2005
Recherches de science religieuse
Recensions
Rencontres italiennes
Paul Olivier
1. Marta Fattori, — Linguaggio e Filosofia nel Seicento Europeo, Lessico Intellettuale Europeo, Leo S. Olschki Editore, Firenze, 2000, 430 p.
Ce volume rassemble quatorze essais différents, publiés de 1983 à 1997. Bien que chacun des essais constitue un chapitre se suffisant à lui-même, ils participent tous d’une problématique commune qui donne son unité à l’ensemble. En se montrant attentive aux rapports du langage et des philosophies au moment où se constitue un vocabulaire philosophique propre aux langues vernaculaires, alors que le latin demeure la langue scientifique par excellence, l’auteur est particulièrement fidèle à l’inspiration de la collection dans laquelle le volume est publié, en liant étroitement histoire des idées et histoire des signes linguistiques. L’introduction, qui insiste sur l’importance des traductions, sur la recherche d’une langue commune et d’un vocabulaire commun, en même temps que sur les évolutions sémantiques, sur l’ouverture de l’esprit à des observations nouvelles, à de nouvelles méthodes, à de nouvelles philosophies, qui renouvellent le rapport des anciens aux modernes, de la culture livresque à la connaissance de la nature, montre, en une large synthèse maîtrisée, comment s’institue un commercium mentis et rerum, où s’unissent vérité et utilité, aspect théorique et aspect opératoire de la connaissance, de sorte que, l’homme devenant progressivement le centre du rééquilibrage entre méthode inductive et méthode déductive, veritas essendi et veritas cognoscendi, ses facultés vont présider à une nouvelle classification des sciences, où l’imagination jouera un rôle central.
Parmi les articles qui mettent en évidence ce qu ’on pourrait appeler une stratégie de la communication, nous pouvons citer : Parole e storia della filosofia. Alcuni esempi del vocabolario filosofico del Seicento ; La sopravvivenza del latino come lingua filosofica nei secoli xvii e xviii ; La strategia epistolare della République des Lettres. Pour l’importance reconnue à l’imagination, on peut signaler en des sens divers : Sogni e temperamenti, Profetismo e millenarismo in Jan Amos Komensky : Il labirinto de mondo (1623) ; « Phantasia » nella classificazione baconiana delle scienze ; « Ingenium » : Francis Bacon e la poesia elisabettiana. L’unité du théorique et du pratique dans la connaissance, précise l’introduction, explique les croisements et les intersections entre traditions intellectuelles diverses et la base commune (que l’on découvre et vérifie à travers le vocabulaire), qu’il faut rechercher dans le rôle nouveau et toujours plus autonome attribué aux potentialités de l’homme (p. XXXII).
L’unité du volume est également assurée par l’importance des études dédiées à Francis Bacon et le rôle reconnu à Comenius. Le nombre élevé (7 sur 14) des études consacrées, directement ou indirectement, à Francis Bacon, ne nous étonnera pas de la part de Marta Fattori, à laquelle on doit un très savant lexique de Bacon (Edizioni dell’Ateneo, Rome, 1980, 2 vol.). Ces chapitres sont respectivement consacrés à : « Nature semplici » in Francesco Bacone ; « Phantasia » nella classificazione baconiana delle scienze ; Il vocabolario di Francis Bacon : alcuni esempi di terminologia inglese et latine ; Note su Francis Bacon a Napoli tra Seicento e Settecento ; Francis Bacon e René Descartes : la Préface (anonima) alle Passions de l’âme ; « Ingenium » : Francis Bacon e la poesia elisabettiana ; Fortin de La Hoguette tra Francis Bacon e Martin Mersenne. Intorno all’edizione francese del De augmentis scientiarum (1624). L’autre auteur présent (3 études sur 14) est J.A. Comenius : « Experientia » ed « encyclopaedia » in J.A. Comenius ; Profetismo e millenarismo in Jan Amos Komensky :il labirinto del mondo (1623) ; La filosofia del Rinascimento italiano in J.A. Comenius. Note su Campanella e Patrizi.
