2004
Recherches de science religieuse
Dossier : Pour une écriture théologique de l’histoire du Christianisme
Document, histoire, critique dans l’érudition ecclésiastique des temps modernes
Jean-Louis QUANTIN
École Pratique des Hautes Études, Sciences historiques et philologiques
L’une des conséquences indirectes de la rupture de l’unité confessionnelle aux temps modernes, fut une exploration accélérée du passé chrétien. Pour cela, une masse régulièrement accrue de documents venait nourrir deux représentations antagonistes de l’histoire de l’Église, lesquelles étaient défendues par des travaux d’érudition au service de deux conceptions de l’histoire, qui étaient aussi bien deux théologies de l’Église. Cependant, l’exigence de proximité des sources devait induire un mode particulier d’écriture de l’histoire qui transcenderait les frontières confessionnelles, tout en maintenant des positions différentes. La prise en compte des documents allait notamment renforcer une certaine critique, pour laquelle surgissent notamment les noms de Mabillon et de Le Nain de Tillemont, même si les positions continueraient de se différencier tout au long du XVIIe siècle.
One of the indirect consequences of the break up of confessional unity in modern times was an accelerated exploration of the Christian past. In the process, a constantly increasing mass of documents came to fuel two opposing representations of the history of the Church. These representations were supported by works of erudition in keeping with two different conceptions of history, which were also two theologies of the Church. The use of new sources became required, however, and led it to a particular way of writing history that would transcend confessional boundaries, while maintaining different positions. Taking these documents into account strengthened a critical current that gave rise to Mabillon and Le Nain de Tillemont, even though the positions continued to differ throughout 17th century.
1. L’une des conséquences indirectes qu’eut la rupture de l’unité confessionnelle aux temps modernes fut une exploration accélérée du passé chrétien. Les premiers adversaires de Luther comprirent très tôt qu’ils ne pouvaient se contenter de lui opposer des séries d’
auctoritates puisées dans les
Sentences ou le
Décret de Gratien, mais qu’il fallait chercher du neuf. Les bibliothèques devinrent des arsenaux pour la controverse
[1]. Des auteurs pratiquement ignorés des écoles — les Pères grecs, les anté-Nicéens — entrèrent ainsi dans la culture ecclésiastique, souvent dès avant leur édition princeps. Il suffisait qu’un controversiste de formation et de goûts humanistes les lût en manuscrit et y fît l’extrait des passages les plus utiles pour les disputes du temps
[2]. Par ce phénomène de prépublication, qui reste imparfaitement étudié, certains textes se trouvèrent connus et disponibles bien plus tôt qu’on ne le penserait
[3].
Une masse régulièrement accrue de documents venait nourrir deux représentations antagonistes de l’histoire de l’Église. D’un côté (c’est la représentation de la Contre-Réforme), l’Église, juge et gardienne des traditions du croire et du faire, est confrontée à chaque génération à l’assaut des hérétiques et finit toujours par en triompher. Assaut qui est par essence celui de l’innovation contre l’identité, mais qui ne s’en déploie pas moins dans un cercle limité de figures historiques, ce qui fait des protestants à la fois des novateurs et des plagiaires d’hérétiques déjà condamnés: nouveaux donatistes, nouveaux aériens, nouveaux iconoclastes… De l’autre côté, l’histoire de l’Église est pensée comme Chute, et la corruption de la pureté primitive comme un processus cumulatif, commencé dès la mort des apôtres et atteignant un point de non-retour après le sixième siècle: l’obtention par le pape Boniface III du titre d’évêque universel, encore rejeté un peu plus tôt par Grégoire le Grand comme antichrétien, accomplit le basculement
[4].
« Le roi de superbe est proche et (ce qui est horrible à dire) une armée de prêtres [
sacerdotum exercitus] lui est préparée ». Telle est la leçon donnée par tous les manuscrits de Grégoire, et son changement dans les éditions du XVI
e siècle en « la mort des prêtres est préparée [
sacerdotum exitus] », fut hautement dénoncé par les auteurs protestants comme une falsification
[5] — on a là un cas exemplaire des implications théologiques des choix textuels et de ce climat de suspicion réciproque qui caractérise l’âge confessionnel des études patristiques: l’hérétique est aussi par essence un faussaire
[6]. Aux siècles suivants, même une fois l’Antéchrist arrivé à l’âge adulte, vers l’an 1000, il resta toujours de fidèles témoins de la vérité, persécutés par l’institution: disciples de Bérenger, vaudois, wyclifites, hussites. Ce fut jusque dans les années 1620 la représentation commune de toute l’Europe protestante, dont l’Église d’Angleterre ne se détacha alors, au temps de Laud, qu’en même temps qu’elle commença justement à se penser comme essentiellement différente des Églises réformées, presbytériennes, du Continent
[7].
Les travaux d’érudition visaient à démontrer et illustrer ces deux conceptions de l’histoire, qui étaient aussi bien deux théologies de l’Église. C’est vrai des éditions patristiques, domaine dans lequel les protestants, grâce au foyer bâlois, avaient l’avantage au premier XVI
e siècle et où la Contre-Réforme mit du temps à rattraper son retard — et si elle y parvint finalement, après que de grands projets d’éditions sous les yeux et le contrôle du pape eurent fait long feu, ce fut à Paris beaucoup plus qu’à Rome
[8]. Les grandes collections conciliaires, monopole catholique romain, au contraire, depuis la toute première, celle de Jacques Merlin en 1524, exprimaient une ecclésiologie centrée sur le siège de Pierre
[9]. La liste même des conciles
œcuméniques, officieusement fixée sous l’influence de Bellarmin au tournant des XVI
e et XVII
e siècles, était polémique
[10].
Les recueils hagiographiques avaient une forte dimension de Contre-Réforme, non seulement dans les commentaires anti-protestants dont les récits étaient volontiers accompagnés, mais aussi, plus profondément, dans leur conception même. La sainteté et les miracles étaient tenus pour des marques essentielles (des « notes ») de la vraie Église, que les hérétiques ne pourraient jamais contrefaire. Compiler les vies des saints anciens et nouveaux, dans l’ordre du calendrier liturgique, était le meilleur moyen d’attester la présence de Dieu dans son Église à travers les siècles. Les collections spécialisées (saints des royaumes, des diocèses, des ordres religieux) venaient nourrir des identités et des mémoires partielles, parfois rivales ou contradictoires, mais qui ne s’en fondaient pas moins dans une identité confessionnelle. Partout en Europe, et avec une spéciale intensité dans les régions de frontière religieuse, le catholicisme tridentin utilisait l’histoire pour fabriquer des terres saintes
[11]. Les études anglo-saxonnes, en revanche, chantier majeur de l’érudition protestante anglaise, visaient à remettre au jour une pureté religieuse insulaire, exceptionnellement préservée des plus graves, au moins, des corruptions romaines jusqu’à la conquête normande
[12]. En 1566, le premier livre anglo-saxon imprimé en Angleterre, avec des caractères dont la fonte avait été spécialement payée par l’archevêque de Cantorbéry, fut l’homélie pascale d’Elfric, où la présence « corporelle » du Christ dans l’eucharistie est expressément rejetée: « l’argent, le temps et le savoir furent dépensés sans compter pour cet ouvrage, parce qu’il était politiquement comme doctrinalement important »
[13]. L’Église au temps d’Elfric, sans doute, était déjà « sur plusieurs points de la religion, remplie d’aveuglement et d’ignorance, remplie d’un asservissement infantile aux cérémonies » et « trop éprise du monachisme. » Mais ce dixième siècle passe pour un siècle des saints auprès des « adversaires de la vérité »: son témoignage est donc décisif contre ces derniers, pour ruiner la prétendue continuité de leur doctrine « pendant de nombreux siècles qui seraient comme liés les uns aux autres par une chaîne continue, jamais rompue à aucun moment »
[14]. L’image de la chaîne était, de fait, chère aux controversistes catholiques et c’était bien pour réfuter cette image de l’histoire de l’Église que les protestants exploraient le passé chrétien.
Les grandes lignes et les figures favorites de la controverse historique protestante furent fixées par le luthérien Flacius Illyricus dans son
Catalogue des témoins de la vérité, qui protestèrent contre le pape avant notre temps, de 1556. Pour « démontrer qu’il y eut toujours sept mille hommes pieux qui ne fléchirent pas le genou devant le Baal romain »
[15], Flacius avait exploré les bibliothèques. Des récits postérieurs veulent même qu’il ait parcouru l’Allemagne déguisé en moine pour s’introduire dans les couvents et y voler ou mutiler les manuscrits utiles à son dessein — c’est la légende du « couteau flacien », dont la remarquable persistance révèle une autre figure fantasmatique, à côté du faussaire, à l’arrière-plan de l’érudition confessionnelle
[16]. Dans la dédicace du
Catalogue, Flacius avait tracé le plan d’une « histoire soigneuse et exacte de toutes les choses ecclésiastiques, conduite de la naissance du Christjusqu’à notre temps »
[17]. Ce fut la série des volumes que, à cause de leur publication siècle par siècle, et du lieu de résidence de Flacius et de ses principaux collaborateurs, l’usage a nommés les
Centuries de Magdebourg
[18]. L’ouvrage entendait être avant tout une histoire de la doctrine, d’où l’adoption finalement, pour traiter chaque siècle, d’un plan analytique, — procédé le plus efficace, en même temps, pour dissoudre la représentation hiérarchique et romano-centrée de l’histoire de l’Église
[19]. Le chapitre le plus développé est toujours le quatrième,
De doctrina, lui-même subdivisé selon une logique théologique. On y trouve à partir de la deuxième centurie, une rubrique « déclin »,
inclinatio doctrinae.
La conception catholique romaine de l’histoire trouva en réponse sa plus forte expression dans les
Annales de Baronius, dont les douze volumes in-folio, couvrant toute l’histoire de l’Église jusqu’à l’année 1198, parurent de 1588 à 1607. La stratégie apologétique de Baronius fut de surclasser les Centuriateurs par la supériorité de sa documentation, en exploitant les ressources des bibliothèques romaines mais aussi en mettant à contribution un réseau de collaborateurs à travers l’Europe. Il donna ainsi l’édition princeps, ou en tout cas de larges extraits, de textes inconnus avant lui
[20]. Selon une idée commune à l’époque, il accordait aux correspondances une valeur particulière comme sources historiques
[21] et il n’hésita pas à publier
in extenso dans ses
Annales les lettres échangées par papes, empereurs et évêques
[22]. C’est à cette masse de documents que Baronius dut d’être littéralement irremplaçable. Le prendre en faute n’était pas difficile: produire une réfutation complète fut, pendant tout le XVII
e siècle, un rêve inabouti de l’érudition protestante. Isaac Casaubon, le premier qui s’y essaya, ne put pousser son ouvrage que jusqu’à l’Ascension; l’anglican Richard Montagu, qui prit la relève, recommença du début et n’alla finalement pas plus loin
[23]. L’organisation strictement chronologique des matériaux faisait en même temps des
Annales un ouvrage de référence, dont la commodité avait d’irrésistibles attraits. La prime au chronologique sur le thématique ne fit que se renforcer tout au long du XVII
e siècle, en particulier dans la France classique. Le pasteur Claude tranchait vers 1680 que les
Centuries étaient « digérées dans un ordre Allemand, qui accable l’esprit, et qui le dégoûte au lieu de l’attacher ». Aussi mettait-il « au nombre des choses qui nous manquent dans notre Réformation, un exact et fidèle Annaliste, qui fasse pour la vérité ce que Baronius a fait pour le mensonge »
[24].
2. L’exigence de proximité des sources induit un mode particulier d’écriture de l’histoire, qui transcende les frontières confessionnelles. Baronius faisait profession de transcrire les propres termes des auteurs anciens sans les réécrire, « quoiqu’ils puissent parfois paraître négligés et sans art »
[25]. Dans son
Histoire de Mayence de 1605, le jésuite Nicolas Serarius expliquait s’être donné pour règle de ne mêler que peu ou pas du tout ses propres paroles « à ce que je pouvais raconter dans les mots d’autrui », mais de « donner les noms et rapporter les paroles de ceux chez qui j’avais trouvé l’histoire »
[26]. Il disait avoir pris Baronius pour modèle
[27]. Quelques années plus tard, la méthode de Serarius était invoquée par James Ussher, alors professeur de théologie à Trinity College, Dublin, et futur archevêque protestant d’Armagh, qui professait l’avoir suivie dans son premier livre — un traité apologétique dans la ligne de Flacius — jusqu’à reproduire fidèlement les insultes médiévales contre Wyclif: « j’ai simplement mis sous les yeux les paroles mêmes des auteurs, en omettant même les conséquences qu’on pouvait en déduire, et tout laissé au jugement du lecteur équitable »
[28]. Ussher procéda de même dans tous ses ouvrages et l’un de ceux-ci exerça, nous dit-on, une influence déterminante sur la vocation du jeune Le Nain de Tillemont
[29]. Ce dernier évita les longues citations textuelles, préférant se contenter de « prendre le sens <des auteurs>, afin d’abreger »
[30] — et la décision d’écrire en français faisait fatalement perdre la lettre des textes. Tillemont n’en retint pas moins de la tradition érudite le souci de coller le plus possible aux sources: « Que si l’on est obligé ou de tirer des conclusions de leurs paroles, ou d’y faire quelque reflexion, ou d’en éclaircir quelque difficulté, ou d’y ajouter quelque chose prouvée ailleurs, on le marque par les crochets, qui se rencontreront plus souvent que l’auteur n’auroit voulu, parce qu’il auroit bien souhaité de pouvoir tout prendre des anciens, et ne rien dire du tout de luy-mesme »
[31]. Si l’histoire n’est plus le centon littéral d’un Serarius
[32], elle demeure « un tissu des Passages des Auteurs ou des Monumens »
[33], un immense montage de micro-extraits. Ce recours au document pour faire preuve est en partie un héritage de l’historiographie chrétienne antique, celle d’Eusèbe de Césarée et de ses successeurs
[34]. Théodoret insère ainsi des lettres dans sa narration, « afin qu’elles rendent témoignage à la vérité de [s]on ouvrage » et qu’on ne le soupçonne pas « d’écrire d’après [s]on imagination »
[35]. On peut aussi reconnaître des échos de la tradition antiquaire grecque et latine, ranimée à la Renaissance, d’une exploration systématique de tous les aspects du passé — alors que les historiens proprement dits se limitaient à l’histoire politique et même, normalement, à l’histoire politique du contemporain
[36]. Baronius, dans la préface de ses
Annales, invoque le précédent de Denys d’Halicarnasse, qui fondait le crédit de ses
Antiquitates romanae sur sa maîtrise des sources romaines
[37]. Des titres comme
Res ou
Antiquitates marquent assez cette filiation et Serarius avait certainement la figure de Varron présente à l’esprit
[38]. Il voyait dans la réappropriation varronienne du passé, la meilleure « prescription » contre Luther et Calvin
[39], et l’érudition ecclésiastique est dans une large mesure une confessionnalisation de l’antiquariat
[40]. On sait le lien entre l’entreprise de Baronius et l’exploration des catacombes romaines, comme la place que tiennent dans les
Annales les sources caractéristiques des antiquaires (monuments figurés, inscriptions, médailles)
[41].
