Recherches de Science Religieuse
Centre Sèvres

I.S.B.N.
164 pages

p. 267 à 290
doi: en cours

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Tome 93 2005/2

2005 Recherches de science religieuse

Pour une théologie de l’institution conciliaire

Christoph Theobald
À la suite de Vatican I et du Code de droit Canon de 1917, Vatican Il traite de l’institution conciliaire dans le cadre de l’ecclésiologie et la comprend comme expression de la collégialité des évêques et de leur fonction de « docteurs et de juges en matière de foi et de mÅ“urs ». Tandis que certains réduisent—avec le Code de 1983—l’institution conciliaire à une modalité parmi d’autres de cette collégialité, d’autres affirment que le concile fait partie de la structure de l’Eglise, celle-ci étant par essence conciliaire. Pour prendre position dans ce débat, Christoph Theobald propose une périodisation théologique de l’histoire des conciles Å“cuméniques et du développement de la conscience herméneutique, qui s’y manifeste. La mondialisation de l’Eglise, son pluralisme culturel interne et l’avancée du débat Å“cuménique nécessitent aujourd’hui que le principe de l’institution conciliaire soit situé non pas dans l’ecclésiologie mais dans le processus de la Paradosis évangélique, composé indissolublement de tradentes et d’un traditum. Dans une situation qui exige la créativité herméneutique de tous, la conciliarité devient le lieu, dans l’économie de la Révélation, où celle-ci existe historiquement en son actualité : victoire mystérieuse, jamais acquise définitivement, sur une dissémination toujours possible qui la ferait sortir de son élément eschatologique. Following in the footsteps of Vatican I and the 1917 Code of Canon Law, Vatican II deals with the conciliar institution in the framework of ecclesiology and understands this institution as an expression of the bishops’collegiality and their function as “doctors and judges in matters of faith and morals”. While some, in line with the 1983 Code, reduce the conciliar institution to just one of the modalities of this collegiality, others assert that the institution of the council belongs to the very structure of the Church, who is by essence conciliar. Christoph Theobald’s position in this debate rests on a theological periodization of the history of the ecumenical councils and the development of the hermeneutical awareness they manifest. Today, the Church’s globalization, her internal cultural pluralism, and the advancement of the ecumenical debate necessitate that the principle of the conciliar institution be situated not in ecclesiology, but in the process of the gospel’s paradosis, inseverably composed of the tradentes and the traditum. In a situation that requires an overall hermeneutical creativity, conciliarity becomes the locus of the economy of the Revelation where the Revelation actually exists historically : a mysterious, never definitively acquired victory over the ever possible dissemination which would deprive it of its eschatological aspect.
Àpremière vue, le concile Å“cuménique semble être une institution secondaire de la tradition chrétienne. De longues périodes se sont déroulées sans connaître ce type d’assises ; trois siècles entre le concile de Trente et le premier concile du Vatican. Leur célébration paraît plutôt liée à des moments de crise, comme la diffusion de l’arianisme à l’origine du concile de Nicée (325) ou le grand schisme surmonté par les pères conciliaires de Constance (1414-1418). En tant que manifestation « extraordinaire » du magistère ecclésial [1], le concile dépend de la convocation par la papauté, prérogative défendue par celle-ci au deuxième millénaire et stipulée par les Codices de 1917 et de 1983. En temps « ordinaire » l’Église devrait donc pouvoir vivre sans cette institution, au point qu’on ait pu dire que la déclaration du primat de juridiction et de l’infaillibilité pontificale à Vatican I la rendrait désormais inutile.
Mais d’autres voix se sont élevées pour rappeler que le concile fait partie de la structure même de l’Église, que celle-ci est par essence conciliaire. Se serait-on libéré de « l’exécrable trinité » — l’obédience simultanée de trois papes au début du XVe siècle — sans la détermination du concile de Constance? Par ailleurs, l’Église connaît dès la fin du IIe siècle une intense vie synodale dont le rassemblement à l’échelle Å“cuménique n’est que l’ultime manifestation. La réception de l’idée politique de « représentation » et de la théorie aristotélicienne de la « souveraineté populaire » au Moyen Âge conduisent à situer la source du pouvoir spirituel dans l’universitas de ceux qui croient et qui invoquent le nom du Christ. Cette mutation prépare l’ethos démocratique de nos sociétés, qui à son tour devrait refluer, disent certains, sur la constitution même de l’Église.
Pour prendre position dans ce débat et répondre à la question : quelle place et quelle importance accorder au phénomène conciliaire, il faut le rattacher à l’économie même de la Révélation et tenter de comprendre sa signification théologique au sein de la Tradition apostolique. Cette tâche se heurte cependant à de grandes difficultés qu’une approche trop peu sensible aux évolutions historiques risque de minimiser. L’institution conciliaire a en effet une histoire qui se confond largement avec celle de la normativité chrétienne. Étant marquée, dans chaque cas particulier, par des circonstances historiques et des « causes » (foi, discipline, réforme, union, paix, etc.), des modèles politiques de fonctionnement et le désir de maintenir une spécificité chrétienne aux procédures de délibération, la pratique conciliaire véhicule une véritable conscience théologique qui se manifeste dans des textes de toutes sortes (règlements, décrets, allocutions, etc.) et souvent dans leurs formules d’introduction. Si l’on y repère bel et bien la conscience d’une identité normative, tant de ce qui est à transmettre (traditum) par voie conciliaire que du jeu relationnel entre ceux qui le transmettent légitimement (tradentes), cette conscience s’exprime cependant sous des figures historiques extrêmement variées.