Cet ensemble d’études, érudites et techniques, donne une idée de la fermentation du dix-septième siècle européen et constitue, en même temps, un excellent instrument de travail qui restitue le portrait de personnages ignorés ou trop longtemps laissés dans l’ombre, qui reconstitue des interactions et des influences entre auteurs européens, — personnages et interactions qui méritent toute notre attention à cause de leur importance dans l’histoire des idées. Le chapitre sur la présence de Francis Bacon à Naples entre le dix-septième et le dix-huitième siècles est particulièrement significatif de la méthode et de l’érudition de l’auteur. Marta Fattori non seulement reconstitue avec précision le milieu intellectuel napolitain où Vico a vécu et enseigné, mais souligne avec pertinence l’importance, longtemps sous-évaluée de Bacon, parmi les quatre auteurs en lesquels le philosophe de la Scienza nuova reconnaissait ses inspirateurs.
2. Experientia. X Colloquio Internazionale, Roma, 4-6 Gennaio 2001. Atti a cura di Marco Veneziani, Leo S. Olschki Editore, Firenze, 2002, 546 p.
Ce volume rassemble les communications présentées au X°colloque international du Lessico Intellettuale Europeo, tenu en janvier 2001 à Rome. Le Lessico Intellettuale Europeo suscite et coordonne les travaux de différents intellectuels européens, persuadés que l’histoire des idées est inséparable de l’histoire des signes linguistiques, comme le souligne Tullio Gregory dans sa présentation que ne démentirait pas Vico. Le volume d’une très grande richesse et d’une grande diversité contient 21 communications en français et italien, anglais et allemand. On pourrait regrouper avec prudence ces études selon que l’histoire des idées ou l’histoire des signes y jouent le principal rôle. Ainsi, dans un premier groupe, on trouverait les communications les plus classiques, ce qui ne veut pas dire les moins intéressantes, qui s’attachent à préciser la pensée d’un auteur sans négliger bien sûr son vocabulaire : Experimentum mali. Saint Augustin sur la connaissance du mal de Jean Pépin ; L’esperienza del divino in Francesco d’Assisi de Claudio Leonardi ; Il tema dell’esperienza in Paracelso de Massimo Luigi Bianchi ; Il concetto di esperienza in Galilei e nella scuola galileiana de Giorgio Stabile ; The role of experience in Locke de Roland Hall ; Raison e experience nei Nouveaux Essais de Leibniz de Antonio Lamarra ; Vico e la scienza sperimentale de Marco Veneziani ; Experientia/ experimentum nel Romanticismo de Francesco Moiso ; Esperienza fenomenologica, esperimento, empiria ed empirismo in Hegel de Valerio Verra. Dans un second groupe, on placerait les études proprement lexicographiques : le remarquable Il costituirsi del tempo lessicale dell’esperienza in greco e in latino de Walter Belardi ; Experimentia/experimentum dans les lexiques médiévaux et dans les textes philosophiques antérieurs au 14e siècle de Jacqueline Hamesse ; Experienta, experimentalis, esperimentum, experior, inexperientia, inexpers nell’Aquinate et negli altri autori censiti dell’index thomisticus de Roberto Busa ; Eμπειρια/experientia : modelli di ‘prova’tra antichità, medioevo ed età cartesiana de Giacinta Spinosa ; Expérience dans la base FRANTEXT du 16e à la fin du 18e siècle de Gérard Gorcy. Un troisième groupe s’attache plus particulièrement à un auteur pour en suivre le vocabulaire sans négliger le contenu de sa pensée (Experienza – experimentum : un confronta tra il corpus latino e inglese de Francis Bacon de Marta Fattori ; Sémantèse d’experientia/experimentum/ expérience dans le corpus cartésien de Jean-Robert Armogathe ; Expérience dans l’œuvre de Malebranche de André Robinet ; Experientia nella filosofia di Spinoza de Pina Totaro ; Expérience, experientia, experimentum in Leibniz dagli scritti giovanili alla Theodicée de Roberto Palaia ; Experientia/ Erfharung in Chr. Wolff e A.G. Baumgarten de Pietro Pimpinella ; Wandlungen in Kants Verständnis von Erfahrung de Norbert Hinske.