En se voulant ainsi au plus près des sources, l’érudition ecclésiastique sacrifiait délibérément l’élégance à l’efficacité apologétique: d’où un rapport ambigu avec le modèle humaniste et rhétorique, lui aussi hérité de l’antiquité, de l’histoire comme genre littéraire. Les auteurs donnent souvent l’impression d’être ici comme sur la défensive, n’osant revendiquer pour leur travail le statut d’histoire à part entière. « Quoique le mot
histoire soit parfois pris dans un sens si strict qu’on le distingue des annales et des recueils historiques moins élaborés, n’est-il pas vrai pourtant que même une narration simple est « témoin des temps, lumière de la vérité, vie de la mémoire, école de la vie, messagère de l’antiquité » ? » — c’est-à-dire qu’elle mérite les éloges donnés par Cicéron à l’histoire en tant que branche de l’art oratoire
[42]. Évidemment, le refus affiché de faire
œuvre littéraire, — dans des préfaces où l’auteur, pour montrer ce qu’il aurait pu faire si seulement il l’avait voulu, avait soin de déployer toutes les élégances de son latin, — avait lui-même valeur apologétique. Les
Annales de Baronius, dont le premier tome était achevé en substance dès 1579, étaient alors intitulées
Historia Ecclesiastica controversa
[43]. Baronius préféra pourtant renoncer à ce terme pour mieux affirmer son absolue véracité: « pour ne pas encourir le plus léger soupçon de trahir la vérité, […] nous laisserons aux historiens païens ces formules développées périphrastiquement en un trop long détour, les discours fictifs composés avec le plus grand art, au gré de chacun, et disposés arbitrairement, et nous écrirons des Annales plutôt qu’une Histoire »
[44]. On retrouve le même flottement, un siècle plus tard, chez Le Nain de Tillemont. Ses volumes sur les empereurs, — à l’origine éléments d’un ouvrage unique, et que Tillemont ne se résolut à publier à part que pour se soustraire à l’examen d’un censeur théologien, — commencèrent à paraître en 1690 sous le nom d’
Histoire
[45]. L’auteur n’en avertissait pas moins d’emblée que ce n’était qu’au sens où « toute narration est en quelque sorte une histoire » et que les lecteurs ne devaient pas s’attendre « à trouver ici une histoire reguliere ». Il avait pensé à nommer plutôt son ouvrages
Mémoires, ou encore
Annales puisqu’ « il semble qu’un style sans élévation et sans ornement tel qu’on le trouvera ici, convienne mieux à des annales qu’à une histoire »
[46]. Le plus gros de l’
œuvre — la série d’articles consacrés aux saints, aux persécutions, aux hérésies, rangés « autant qu’il se pouvoit selon la suite des temps » — parut à partir de 1693 sous le titre explicite de
Memoires pour servir à l’histoire
[47].
La citation textuelle des sources, l’inscription des références précises en marge, le style « simple », l’adoption même de l’ordre chronologique, où l’auteur paraît le moins interférer, sont autant de procédés pour naturaliser le récit, pour le faire croire. Baronius promettait de raconter les choses « sans aucun déguisement ni aucune fiction, comme elles se sont passées »
(prout gesta sunt)
[48]; Tillemont faisait profession de « representer la verité toute simple de ce qui s’est passé »
[49]. Il ne s’agit évidemment pas d’une impartialité qui, pour l’un comme pour l’autre, n’aurait tout simplement aucun sens. Baronius interrompt sa narration à la mort de l’empereur Julien, en 363, pour inviter le lecteur à admirer avec lui la protection de Dieu sur son Église, manifestée dans toute l’histoire de l’Apostat « par des signes très évidents »: « au reste, presque chaque année, les mêmes signes ou d’autres semblables, et un plus grand nombre du même genre peuvent être observés, pourvu seulement que tes yeux soient simples et purs
[50] ». Baronius renvoyait le lecteur au traité des (cent) notes de l’Église de son confrère oratorien Tommaso Bozio, où figuraient entre autres l’assistance céleste dans les guerres; la mort malheureuse des rois hérétiques (que « Dieu lui-même poursuit jusqu’au bout, ruine, détruit »); la supériorité numérique des catholiques sur toutes les sectes séparées
[51]. Tillemont, qui retrouve Port-Royal dans les petits troupeaux des premiers siècles, ne croit pas que la main de Dieu soit toujours si aisée à reconnaître. Il y faut le regard de la foi, ainsi quand on voit Jean Chrysostome « chassé de Constantinople, deposé de l’episcopat, et mort dans l’ignominie et la misère. C’est un spectacle bien terrible à des yeux humains, mais bien grand et bien glorieux à des yeux Chrétiens et spirituels, qui savent que tout nostre bonheur en ce monde consiste à nous procurer une place dans l’autre, et que rien ne nous procure une plus grande gloire dans le ciel, que de souffrir sur la terre pour Jesus-Christ, et pour l’Évangile »
[52]. Dans la déposition du patriarche Euphémius par l’empereur monophysite Anastase, Baronius reconnaissait sans aucune hésitation « le Dieu vengeur », qui punissait Euphémius d’avoir osé refuser les conditions exigées par le pape Gélase pour mettre fin au « schisme d’Acace »
[53]. Quoique Euphémius eût normalement mérité le titre de confesseur, « il mourut malheureux sans gloire, puisqu’il n’avait pas mérité d’être admis à la communion de l’Église romaine (hors de laquelle, selon la doctrine des Pères, il ne peut y avoir aucune vraie confession ni aucun vrai martyre)
[54] » — on a là le point fixe auquel Baronius rapporte tous les événements. Tillemont trouve « bien étrange que Baronius insulte à une deposition si glorieuse à Eupheme », comme « si tous ceux qui meurent hors de la communion de Rome, ne <pouvaien> meriter le titre de Saints, et de Confesseurs »
[55]. L’opposition des commentaires exprime l’écart entre deux ecclésiologies, gallicane et romaine, — et les remarques de Tillemont, à propos du même épisode sur les « Evesques de Cour », qui « n’en ont point d’autres <règles> que les volontez du Prince »
[56], sortaient de son expérience janséniste plus que de l’étude des sources, — mais Tillemont retrouvait aussi un « clairobscur de l’histoire » augustinien, quelque peu perdu dans la pensée dévote du XVII
e siècle
[57].
Hors même ces interventions explicites des érudits, la seule présentation des faits est censée porter sa leçon. Tillemont exclut de son travail, comme revenant aux théologiens, la réfutation des dogmes des hérétiques: « Et neanmoins la seule exposition de leurs dogmes en sera souvent la refutation; et l’histoire de l’opposition que l’Église y a faite, sera une grande instruction pour discerner l’erreur de la verité, afin que l’on puisse rejetter l’une, et embrasser l’autre » — peut-être y a-t-il là, du reste, une réminiscence de la tradition hérésiologique antique
[58]. Orthodoxie et hérésie sont, en tout cas, les catégories premières de la lecture de l’histoire, héritées de l’antiquité et si évidentes aux yeux de Tillemont qu’il ne pense pas même à les justifier. Toute remise en cause de ce partage fondamental, toute tentative pour réhabiliter un auteur noté d’hérésie par la tradition ecclésiastique, est fermement rejetée
[59]. En dernière analyse, Tillemont est convaincu que la transmission même des sources est providentielle. « Dieu nous a rendu depuis quelques années, la lettre » de Loup de Trêves à Sidoine Apollinaire — en réalité un faux tout récent de Jérôme Vignier
[60]. Les épîtres d’Ignace avaient été tellement interpolées que « les plus habiles n’y pouvant plus discerner ce qui estoit veritablement de S. Ignace, de ce qu’on y avoit ajouté, l’Église n’en pouvoit presque plus tirer aucun avantage. Mais Dieu a permis que de nostre temps deux de ses ennemis luy aient rendu ce thresor » — les protestants James Ussher et Isaac Vossius
[61]. « Comme Dieu vouloit que l’exemple de ce Saint <Siméon Stylite> fust utile a la posterité aussi bien qu’à ceux qui vivoient de son temps, il a eu soin de faire écrire son histoire d’une maniere aussi authentique qu’elle estoit et importante et difficile à persuader »
[62]. L’écriture de l’histoire est conduite par Dieu à la manière de l’histoire elle-même, à travers les causes secondes. La critique des sources, fût-elle menée par des hérétiques, sert la mise aujour de la vérité, qui est le dessein même de Dieu.
3. C’est dans la critique que se joue, malgré les indéniables continuités, la mutation essentielle de l’érudition ecclésiastique. La notion est devenue omniprésente chez les contemporains de Tillemont, qui désignent par là l’ensemble du travail de discernement effectué sur les sources, aussi bien philologique (critique d’authenticité, éventuellement critique textuelle) qu’historique (critique des témoignages)
[63]. Tillemont, dans les catégories de son temps, est un critique
[64]. Les érudits du premier XVII
e siècle ne mettaient pas la critique, du moins la critique des témoignages, au centre de leur travail. Ussher avertissait le lecteur des
Antiquitates de ne pas s’étonner d’y voir cités des auteurs « d’un crédit moins éprouvé »: « je le prie de considérer qu’une chose est d’écrire l’histoire, autre chose de rassembler de divers côtés la matière d’où l’historien puisse, en effectuant un choix, tirer une ample moisson pour son exposé »
[65]. Le faux même a sa place: «j’ai cru qu’il n’était pas d’une petite importance pour le lecteur de connaître par cet échantillon combien l’époque précédente a souillé de honteuses niaiseries les vies des saints et toute l’histoire ecclésiastique, et s’est jouée de la simplicité des hommes sous prétexte de nouveaux miracles et de nouvelles apparitions »
[66]. Baronius faisait, lui, profession de discuter les sources
[67], et il avait des notions précises sur la hiérarchie des témoignages: « lis en priorité, en respectant l’ordre chronologique, les auteurs qui ont écrit des événements de leur temps; à leur défaut, recours du moins à ceux qui sont chronologiquement les plus proches; ne crois les auteurs récents que dans la mesure où ils s’appuient sur de plus anciens »
[68]. Il posa un principe que Tillemont put citer avec les plus grands éloges (« il ne se peut rien voir de plus judicieux ») :
l’on rend un service beaucoup plus considerable à la vérité et à l’Église, en ensevelissant dans le silence des choses qui ne sont pas tout à fait certaines, que lorsqu’on en avance de fausses, mesme parmi d’autres qui sont vraies. <…> la moindre fausseté qu’un lecteur trouve dans une piece, le fait douter des autres choses les plus vraies; et il ne veut plus s’assurer de rien des qu’il s’est vu une fois trompé par quelque mensonge [69].
La pratique de Baronius était pourtant loin d’être cohérente. Il protesta ailleurs que des miracles, du moment qu’ils étaient théologiquement plausibles, ne devaient pas être rejetés au motif qu’ils n’étaient attestés que par des apocryphes: « on trouve parfois mêlées dans les apocryphes beaucoup d’affirmations vraies »
[70]. Il avait à la critique, au fond, un rapport de controversiste: entendons qu’il y voyait avant tout un instrument de destruction des arguments historiques de l’adversaire. Il fit tous ses efforts pour démonter la fable de la papesse Jeanne: le silence de tous les auteurs pendant plusieurs siècles sur un événement si extraordinaire serait un prodige encore plus grand que l’événement lui-même
[71] — cette controverse fut décisive dans l’histoire de la critique, puisqu’elle obligea l’érudition catholique à reconnaître la légitimité de certaines formes, au moins, de l’argument négatif
[72]. Mais le cardinal s’efforçait en même temps de sauver le plus possible de la légende de Constantin dans les actes de Sylvestre — qu’il avait lui-même déclarés pleins de faussetés —, et en particulier le baptême de l’empereur par le pape. Outre sa tendance générale à accorder partout le premier rôle au pontife romain, Baronius avait une raison spécifique pour rejeter le témoignage contraire d’Eusèbe de Césarée — contemporain et si bien informé qu’il avait nécessairement su la vérité. C’est qu’Eusèbe faisait baptiser Constantin par l’arien Eusèbe de Nicomédie :
C’est pourquoi, puisque la chose est à ce point qu’il faut affirmer l’un ou l’autre, ou bien qu’Eusèbe a honteusement menti, ou bien que Constantin, baptisé par un évêque arien, est à ranger parmi les impies, — alors qu’il apparaît évidemment qu’il a été hautement loué par l’Église catholique, — nous sommes contraint de dire que c’est par fraude qu’Eusèbe a dit de Constantin des choses si fausses [73].
Aucun témoignage ne saurait tenir devant une évidence doctrinale.
Bien des auteurs protestants pratiquaient aussi cette critique à éclipses — voyez le tenace succès en Angleterre des récits fabuleux de Geoffroy de Monmouth sur le christianisme breton. Les Centuriateurs en avaient repris sans réserves jusqu’à l’histoire de Merlin et du roi Arthur
[74]. Contre l’argument négatif des catholiques, l’érudition protestante expliqua longtemps l’absence de toute mention de la papesse dans les sources contemporaines par sa
damnatio memoriae
[75]; en 1640, après que le grand critique calviniste David Blondel eut eu le courage de rejeter la fable, l’illustre Saumaise eut encore ce cri du c
œur: « Je déferai le Pape autant qu’il me sera possible, et referai cette papesse »
[76].
L’acritique n’en est pas moins, dans l’ensemble, plus marquée dans l’érudition catholique — et pas seulement parce que, face aux protestants, la cause catholique avait plus à gagner qu’à perdre aux fables et aux faux du Moyen Age. C’est que les érudits catholiques tendent à penser la tradition historique sur un modèle théologique, où le fait de la croyance actuelle a valeur rétrospective pour pallier l’absence ou l’ambiguïté des monuments écrits. Baronius applique ainsi à l’histoire des parents de la Sainte Vierge, Anne et Joachim, la maxime d’Augustin, si chère à la Contre-Réforme: « on croit très justement que ce que tient l’Église universelle et qui n’a pas été institué par un concile mais a toujours été conservé, n’a pu être transmis que par l’autorité apostolique »
[77]. Le silence des sources anciennes sur l’apostolicité de certaines églises, par exemple, n’est pas tenu pour une objection: on l’impute aux persécutions des premiers siècles et l’absence même de preuve devient preuve
[78]. La Réforme catholique, on l’a vu, favorisa tous les récits des origines, locaux, provinciaux, nationaux, et aussi ceux des ordres religieux. Qu’on pense aux interminables disputes pour l’antériorité et, partant, la préséance, — hiéronymites contre carmes, ermites de saint Augustin contre chanoines réguliers… Dans toutes ces controverses, le rejet des légendes ou des apocryphes, n’est jamais systématique mais vise à servir des argumentations ponctuelles: la critique est un instrument polémique
[79].
Il faut tenir le plus grand compte du principe de possession
(In dubiis melior est conditio possidentis), qui armait une large part de la controverse anti-protestante, — l’Église catholique était en possession avant Luther, — et dont le probabilisme moral faisait au même moment un principe universel de résolution des cas de conscience
[80]. L’acritique peut aisément se formuler en termes probabilistes: des faits rapportés par un auteur « grave » conservent une certaine « probabilité » tant que leur fausseté n’est pas certaine. Le grand liturgiste Gavantus invoquait ce principe pour expliquer que Baronius, justement, n’eût corrigé que très partiellement les « légendes » du bréviaire romain
[81] — et l’autorité du bréviaire romain fut pendant tout le XVII
e siècle un argument majeur de l’acritique
[82]. Il y a là des attitudes fondamentales, qui mettent en cause, — plutôt que la crédulité ou la malhonnêteté des individus, — le statut culturel de la vérité historique.