Est-il possible de dégager de cette diversité de pratiques une théologie de l’institution conciliaire qui permettrait de penser simultanément son enracinement dans la paradosis et son lien à un kairos historique livré, dans chaque cas, au discernement des Églises? Une théologie qui aiderait même à faire comprendre pourquoi cette question de principe ressort à tel ou tel moment de l’histoire, alors qu’elle est restée enfouie pendant de très longues phases dans l’instinct spirituel de l’Église et a été résolue pragmatiquement par le recours à une institution qui a fait ses preuves? Aujourd’hui où l’avenir incertain d’un christianisme Å“cuménique et mondialisé nous renvoie à son unique source qu’est l’Évangile de Dieu, la question même du principe théologal de l’institution conciliaire est à l’ordre du jour et constitue sans doute notre propre kairos.
Pour argumenter en faveur de cette thèse, il faut partir d’une histoire des conciles et en proposer une périodisation théologique (I). De cette relecture pourra se dégager le principe d’une théologie du concile, qui, comme on le verra, réside dans le processus même de la paradosis évangélique ; mais il faudra en spécifier la figure actuelle en relation avec la conscience herméneutique des siècles passés (II), avant de pouvoir penser le lien intrinsèque entre « conciliarité » et Révélation (III).
 
I. L’histoire des conciles : l’enjeu théologique d’une périodisation
 
 
Les historiens de l’institution conciliaire distinguent habituellement plusieurs types de conciles et en proposent une périodisation, tout en notant le caractère controversé du critère de « l’Å“cuménicité » qui, à partir de la liste de Robert Bellarmin (1586), a conduit progressivement vers l’actuel comptage romain de vingt-et-un conciles. Un Hubert Jedin, par exemple, distingue, en 1959, cinq types de conciles « Å“cuméniques » : les conciles de l’antiquité, portés par l’Orient et l’Occident (1), les conciles généraux du Moyen Âge, convoqués par les papes sans participation des orientaux (2), les conciles de réforme du XVe siècle qui font suite au grand schisme occidental (3), le concile de Trente (4) et le concile Vatican I (5), auxquels il ajoute en 1966 le concile Vatican II (6), assemblées célébrées sous la seule autorité de l’Église romaine [2].
La thèse de Karl Rahner
Ces typologies qui résultent d’une description minutieuse de la pluridimensionalité du phénomène conciliaire font certes état des différentes variables qui interviennent dans une théologie de cette institution. Mais à ma connaissance, seul Karl Rahner tente en 1979 d’en proposer une lecture théologique globale. Dans deux articles peu remarqués, l’un sur « une interprétation théologique fondamentale du concile Vatican II » et l’autre sur « la signification permanente du concile Vatican II » [3], il propose un principe théologique de périodisation, le conduisant à distinguer trois « grandes époques » de l’histoire du christianisme : 1. la brève période du judéo-christianisme ; 2. celle de l’Église dans une culture déterminée, l’hellénisme et la civilisation européenne ; et 3. la phase actuelle où l’espace ecclésial est d’emblée le monde entier. Ces trois époques se caractérisent précisément par trois situations fondamentalement différentes en ce qui concerne l’annonce de l’Évangile et la place de l’Église dans la société ; époques qui peuvent être marquées par d’autres césures profondes, comme c’est le cas de la deuxième période qui englobe le passage de l’Antiquité au Moyen Âge et le seuil du colonialisme et des Lumières européennes. Mais la tripartition s’impose, selon Rahner, si l’on tient compte du fait que jusqu’à maintenant le passage d’une situation historique et théologique à une autre, substantiellement neuve, ne s’est produit qu’une seule fois et qu’actuellement il est en train de s’effectuer une seconde fois grâce à la naissance d’un christianisme mondial [4].
Or, ces deux transformations ne représentent pas seulement des mutations culturelles mais des événements qui touchent à la Révélation elle-même. Cela va de soi dans le cas de l’Å“uvre paulinienne et (ajoutons-le) du discernement de l’assemblée de Jérusalem (Ac 15, 1-29). La thèse de Rahner consiste à donner au concile Vatican II un statut analogue et de le comprendre comme premier concile d’une Église en voie de mondialisation ; même s’il reconnaît que la césure paulinienne a des caractéristiques théologiques qui ne se répèteront plus jamais et souligne aussi que le premier comme le second passage se produisent d’abord de manière non réflexe et sous la conduite d’un instinct spirituel. Retenons l’alternative qui découle de cette périodisation théologique : l’Église acceptera-t-elle de devenir mondiale et de reconnaître l’altérité des autres cultures, en en tirant les conséquences avec un courage paulinien, ou restera-t-elle occidentale, trahissant finalement Vatican II [5]?
