par G. Dorival,
loc. cit., p. 43). Voir le texte de Méliton de Sardes cité par Eusèbe dans
Histoire ecclésiastique, IV, 26, 7 (SC 31, p. 210).
[71]
Voir G. Dorival,
loc. cit., pp. 44-46. L’auteur relève que Jean Chrysostome esquisse une idée nouvelle: l’hellénisme avait réussi en son temps; « cela suggère que l’argument de la réussite du christianisme pourrait être une rétorsion d’une argumentation païenne centrée sur la réussite de l’hellénisme » (p. 45). Les textes de Jean Chrysostome et de Théodoret l’ont par ailleurs ressortir que l’expansion chrétienne a touché non seulement les cités mais les campagnes (p. 46).
[72]
Jn 18, 36. Cf. le livre fameux d’E. Peterson:
Der Monotheismus als politisches Problem. Ein Beitrag zur Geschichte der politischen Theologie im Imperium romanum, J. Hegner, Leipzig, 1935.
[73]
Hippolyte,
Commentaire sur Daniel, IV, 9 (SC 14, p. 279; cf. aussi IV, 5, p. 271).
[74]
G. Dorival,
loc. cit., p. 47.
[75]
Polybe,
Histoires, I, CUF, 1969, pp. 19-20 (traduction retouchée par G. Dorival,
loc. cit., p. 50).
[76]
Ibid., I, 4, I
(loc. cit., p. 22). Cette « Fortune »
(Tychè) désigne ici, non pas « le hasard imprévisible », mais « le principe transcendant qui ordonne le devenir historique » (G. Dorival,
loc. cit., p. 50).
[77]
Voir les références données par G. Dorival,
loc. cit., pp. 50-52.
[78]
Voir G. Dorival,
loc. cit., pp. 53-55.
[79]
Y.-M. Duval, « Les métamorphoses de l’historiographie aux IV
e et V
e siècles. Renaissance, fin ou permanence de l’Empire romain » (cf.
supra, n° 34), p. 179.
[80]
Socrate,
Histoire ecclésiastique, I, XVIII, 15 (trad. P. Périchon et P. Maraval, SC 477, p. 189).
[81]
Voir F. Thélamon,
op. cit., pp. 245-279.
[82]
Voir
ibid., pp. 29-156.
[83]
Sozomène,
Histoire ecclésiastique, II, 6, 3 (SC 306, p. 257).
[84]
Voir Bède le Vénérable,
Histoire ecclésiastique du peuple anglais (cf.
supra, n° 53), p. 116.
[85]
Voir F. Thélamon,
op. cit., pp. 375-417
[87]
Sozomène,
Histoire ecclésiastique, I, 12-14 (SC 306, pp. 163-183); III, 14 (SC 418, p. 115-139); VI, 33 et 34 (GCS 50, pp. 289-291).
[88]
Ibid, I, 12, 1-3 et 6 (SC 306, pp. 163-165).
[89]
Cf.
ibid., I, 1, 18-19
(toc. cit., pp. 119-121).
[90]
Ibid., I, 14, I 1
(loc. cit., p. 183).
[91]
Voir les textes traduits et commentés par A.-J. Festugière,
Les moines d’Orient, 7 vol., Paris, 1960-1965.
[92]
A. Momigliano, « L’historiographie païenne et chrétienne au IV
e siècle après J,C. », p. 157.
[93]
Génie du christianisme, loc. cit., p. 833.