Mabillon ne fut donc accusé de rien de moins que d’avoir « prévariqué », trahi son ordre, quand, dans le premier volume de ses
Acta Sanctorum Ordinis S. Benedicti (1668), il déclara que nombre de saints, en particulier Colomban, revendiqués jusque là par les hagiographes bénédictins, n’avaient jamais suivi la règle de saint Benoît
[83] — et Mabillon dut faire face, pendant les dix années qui suivirent, à une véritable campagne contre lui dans la congrégation de Saint-Maur
[84]. Les mémoires, diffusés seulement en manuscrit à l’époque, qu’il rédigea pour sa défense
[85] expriment une nouvelle déontologie de l’historien, — Mabillon revendique fermement le titre, que ses adversaires lui déniaient
[86] :
Le premier caractere d’un historien est d’aimer et de chercher la verité. C’est une obligation qui luy est indispensable, et il en fait une profession publique.
Pour chercher la verité, il la faut discuter. Elle est cachée, elle est environnée de mensonges et d’erreurs, surtout dans les faits de l’histoire et de l’histoire ancienne.
[…] Pour discuter la verité, il faut faire le discernement de ce qui est vray d’avec ce qui est faux, de ce qui est certain d’avec ce qui est douteux
[87].
En rupture avec la conception d’un Ussher, Mabillon soutient que le seul fait de publier des textes originaux et de les ranger dans l’ordre chronologique équivaut « à faire une histoire et une histoire d’originaux », et implique dès lors l’obligation de mener un travail critique dans des notes
[88]. C’est la seule justification qu’il peut y avoir à donner les sources telles quelles, sans les récrire, au détriment de l’élégance et au risque même de rendre par là l’ouvrage moins édifiant
[89] — sacrifice qu’on ne doit pas sous-estimer pour Mabillon, qui recommande par ailleurs aux novices de lire des livres spirituels bien écrits, et blâme comme une « mortification mal-entendue » la pratique contraire
[90]. Autant dire que l’érudition ecclésiastique, par son écriture même, portait en elle, fût-ce en l’ignorant ou le refusant, l’impératif de la critique. Tillemont, — qui, à la différence de Mabillon travaillait sur imprimé, sur des textes déjà découverts et publiés par d’autres, — entendait de même « aider ceux à qui Dieu aurait donné la grace et la volonté de travailler à une veritable histoire de l’Église ou aux Vies des Saints, en les déchargeant de la peine de rechercher la verité des faits, et d’examiner les difficultez de la chronologie »
[91]. Il ne saurait plus être question d’une simple collection sans discernement :
Les nouveaux Anglois <…> embrouillent son histoire <d’Amphibale> et celle de S. Alban de tant de faussetez et de contes ridicules, qu’ils ne meritent pas d’estre ecoutez dans les choses les plus croyables. On peut voir tout ce qu’ils en disent dans Usserius, qui est blasmé par des personnes judicieuses de s’estre amusé à ramasser toutes ces niaiseries, quoiqu’il témoigne assez le peu de creance qu’il y a [92].
Au probabilisme de ses adversaires, — pour qui, en l’absence de démonstration, il fallait choisir la version des faits la plus favorable à l’ordre, — Mabillon oppose un probabiliorisme historique qui n’est pas sans parallèles avec le probabiliorisme moral (refus de la probabilité « mince » et aussi de la probabilité extrinsèque, c’est-à-dire fondée sur l’autorité des auteurs modernes) :
Mais dans le doute il faudroit toujours prendre le parti le plus avantageux a l’Ordre. Cela est vrai lorsque les raisons balancent également de part et d’autre: mais lorsqu’elles sont tellement inegales, qu’il n’y reste quasi point de probabilité de l’autre costé, si cela se peut appeller un doute, je maintiens qu’en ce cas on est obligé de prendre le parti qui est le plus autorisé. Je dis, si cela se peut appeller un doute, d’autant que pour faire un doute sur une matiere, il ne suffit pas qu’un ou même plusieurs auteurs ayent tenu l’un des partis contraires, mais il est nécessaire qu’il paroisse qu’ils l’ont tenu avec de bonnes raisons. Autrement leur autorité ne fait pas un doute: et le parti contraire doit estre suivi, quoiqu’il ne soit pas evident, comme estant appuié de bonnes raisons, et l’autre ne l’estant pas [93].
Les règles critiques de Mabillon (sur le discernement des traditions, le recours à l’argument négatif, les témoignages anciens) ne sont pas en soi originales: on les trouvait déjà chez Baronius. Ce qui est nouveau, c’est la détermination à les appliquer sans failles, au nom d’un impératif qui est d’ordre moral (Mabillon en appelle expressément à sa conscience)
[94]. La possession (que le mauriste définit « une persuasion commune que l’on a de quelque fait avantageux à un corps ou à une société ») ne vaut pas « en matiere d’histoire, comme en matiere civile. La prescription a lieu dans le civil, mais elle n’a point de force contre la verité »
[95].
Le devoir de vérité et de sincérité, — Mabillon associe constamment les deux termes, — est aussi une nécessité apologétique. Les lecteurs étrangers à la congrégation de Saint-Maur « voyans que l’on procede de bonne foy dans nostre histoire, en auront de l’estime et y auront creance »
[96]. L’acritique, au contraire, fait perdre toute crédibilité
[97]. « En voulant trop gagner on perd tout; et on se met en estat de n’estre pas cru a l’égard de ce qui est certain, lorsque l’on veut asseurer également l’incertain »
[98]. Mabillon, — en une remarquable confirmation que ce discours de la méthode historique est de part en part un discours religieux, — en appelle à la condamnation du mensonge par Augustin
[99]. La simple omission de faits embarrassants pour l’ordre bénédictin sera contreproductive: « nos adversaires même », qui les retrouveront dans les sources originales, « se plaindront avec raison de nostre peu de sincérité »
[100]. Ici encore, la critique paraît inscrite dans la logique même de l’érudition ecclésiastique, dont tout le projet, on l’a vu, était de produire la croyance.
Il ne s’agissait plus seulement, pourtant, de gagner la confiance des ordres religieux rivaux, ou même des protestants, mais de fonder la certitude de l’histoire contre le pyrrhonisme
[101]. Mabillon se trouva directement confronté à ce nouveau défi tout à la fin de sa vie, lorsque, en 1703, un jésuite français, Barthélemy Germon, déclara douteuses en bloc toutes les chartes sur lesquelles le mauriste avait fondé sa
Diplomatique
[102]. Le discernement des actes supposerait qu’on eût préalablement démontré la sincérité de certains d’entre eux, qui pourraient alors servir de points fixes pour repérer les faux: mais un telle démonstration est précisément impossible puisqu’une charte sans caractère manifeste de supposition peut fort bien n’être qu’un faux de qualité supérieure
[103]. La datation des chartes par l’écriture est un cercle vicieux puisqu’on ne peut à leur tour dater les écritures que par les chartes mêmes qui sont en cause et qui peuvent être des fabrications de faussaires bien postérieurs, lesquels auront usé « d’un style d’écriture tombé en désuétude pour contrefaire l’antiquité »
[104]. La présence de documents certainement faux dans les chartriers monastiques doit conduire à tenir pour douteuses toutes les chartes qui en sont tirées « jusqu’à ce qu’elles soient prouvées vraies et authentiques par des arguments évidents. Et ce n’est pas à nous de montrer une marque de fausseté dans ces pièces. Elles sont suspectes et douteuses par le fait même qu’elles sont conservées avec des pièces fausses et douteuses sans porter de marque qui les en distingue »
[105]. Trente-cinq ans plus tôt, Mège et Bastide avaient sommé Mabillon de fournir « des arguments positifs » contre les affirmations fantaisistes de Trithème, et pas seulement un argument négatif tiré du silence de tous les anciens auteurs
[106]. Les positions paraissent renversées mais, des acritiques au sceptique, la tactique était la même: faire porter à l’historien la charge d’une preuve qu’il était par définition incapable de fournir. A Mège et Bastide, Mabillon avait répliqué que « pour se departir de son sentiment [de Tritheme], il ne faut pas de demonstrations metaphisiques, mais morales, c’est a dire qui frappent le bon sens »
[107]. Il précisa son épistémologie contre Germon en soulignant qu’il existait différents genres de certitudes propres à différents types d’objets: « pour faire un tel discernement [du faux et de l’authentique parmi les chartes et plus généralement parmi tous les textes anciens], il ne faut pas exiger une raison ou démonstration métaphysique, mais morale, telle qu’elle peut être obtenue dans ces matières, et qui n’est pas moins certaine dans son genre qu’une démonstration métaphysique »
[108].
On reconnaît l’influence de la
Logique de Port-Royal, — un texte que Mabillon avait lu de près, — et de son effort pour fonder sur le témoignage humain une connaissance historique qui échappe à la réduction cartésienne de toute connaissance au seul modèle mathématique
[109]:
comme nous nous devons contenter d’une certitude morale dans les choses qui ne sont pas susceptibles d’une certitude métaphysique, lors aussi que nous ne pouvons pas avoir une entière certitude morale, le mieux que nous puissions faire quand nous sommes engagés à prendre parti, est d’embrasser le plus probable, puisque ce serait un renversement de la raison d’embrasser le moins probable [110].
Arnauld, à qui l’on attribue cette partie de la
Logique, avait eu soin de choisir la plupart de ses exemples parmi les questions fameuses de l’érudition ecclésiastique de son temps: le baptême de Constantin (sur quoi il faut suivre Eusèbe contre « le témoignage d’un Écrivain aussi fabuleux qu’est l’auteur des Actes de S. Sylvestre »)
[111], les récits de miracles de la
Cité de Dieu XXII, 8
[112], l’authenticité de la recension moyenne des lettres d’Ignace malgré les « vaines accusations de supposition et de fausseté »
[113] … C’est bien par et pour de telles controverses que s’élabore l’épistémologie de la critique à l’âge classique.
Tillemont, qui avait, dans sa jeunesse, reçu les leçons de logique de Nicole aux Petites Écoles de Port-Royal
[114], évaluait les sources sur une échelle de « certitude » ou de « probabilité » — le flottement du vocabulaire montre bien qu’il s’agit de certitude morale
[115]. Il ne s’agit pas de se borner aux pièces « qu’on a sujet de regarder comme tout à fait certaines », — exigence excessive et qui serait ignorer la spécificité d’un ouvrage historique
[116]. On peut utiliser celles « qui ne paraissant pas tout à fait authentiques, ont neanmoins des choses édifiantes et dignes des Saints, jointes à un air d’antiquité, qui fait presumer qu’au moins le fond vient des pieces originales »
[117]. Mais il faut avoir soin d’en avertir le lecteur « afin de ne point tromper la pieté des fideles en pretendant l’édifier »
[118]. Quant aux pièces, qui « ne paroissent pas assez authentiques pour faire foy dans l’histoire »
[119], Tillemont « n’ose » — expression fréquente et ô combien caractéristique — s’en servir, il n’ose « rien y fonder »
[120]. Celles dont « le fond est autant ou plus insoutenable qu’une grande partie des circonstances », sont rejetées catégoriquement — et « insoutenable », mot qui revient très souvent chez Tillemont, est à prendre au sens littéral
[121]. Il est enfin des cas où la contradiction ou l’obscurité des sources présentent des « difficultez qui sont insurmontables à nostre foiblesse ». L’historien doit alors suivre le « plus probable »
[122], confiant que « pourvu qu’on suive la regle que la raison fait juger estre la meilleure, les fautes qu’on fera en la suivant seront assurément pardonnables »
[123]. Ce n’est pas tant au jugement de la République des lettres que pense Tillemont
[124] qu’à celui de Dieu, quand il « faudra rendre un conte exact » de son travail et de son temps
[125]. Lorsque le plus probable n’apparaît pas clairement, — c’est le cas sur une question aux enjeux dogmatiques aussi importants que la nature exacte de la chute de Libère: « il est peutestre plus seur de demeurer dans le doute, que de vouloir rien assurer de part ou d’autre »
[126]. « Si nous ne trouvons pas la verité, au moins nous la cherchons »
[127]: le témoignage que Tillemont se rend tranquillement à lui-même exprime un rigorisme de la vérité tout autant que ses professions de foi intransigeantes. C’est ainsi « une créance pieuse » et « qui semble receue par le commun consentement des fideles » que celle de la résurrection de la Sainte Vierge: « mais si la pieté n’est fondée sur la verité, ce n’est qu’une superstition et une illusion. Et la verité ne nous peut permettre de regarder comme certaines les choses dont ni l’autorité ni la raison ne nous donnent point d’assurance »
[128]. Plus que d’une méthode, il s’agit là, comme chez Mabillon, d’une morale — on pourrait reprendre en ce sens le jugement biaisé de Renan: « Les histoires de Tillemont sont des chefs-d’
œuvre de conscience; mais la conscience n’est pas la critique »
[129].
Le discernement des sources s’effectue par un travail, « une observation longue et prolongée de tous les faits accessoires et de toutes les circonstances qui peuvent mener à la vérité »
[130]. Des anachronismes ou des contradictions avec des faits établis par ailleurs découvrent à Mabillon les fausses chartes comme à Tillemont les romans hagiographiques
[131]. Mais le discernement met aussi en jeu un critère beaucoup moins aisé à définir et qui est de l’ordre du goût: « un certain goût, qui s’acquiert par la lecture assidue des ouvrages authentiques de chaque auteur »
[132]. L’idée remonte à la critique littéraire antique
[133] mais Mabillon la sort de l’ordre littéraire et, contre le pyrrhonisme germonien, — qui est précisément celui d’un rhétoricien, choqué par le style « barbare » des chartes
[134], — la relie à la revendication d’une « expérience » de spécialiste :
Tous les experts (periti) seront d’accord que l’art de distinguer l’âge des anciens manuscrits ne peut s’acquérir que par la collation avec les autres de nombreux manuscrits comportant une indication chronologique certaine. Il est établi que les manuscrits de forme carrée sont anciens. Demandes-en la raison: Sirmond lui-même, qui aimait particulièrement les manuscrits de cette forme, ne pourrait en donner d’autre que l’expérience [135].
La compétence technique fonde le droit à parler de ce qu’on connaît et exclut du même coup l’amateur, qui ne possède que la culture classique des collèges
[136]. Elle disqualifie tout aussi sûrement le théologien qui prétendrait juger lui-même de la vérité des faits ou de l’authenticité des textes. Le mieux informé — un Bossuet, par exemple, qui mettait beaucoup de soin à sa documentation historique — s’égarera lors même qu’il invoquera le goût avec le plus d’assurance: c’est que son goût n’est qu’un ultime argument de controversiste
[137]. En se faisant spécialité, l’érudition gallicane de la fin du XVII
e siècle impose dans les faits la coupure de l’histoire et de la théologie comme disciplines.
De la conception d’un discernement qui, à la fois comme travail et comme goût, s’accomplit par le temps, il résulte l’idée d’un progrès de la critique. Les
Acta Sanctorum de Papebroch, qui — fût-ce avec une ecclésiologie romaine — sont attirés dans l’orbite de l’érudition gallicane
[138], sont beaucoup plus critiques que ceux de Bolland. Les carmes ne s’y trompèrent pas, qui relevèrent systématiquement dans leur dénonciation les contradictions entre les premiers volumes et les derniers parus. Papebroch déclara lui-même que certains textes qui avaient été publiés sans aucune réserve sur leur authenticité, seraient désormais traités différemment « s’il était permis de les examiner à nouveau ». C’est que « cet exercice de discernement se perfectionne par la pratique même »
[139]. Mabillon étend ce progrès des individus et des équipes à l’humanité entière :
je ne pretens pas estre plus eclairé par moy même que Tritheme; je soutiens que nostre Siecle est bien plus eclairé que le sien. Nous n’avons pas a present la vue meilleure que les anciens. Cependant nostre veue se porte bien plus loin par le moyen des telescopes. Il en est de meme de l’histoire, qui a été extremement éclaircie de nos jours par la chronologie, par l’exacte connoissance des faits et par les anciens monumens que l’on a donnés au public [140].