On doit pourtant s’étonner aujourd’hui que Rahner ne conduise pas sa périodisation globale de l’histoire du christianisme jusqu’à s’interroger sur l’institution conciliaire elle-même dans l’économie de la Révélation. La raison en est simple : en 1979 — l’année de l’élection de Jean-Paul II — cette question n’est plus (ou pas encore) à l’ordre du jour ; elle est supplantée par celle, plus urgente, de la réception conciliaire, instruite à partir de 1970 sur la base de plusieurs apports majeurs [6]. Rahner lui-même et d’autres théologiens comme H. Küng et J. Ratzinger avaient proposé une théologie du concile dans la phase préparatoire de Vatican II. Leurs questions recevront une certaine réponse dans les textes mêmes du Concile mais disparaîtront ensuite jusqu’à ce que le nouveau Code de droit canonique de 1983 relativise considérablement la position de cette institution. Depuis, le diagnostic et la périodisation de Rahner ont plutôt gagné en plausibilité ; les synodes continentaux de la fin du XXe siècle ont confirmé l’alternative posée par le théologien. Il est donc urgent de reprendre le débat préconciliaire et conciliaire sur la théologie du concile et de le pousser plus loin en fonction de la situation actuelle du christianisme, telle que le théologien allemand l’avait perçue, il y a vingt-cinq ans maintenant.
À propos de la théologie du concile
Celui qui relit les multiples prises de position sur l’identité théologale du phénomène conciliaire, entre l’annonce de Vatican II en 1959 et l’ouverture en 1962, est frappé par l’omniprésence du versant ecclésiologique. Les travaux de H. Küng sont ici tout à fait représentatifs. « Si l’on ne veut pas en rester à une analyse juridique ou historique des conciles Å“cuméniques ni renoncer à une véritable théologie du concile Å“cuménique », écrit-il en 1961, « il faudra trouver un point de départ authentiquement théologique pour pouvoir développer une théologie du concile. Ce point de départ […], c’est l’ecclésiologie qui doit nous le fournir » [7]. La réplique de J. Ratzinger [8] se situe au même niveau. Tandis que Küng se sert du concept de « représentation » pour établir un rapport intrinsèque entre « l’Église comme concile Å“cuménique convoqué par Dieu » et « le concile Å“cuménique convoqué par les hommes comme représentation du concile Å“cuménique convoqué par Dieu » [9], le futur pape Benoît XVI conteste cette équivalence : « Le Concile ne s’appelle pas ekklésia, il s’appelle synédrion ; il ne représente pas l’Église, il n’est pas l’Église comme l’est au contraire toute célébration eucharistique ; il n’est dans l’Église qu’un service déterminé » [10].
Si je vois bien, seul K. Rahner a abordé, avant l’ouverture du Concile, sa perspective proprement herméneutique [11]. Cet aspect a pu passer inaperçu parce qu’il se trouve comme enchâssé dans un développement très complexe en deux parties sur « la structure de l’Église » et « le concile comme expression de cette structure » ; structure fondamentale qui ne se réduit pas à l’institution hiérarchique (la collégialité épiscopale) mais inclut aussi ce qui est proprement charismatique et non institutionnel [12]. Reprenant, sur le plan institutionnel ou ministériel de l’Église, la distinction entre magistère ordinaire et magistère extraordinaire, Rahner souligne que « le sujet est le même dans les deux cas », à savoir « le sujet collégial le plus haut du pouvoir souverain qui existe toujours dans l’Église » [13] :
« Quand on a bien vu cela, on comprend pourquoi la réunion d’un concile est une pure question d’appréciation, pourquoi il n’est pas nécessaire qu’un concile soit tenu régulièrement, pourquoi il y eut et probablement il y aura de longues périodes dans l’histoire de l’Église au cours desquelles aucun concile ne fut ou ne sera tenu, mais aussi pourquoi, quand il se réunit, il détient le pouvoir suprême dans l’Église » [14].
Mais l’essence de l’Église ne se réduit pas à sa structure ministérielle ; elle contient aussi l’élément charismatique [15] qui se manifeste « sous la forme de nouvelles découvertes et de nouvelles formes de vie chrétienne » [16].