Il est inutile de préciser que les communications, très techniques, du second groupe constituent d’excellents instruments de travail, de même que celles du troisième groupe proposent d’utiles repérages ; il est difficile, dans ce compte-rendu, d’aller au-delà de ces appréciations générales et d’entrer dans des discussions plus détaillées. En revanche, en présentant deux articles du premier groupe, qui, pour des raisons diverses, nous ont particulièrement intéressé, nous donnerons un aperçu de la richesse et de la diversité de ce travail collectif : il s’agit de l’étude de Marco Veneziani consacrée à Vico et de celle de Francesco Moiso consacrée au Romantisme. F. Moiso, qui propose une lecture synthétique et pose des jalons pour une analyse ultérieure plus approfondie, à partir des manuels et lexiques scientifiques (F.A.C.Gren, G.C. Lichtenberg, J. S. T. Gehler) et des modèles chimiques et physiques de l’expérience (Kant et Richter, Berthollet et Laplace), rencontre successivement les thèmes suivants : la logicisation de la nature chez Kant et Fichte, mathématiques et expérience chez Novalis, les expérimentateurs romantiques (Ritter, Oersted et Arnim), expérience et spéculation chez Schelling, expérience chez Goethe, avant de considérer l’expérience dans le romantisme tardif et le temps de la dissolution. Cet article bien informé et bien écrit souligne le paradoxe d’un romantisme qui, caractérisé d’abord par des aspects empiristes et même baconniens, finit par tomber dans l’apriorisme radical d’une métaphysique organiciste et vitaliste, où la science perd son autonomie. Marco Veneziani, auquel on doit une savante édition du De Nostri Temporis Studiorum Ratione chez le même éditeur en 2000, dont nous avons rendu compte dans un précédent numéro des RSR (Octobre-Décembre 2001, Tome 89/4), nous permet de revenir sur le génial napolitain. Il se propose, une fois reconnue la sensibilité de Vico aux résultats et aux méthodes des sciences naturelles, d’en préciser la portée chez un auteur qui n’a ni la formation ni les instruments culturels d’un homme de sciences (empiriques). Marco Veneziani n’ira pas au-delà du De Italorum Sapientia et des polémiques qui suivent, mais il proposera quelques conclusions intéressantes. Le platonisme de Vico, fondement d’une critique antidogmatique, le conduit à comprendre, dans le cadre d’une métaphysique prudente qui donne les raisons tandis que la physique s’en tient aux apparences, la science moderne et l’expérience humaine en général comme l’imitation ingénieuse de la nature, unique base sur laquelle la réflexion peut légitimement s’exercer. Cette solution provisoire, réintégrant dans le savoir scientifique le vraisemblable et le certain, ouvre la voie à une tentative ambitieuse d’imiter la nature non dans tel ou tel de ses aspects particuliers, mais nella sua legge fondamentale, che è l’uniformità e regolarità dei fenomeni (p. 366). C’est ce que fera plus tard Vico, avec le thème de la constance du savant, dans un cadre orienté entièrement vers l’homme et les choses, en recherchant una scienza dei fatti ormai lontana da ogni formalismo metodologico. Lecture stimulante de la genèse d’une pensée.
3. L’Uomo e le Macchine a cura di Mimma Bresciani Califano, Fondazione Carlo Marchi, Quaderni 15, Leo S. Olschki, 2002, 218 p.