Profession de foi qui n’est nullement contradictoire avec le pessimisme anthropologique augustinien
[141], mais dont l’audace étonne, — puisqu’elle fait rentrer l’histoire dans un régime épistémologique que les modernes eux-mêmes ne revendiquaient alors que pour les seules sciences « soumises à l’expérience et au raisonnement »
[142]. Semblable croyance au progrès de la critique est sous-jacente à l’idée, fortement affirmée par Tillemont, d’un consensus des « habiles » — les
periti de Mabillon — qui clorait définitivement certaines questions. Le caractère apocryphe du corpus pseudo-dionysien, des conciles prétendument tenus à Rome sous Sylvestre et autres pièces semblables, constitue un acquis, que l’historien a, non seulement le droit, mais le devoir de recevoir comme tel: « le sentiment de toutes les personnes habiles est assez connu pour nous dispenser d’en parler »
[143]; « ce seroit perdre le temps que de l’employer à examiner ces pieces, qui sont rejettées generalement par toutes les personnes un peu habiles »
[144]. C’est à nouveau l’application à l’histoire d’une règle de méthode originellement avancée pour les seules sciences fondées sur le raisonnement
[145]. Le thème du bon emploi du temps, on l’a vu, est chez Tillemont d’essence religieuse. Reste que le consensus des habiles inclut des critiques protestants, qui se voient ainsi reconnaître une sphère spécifique d’autorité: ils « sont souvent aussi exacts sur les faits, qu’ils le sont peu sur la doctrine et les choses essentielles »
[146]. Ici encore, il s’ouvre
de facto une distance entre histoire et théologie.
Le goût critique a pour objet propre ce que Tillemont appelle l’air d’un document (« bon air », « mauvais air »), physionomie que saisit le premier coup d’
œil
[147] et que l’examen détaillé des circonstances viendra éventuellement confirmer ou démentir
[148]. Il arrive même « quelquefois » qu’un document qui rapporte des « choses incroyables », et qui n’est pas attesté par ailleurs, ait pourtant « tellement le caractere de sincerité, et d’une verité originale, que cette lumiere » suffise à « dissiper toutes les ombres de difficulté que l’on y pourrait opposer » — évidence illuminatrice à laquelle les mauristes en appellent aussi, contre le pyrrhonisme, en matière de critique textuelle
[149]. Le « goût » du critique s’énonce ici spontanément comme bon goût esthétique et religieux, dont le « rien de trop » est la maxime. On le voit bien dans les brèves réponses de Tillemont aux consultations hagiographique des mauristes, à la fin des années 1680: « les martyrs ne citent guère tant l’Écriture dans les bons actes »; « tant de miracles sentent fort la fiction. Un seul pourroit passer »; « la voix du ciel qui est à la fin, dit trop de choses »
[150]. Le beau est le « naturel », le « pur », la « simplicité »
[151]: on reconnaît l’idéal du classicisme français, et le recueil des appréciations de Tillemont sur
Passiones et
Vitae formerait comme un
Art poétique de l’hagiographie. Il ne faut voir aucune incrédulité dans son rejet de « beaucoup d’autres histoires miraculeuses, et par consequent suspectes
[152] », mais une sensibilité religieuse de l’épuration du sensible, désormais bien repérée dans la peinture du grand siècle, qui s’attache au surnaturel secrètement à l’
œuvre dans les saints plutôt qu’à ses manifestations spectaculaires
[153]. Philippe de Champaigne en donna le chef-d’
œuvre dans l’
Ex-voto de 1662, que Tillemont dut avoir l’occasion d’admirer à Port-Royal des Champs
[154]. La patiente démarche du critique à travers la forêt des fables et des apocryphes retrace le mouvement même du catholicisme classique.
La critique de Tillemont, on le sait, s’attache à l’attestation du fait plutôt qu’au fait lui-même
[155]. L’authenticité du témoignage et l’autorité du témoin — la première se confondant pratiquement avec la seconde quand il s’agit d’un Père de l’Église — l’emportent sur l’implausibilité intrinsèque des événements rapportés. C’est évidemment vrai dans l’ordre physique, où Tillemont tient tout miracle pour historique du moment qu’il est rapporté par une
Passion sincère
[156], — et cette « crédulité » a pesé lourd dans la réception de son
œuvre aux XVIII
e et XIX
e siècles. Mais le primat du témoignage vaut aussi dans l’ordre psychologique: « la vraisemblance n’est pas toujours une bonne raison dans l’histoire, les hommes faisant quelquefois le moins ce que nous avons le plus lieu de juger qu’ils devoient faire »
[157]. Tillemont s’écarte ici de ses maîtres de Port-Royal, dont l’argument de prescription anti-protestant repose entièrement sur le principe « que la certitude que nous avons de l’impossibilité de certains événements humains dépendant de l’esprit et de la volonté des hommes, qui ne seraient possibles qu’en faisant agir les hommes contre leur nature, est en quelque sorte la plus grande certitude humaine qu’on puisse avoir après celle des sens »
[158]. Cet apriorisme de la nature humaine eut une longue postérité, jusqu’à Voltaire
[159]. On saisit ici une des tensions qui traversent la culture religieuse gallicane, entre analyse psychologique et recherche historique. Tillemont avait jugé en 1669 que la
Perpétuité de la foi péchait par excès de subtilité
[160]. Arnauld reprocha à Tillemont, en revanche, de « pousser trop loin la deference que l’on doit avoir aux auteurs anciens en matiere de faits qui ne peuvent estre crus que de foy humaine »
[161]: un des points de désaccord portait précisément sur les invraisemblances pyschologiques
[162].
Cette détermination méthodologique à « plus consulter l’autorité que le raisonnement »
[163] avait chez Tillemont une forte dimension religieuse. Il en fit une profession explicite à propos de l’épisode du combat entre Pierre et Simon le Magicien (Simon se mettant à voler et Pierre le faisant retomber…), sur lequel certains critiques, y compris catholiques, n’avaient pas caché leurs doutes :
Mais quand il seroit vray que cette histoire seroit une fiction, nous aimerions mieux, tant qu’on n’aura pas de preuve claire et convaincante de sa fausseté, nous tromper en ce point avec Arnobe, S. Cyrille de Jerusalem, les Legats du Pape Libere, Saint Ambroise, S. Augustin, S. Isidore de Peluse, Théodoret et plusieurs autres, que d’estre obligez d’accuser d’une credulité indiscrete] un grand nombre des plus illustres et des plus graves maistres de l’Église latine et grecque, [sans autre raison, sinon qu’il n’est pas absolument certain qu’ils disent vray.] [164]
Tillemont ne réduit pourtant pas entièrement la critique à la seule question d’authenticité
[165]. Il n’ignore pas la distinction de la
Logique de Port-Royal entre circonstances « intérieures » et « extérieures » d’un événement
[166]. Il suit en fait un principe de proportionnalité: « Plus ces choses sont considerables et merveilleuses, plus elles ont besoin d’une autorité proportionnée pour estre crues, et encore plus pour estre raportées comme croyables »
[167]. Cette proportion fait précisément défaut dans la plupart des actes des martyrs, qui sont tout ensemble et apocryphes et pleins d’événements extraordinaires
[168]. Le principe est celui-là même que toute l’apologétique du temps, catholique comme protestante, s’accorde à appliquer aux miracles de l’Évangile — les divergences ne concernent que les miracles dits « ecclésiastiques »
[169]. Et c’est encore exactement en ces termes que Hume, en 1748, pose sa fameuse règle qui va à rejeter tout miracle: « qu’aucun témoignage n’est suffisant pour établir un miracle, à moins que le témoignage ne soit tel que sa fausseté serait plus miraculeuse que le fait qu’il vise à établir: et même en ce cas, les arguments se détruisent mutuellement, et le plus fort ne nous donne qu’une assurance en rapport avec le degré de force qui lui reste après soustraction du plus faible »
[170]. Ici encore, l’originalité de Tillemont ne tient pas à des règles de méthode qui lui seraient propres, mais à la rigueur, voire l’intransigeance, avec laquelle il applique des principes communs.
Il faut bien voir, enfin, que l’invraisemblable pour Tillemont concerne l’ordre surnaturel au même titre que le naturel — est difficile à croire, non seulement ce qui renverse la physique, mais encore, et peut-être surtout, ce qui choque la théologie. Dans leur campagne pour le délai d’absolution, les auteurs rigoristes du XVII
e siècle s’étaient heurtés à l’objection « que la grace de Dieu peut convertir en un moment le plus grand pécheur du monde », à preuve les conversions soudaines rapportées par les Évangiles (la Madeleine, la femme adultère, le paralytique, le bon larron): ils avaient regulièrement répondu, à la suite de la
Fréquente Communion d’Arnauld, que c’étaient là moins « des exemples que des miracles », et que la contrition nécessaire pour être absous ne s’acquérait normalement que par le temps et la pénitence
[171]. Tillemont se sert de cette doctrine comme d’un axiome pour juger des pièces comme la
Passion de saint Boniface :
[Le fond mesme de cette histoire est si extraordinaire, et si peu conforme à la maniere dont Dieu a accoustumé d’agir dans les ames, qu’il aurait besoin d’une autorité incontestable pour estre cru. Car le moyen de se persuader qu’un homme souffre le martyre,] pendant que ceux qui estoient venus avec lui de Rome à Tarse, pensent qu’il est dans un cabaret à boire, ou dans quelque autre lieu encore plus criminel. [Il falloit que ses actions leur eussent donné une étrange idée de luy jusqu’à ce moment [172].
La démarche de Tillemont reste, à ce niveau, essentiellement la même que celle de Baronius rejetant Eusèbe sur le baptême de Constantin: l’un comme l’autre se servent tout naturellement de principes théologiques — et, qui plus est, de principes théologiques controversés à l’intérieur même de l’Église catholique
[173], — comme de prémisses déjà démontrées pour un raisonnement critique. Autant dire que la théologie, éloignée en surface, reste logée au c
œur même du travail de l’historien. La foi de Tillemont est bien plus qu’un engagement qui serait confiné à ses réflexions entre crochets — en aval de l’établissement des faits —, ou même — en amont — une motivation et un soutien dans sa longue ascèse studieuse: elle informe sa lecture la plus immédiate des sources. Les « Le Nain de Tillemont qui ne croient pas au surnaturel », dont Renan saluait l’existence dans l’Allemagne des années 1860
[174], n’étaient tout simplement pas des Le Nain de Tillemont.
4. L’histoire de l’érudition est plus que toute autre histoire exposée à verser dans le whiggisme, c’est-à-dire à « sortir les choses de leur contexte historique et à les juger hors de leur contexte »
[175]. On pourrait, si c’en était ici le lieu, en donner bien des exemples, y compris récents
[176]. Il y aurait whiggisme, en l’espèce, et peu de profit pour l’interprétation, à déclarer sans plus Tillemont « meilleur » historien et « plus scientifique » que Baronius, au motif que, dans toutes leurs divergences, au jugement d’un historien d’aujourd’hui, les
Mémoires ont raison contre les
Annales. Ce serait d’abord oublier tout ce que les gallicans de l’âge classique doivent au modèle de l’érudition confessionnelle du second XVI
e siècle. Il y a à bien des égards une continuité de l’érudition ecclésiastique moderne, dont la signification pour l’archéologie des disciplines historiques et philologiques a été trop sous-estimée
[177]. On y trouve déjà plusieurs des traits dont l’historiographie fait communément remonter la naissance aux universités allemandes du XIX
e siècle, dans un tout autre contexte sociologique et idéologique
[178], en premier lieu l’
Entrhetorisierung — qui n’est d’une certaine manière qu’un déplacement de la rhétorique — de l’écriture historique: le renoncement à la figure comme démonstration et garantie de véracité
[179]. Le
prout gesta sunt de Baronius n’annonce pas seulement « la verité toute simple de ce qui s’est passé » de Tillemont, il évoque aussi le célèbre programme de Ranke:
blos zeigen, wie es eigentlich gewesen.
L’érudition, surtout, est une entreprise religieuse
[180]. Si l’érudition catholique de la fin du XVI
e siècle et du début du XVII
e siècle était étroitement associée — et pas seulement à Rome — au culte des reliques, à l’invention et à l’exaltation triomphalistes des corps saints, l’érudition française de la fin du XVII
e siècle a partie liée avec un mouvement d’épuration de la piété et du culte. Les liturgies dites néo-gallicanes en sont une expression très caractéristique et Tillemont s’y refère à plusieurs reprises
[181]. « On doit bannir <de l’office divin> tout ce qui n’a pas une autorité ou certaine, ou au moins assez bien appuyée pour estre lu avec un respect et une pieté raisonnable, et ne donner pas sujet aux heretiques de se railler de nostre devotion »
[182]. Mabillon écrivit de même contre le « culte immodéré » porté aux saints inconnus que l’on tirait en masse des catacombes romaines. Les saints doivent être « certains et hors de doute », puisqu’il « est de la sincérité de la religion de ne proposer aux fidèles que des exemples de sainte vie qui soient certains »
[183]. Beaucoup plus qu’à un progrès des « sciences historiques », les écarts de Tillemont par rapport à Baronius correspondent à la différence, à l’intérieur même du catholicisme tridentin, entre deux cultures religieuses. L’originalité de Tillemont, encore une fois, n’est pas sa méthode mais sa morale. C’est celle-ci qui lui fait mettre cette différence si tranchée, cette différence de valeur ontologique — dont nous mesurons mieux, aujourd’hui qu’elle est menacée, combien elle est elle-même une construction historique
[184] — entre l’histoire comme narration de faits réels, et la « fable » ou la « fiction ». L’obligation qu’a l’historien « d’aimer la vérité » avant toute chose
[185] n’est que cette obligation générale d’aimer Dieu que Port-Royal a voulu mettre au centre de la vie chrétienne, puisque la vérité est devenue le premier nom de Dieu — à preuve la saisissante réécriture du verset johannique dans l’avertissement des
Memoires: « C’est la verité qui est nostre voie et nostre vie, et non pas les erreurs des hommes, ni les fictions des imposteurs »
[186].
[1]
Dans son mémorial de 1523 au pape Adrien VI, Johann Eck — alors l’expert du Saint-Siège pour la question luthérienne — recommandait ainsi de publier, en traduction latine, les inédits grecs de la bibliothèque Vaticane « concernant la primitive Église », « afin que tous voient combien Luther s’est égaré ». Voir Filippo Tamburini, « Giovanni Eck e Giovanni Fabri: Alcuni Codici delia Bibliotheca Vaticana nella polemica antiluterana », dans
Miscellanea Bibliothecae Apostolicae Vaticanae, II, Cité du Vatican, 1988, pp. 245-246.
[2]
Voir le cas de l’
Adversus haereses d’Irénée, dont Erasme ne donna l’édition qu’en 1526, mais qui fut utilisé dans la controverse catholique dès 1522 (J.-L. Quantin (avec Pierre Petitmengin et
alii), « Irénée de Lyon entre humanisme et Réforme: les citations de l’
Adversus haereses dans les controverses religieuses de Johann Fabri à Martin Luther (1522-1527) »,
Recherches augustiniennes, t. 27, 1994, p. 131-185).