C’est précisément sur ce terrain — où se situe aussi la théologie [17] — qu’apparaît l’aspect herméneutique du concile. Ce point essentiel est difficile à interpréter. Le théologien conclut de sa définition ministérielle ou épiscopale du concile « qu’il ne faut pas réclamer de lui, ni en attendre qu’il soit d’une certaine manière le sujet agissant et le représentant de tout ce qui est charismatique dans l’Église » [18] ; en un sens, il réagit donc tout au long de la dernière partie de son article contre des attentes injustes par rapport au concile, compte tenu de son identité, telle que le concile Vatican I et le droit de 1917 la définissaient. Or, l’attente principale est selon Rahner d’ordre herméneutique :
« En présence de la situation actuelle du monde et de l’histoire, des problèmes qui ont surgi et doivent encore surgir, en présence d’une mentalité qui se transforme avec une rapidité incroyable et saisit le monde entier […], on peut tout de même concevoir et désirer que l’Évangile soit prêché de manière nouvelle, que la vérité soit dite d’une manière telle que la vérité ancienne, éternellement valable, de la Révélation chrétienne soit repensée et formulée en fonction de cette mentalité de l’homme d’aujourd’hui […]. Or, il faut reconnaître sagement ici qu’on ne peut pas beaucoup attendre d’un concile à ce point de vue dans la situation présente. Le ministère, même quand il s’agit du magistère, doit, d’après son essence, s’en tenir à ce qui est enseigné universellement, à ce qui est éprouvé et déjà partout admis [19].
Pour ce qui est de la tâche du concile, il ne faut donc pas négliger la référence restrictive à « la situation présente » (1962). Le théologien évoque même, du côté de la structure charismatique et toujours en lien avec le moment présent, la possibilité d’un « échec partiel » : le fait que « nous — prédicateurs et théologiens — n’avons pas encore appris à proclamer l’Évangile de Dieu sans qu’il soit en quelque sorte obscurci dans sa clarté rayonnante par notre manière de prêcher » [20] et, du côté ministériel de l’Église, l’éventualité d’une « extinction partielle de l’Esprit, par la méfiance, par une trop grande appréhension, par un trop grand attachement à la tradition moyenne dans la vie et la doctrine, par des développements défectueux et coupables » [21]. En réalité, l’attente par rapport à la tâche herméneutique du concile est donc énorme. Est-elle à limiter seulement à cause de la conjoncture historico-spirituelle de l’Église à la veille de l’ouverture du grand synode Å“cuménique ou aussi en fonction de la théologie classique du concile? Rahner évoque les deux paramètres ; il me semble cependant que ce qui se dégage de sa lecture théologique de l’histoire des conciles, simplement esquissée en 1979, nous invite à rediscuter la doctrine conciliaire de Vatican I qui est encore la sienne. Mais avant d’y venir il faut brièvement rappeler comment les approches ecclésiologique et herméneutique de l’institution conciliaire évoluent pendant la phase préparatoire et pendant le Concile.
La séparation des perspectives ecclésiologique et herméneutique de l’institution conciliaire
Seul en effet le discours d’ouverture de Jean XXIII Gaudet Mater Ecclesia (11 octobre 1962) articule ces deux perspectives : sans un nouveau principe herméneutique — la perception du lien intrinsèque entre l’annonce de l’Évangile et l’interprétation de la condition actuelle de l’humanité — il est impossible de concevoir un véritable renouveau ecclésial, tel qu’il est suggéré dans la première partie du discours, et d’envisager la mission pastorale de l’Église esquissée dans sa dernière partie [22]. Certes, le pape conçoit le Concile comme « témoignage du magistère extraordinaire de l’Église » [23] — en renonçant d’ailleurs pour la première fois à toute condamnation — ; mais il situe cette plus haute instance de délibération ecclésiale entre l’Évangile et la mission de l’Église, dans une posture pastorale à la fois herméneutique et pratique. Son intervention reste pourtant une exception ; pendant la préparation et tout au long du Concile, c’est plutôt la séparation des deux problématiques herméneutique et ecclésiale qui prévaut.
La phase préparatoire du Concile se déroule en effet selon deux logiques opposées [24]. Voulant surtout compléter l’enseignement du concile Vatican I, la Commission théologique préparatoire adopte une perspective ecclésio-centrée dans laquelle elle insère le traitement de la question herméneutique. Dans son esprit, la tradition est nécessaire pour suppléer à l’insuffisance matérielle de l’Écriture — incomplète par rapport à ce que les principaux acteurs perçoivent de la Révélation ellemême. Ils supposent en effet l’identité entre la Révélation et l’« édifice doctrinal » de l’Église sous la forme intellectualiste d’une pluralité de vérités ou de dogmes catholiques, gérée par le magistère dont la forme conciliaire est désormais réduite au plus strict minimum. Si on la pousse au bout, cette identification rend évidemment impossible toute réforme doctrinale qui se réclamerait de l’Évangile comme principe d’une tradition sans cesse à ajuster à son unique source et qui, pour cela, verrait dans le concile l’institution par excellence, habilitée à réfléchir aux expressions de la foi et à leur aggiornamento contextuel et pastoral (selon l’expression de Gaudet Mater Ecclesia).