La Fondation Carlo Marchi publie, avec ce volume, son troisième cycle de conférences, consacrées au thème de l’homme et des machines. Présenté par Mimma Bresciani Califano, qui, face aux défis du monde technique, invite les philosophes à chercher, entre le refus pessimiste et l’enthousiasme millénariste, une troisième voie, faite d’autolimitation volontaire, de sens des responsabilités et de contrôle du destin, ce volume comprend 11 conférences. Paolo Possi (I Filosofi e le macchine) propose un rapide panorama historique avant de dénoncer le « parrocchialismo » (l’esprit de chapelle) des philosophes qui, les mettant prétentieusement à part de l’humanité commune, les empêche de penser les nouveautés de notre monde ; les ambiguïtés de la technique une fois reconnues, il faut, contre les illusions progressistes d’une philosophie de la domination et les risques primitivistes d’une soumission absolue à la nature, accepter une éthique de la responsabilité qui se tient à égale distance du refus de toute intervention et d’un interventionnisme incontrôlé. Tomàs Maldonado (Gli occhiali, presi sul serio) se sert d’un exemple simple (l’invention différée de lentilles pour myopes et pour presbytes) afin de penser les rapports complexes de la science, de la technique et de la société, avant de conclure sur la difficulté de distinguer en ce domaine la cause et l’effet. Antonello La Vergata (Darwin tra le Macchine) permet de découvrir l’œuvre de Samuel Butler, ce touche-àtout des lettres, des sciences et des arts, traduit en français par Valéry Larbaud, dont l’anti-mécanicisme et le vitalisme, pour n’être point absolument originaux, ont une signification historique certaine. Giuseppe Longo (Lo spazio, i fondamenti della matematica e la resistibile ascesa della metafora : il cervelle è un calcolatore digitale) s’appuie sur une analyse des fondements des mathématiques et une critique du formalisme pour mettre en question la pertinence des modèles formels pour comprendre aussi bien les mathématiques que le fonctionnement du vivant, cet article d’un grand intérêt donne une bibliographie sélective et utile, Giulio Peruzzi (Costruire gli oggetti della Fisica), examinant la construction des objets de la physique, entend souligner combien cette construction n’est pas réductible a costrutti sociali vincolati a un certo contesto culturale. Franco Volpi (Nichilismo della tecnica e responsabilità etico-politica) souligne la nécessité d’une anthropologie philosophique à la mesure de la technique pour résoudre les contradictions de notre idéologie. Mimma Bresciani Califano (Tecnolgia e dimensione etica : Faussone e la chiave a stella) suit l’œuvre de Primo Levi, chimiste et écrivain, en particulier La chiave a stella et la figure mythique de Faussone, pour fonder une éthique de la responsabilité, qui concilie puissance technique et responsabilité morale, sur une conception de l’homme comme centauro, groviglio di carne et di mente, di alito divino e di polvere. Attilio Brilli (L’automobile, le chiave di un mito) ne manque pas d’esprit, lorsqu’il se demande si l’unique voyage aujourd’hui possible ne serait pas celui que nous effectuons sur les traces d’un autre, voyageur impénitent, curieux de paysage ou peintre de cité ; l’automobile, en tous cas, est non seulement moyen de locomotion mais instrument culturel. Gilberto Sacerdoti (Shakespeare e la macchina del Mondo) nous invite à admirer la manière dont l’imagination poétique peut répondre aux bouleversements de la vision du monde. Daniele Lombardi (In Principio fu l’Armonia) parcourt à grands traits l’histoire des rapports de l’imaginaire humain et de la machine pour nous conduire à la révolution électronique où la machine devient transparente, invisible, ayant comme disparu aux yeux de celui qui agit, mais entretenant, à la manière des futuristes, le mythe de la machine comme chemin vers la simultanéité. Daniel Pick (Nevrosi di guerra) souligne les conséquences importantes de la guerre de 14-18 sur les théories psychiatrique et psychologique des traumatismes, sur les publications de Freud par exemple.
L’impression que laisse cet ensemble est assez mitigée ; certes le sérieux des auteurs n’est pas en cause, mais la méthode purement historique, qui nous impose des rappels très généraux, et le manque d’originalité d’une pensée critique, qui s’en tient souvent à des banalités dont le bon sens ne suffit pas à garantir l’intérêt, nous ont souvent déçu. Il est significatif que les textes les plus intéressants soient ceux qui étudient des auteurs à la limite de la littérature et de la philosophie ou dont l’érudition éveille notre curiosité.