[3]
La lettre 93 de Basile de Césarée à la patricienne Césarie, sur la communion des solitaires dans le désert, ne fit son entrée dans les éditions de Basile qu’en 1618: mais elle avait été intégralement publiée soixante ans plus tôt, en grec et en traduction latine, par Cuthbert Tunstal, évêque de Durham, dans son
De veritate Corporis et sanguinis Domini nostri Iesu Christi in Eucharistia, Paris, 1554, f° 48 v° - 49 v°. Elle fut dans la seconde moitié du seizième siècle un des textes les plus utilisés pour justifier la communion sous la seule espèce du pain: l’effort des controversistes catholiques pour trouver des précédents antiques à cette pratique aboutit à constituer de solides dossiers d’histoire liturgique.
[4]
Les auteurs protestants des XVI
e et XVII
e siècles s’accordent à faire remonter ce titre à une concession de l’usurpateur Phocas vers 606. Voir par ex. John M. Headley,
Luther’s view of Church History, New Haven-Londres, 1963, pp. 192-194; Leslie P. Fairfield,
John Bale. Mythmaker for the English Reformation, West Lafayette, Indiana, 1976, p. 77; Hermann Schüssler,
Georg Calixt. Theologie und Kirchenpolitik. Eine Studie zur Ökumenizität des Luthertums, Wiesbaden, 1961, p. 68. La source ultime est le
Liber pontificalis (éd. L. Duchesne, Paris, 1955, t. I, p. 316).
[5]
Grégoire
LE Grand, lettre à Jean de Constantinople, I. V, ep. 44 [I. IV, ep. 38 dans les éditions du XVI
e siècle], CC 140, 333. Voir [Thomas James],
Specimen corruptelarum Pontificiarum: in Cypriano, Ambrosio, Gregorio M. Auctore Opens Imperfecti el in lure Canonico collalione facta cum MSS. variis, Londres, 1626, pp. 12-13; Jean Daillé,
Traiclé de l’employ des Saincts Peres, pour le jugement des differends, qui sont aujourd’huy en la Religion, Genève 1632, pp. 95-96.
[6]
Voir Pierre
Petitmengin, « De adulteratis Patrum editionibus. La critique des textes au service de l’orthodoxie », dans E. Bury et B. Meunier dir.,
Les Pères de L’Église au XVIIe siècle. Actes du colloque de Lyon 2-5 octobre 1991, Paris, 1993, pp. 17-31.
[7]
Anthony MILTON,
Catholic and Reformed. The Roman and Protestant Churches in English Protestant thought 1600-1640, Cambridge, 1995, pp. 281-283 et 300-310.
[8]
Voir désormais la synthèse de Pierre
Petitmengin, « Les éditions patristiques de la Contre-Réforme romaine », dans M. Cortesi éd.,
I Padri sotto il torchio. Le edizioni dell’antichità Christiana nei secoli XV-XVI. Atti del Convegno di Studi Certosa del Galluzzo Firenze, 25-26 giugno 1999, Florence, 2002, pp. 3-31.
[9]
Il faut toujours se référer à l’étude non remplacée d’Henri
Quentin,
Jean-Dominique Mansi et les glandes collections conciliaires, Paris, 1900, mais c’est dans certains ouvrages polémiques du XVII
e siècle que les enjeux confessionnels de l’édition des conciles apparaissent le plus clairement: voir [Robert Jenkin],
An. Historical Examination of the Authority of General Councils, shewing the false dealing that hath, been used in the publishing of them.; and the difference amongst the Papists themselves about their Number, Londres, 1688; Thomas Comber,
Roman forgeries in the Councils during the first four centuries. Together with an Appendix concerning the forgeries and errors in the Annals of Baronius, Londres, 1689.
[10]
Voir Vittorio PERI, « Il numero dei concili ecumenici nella tradizione cattolica moderna »,
Aevum 37, 1963, pp. 430-501.
[11]
Voir sur le cas exemplaire de la Bavière, Alois
Schmid, « Die
Bavaria sancta et pia des P. Mattäus Rader SJ », dans Ch. Grell, W. paravicini et J. Voss éd.,
Les princes et l’histoire du XIVe au XVIIIe siècle. Actes du colloque organisé par l’Université de Versailles-Saint-Quentin et l’Institut Historique Allemand, Paris/Versailles, 13-16 mars 1996, Bonn, 1998, pp. 499-522.
[12]
Voir Timothy
Graham et Andrew G.
Watson,
The Recovery of the Past in Early Elizabethan England. Documents by John Bale and John Joscelyn from the Circle of Matthew Parker, Cambridge, 1998.
[13]
John
Bromwich, « The first book printed in Anglo-Saxon types »,
Transactions of the Cambridge Bibliographical Society, vol. III, part IV, 1962, pp. 265-291 (citation p. 271).
[14]
A Testimonie of antiquitie, shewing the auncient fayth in the Church of England touching the sacrament of the body and bloude of the Lord here publikely preached, and also receaved in the Saxons tyme, above 600 yeares agoe, Londres, sans date [1566], préface, f° A1 r°-A2 r°: « Wherfore what may we now thinke of that great consent, whereof the Romanistes have long made vaunte, to witte, their doctrine to have continued many hundred yeares as it were lincked together with a continuall chaine, whereof hath been no breche at any time ? »
[15]
Mathias
Flacius Illyricus,
Catalogus testium veritatis, qui ante nostram aetatem reclamarunt Papae, Bâle, 1556, f° a4 r°: « Studio demonstrandi, semper fuisse septem piorum millia, qui Romano Baali genua non incurcuraverint, collegi mediocrem catalogum eorum qui ante Doctorem Martinum [Lutherum], piae memoriae, vel totum Papatum, vel aliquos eius errores reprehenderunt: vel etiam turpitudinem vitae Papistici cleri, pastoralisque officii neglectionem satis acriter sunt insectati. »
[16]
Voir Oliver K. OLSON, « "Der Bücherdieb Flacius". — Geschichte eines Rufmords »,
Wolfenbütteler Beiträge, t. 4, 1981, pp. 111-145. Sur la documentation de Flacius, voir désormais Martina Hartmann,
Humanismus und Kirchenkritik: Matthias Flacius Illyricus als Erforscher des Mittelalters, Stuttgart, 2001.
[17]
FLACIUS,
Catalogus testium veritatis, op. cit., f° a4 v° -a5 r°: « diligens accurataque historia omnium Ecclesiasticarum rerum, inde a Christo nato usque ad nostra tempora deducta ».
[18]
Seuls les treize premiers siècles furent finalement couverts:
Ecclesiastica Historia, integram Ecclesiae Christi ideam, quantum ad Locum, Propagationem, Persecutionem, Tranquillitatem, Doctrinam, Haereses, Ceremonias, Gubernationem, Schismata, Synodos, Personas, Miracula, Martyria, Religiones extra Ecclesiam, et statum Imperii politicum attinet, secundum singulas Centurias, perspicuo ordine complectens: singulari diligentia et fide ex vetustissimis et optimis historicis, patribus et aliis scriptoribus congesta: Per aliquot studiosos et pios viros in urbe Magdeburgica, 13 tomes, Bâle, 1559-1574.
[19]
Voir Irena
Backus,
Historical method and confessional identity in the era of the Reformation (1378-1615), Leyde-Boston, 2003, pp. 358-374. Présentation très claire en français par J.-Fr. Gilmont,
s.v. « Flacius Illyricus »,
DHGE, t. XVII, 1971, col. 316-326.
[20]
Un travail fort utile serait un inventaire de tous les documents publiés par Baronius dans les différentes éditions des
Annales, et de leurs sources. Les travaux existants se limitent à quelques indications, tirées de la correspondance publiée de Baronius
(Epistolae et opuscula pleraque nunc primum ex archetypis in lucem eruta, éd. R. Alberici, 3 vol., Rome, 1759-1770) plutôt que de l’
œuvre elle-même (voir Cyriac K. Pullapilly,
Caesar Baronius Counter-Reformation Historian, Notre Dame-Londres, 1975, pp. 156-158, et plus récemment l’étude claire mais très descriptive de Stefano Zen,
Baronio storico. Controriforma e crisi del metodo umanistico, Naples, 1994, pp. 81-92).
[21]
Baronius, « Ordo qui servandus proponitur in historia Ecclesiastica pervestiganda » (publié par Generoso Calenzio,
La Vita e gli Scritti del Cardinale Cesare Baronio della Congregazione dell’Oratorio, Bibliotecario di Santa Romana Chiesa, Rome, 1907, p. 913, et, plus correctement, par St. Zen,
Baronio storico, op. cit., p. 354): « majoremque fidem sibi vendicat illa, quae epistolaris historia nuncupatur. » Voir par ex.
Annales, ad ann. 357, XL: « His igitur de Liberio ex Patrum sententia recitatis, jam reliquum est, ut ex litteris ipsius (qua praestantior ac verior historia nulla inveniri potest) res gestas ejusdem Liberii, ut se habuerint, enarremus. »
[22]
Probablement par Pierre
Saxi, chanoine d’Arles, Baronius obtint ainsi communication d’un manuscrit des
Epistolae Arelatenses, dont il publia la plupart dans ses
Annales. Voir « Epistolae Arelatenses genuinae », éd. W. Gundlach, dans
Monumenta Germaniae Historica, Epistolae III, Berlin, 1892, p. 1-83.
[23]
Isaac
Casaubon,
De rebus sacris et ecclesiasticis Exercitationes XVI, Londres, 1614; Richard MONTAGU,
De Originibus Ecclesiasticis Commentationum tomus primus, Londres, 1636, et
θεανθρωπικοῦ seu de Vita Jesu Christi Domini nostri Originum Ecclesiasticarum pars posterior, Londres, 1640.
[24]
[Jean Claude], « Traité en forme de lettre à un ami, sur la lecture des Pères, et sur la Justification », à la suite de [Pierre Jurieu],
L’ouverture de l’épître de S. Paul aux Romains, Amsterdam, 1685, pp. 114-115.
[25]
Baronius, « Praefatio »,
Annales ecclesiastici, t. I, Rome, 1593, f° b5 v°: « quamvis horridula et incomposita aliquando videri possint » (dans la réédition de Lucques, la plus répandue et qu’on trouve encore aujourd’hui parmi les usuels de la Bibliothèque nationale de France, l’ensemble des préfaces de Baronius sont regroupées dans un volume à part,
Annalium ecclesiasticorum Caesaris Baronii… Apparatus, 1740).
[26]
Nicolas
Serarius, S.J.,
Moguntiacarum rerum ab initio usque ad Reverendissimum et Illustrissimum hodiernum Archiepiscopum, ac Electorem, Dominum D. Ioannem Schwichardum, libri quinque, Mayence, 1605, p. 2: « Scribendi autem rationem hanc tenere visum, ut quod alienis narrare verbis possem, id meis vel non omnino, vel non magis inquinarem: sed ipsorum, apud quos historiam invenissem; et nomina ederem, et verba redderem. »
[28]
James
Ussher,
Gravissimae quaestionis, de Christianarum Ecclesiarum, in Occidentis praesertim partibus, ab Apostolicis temporibus ad nostram usque aetatem, continua successione et statu Historica Explicatio, Londres, 1613, f° A1 v°-A2 r°: « Et ut ipsa authorum verba simpliciter proponerem, omissis etiam quae inde deduci possent consectariis, remque integram aequi lectoris judicio relinquerem […] ».
[29]
[Michel
Tronchay],
Vie de M. Lenain de Tillemont, Cologne, 1711, p. 4.
[30]
Tillemont,
Histoire des empereurs, t. I, p. vii. Sauf précision contraire, tous nos renvois à Tillemont sont aux premières éditions de Paris (6 vol. in-4°, 1690-1738, pour l
’Histoire des empereurs; 16 vol. in-4°, 1693-1712 pour les
Memoires). Les crochets droits sont de lui; nous utiliserons le cas échéant des crochets obliques.
[31]
Histoire des empereurs, t. I, p. vii.
[32]
Serarius,
Moguntiacae res, op. cit., f°) (3 r°: « vocabuntque hosce libros aliqui aut
Rhapsodiam, aut
Centonem, me sane contra nihil eunte. Sunt enim è centum amplius Auctoribus contexti ».
[33]
Selon l’expression du
Journal des Sçavans, 13 mars 1702 (édition d’Amsterdam, t. 30, 1703, p. 261).
[34]
Arnaldo
Momigliano, « Pagan and Christian historiography in the fourth century A.D. » [1963], repris dans
Terzo contributo alla storia degli studi classici e del mondo antico, Rome, 1966, t. I, pp. 87-109 [trad. française dans
Problèmes d’historiographie ancienne et moderne, Paris, 1983, pp. 145-168];
The Classical Foundations of Modern Historiography, Berkeley-Los Angeles-Oxford, 1990, ch. VI « The origins of ecclesiastical historiography », pp. 132-152 [trad. française, très fautive,
Les fondations du savoir historique, Paris, 1992].
[35]
Théodoret,
Historia Ecclesiastica, I, 3, 4 (GCS 44, 8).
[36]
Voir l’étude fondatrice d’Arnaldo
Momigliano, « Ancient history and the Antiquarian » [1950], reprise dans
Contributo alla storia degli studi classici, Rome, 1955, pp. 67-106 [trad. française dans
Problèmes d’historiographie, op. cit., pp. 244-293].
[37]
Baronius, « Praefatio », éd. cit., f° b5 r°. Voir Denys D’HALICARNASSE,
Antiquités romaines, I, 7, 1-3 (éd. V. Fromentin, CUF, t. I, pp. 85-86).
[38]
Serarius,
Moguntiacae res, op. cit., p. 3: « efficit ipsa [cognitio Moguntinae civitatis] primo, ne in sua ipsorum patria hospites et peregrini Moguntini sint. Qui enim eorum, quae in illa geruntur, inscius ignarusque vivit, nonne in aliis nescio quibus oris peregrinari videtur […]. » On reconnaît l’éloge de Varron par Cicéron,
Academica posteriora, I, 9 [éd. M. Ruch, Paris, 1970, pp. 61-62]: « Nam nos in nostra urbe peregrinantis errantisque tanquam hospites tui libri quasi domum reduxerunt, ut possemus aliquando qui et ubi essemus agnoscere. »
[39]
Serarius,
Moguntiacae res, op. cit., p. 5.
[40]
Confessionnalisation qui se voit clairement dans des parcours individuels comme celui de Panvinio: voir Jean-Louis FERRARY,
Onofrio Panvinio et les antiquités romaines, Rome, 1996.
[41]
Richard
Krautheimer, « A Christian Triumph in 1597 », dans
Essays in the History of Art presented to Rudolf Wittkower, Londres, 1967, pp. 174-178; W. Chandler Kirwin, « Cardinal Baronius and the
misteri in St Peters », et Philip P. Jacks, « Baronius and the Antiquities of Rome », dans
Baronio e l’Arte. Atti del Convegno Internationale di Studi Sora 10-13 ottobre 1984, Sora, 1985, respectivement p. 3-20 et 75-96.
[42]
Serarius,
Moguntiacae res, op. cit., p. 6: « Licet enim haec ipsa
historiae vox ita interdum presse sumatur, ut ab Annalibus, minusque elaboratis rerum monimentis distinguatur, nonne tamen simplex etiam narratio,
temporum testis est, lux veritatis, vita memoriae, magistra vitae, nuncia vetustatis ? » Voir Cicéron,
De Oratore, II, 9, 36 (éd. E. Courbaud, CUF, p. 21).
[43]
Voir la lettre de Baronius à son père, 25 avril 1579, publiée par G. Calenzio,
op. cit., pp. 162-163.