De plusieurs côtés, on essaie d’infléchir cette logique, surtout au sein du Secrétariat pour l’unité. Mais le caractère encore relativement dispersé de ces tentatives montre que, pour l’heure, les acteurs ne disposent d’aucune vision systématique assurée, comparable à celle de la Commission théologique, et qu’ils ont du mal à accéder à une position de principe commune, concernant le rôle de l’institution conciliaire au sein de la tradition de l’Évangile. Dans les deux sous-commissions qui préparent, l’une un schéma pastoral De Verbo Dei et l’autre une série de vota sur les rapports entre Écriture et Tradition, on pousse la réflexion jusqu’à poser la question herméneutique du principe évangélique d’une réforme de l’Église et de la réinterprétation de l’Évangile dans le monde moderne. Dans la sous-commission De structura hierarchica Ecclesiae, on tente de compléter et de recadrer la vision de l’Église du concile Vatican I, abordant alors un des aspects décisifs du dispositif herméneutique, le statut et le rôle du magistère, dans le cadre de l’ecclésiologie. Désormais le traitement séparé de ces deux versants d’une même question est quasiment programmé ; il n’est, en tout cas, nullement contesté par le Secrétariat et la Commission théologique, pourtant opposés sur le fond.
Vatican II traitera donc de l’institution conciliaire dans la Constitution dogmatique sur l’Église Lumen gentium : il l’évoquera dans le N° 22 comme argument historique en faveur de la collégialité des évêques et dans le N° 25 comme expression de leur fonction de « docteurs et de juges pour l’ensemble de l’Église en matière de foi et de mÅ“urs ». Le versant herméneutique, par contre, est abordé dans le chapitre II de la Constitution dogmatique Dei Verbum sur la transmission de la Révélation divine, sans que le concile y soit explicitement nommé ; mis très tôt en débat, ce texte ne voit le jour qu’à la fin du concile, en tout cas après les grands débats sur l’Église. Dans le Code de 1983, enfin, l’institution conciliaire est uniquement abordée sous l’angle ecclésiologique [25].
Vers une nouvelle problématique
Or, pour revenir maintenant au diagnostic de Rahner, la mondialisation de l’Église, sa différentiation interne, en raison du pluralisme culturel, et l’avancée du débat Å“cuménique nécessitent que le versant ecclésiologique de l’institution conciliaire soit libéré de son enfermement canonique actuel et décentré vers l’Évangile, et que simultanément le versant herméneutique du cercle entre l’Écriture et sa tradition interprétative soit ouvert en direction de la pluralité des interprètes « autorisés ». La question de l’identité théologale du concile se situe au croisement de ces deux perspectives et y acquiert une « radicalité » sans précédent.
Comme jamais avant, l’ensemble du traditum est en effet livré aux multiples contextes historiques et culturels du monde et aux interprétations qu’ils nécessitent : l’identité et la vérité, voire le statut eschatologique du christianisme y sont en jeu et la Révélation elle-même touchée par cet « événement » de diffusion et de dissémination. La manière de réassumer l’unité plurielle de la Tradition et sa position ultime dans l’histoire de l’humanité et de l’univers devient ici absolument essentielle, le traditum ne pouvant être séparé des tradentes et de leur façon de se rapporter les uns aux autres et à leur foi. L’institution conciliaire se situe précisément à l’endroit où la forme de la recherche de la vérité reflue sur le fond et inversement. Si le magistère pontifical du concile Vatican I se comprenait comme ultime rempart contre la perte d’identité de la Révélation dans un relativisme historico-culturel de plus en plus généralisé, l’insistance sur la forme conciliaire du ministère kérygmatique s’impose dès que le contexte mondialisé et pluriel fait appel à la créativité herméneutique de toutes les Églises ; le passage d’un paradigme à l’autre signifie sans doute qu’on perçoit autrement le sens même de la Révélation.
L’enjeu théologique d’une périodisation de l’histoire des conciles est donc de mettre en relief cette radicalisation de l’identité théologale de l’institution conciliaire : c’est parce que dans une Église à la fois mondialisée et plurielle l’identité et la vérité mêmes de la Révélation sont en question que la manière de la recevoir et de la transmettre aujourd’hui et donc la forme synodale et conciliaire de la paradosis posent problème. Cette relation intime entre le fond et la forme devra être maintenant pensée dans sa figure actuelle par rapport à certains moments de l’histoire du christianisme où la question de la théologie de l’institution conciliaire s’est déjà posée, avant que l’on revienne plus explicitement à ce qu’elle nous donne à comprendre de la Révélation.
 
II. Le fond et la forme : les trois phases de la conscience herméneutique de l’Église
 
 
À partir du rapport entre ce qui est à transmettre et la manière de le faire, il faut donc affiner quelque peu la périodisation de Karl Rahner qui regroupe tous les conciles « Å“cuméniques » de la chrétienté, à l’exception de Vatican II, dans une même grande époque, celle de l’Église implantée dans une culture déterminée, l’hellénisme et la civilisation européenne. Or, à regarder de plus près cet ensemble, la conscience herméneutique de l’Église s’est développée en trois phases.
