2005
Recherches de science religieuse
Éditorial
Pierre Gibert
Le concile entre histoire et théologie
Il y a un paradoxe de l’idée conciliaire, Å“cuménique ou non, paradoxe qui tient à une étroite connexion entre histoire et théologie.
Du point de vue de la théologie et plus précisément de l’herméneutique de la foi chrétienne et de l’ecclésiologie, le concile appartient par essence et nature à la tradition même de l’Église ; de ce fait, il fait partie de ce qui la réalise pleinement dans sa dynamique comme dans son principe fondateur.
Du point de vue de l’histoire, le concile relève, et quelle qu’en soit la mesure, de l’exceptionnel. Tendue entre principe et réalité, absolu et relativité, l’institution conciliaire dit toujours une Ecclesia sancta et semper reformanda. Corrélativement, même si en tant qu’institution essentielle et structurante, le concile obéit à des conditions précises de convocation, à des lois et règles de participation et de fonctionnement, il relève aussi des aléas de l’histoire, des limites géographiques, des contextes d’époque, de ces mille et un paramètres plus ou moins contraignants qui le font d’incertitude au départ, de cheminement cahotant dans son cours, et d’un certain imprévisible à son terme. Né le plus souvent sinon toujours d’une situation de crise, il court au final le risque de l’échec, de la demi-mesure et donc de la déception.
Le dossier que nous présentons dans ce numéro tient compte de l’expérience et des apports de Vatican II, ne serait-ce que pour permettre de mesurer d’abord la complexité de l’idée conciliaire comme de sa réalité. À quoi s’ajoutent certes les complexités de l’application des décisions prises, ce qui peut exiger une durée plus ou moins importante, mais aussi les révélations, plus ou moins posthumes, de son historiographie dont la narrativité faite de témoignages inédits, secrets ou personnels, est souvent plus bavarde que les propos du moment. Or, à la clé, il ne s’agira pas moins que d’une intelligence nouvelle du concile, au risque de nouveaux malentendus. Mais il en fut sans doute toujours ainsi, quelle qu’ait été l’importance de l’événement.
Ce dossier est loin de n’être qu’un dossier historique soit sur le seul Vatican II de mémoire encore proche, dont il se veut pourtant distancié, soit sur les représentations acquises dans les différentes figures conciliaires de l’Église depuis les sept grands conciles du Ier millénaire. Il voudrait être davantage, en permettant de sentir que l’institution conciliaire est une institution essentielle à l’Église. En raison de cela, elle doit rester sur la ligne d’horizon de quiconque exerce quelque responsabilité comme de quiconque garde le sens de l’Église, de sa mission, de sa cohésion, de sa nature.
C’est pourquoi l’idée ou la perspective d’un concile évolue entre espérance et crainte : espérance de renouveau dans la fidélité à l’institution ecclésiale ; crainte des aléas historiques, c’est-à-dire de cette réalité simplement humaine des hommes et des femmes qui s’y engagent. Pourtant, il y a un authentique sens ecclésial à souhaiter un concile, à voir dans la réalisation d’un concile une chance pour la foi et pour l’Église, à demander à un concile de sortir d’impasses, de caducités par déculturation, de formulations tombées en désuétude et un peu trop vite jugées intangibles ou essentielles alors qu’elles sont le plus souvent les conséquences de nos paresses, de nos frilosités ou de nos peurs. Et la tradition spirituelle sait depuis des siècles que la peur a toujours quelque chose de satanique.
L’ensemble de ce dossier, qui se veut d’abord historique et théologique, ouvre cependant à l’avenir, c’est-à-dire à cette dynamique qui fait d’une institution ecclésiale traditionnelle, aussi vénérable ou exceptionnelle soit-elle, une réalité à la disposition de l’Église et de ses membres. Sans entrer dans l’inventaire, toujours relatif ou subjectif, de ce qui pourrait motiver et justifier la convocation d’un concile, il est théologiquement juste et sans doute historiquement urgent de souhaiter que, sous une forme ou sous une autre, l’Église entre en concile autant par fidélité à son Esprit, dans tous les sens de cette expression, que par nécessité.