[44]
Baronius, « Praefatio », éd. cit., f° b5 r°: « ne proditae veritatis vel levi saltern suspicione pulsemur, […] relinquemus historicis Ethnicis locutiones illas per longiorem ambitum periphrastice circumductas, orationesque summa arte concinnatas, fictas, ex sententia cujusque compositas, ad libitumque dispositas; et Annales potius, quam Historiam scribemus. »
[45]
Bruno
Neveu,
Un historien à l’école de Port-Royal. Sébastien Le Nain de Tillemont 1637-1698, La Haye, 1966, pp. 180-184 et 199-200.
[46]
Tillemont,
Histoire des empereurs, t. I, p. xiij.
[47]
Tillemont,
Memoires pour servir à l’histoire ecclesiastique des six premiers siecles, t. I, p. vi-viii.
[48]
Baronius, « Praefatio », éd. cit., f° b5 r°.
[49]
Tillemont,
Memoires, t. I, p. viii.
[50]
Annales, ad ann. 363, LXII. L’apostrophe au lecteur pour tirer la conclusion théologique des événements est un procédé constant chez Baronius. Voir par exemple ad ann. 357, LXIV (« intuere mecum, atque admirare pariter, lector, summam Dei providentiam, qua semper moderatus est ipsam Romanam Ecclesiam »); ad ann. 363, C (« ex quibus probe intelligis, lector »); ad ann. 381, CXII (« Vides, lector »); ad ann. 404, XXXII (« Sed hic, lector, considera »); ad ann. 492, XVII (« Vides Romanum Pontificem, quam tenacissimus cultos sit servandae Catholicae integritatis a communicatione perfidiae haereticorum intactae ? »).
[51]
Annales, ad ann. 363, LXII. Voir Tommaso BOZIO,
De signis Ecclesiae Dei libri XXIIII, Lyon, 1595 [1
re édn. 1591-1592] (la mort de Julien est rappelée t. II/2, signe 97, p. 414). Sur les rapports entre Baronius et Bozio, voir Salvo Mastellone, « Tommaso Bozio, l’« intransigente » amico del Baronio, teorico dell’ordine ecclesiastico », dans R. De Maio, L. Gulia et A. Mazzacane éd.,
Baronio storico e la Controriforma. Atti del Convegno Internationale di Studi, Sora 6-10 ottobre 1979, Sora, 1982, pp. 219-230.
[52]
Tillemont,
Memoires, t. XI, p. 177.
[53]
Annales, ad ann. 495, XXI.
[54]
Ibid., ad ann. 495, XXIII: « Sic plane qui gloriosum fuisset confessionis ob haec quae passus est titulum consecutus; quod ab ipsa Romana Ecclesia minime meruit ad communionem admitti (extra quam nulla potest esse, ex sententia Patrum, vera confessio, neque martyrium) infelix decessit inglorius ».
[55]
Tillemont,
Memoires, t. XVI, p. 661.
[57]
Pour reprendre la formule de Gérard Ferreyrolles, « L’influence de la conception augustinienne de l’histoire au XVII
e siècle »,
XVIIe siècle, n° 135, avril-juin 1982, pp. 224-225.
[58]
Tillemont,
Memoires, t. I, p. xx. La formule évoque Tertullien,
Liber adversus Valentinianos, c. III (PL 2, 546): « quod tanto impendio absconditur, etiam solummodo demonstrare, destruere est ».
[59]
Voyez
Memoires, t. VII, p. 70 sur Eusèbe de Césarée: « S’il faut craindre de juger temerairement d’un ennemi de l’Église, [craignons encore plus de juger temerairement des saints défenseurs de l’Église qui le declarent ennemi du Verbe. Que si nonobstant tant de raisons que nous avons de le condamner, on peut encore l’absoudre, il n’y aura pas beaucoup plus de difficulté à justifier et Eusebe de Nicomedie, et tout ce qu’il y a eu de plus criminel dans la faction des Eusebiens »; t. XVI, p. 412 sur Fauste de Riez: « les louanges qu’il a receues des hommes nous donneraient sujet de l’honorer comme un grand Saint, s’il n’avoit combattu par ses écrits la grace et la predestination divine qui font les Saints. »
[60]
Memoires, t. XVI, p. 223. Le texte avait été publié pour la première fois par Luc d’Achery,
Veterum aliquot scriptorum qui in Galliae Bibliothecis, maxime Benedictinorum latuerant, Spicilegium, t. V, Paris, 1661, p. 580. Voir Hugo Rahner, S.J.,
Die gefälschten Papstbriefe aus dem Nachlaß von Jérôme Vignier, Fribourg en Br., 1935.
[61]
Memoires, t. II, p. 224. Voir
Polycarpi et Ignalii Epistolae […]. Quibus praefixa est […] Iacobi Usserii Archiepiscopi Armachani Dissertatio, Oxford, 1644;
Epistolae genuinae S. Ignatii martyris; quae nunc primum lucem vident ex bibliotheca Florentina […]. Edidit, et Notas addidit, Isaacus Vossius, Amsterdam, 1646.
[62]
Memoires, t. XV, p. 348.
[63]
Voir la définition du P. Honoré
DE sainte-Marie, O. Carm.,
Reflexions sur les regles et sur l’usage de la Critique touchant l’Histoire de l’Église; les Ouvrages des Peres; les Actes des anciens Martyrs; les Vies des Saints; et sur la Methode qu’un Écrivain a donnée pour faire une Version de la Bible plus exacte, que tout ce qui a paru jusqu’à present [t. I/1], Paris, 1713, p. 2: « l’Art de juger des faits qui composent l’Histoire, des Ouvrages d’esprit, des differentes Leçons qui s’y rencontrent, de leur sens, de leur stile, et de leurs Auteurs. » Le terme s’appliquait aussi à la critique biblique, qui était le fait d’autres milieux et pose des problèmes spécifiques: voir la mise au point et les bibliographies de Jacques Le Brun dans Jean-Pierre Schobinger éd.,
Die Philosophie des 17. Jahrhunderts, t. II/2, Bâle, 1993
[Grundriss der Geschichte der Philosophie], p. 1007-1024 et 1044-1046.
[64]
Bruno
Neveu, « Sébastien Le Nain de Tillemont (1637-1698) et l’érudition ecclésiastique de son temps » [1968], repris dans
Erudition et religion aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, 1994, pp. 99-101.
[65]
Britannicarum Ecclesiarum Antiquitates, op. cit., f° A2 r°: « cogitare illum velim, aliud esse Historiam scribere, aliud materiam hinc inde convehere, unde delectu adhibito sylvam dicendi Historicus possit ducere. »
[66]
Ibid., f° A2 r°-v°: « Nam ad aperte
falsa quod attinet: non parum etiam Lectoris interesse putabam, ex isto ut cognosceret specimine, quam foedis ineptiis Sanctorum Vitas totamque Ecclesiae Historiam aetas superior contaminaverit; alque novorum miraculorum et visionum obtentu, hominum simplicitate illuserit. »
[67]
Baronius, « Praefatio », éd. cit., f° b5 v°: « Atque ut magis magisque eadem veritas elucescat, indiscussum nihil quod ambiguum, vel veritati contrarium esse senserimus, uspiam relinquemus. »
[68]
Baronius. « Ordo qui servandus proponitur in historia Ecclesiastica pervestiganda » (éd. (Calenzio, p. 913; éd. Zen, p. 354): « Illa ubi in primis auctores legendi sunt, cadem servata temporum ratione, qui suorum temporum res gestas scripsere, qui si desint, proximiores saltem habeas, iunioribus autem tantum credas, quantum antiquiorum nituntur auctoritate. »
[69]
Annales, ad ann. 307, XXXIII (à propos de l’histoire de sainte Catherine): « Melius enim consulitur Ecclesiasticae veritati, rerum quae non sunt adeo exploratae silentio, quam mendacio aliquo, veris licet admixto, atque adulteratae orationis eloquio. […] In his vero plane accidit, ut aliquo vel levi mendacio semel offensus legentis animus nutet in reliquis, atque vacillet in veris, nec valeat tuto firmoque pede consistere, sed vera quoque suspecta habeat, qui in mendacium semel impegit » (traduction un peu condensée de Tillemont,
Memoires, t. V, pp. 447-448). Voir encore
Annales, ad ann. 378, X, sur la grande difficulté qu’il y a à discerner le vrai du faux dans les documents apocryphes.
[70]
Annales, ad ann. 99, IV.
[71]
Annales, ad ann. 853, LVL Voir S. ZEN,
Baronio storico, op. cit., pp. 211-222; Alain
BOUREAU,
La papesse Jeanne, Paris, 1988, pp. 259-276.
[72]
Voir par exemple Jean
MABILLON,
Traité des études monastiques, Paris, 1691. p. 295-296, et encore au XIX
e siècle le bollandiste Charles
De SMEDT, Principes
de la critique historique, Liège-Paris, 1883, pp. 196-198 et 223-224.
[73]
Annales, ad ann. 324, XLVIII: « Quamobrem cum res in eo statu sit posita, ut alterum de duobus oporteat affirmare, vel Eusebium turpiter esse mentitum, vel Constantinum ab Ariano Episcopo baptizatum, inter impios recensendum; cum evidenter appareat cum a Catholica Ecclesia summopere commendatum; necessario dicere compellimur, Eusebium dolo malo esse de Constantino tam falsa locutum. »
[74]
Voir
Sexta Centuria Ecclesiasticae. Historiae, Bâle, 1562, col. 779 et 841, et la plainte de [Nicholas Harpsfield], Di
alogi sex contra Summi Pontificatus, monasticae vitae, sanctorum, sacrarum imaginum oppugnatores, et. Pseudomartyres […] ab Alano Copo Anglo editi, Anvers, 1566, pp. 679-680: « Ac sane prodigiosum istud de Arthuro mendacium Centurionibus tuis (apud quos admirandae, sed verae Sanctorum historiae nihil aliud, quam fustuarium meruerunt) salis placere videtur. »
[75]
Voir par exemple François
Du Jon,
Animadversiones in Bellarmini controversias, dans
Opera Theologica, Genève, 1608, t. II, col. 816-817.
[76]
F.F.
Blok,
Isaac Vossius and his circle. His life until his farewell to Queen Christina, of Sweden, 1618-1655, Groningue, 2000 [original néerlandais 1999], pp. 174-175.
[77]
Baronius, « Apparatus ad Annales Ecclesiasticos. De Adventu Filii Dei », XXXVIII. Voir Augustin,
De baptismo contra Donatistas, I. IV, c. 24 [PL 43, 174] et les protestations de Casaubon,
Exercitationes, op. cit., pp. 97-98.
[78]
Voir par exemple Pierre
Gariel,
Series praesulum Magalonensium et Monspeliensium. […] Editio secunda, in duas parles divisa, auctior multo et locupletion Pars prior, Toulouse, 1665, pp. 50-52.
[79]
Voir par exemple Gabriele
Pennotto,
Ceneralis totius sacri ordinis Clericorum Canonicorum historia tripartita, Rome, 1624: réponse d’un chanoine à l’augustin Juan Marquez,
Origen de los frayles ermitaños de la orden de San Augustin, y su verdadera institucion antes del gran Concilio Lateranense, Salamanque, 1618.
[80]
Voir Jean-Louis
Quantin,
Le rigorisme chrétien, Paris, 2001, pp. 56-57.
[81]
Bartolomeo
Gavanti Thesaurus sacrorum rituum, Paris, 1651 [I
re éd. 1628]. t. II, sectio 5a, cap. XII, n° 16, p. 76: « Quas nunc habemus secundas Letctiones ex Historiis Sanctorum, eae fuerunt a Cardinalibus Bellarmino, et Baronio recognitae, et approbatae, sub Clemente VIII qui reiecerunt ea omnia, quae iure merito revocari poterant in dubium. […] quae controversa erant; alicujus tamen gravis Auctoris testimonio suffulta aliquam haberent probabilitatem, retenta sunt eo modo quo erant, cum falsitatis argui non possint: quamvis fortasse altera sententia sit a pluribus recepta. » Sur le caractère minimal de la révision menée sous Clément VIII (1602), qui fut pourtant ensuite considérée comme définitive à Rome, voir par exemple Henri Leclercq, « Liturgies néo-gallicanes »,
Dictionnaire d’Archéologie chrétienne et de liturgie, t. IX/2, 1930, col. 1670, 1675-1676, 1678.
[82]
Il revient constamment dans les dénonciations des carmes contre Papebroch: voir Sébastien de S. PAUL,
Exhibitio errorum quos P. Daniel Papebrochius Societatis Jesu, suis in notis ad Acta Sanctorum commisit, Cologne, 1693. Le résumé présenté à la Congrégation de l’Index est aux Archives de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, Index, Protocolli C3, f° 346 r°-369 r°.
[83]
Voir la requête de Dom Joseph
Mège au chapitre général de St-Benoît-sur-Loire (juin 1678), publiée par Léopold Delisle, « Dom Jean Mabillon, sa probité d’historien », dans
Mélanges et documents publiés à l’occasion du Z Centenaire de la Mort de Mabillon, Ligugé-Paris, 1908, pp. 96-99 (pour l’attribution à Mège, voir Dom Paul Denis, « Dom Mabillon et sa méthode historique. Mémoire justificatif sur son édition des
Acta Sanctorum O.S.B. », Revue Mabillon, t. 6, 1910-1911, p. 1-64.
[84]
Voir la plainte de
Mabillon,
Mémoires pour justifier le procédé que j’ay tenu dans l’édition des Vies de nos saints, BNF, Franç. 17696, f° 245 v° (passage rayé par Mabillon lui-même et remplacé par un texte très édulcoré): « rendre mon travail inutile dans la Congregation et desagreable a nos Confreres, dont quelques uns déja, a ce que l’on dit, aimeroient mieux le voir brûlé qu’imprimé. Ce qui vient des impressions que l’on a déja repanduès partout par des lettres écrites dans les provinces, par des discours que l’on tient contre moy en toutes occasions. Et cela est allé si avant que la pluspart des religieux qui sont dans la Congregation, me condamnent sur la parole et sur les écrits de deux ou trois, sans avoir jamais leu ni examiné ce que je dis, et sans sçavoir mesme ce que disent mes Adversaires. »
[85]
Voir la liste des mémoires échangés de part et d’autre dans P. Denis, « Dom Mabillon et sa méthode historique »,
op. cit., p. 3-6, qui donne ensuite l’édition des
Mémoires pour justifier le procédé que j’ay tenu dans l’édition des Vies de nos saints, composés entre 1673 et 1677 (nous citerons d’après cette édition, vérifiée sur l’original, BNF, Franç. 17696, f° 245 r°-270 v°). Un autre écrit, que Mabillon qualifiait d’« ébauchement » de ces
Mémoires, les
Brieves reflections sur quelques regles de l’histoire (BNF, Franç. 17696, fo 294r-304r) a été « transcrit par M. N. Baudouin-Matusezk », avec un certain nombre d’erreurs, et publié avec une introduction et des notes de Blandine Barret-Kriegel (Paris, 1990).
[86]
« On sçait qu’il dit que le devoir d’un historien et la première loi de l’histoire est de chercher et de dire la vérité; mais un homme qui n’a jamais écrit d’histoire et qui n’a fait que des préfaces ne doit pas usurper le nom et la qualité d’historien » (requête de Dom Mège, dans L. Delisle, « Dom Jean Mabillon, sa probité d’historien »,
op. cit., p. 99).
[87]
Mabillon,
Mémoires pour justifier, p. 10.
[88]
Ibid., p. 10, 41, 43-44 (« quand bien même je serois le premier a faire ces discussions, c’est que je suis le premier qui donne les originaux, et cette maniere d’écrire engage indispensablement un auteur a une sincérité et a une discussion toute extraordinaire »).