La règle certaine de la vérité
Le rapport entre vérité et manière d’y accéder est pour la première fois explicitement abordé en 553 par le cinquième concile Å“cuménique, dit Constantinople II ; à un moment donc où l’institution conciliaire a déjà acquis une certaine solidité et où des crises répétées [26] obligent à clarifier progressivement ses critères de légitimité [27]. À la fin du dernier canon, on trouve la toute première mise en situation de l’institution conciliaire dans un dispositif « magistériel » à trois instances qui joue à l’intérieur d’une confession de foi comprise comme « réception » de la tradition (cf. 1 Cor 11, 23 et 15, 3) : « Nous avons donc ainsi confessé, conclut le concile, tous ces points que nous avons reçus de la sainte Écriture, de l’enseignement des saints Pères et des définitions portées à propos de la foi une et identique par les quatre saints conciles susdits » [28].
Pour comprendre cette formule conclusive, il faut revenir au début de la Sentence où le Concile rappelle sa manière de procéder et explicite les strates du développement doctrinal qui sous-tendent sa propre confession de foi. Sur la base du schéma irénéen (Adv. Haer. III, 1-5), il y distingue deux temps dont la différence est à peine marquée : la transmission de la foi par « notre Seigneur Jésus-Christ à ses apôtres et par eux aux saintes Églises », et la transmission de la même foi par « ceux qui furent après eux, les saints Pères et les docteurs de l’Église, aux peuples qui leur étaient confiés » [29]. Le lien entre tradentes et traditum est donc mis en valeur, le traditum étant à Constantinople II simultanément foi et enseignement.
La série des quatre conciles se greffe — sans solution de continuité — sur le deuxième temps, grâce au déplacement de la foi vers la confession de foi de l’Église. Le glissement du vocabulaire dans l’ensemble du parcours — au sein même d’une équivalence maintenue (« l’unique et même foi ») — est très significatif : s’il s’agit d’abord de faire confession de garder la foi que notre Seigneur Jésus-Christ a transmise à ses apôtres ; le concile confesse ensuite garder, conserver et prêcher la confession de foi des Pères réunis à Nicée ; passé ce seuil vers la formule ou le Symbole, on l’expose plus largement et on le développe, jusqu’à ce que se présente à Chalcédoine un nouveau seuil : la définition juridique qui accentue — en opposition à l’hérésie — l’aspect régulateur de l’enseignement de l’Église. Tout en restant dans la ligne des deux aspects — kérygmatique et doctrinal — de la tradition apostolique, formalisés par Irénée, Constantinople II enregistre un déplacement vers le deuxième pôle, « les points de la confession de foi », comme dit la phrase conclusive citée plus haut. On comprend donc que le concile puisse mettre quasiment sur un même plan les trois instances régulatrices qui balisent et régulent sa propre confession de foi comme acte théologal de réception. Chacune de ces instances résulte de l’union des deux niveaux du traditum (l’enseignement) et des tradentes : la sainte Écriture (des apôtres et de leurs saintes Églises), l’enseignement des saints pères (et docteurs), les définitions portées à propos de la foi par les quatre saints conciles.
Cette articulation des trois instances, d’ailleurs problématique, peut rester cependant purement formelle et juridique. Certes, il est clair (aumoins depuis le Commonitorium de Vincent de Lérins) que la catholica tout entière « décide » en dernière instance de ce qui est « reçu » comme vrai : toujours identique à elle-même, cette foi doit le rester à travers l’espace et le temps : ecclesiae catholicae universitatis et antiquitatis consensio [30]. Mais comment éviter que cette « décision » se dégrade en pur constat ritualisé d’un « accord horizontal » (universitas) et « vertical » (antiquitas) entre témoins, voire que la vérité soit réduite au consensus? C’est à cet endroit névralgique que Constantinople II introduit, en référence au « concile de Jérusalem » (Ac 15) — qui, à l’époque, commence à jouer la fonction de modèle [31] —, l’idée de débat ou de discussion commune :
« Ce sont aussi les saints Pères qui au long des temps se sont réunis dans les quatre saints conciles, suivant les exemples anciens, et ont statué en commun sur les hérésies et les questions soulevées, tenant comme règle certaine que, lorsque les questions qui doivent être tranchées par les deux parties sont posées lors de discussions communes, la lumière de la vérité chasse les ténèbres du mensonge. Car, dans les discussions communes sur la foi, la vérité ne peut se manifester autrement, puisque chacun a besoin de l’aide de son prochain (…) » [32].
Certes, ces discussions doivent être régulées — et on trouve ici une pluralité de modèles [33] et les Ordines de celebrando concilio qui émergeront à partir du VIIe siècle — ; mais, tout en relevant d’une rationalité stratégique (qui organise une série de moyens en vue d’atteindre une fin), ces règlements ont une visée théologale : la manifestation de la vérité qui met en jeu la « conversion » absolument libre des individus et une manière de se rapporter les uns aux autres, « chacun ayant besoin de l’aide de son prochain ». Le rapport entre ses deux versants, stratégique et communicationnel ou théologal, du modus procedendi varie considérablement et accède lors du grand schisme à une conscience particulièrement aiguë [34] ; mais dès Constantinople II il est clair qu’un certain type de relation entre tradentes est la condition de l’accès au traditum.