[89]
Ibid., p. 42: « Que si l’on ne vouloit pas faire de critique, il valloit bien mieux donner ces vies dans un bon stile, affin de donner le goust aux choses d’edification qui y sont rapportées, que de les donner dans un stile barbare, obscur et degoustant, dans lequel la pluspart ont esté composées par les premiers auteurs, dont on rapporte les originaux. Car par ce moyen on en donne plutost de l’aversion que de l’attrait. » Voir déjà la préface du premier volume,
Acta Sanctorum Ordinis S. Benedicti. Saeculum I, Paris, 1668, p. ii.
[90]
Mabillon,
Traité des études, op. cit., pp. 345-346.
[91]
Histoire des empereurs, t. I, p. iv-v.
[92]
Memoires, t. IV, p. 511.
[93]
Mabillon,
Mémoires pour justifier, p. 25. Pour l’anti-probabilisme de Mabillon, voir
Traité des études, op. cit., pp. 222-223.
[94]
Mabillon,
Mémoires pour justifier, pp. 28 et 31-32.
[97]
Ibid., p. 42: « Car lorsqu’un homme d’esprit s’est une fois apperceu de ce ménagement, il perd toute créance lorsqu’il s’agit des avantages d’un ordre, parce qu’il s’est persuadé que l’on s’en attribue sans aucun discernement. »
[99]
Ibid., p. 12: « saint Augustin fait voir excellement bien, et c’est la doctrine de l’Église, que nous ne devons point commettre la moindre faute contre la verité et contre la sincerité, quand il seroit question de convertir par ce moyen les infideles et les heretiques. Car comme dit fort bien ce grand homme, outre l’outrage que l’on feroit à la verité, si l’on venoit a decouvrir nostre mauvaise foy, tout le bien que nous aurions pensé établir sur ce faux principe, s’en iroit en ruine. » Voir Augustin,
Contra mendacium ad Consentium, c. IV, n. 7 (CSEL 41, 479).
[100]
Lettre de Mabillon (vers 1671) publiée par L. Delisle, « Dom Jean Mabillon, sa probité d’historien »,
op. cit., p. 103.
[101]
Carlo Borghero,
La Certezza e la Storia. Cartesianesimo, pirronismo e conoscenza storica, Milan, 1983; Markus Völkel,
« Pyrrhonismus historicus » und « fides historica ». Die Entwicklung der deutschen historischen Methodologie unter dem Gesichtspunkt der historischen Skepsis, Francfort, 1987.
[102]
Pour le déroulement et les enjeux de cette controverse, voir Jean-Louis QUANTIN, « La philologie patristique et ses ennemis: Barthélemy Germon, S.J., et la tentation pyrrhoniste chez les anti-jansénistes », dans Ralph Häfner éd.,
Philologie und Erkenntnis. Beiträge zu Begriff und Problem, frühneuzeitlicher « Philologie », Tubingen, 2001, pp. 305-332.
[103]
Barthélemy
Germon, S.J.,
De Veteribus Regum Francorum Diplomatibus, et Arte secernendi antiqua diplomata vera a falsis, Disceptatio, Paris, 1703, p. 40.
[105]
Ibid., p. 38: « omnia quae illine prodeunt instrumenta, pro dubiis et incertis habere debemus, donec illa manifestis argumentis vera et legitima esse probentur. Neque nostrum est in iis notam ostendere falsitatis. Hoc ipso suspecta sunt et dubia, quod simul cum falsis et dubiis asservata non habent notam qua ab illis secernantur ».
[106]
Mabillon,
Mémoires pour justifier, p. 50. Voir aussi
Brieves reflections sur quelques regles de l’histoire, BNF, Franç. 17696, f° 303 v°: « Il est assez plaisant que l’on me demande des preuves positives pour revoquer en doute un fait ancien qui n’est appuyé d’aucune bonne preuve: et que l’on n’en demande pas a ces Auteurs pour l’assurer et pour se ranger de leur parti. » (passage rendu incompréhensible par un saut du même au même dans l’édition Barret-Kriegel, p. 130).
[107]
Mabillon,
Mémoires pour justifier, p. 28.
[108]
Jean
Mabillon,
Librorum de re diplomatica supplementum. In quo archetypa in his libris pro regulis proposita, ipsaeque regulae denuo confirmantur, novisque speciminibus et argumentis asseruntur et illustrantur, Paris, 1704, p. 4: « ad discrimen ejusmodi statuendum non exigenda ratio seu demonstratio metaphysica, sed moralis, qualis in his rebus haberi potest, non minus in suo genere certa, quam metaphysica. »
[109]
Antoine
Arnauld et Pierre
Nicole,
La Logique ou l’Art de penser, contenant, outre les règles communes, plusieurs observations nouvelles, propres à former le jugement, éd. Clair-Girbal, Paris, 1993. Voir surtout les chapitres XII à XV de la quatrième partie (attribuée à Arnauld), pp. 335-351. Cf. C.
Borghero,
La Certezza e la Storia, op. cit., p. 102-118 et, sur l’exclusion cartésienne du probable dans l’ordre de la connaissance, mais non s’agissant de la conduite de la vie, Vincent Carraud, « Morale par provision et probabilité », dans J. Biard et R. Rashed éd.,
Descarles et le Moyen Age, Paris, 1997, pp. 259-279. Mabillon recommande la
Logique de Port-Royal dans
Traité des éludes, op. cit., pp. 248 et 257.
[110]
Arnauld et
Nicole,
Logique, éd. cit., IV, 15, p. 348.
[111]
Ibid., IV, 13, pp. 340-341.
[112]
Ibid., IV, 14, pp. 344-347. Les auteurs protestants jugeaient que le passage était une interpolation.
[113]
Ibid., IV, 15, p. 350.
[114]
Tronchay,
Vie de Tillemont, op. cit., pp. 2-3. Le différend ultérieur entre Tillemont et Arnauld ne portail pas sur les règles de la
Logique de Port-Royal, que tous deux acceptaient également, mais sur leur application à un fait particulier (voir la « Dissertation sur ce que raconte Hegesippe de S. Jacques Evesque de Jerusalem. Par Monsieur Arnauld, Docteur de la Maison et Société de Sorbonne: avec les remarques de Monsieur de Tillemont », ajoutée à la fin de
Memoires, t. I, 2
e édition, Paris, 1701, paginée à part, p. 3, avec la note de Tillemont en marge).
[115]
Voir ce propos recueilli en 1670-1671: « Monsieur Tilmont dit […] qu’il faut laisser les choses au mesme degré de certitude qu’on les trouve » (Jean Lesaulnier,
Port-Royal insolite, Édition critique du Recueil de choses diverses, Paris, 1992, f° 268 v° ), et ce qu’écrit dans les mêmes années le maître de Tillemont, Godefroy Hermant,
La vie de S. Basile le Grand, arhevesque de Césarée en Cappadoce, et celle de S. Gregoire de Nazianze orchevesque de Constantinople, Paris, 1674 (ouvrage auquel Tillemont a certainement collaboré), t. I f° a3 r°-v°: « La probabilité a ses degrez differens dans la critique de ces faits si éloignez de nos jours ».
[116]
Memoires, t. I, p. xij: « Ce n’est pas ici un ouvrage dogmatique, où il ne faille rien employer qui ne soil certain, et qui ne prouve. Ce seroit aller trop loin que de rejetter des narrations qui sont raisonnablement autorisées lorsqu’il ne s’agit pas d’établir des choses douteuses, mais de confirmer et d’orner s’il faut ainsi dire, celles qui sont certaines d’ailleurs »; t. II, p. 595: « Mais il ne s’agit pas icy de la foi et des m
œurs, où il faut des regles certaines, parce qu’il y va de l’eternité. » Pour la claire différence que fait Tillemont entre l’ordre de l’histoire et celui de la théologie, voir
Memoires, t. I, p. 498; t. III, p. 612.
[117]
Memoires, t. I, p. xij.
[118]
Ibid. Pour un exemple de la manière de Tillemont, voir
Memoires, t. IV, p. 29, sur les
Actes « des SS. Eusebe, Marcel, Hippolyte, et leurs compagnons, que Baronius] nous a donnez comme une piece entierement legitime. [Il y a des difficultez qui peuvent faire douter s’ils meritent tout à fait ce titre: Il est certain neanmoins qu’ils en ont beaucoup de marques: et d’ailleurs ils sont beaux et edifians: de sorte que nous croyons pouvoir mettre ici ce qu’ils ont de plus remarquable.] »
[119]
Memoires, t. IV, p. 31.
[120]
Memoires, t. IV, p. 29; t. V, p. 170 et 650. Voir encore, par exemple, t. III, p. 730, sur l’hymne à sainte Agathe sous le nom de Damase: « les rimes qui y sont toujours gardées, hormis en un seul endroit, nous ostent la hardiesse de l’employer comme une piece qui soit ancienne et considerable ».
[121]
Memoires, t. IX, p. 681. Voir aussi t. V, p. 656 (« faits insoutenables »), t. VI, p. 437 (« circonstances tout à fait insoutenables »).
[122]
Memoires, t. III, p. 401.
[123]
Memoires, t. II, p. 595.
[124]
Même si celle perspective ne lui est pas entièrement étrangère. Voyez la manière dont il excuse une faute chronologique de John Pearson: « Mais cela luy estoit échapé dans ce moment, afin qu’on n’insulte pas à des personnes bien moins habiles que luy, quand elles tombent aussi dans quelques bevues » (
Memoires, t. II. p. 708).
[125]
Memoires, t. II, p. 593. Sur le devoir religieux du bon emploi du temps, voir
Histoire, t. I, p. iii.
[126]
Memoires, t. VI, pp. 421-422 et 772-774.
[127]
Memoires, t. IV, p. 7.
[128]
Memoires, t. I, p. 495 et 499-500. De telles professions donnent la clef de la fameuse déclaration liminaire
(Memoires, t. I, p. ix): « <l’auteur> se contente de chercher la verité des faits: et pourvu qu’il la trouve, il ne craint pas que l’on en abuse, estant certain que la verité ne peut estre contraire à la verité, ni par consequent à la pieté, qui doit estre fondée sur la verité. » Le lecteur d’aujourd’hui, qui connaît la suite des événements, est tenté de voir là « une manière discrète, mais claire, de poser deux sortes de vérités, celle de l’histoire et celle de la théologie » (Bernard Sesboüé, « Histoire et autorité dans la saisie de la vérité chrétienne (à partir du XVII
e siècle) »,
Recherches de Science Religieuse, t. 88, 2000, p. 46). Mais Tillemont croit fermement en l’univocité de la vérité: il rejette précisément l’idée d’une vérité de l’édification qui pourrait ne pas coïncider entièrement avec celle de la recherche savante. Br. Neveu,
Un historien à l’école de Port-Royal, op. cit., pp. 190-191, a justement observé que, par la recherche de la vérité dont parle ici Tillemont, « il faut entendre en premier lieu l’établissement de la vérité catholique ». On comparera les propos de Mabillon rapportés par son disciple Dom Thierry Ruinart,
Abregé de la vie de dom Jean Mabillon Prêtre et Religieux Benedictin de la Congregation de saint Maur, Paris, 1709, p. 62: « Quoi, disoit-il, on voudrait séparer la pieté d’avec la verité ? Peut-il donc y avoir contre la verité, une pieté veritable et sincere ? Ou est-il permis d’en proposer une qui ne soit pas veritable ? »
[129]
Ernest
Renan, « Port-Royal » [article de 1860], repris dans
Nouvelles études d’histoire religieuse [1884],
Œuvres complètes, éd. Henriette Psichari, t. VII, Paris, 1955, p. 1000. Cf. cet écho recueilli dans les débuts de l’entreprise de Tillemont: « Sa mere dit qu’il a dans l’histoire une exactitude scuputeuse, pour ne pas dire superstitieuse »
(Port-Royal insolite, op. cit., f° 181 r°-v°).
[130]
Mabillon,
Supplementum, op. cit., p. 4: « Porro haec moralis certitudo comparari non potest, nisi post longam et diuturnam observationem omnium accidentium et circumstantiarum, quae ad veritatem assequendam conducere possunt. Hac potissimum ratione veterum monumentorum Veritas, falsitasve demonstrari potest. » Comparer Arnauld et Nicole,
Logique, éd. cit., IV, 13, p. 340: « Pour juger de la verité d’un évenement, et me déterminer à le croire ou à ne le pas croire, il ne le faut pas considerer nuement et en lui-même; comme on feroit une proposition de Geometrie; mais il faut prendre-garde à toutes les circonstances qui l’accompagnent, tant interieures qu’exterieures. »
[131]
Pour une liste très claire des arguments invoqués par Tillemont contre les Passions légendaires, voir François Dolbeau, « Lenain de Tillemont, conseiller de Dom Ruinart », dans Stan-Michel Pellistrandi éd.,
Lenain de Tillemont et l’historiographie de l’antiquité romaine. Actes du colloque international, Fondation Singer-Polignac et institut de France, 19-21 novembre 1998, Paris, 2002, pp. 91-92.
[132]
J.
Mabillon,
Supplementum, op. cit., p. 3: « quodam gustu, qui ex assidua germanorum cujusque auctoris operum lectione percipitur ». Comparer Tillemont,
Memoires, t. I, p. XV: « Que si l’on demande quelles sont les regles par lesquelles on a pretendu discerner les pieces veritables des fausses, quand on n’en sçait point les auteurs; ceux qui auront lu l’histoire du martyre de S. Polycarpe, celle des martyrs de Lion dans Eusèbe, et les autres qui passent generalement pour incontestables, verront bien qu’en les lisant on se forme un goust pour discerner ce qui a cet air d’antiquité et de verité, d’avec ce qui sent la fable ou la tradition populaire. »
[133]
Voir l’exposé méthodologique très clair de Denys d’Halicarnasse,
Les orateurs antiques, II, 10, 3-12, 8 (
Opuscules rhétoriques, I, éd. G. Aujac, CUF, pp. 84-87).
[134]
Germon,
Disceptatio, op. cit., pp. 78-90.
[135]
Mabillon,
Supplementum, op. cit., p. 3: « idem quoque de arte distinguendae veterum codicum aetatis, quam nonnisi multorum codicum, qui certam temporis notam praeferant, collatione cum aliis facta comparari omnes periti consentient. Qui codices quadratam formam praeferunt, antiquos esse constat. Rationem quaere: non aliam quam experientiae causam afferret vel ipse Sirmondus, cui ejusmodi forma codicum maxime placebat. »
[137]
Comparer par ex. la défense par Bossuet du roman hagiographique qu’est la
Passio d’Eudocie: « De ridicules critiques diront peut-être qu’on trouve dans ce récit des mots, et même des choses qui sont nées beaucoup au-dessous de ces premiers siècles, […] on trouve quelquefois ces mots dans les récits tirés ou traduits des anciens actes; et ceux qui les rejettent sous ce prétexte, n’ont aucun goût de la piété, ni de l’antiquité Chrétienne » (
La Tradition défendue sur la matiere de la Communion sous une espece, contre les Réponses de deux Auteurs Protestans, dans
Œuvres posthumes, Amsterdam, I 753, t. III, p. 95), et le jugement de Tillemont: « une tres méchante piece: et il n’est pas necessaire de la lire toute entiere pour en estre persuadé ».
[138]
Au point qu’il fut un moment question de faire imprimer les
Acta Sanctorum à Paris, sur les presses de l’imprimerie royale. Voir Albert
Poncelet, « Mabillon et Papebroch »,
Mélanges du Z Centenaire, op. cit., pp. 171-175.
[139]
Acta Sanctorum Aprilis, t. II, Anvers, 1675, 18 avril, p. 529: « Alius nobis in hoc opere propositus scopus est, ad ipsa scilicet cujuscumque circa Sanctos narrationis fundamenta penetrare, cum veri falsique discrimine tanto, quantum studio et meditatione obtineri potest. Quae exercitatio cum uso ipso perficiatur, fit etiam ut quandoque judicemus nonnulla in praecedentibus lucubrationibus nostris indulgentius dissimulata fuisse, quam nunc faceremus, si rursum […] ad examen revocare liceret. » Hippolyte Delehaye,
L’œuvre des Bollandistes à travers trois siècles, 1615-1915, 2
e éd., Bruxelles, 1959, pp. 38-39 et 42-43, minimise ces changements de tonalité.
[140]
Mabillon,
Mémoires pour justifier, pp. 27-28 (addition autographe de Mabillon). Comparer Tillemont,
Memoires, t. II, p. 516 (à propos de la polémique sur les trois Madeleines au début du XVI
e siècle): « Mais les choses ne sont plus aujourd’hui au mesme état. L’histoire sacrée est beaucoup plus connue qu’elle n’estoit il y a cent ans ».
[141]
Voyez
Mabillon,
Mémoires pour justifier, p. 13: « nous devons toute nostre vie tâcher de nous dépouiller des prejugez d’erreurs et de faussetez, que les passions dereglées des hommes ont introduites dans le monde. »
[142]
Les parallèles et, en même temps, le contraste sont frappants avec la « préface sur le traité du vide » de Pascal (
Œuvres complètes, éd. J. Mesnard. t. II, Paris. 1970, pp. 777-785).
[143]
Tillemont,
Memoires, t. IX, p. 749.
[144]
Tillemont,
Memoires, t. VII, p. 268. Voir encore la lettre de Tillemont à Ruth d’Ans, du 10 février 1689, Utrecht,
Rijksarchief, collection Port-Royal, n° 663;
Memoires, t. I, p. x; t. V, p. 614; t. IX, p. 681; t. XII, p. 63.
[145]
Voir
Arnauld et
Nicole,
Logique, éd. cit., IV, 11, p. 334 (règles 4 et 5 de la méthode): « Recevoir pour évident ce qui n’a besoin que d’un peu d’attention pour être reconnu véritable. Prouver toutes les propositions un peu obscures, en n’employant à leur preuve que les définitions qui auront précedé, ou les axiomes qui auront été accordés, ou les propositions qui auront déja eté démontrées. »
[146]
Memoires, t. I, 1693, p. 537. Sur l’attitude de Tillemont envers les critiques protestants, voir Jean-Louis Quantin, « Lenain de Tillemont et l’historiographie anglicane de son temps », dans
Lenain de Tillemont et l’historiographie de l’antiquité romaine, op. cit., pp. 129-158.
[147]
Voyez par ex. les réponses de Tillemont à la consultation de Ruinait, publiées par Fr. Dolbeau, « Lenain de Tillemont, conseiller de Dom Ruinait »,
op. cit., p. 109.
[148]
Voir par ex.
Tillemont,
Memoires, t. VI, p. 777, sur les
Gesta Eusebii: « L’air n’en est pas mauvais, et l’auteur se pretend estre le Prestre Orose qui enterra le Saint. Mais ils supposent partout, que Libere et Constance estoient à Rome en mesme temps: et c’est ce qui ne fut jamais ».
[149]
Tillemont,
Memoires, t. V, p. 615. Comparer Pierre Coustant, O.S.B.,
Vindiciae veterum codicum confirmatae, in quibus plures Patrum atque Conciliorum illustrantur loci; […] et quaedam Pyrrhonismi semina novissime sparsa reteguntur et convelluntur, Paris, 1715, p. 557: « Interdum ipsa evidentia lectionis, quam unus [codex] vel perpauci asservant, animum sic ad se rapit, ut ceteras, quas alii multo plures exhibent, repudiandas esse nullo pacto ambigat ».
[150]
Réponses à
Mabillon et
Ruinart, publiées par Fr. Dolbeau, « Tillemont, conseiller de Dom Ruinart »,
op. cit., p. 92, n. 55 et 56, et p. 104. Cf. par ex.
Memoires, t. V, p. 622 et 641.
[151]
Voyez la réponse de
Tillemont sur la
Passion de Nicandnre et Marcien, ibid., p. 90, n. 44: « Il n’y a rien que de tres bon, de tres beau, de tres naturel »; le jugement porté sur les
Actes d’Etienne: « Ces frequentes prostrations de toutes sortes de personnes aux pieds de Saint Estienne, [ne paroissent guere estre de la simplicité de ce temps là] » (
Memoires, t. IV, p. 592); et sur le style de Sidoine Apollinaire: « il pouvoit y en avoir aussi qui estant accoutumez à une eloquence plus pure et plus naturelle, trouvoient bien des defauts dans ce que l’on estimoit le plus en ce temps là. Il pouvoit avoir autant de genie que les plus excellens poetes et orateurs: mais le goust de son siecle estoit bien audessous de celui des anciens. Il est absolument trop plein d’antitheses, de figures et de jeux de mots » (
ibid., t. XVI, p. 281). Comparer Arnauld et Nicole,
Logique, éd. cit., IV, 16, p. 350 sur les lettres d’Ignace: « un certain caractere de sainteté et de simplicité si propre à ces temps Apostoliques ».
[152]
Tillemont,
Memoires, t. VIII, p. 800.
[153]
Voir le catalogue de la belle exposition de la Villa Médicis,
Le Dieu caché. Les peintres du Grand Siècle et la vision de Dieu, éd. Olivier Boufait et Neil MacGregor, Rome, 2000, et en particulier Marc Fumaroli, « Une iconophilie gallicane Rome-Paris 1640 », pp. 27-45.
[154]
Voir Bernard
Dorival, « L’ex-voto de 1662 par Philippe de Champaigne »,
Revue du Louvre, t. XXIII, 1973, pp. 337-348. Le tableau se trouvait après 1669 dans la salle du chapitre de Port-Royal des Champs.
[155]
Voir Br.
Neveu,
Un historien à l’école de Port-Royal, op. cit., pp. 231-237.
[156]
Un cas très clair est celui du martyre de saint Maurice et de la légion thébéenne, d’après la
Passio Agaunensium Martyrum d’Eucher de Lyon. Voir Salvatore Pricoco, « Eucherio di Lione: un Padre delia Chiesa tra Erasmo e Tillemont »,
Studi storico religiosi, t. VI, 1982, pp. 342-344. La différence entre les « bons » et les « mauvais Actes » de saint Maurice était l’un des points sur lesquels Tillemont fut consulté par Ruinait (Fr. Dolbeau, « Lenain de Tillemont, conseiller de Dom Ruinart »,
op. cit., p. 110).
[157]
Tillemont,
Memoires, t. IV, p. 637.
[158]
La Perpetuité de la foy de l’Église catholique touchant l’Eucharistie, deffendue contre le Livres du Sieur Claude, Ministre de Charenton [tome I], Paris, 1669, p. 966.
[159]
Voir notamment
Voltaire,
La philosophie de l’histoire, éd. J. H. Brumfitt [
Œuvres complètes, t. 59], Genève-Toronto, 1969, p. 129: « Ce qui n’est pas dans la nature n’est jamais vrai. »
[160]
Pierre
Thomas du Fossé,
Mémoires, Genève, 1976 [=Rouen, 1876-1879], t. III, pp. 72-73.
[161]
« Dissertation sur ce que raconte Hegesippe de S. Jacques »,
op. cit., p. 19.
[162]
Ibid., p. 4: « Il n’est guere croyable que les hommes agissent contre leurs interets et leur passion dominante d’une maniere si deraisonnable, qu’on ne saurait trouver d’exemple que des gents qui n’auraient pas perdu l’esprit, aient jamais agi de la sorte », et la note marginale de Tillemont: « Les ressorts de l’esprit humain sont infinis, et souvent incomprehensibles. »
[163]
Tillemont,
Memoires, t. I, p. xvi.
[164]
Memoires, t. I, p. 187. L’auteur visé était Jean-Baptiste
Cotelier qui avait écrit que « Cui cordi erunt hujusmodi miracula, (sunt autem non paucis) habet in praesenti auctoritalem plurimorum gravissimorumque utriusque Ecclesiae Magistrorum », mais qu’il y avait néanmoins de fortes raisons de douter (
SS. Patrum qui temporibus apostolicis floruerunt; Barnabae, Clementis, Hermae, Ignatii, Polycarpi; opera edita et inedita, vera et suppositicia, Paris, 1672, t. II, « Notae in constitutiones Apostolicas », col. 269). On notera que Cotelier ne mettait pas en cause l’invraisemblance de l’épisode lui-même mais seulement les contradictions et les lacunes des sources.
[165]
Nous aurions dû mieux marquer ce point dans
Le catholicisme classique, et les Pères de l’Église. Un retour aux sources (1669-1713), Paris, 1999, pp. 255-256.
[166]
Arnauld et
Nicole,
Logique, éd. cit., IV, 13, p. 340: « J’appelle circonstances interieures celles qui appartiennent au fait même, et exterieures celles qui regardent les personnes par le témoignage desquelles nous sommes portés à le croire. »
[167]
Tillemont,
Memoires, t. V, p. 479 (sur les
Actes de Lucien d’Antioche).
[168]
Voir par exemple
Memoires, t. V, p. 634 et 652.
[169]
Voir par exemple Claude
Fleury,
Histoire ecclesiastique, t. I, Paris, 1722 [I
re éd. 1691], p. ix: « Un veritable chrétien ne doit donc avoir aucune peine en général à croire des miracles: il n’est question que de la preuve du fait particulier. Ceux que l’écriture rapporte sont au-dessus de toute autorité; mais ceux qui sont rapportés par des auteurs graves, ont aussi la leur à proportion. »
[170]
David
Hume,
An Enquiry concerning Human Understanding, éd. T. L. Beauchamp, Oxford, 2000, p. 87: « That no testimony is sufficient to establish a miracle, unless the testimony be of such a kind, that its falsehood would be more miraculous, than the fact, which it endeavours to establish: And even in that case, there is a mutual destruction of arguments, and the superior only gives us an assurance suitable to that degree of force, which remains, after deducting the inferior. »
[171]
Antoine
Arnauld,
De la frequente Communion [1643], dans
Œuvres, t. XXVII, Paris-Lausanne, 1779, pp. 380-381. Voir ensuite Vincent de Contenson, O.P.,
Theologia mentis et cordis, Cologne, 1687, t. II, 1. XI, pars 3a, c. 2, p. 576; Gommaire Huygens,
Methodus Remittendi et Retinendi Peccata, 2
e édn., Louvain, 1674, p. 80; Jean de Neercassel,
Amor Poenitens, sive de divini amorris ad poenitentiam necessitate, et recto clavium usu, libri duo, Emmerich, 1683, pp. 322-323. Il s’agit d’une citation tronquée de Bernard de Clairvaux, ep. VIII ad Brunonem Coloniensem electum (PL 182, 105-106).
[172]
Tillemont,
Memoires, t. V, p. 651. Cf. t. VI, p. 779, sur le martyre de l’antipape Félix: « On peut mesme dire qu’un homme entré dans l’episcopat comme il avoit fait, estoit indigne et incapable d’aucune action de courage, sans un miracle extraordinaire de la grace: et pour le croire, il en faudroit voir des autoritez incontestables. »
[173]
Les antijansénistes belges tentèrent de faire condamner à Rome la réponse rigoriste
miracula potius quam exempla: voir
Specimen doctrinae theologicae per Belgium manantis ex Academia Lovaniensi ab Anno 1644 usque ad Annum 1677. Pars secunda, s.l.n.d. [1677], pp. 65-66 (pour le contexte de cette dénonciation, voir Jean-Louis Quantin, « Le Saint-Office et le probabilisme (1677-1679): contribution à l’histoire de la théologie morale à l’époque moderne », dans
Mélanges de l’École française de Rome. Italie et Méditerranée, t. CXIV, 2002-2, pp. 889-890).
[174]
Renan, « Port-Royal » [article de 1867], repris dans
Nouvelles études, op. cit., p. 1020.
[175]
Herbert
Butterfield,
The whig interpretation of history, New York-Londres, 1965 [1
re éd. 1931], p. 30.
[176]
On pourra se reporter à nos commentaires dans « L’
œuvre mauriste et ses détracteurs », dans J.-Cl.
Fredouille éd.,
Les Mauristes à Saint-Germain-des-Prés. Actes du colloque de Paris (2 décembre 1999), Paris, 2001, pp. 59-84, où, avec le recul, telle ou telle note d’humeur aurait sans doute pu être omise mais que nous persistons à juger justifiés sur le fond.
[177]
Momigliano l’avait déjà signalé à propos de la méthode historique (« Pagan and Christian historiography in the fourth century A.D. »,
op. cit., p. 101). Pour la philologie, voir à présent les fortes observations de François Dolbeau, « Critique d’attribution, critique d’authenticité. Réflexions préliminaires »,
Filologia mediolatina, t. 6-7, 1999-2000, pp. 45-46.
[178]
Pour une mise en perspective de l’abondante bibliographie allemande sur l’histoire de l’histoire, voir Alexandre EscuDIER, « De Chladenius à Droysen. Théorie et méthodologie de l’histoire de langue allemande (1750-1860) »,
Annales HSS, t. 58, 2003, pp. 743-777.
[179]
Voir Jörn
Rüsen, « Von der Aufklärung zum Historismus. Idealtypische Perspektiven eines Strukturwandels », dans H. W. Blanke et J. Rüsen éd.,
Von der Aufklärung zum Historismus. Zum Strukturwandel des historischen Denkens, Paderborn, 1984. pp. 40-43, et la discussion entre l’auteur et Wolfgang Ernst,
ibid., pp. 59-64.
[180]
On se reportera aux études pionnières de Bruno
Neveu, désormais reprises dans son recueil cité
Erudition et religion, en particulier « Archéolâtrie et modernité dans le savoir ecclésiastique au XVII
e siècle »,
XVIIe siècle, n° 131, 1981, pp. 169-184; « L’érudition ecclésiastique du XVII
e siècle et la nostalgie de l’antiquité chrétienne »,
Religion and humanism, Oxford, 1981, pp. 195-223.
[181]
Voir par exemple
Memoires, t. II, p. 516 et t. V, p. 448. Sur le souci de la vérité historique dans les nouveaux bréviaires français de la lin du XVII
e siècle, voir J.-L.
Quantin,
Le catholicisme classifque et les Hères de l’Église, op. cit., pp. 493-503; sur l’implication personnelle de Tillemont dans ce mouvement, Br. Neveu,
Un historien à l’école de Port-Royal, op. cit., pp. 152-153.
[182]
Tillemont,
Memoires, t. V, p. 188.
[183]
[Jean
Mabillon],
Eusebii Romani ad Theophilum Gallum Epistola de Cultu Sanctorum ignotorum, Paris, 1698, p. 4 et 7: Id enim ad religionis sinceritatem spectal, ut nonnisi certa fidelibus sanctions vitae exempla proponantur. »
[184]
Scott
Mandelbrote, « History, narrative and time »,
History of European ideas, t. 22, 1996, pp. 337-350.
[185]
Voir la célèbre formule (
Histoire, t. I, p. xiij): « si tout ce qu’on peut dire des payens est peu important, il n’est pas peu important d’aimer la verité jusque dans les plus petites choses », et
a contrario, Memoires, t. III, p. 727, sur l’abandon « à l’amour du mensonge » comme châtiment de Dieu.
[186]
Memoires, t. I, p. xiv.