Notons cependant que toute cette première phase de la conscience herméneutique de l’Église est traversée par des conflits d’ordre herméneutique qui concernent en dernière instance le rapport intrinsèque entre l’acte de croire — est-il, dans l’économie néo-testamentaire, toujours identique à lui-même? — et les formules écrites ou définitions soumises éventuellement, et c’est de nouveau objet de débat, à des développements. La justification de l’autorité formelle des conciles prévaut pendant ces années. Probablement rend-elle difficile l’accès au problème de l’interprétation, devenu d’ailleurs plus aigu à cause du déplacement progressif de la paradosis de l’Évangile vers le pôle de l’enseignement et des « points » de la confession de foi. Il se manifeste donc violemment dans la persistance de divergences de fond entre l’Orient et l’Occident sur le développement du « dépôt de la foi », qui — déjà à l’époque — ne se laissent plus traiter dans le cadre doctrinal de la distinction entre orthodoxie et hérésie.
Le principe de réforme et la nécessité eschatologique d’une instance de jugement
Les secousses qui ébranlent la chrétienté à partir du XIVe siècle produisent cependant une nouvelle conscience herméneutique : on ne se contente plus d’explorer les possibles offerts par les instances classiques de régulation mais on cherche un nouveau principe permettant de comprendre et de dépasser éventuellement des divisions qui, comme on l’a vu, relèvent de la structure fondamentale de la foi chrétienne. Ce nouveau principe qui émerge durant ces années est l’exigence évangélique de réforme. Venant en ligne directe de la « réforme grégorienne », elle se précise en intégrant progressivement une visée qu’on peut déjà appeler « Å“cuménique » à cause de la sensibilité croissante des assemblées au jeu de relations à l’intérieur de l’Église (la cause de l’union) et avec « ceux du dehors » (la cause de la paix). Il devient impensable, au moins pour une partie non négligeable de la chrétienté, d’envisager des négociations d’union avec les Grecs ou les Hussites, et plus tard avec les protestants, sans passer par une interrogation de l’Église latine sur elle-même. Qu’il s’agisse là effectivement de la figure évangélique de conversion, les questions répétées sur la cohérence des « manières de procéder » in conciliis ou sur la concordance entre le contenu traditionnel de la foi et la forme qu’il a prise ou devrait prendre hic et nunc le prouvent.
Mais cette impulsion est déjà la réponse positive à une prise de conscience aiguë, caractéristique de toute cette époque : les « représentations » de la foi sont toutes éprouvées comme fragiles, qu’il s’agisse des images de la majesté divine, remplacées progressivement par celles du Crucifié, ou des figures prestigieuses du pouvoir spirituel, discréditées par le grand schisme et les divisions antérieures, ou encore par les contradictions inévitables de tout pouvoir. La chrétienté latine fait donc l’expérience d’un écart entre le destin plus ou moins sinueux des Églises et la vocation « spirituelle » du corps ecclésial : étant infigurable ou figurée sous son contraire, la référence ultime — le Christ — est depuis toujours (antiquitas) présente dans l’immense congregatio fidelium (universitas) qui lui est immédiatement liée dans l’Esprit. L’institution conciliaire est située dans la brèche entre cette Église spirituelle (cachée, dira Luther) et les Églises — tous ceux qui (bien que divisés) sont désignés sous le nom de chrétiens —, ayant la lourde charge de les représenter sur la scène de l’histoire. Tout le poids repose donc sur une des trois instances du système de régulation : est-ce l’endroit où l’absolu peut s’inscrire dans une institution humaine? C’est la question qui hante désormais les consciences. Et d’abord, faut-il une telle inscription collective en forme d’instance?
Il n’est pas aisé de sérier les arguments de ce débat de fond autour du concept d’« infaillibilité » qui a duré plusieurs siècles [35] et s’est déroulé sur différents niveaux. D’un côté, l’argumentation s’oriente en direction de l’acte de foi, site ultime de l’infaillible vérité : seule l’ecclesia universalis est infaillible parce qu’en raison de son lien spirituel au Christ, elle possède aussi, avec la charité ou la sainteté, la connaissance de ce qui est vrai ; argument traditionnel qui reçoit ici une nouvelle signification [36]. De l’autre côté, l’argumentation doit s’orienter en direction des « représentations » de cet acte théologal : celui-ci exige de lui-même, pour rester discernable dans notre histoire, une instance de jugement qui le garde en son élément eschatologique ; deuxième argument de fond appuyé, depuis les débuts du débat [37], sur un raisonnement a contrario, à savoir l’inconvénient qui résulterait de la négation d’une telle instance de jugement en travail dans l’établissement du canon des Écritures et dans les sentences doctrinales et conciliaires de l’ancienne Église.
Mais le principe théologal de réforme ou de conversion et la nécessité eschatologique d’une instance de jugement acquis, les divergences caractéristiques de la deuxième phase de la conscience herméneutique portent sur la forme, voire la cohérence de cette instance. Le devant de la scène est occupé par le débat, au sein même de l’instance magistérielle de l’Église (la troisième instance selon Constantinople II), sur la supériorité de l’autorité conciliaire ou de l’autorité pontificale. Mais à l’arrière-plan se déroule une discussion plus radicale avec les partisans de Jean Wiclif († 1384) et de Jean Huss (1370-1415) aux conciles de Constance et de Bâle. Là encore deux séries d’arguments se conjuguent.
Le caractère infaillible du jugement prophétique est-il conditionné par la sainteté de celui qui le prononce? Si oui, l’état pécheur des pères conciliaires ou du pape empêcherait toute manifestation définitive de la vérité. Les théologiens de Bâle corrigent donc cette argumentation « donatiste » des Hussites sans abandonner leur propre insistance sur l’absolu de la conversion. Restons-en à la position de Nicolas de Cuse (1401-1464) qui rapporte l’infaillibilité conciliaire — au-delà de tout raisonnement juridique — au consensus réel entre tous les acteurs (y compris le pape) [38].
L’autre série d’arguments, intimement liée à la précédente, porte sur les liens entre l’instance magistérielle (le concile ou/et le pape) et les Écritures. S’appuyant sur le raisonnement de fond, déjà rapporté plus haut — à savoir qu’une Révélation non reçue infailliblement par les fidèles ne serait pas une Révélation —, certains arguent ici en faveur d’un magistère conciliaire qui participe, comme instance d’interprétation, à l’infaillibilité même des Écritures [39] ; d’autres, comme les Hussites, contestent cette présomption d’infaillibilité conciliaire, non seulement parce que rien ne garantit la sainteté des pères conciliaires (Jean Huss fût brûlé vif par Constance !) mais encore parce que l’Écriture seule permettrait de discerner ceux des conciles qui sont effectivement fondés dans l’Écriture [40], argument repris au XVIe siècle par Luther.
La radicalisation historico-culturelle de la question herméneutique dans la modernité
Si la deuxième phase pose en effet la question de principe de la fiabilité des institutions humaines et établit la nécessité eschatologique d’une instance de jugement — et Luther ne quitte pas ce cadre —, la troisième phase (en un sens introduite par Luther lui-même dans Von den Konziliis und Kirchen) consiste à chercher un critère de vérité qui serait irréductible au consensus ecclésial, érigé progressivement en absolu durant le XVe siècle : « L’Écriture par elle-même (per sese) absolument certaine et interprète d’elle-même » (Luther [41]) — « les définitions du pontife romain, irréformables par elles-mêmes (ex sese) et non en vertu du consentement de l’Église » (Vatican I [42]) : voilà les deux bornes confessionnelles qui balisent la nouvelle phase de la conscience herméneutique.
Mais peu importe que cette recherche de certitude (certitudo) s’effectue sous le signe de la foi luthérienne, du cogito cartésien ou dans le sillage de la souveraineté pontificale ; poussée jusqu’au bout, elle ne fait que manifester, sous la figure d’une conscience certaine d’elle-même, la présence incontournable du cercle herméneutique et tout ce qu’il exclut de son périmètre. Plus, en effet, le besoin de certitude se fait pressant, plus il met en évidence le milieu dont il émerge, l’extraordinaire relativisation des figures du christianisme au sein de l’histoire. En dépit de toutes les tentatives, personne ne peut plus dire ce qu’est la Révélation en elle-même, « objectivement » et en dehors de sa réception historique ; la paradosis effectivement vécue, le corps de la foi — celui qu’elle est, qu’elle reçoit et qu’elle se donne — est la seule trace de son origine divine : trace désormais plurielle et traversée par des divisions apparemment indépassables, rendant en tout cas plus complexe des « causes », apparues lors de la deuxième phase de la conscience herméneutique, comme l’union et la paix et ce qu’elles supposent, l’interrogation des Églises à leur propre sujet.
Désormais la conscience herméneutique se déploie donc sur un double versant. La question du jugement de vérité qui tranche entre foi et non-foi reste décisive, la détermination du sujet du jugement (la conscience ou/et l’Église) étant, dans chaque cas, marquée par la conception de l’objet de la foi : la distinction biblique et patristique entre deux facettes d’une même tradition apostolique — son aspect kérygmatique et son aspect doctrinal ou régulateur — sera maintenant soumise à une véritable dialyse. Les positions oscillent entre deux extrêmes : de Luther via Harnack jusqu’à Bultmann, on situe la vérité de la foi entre l’événement kérygmatique et la conscience (ou l’existence), tandis qu’on relativise les représentations doctrinales qui sont tributaires de visions du monde radicalement contingentes ; du côté catholique, on identifie le kérygme à l’aspect doctrinal de la tradition, soulignant plutôt le caractère irréformable de certaines représentations. C’est donc la place de ces dernières, la place du corps historique de la foi, qui est en jeu chaque fois qu’il s’agit de prononcer un jugement de vérité.
Sur l’autre versant de la même conscience herméneutique on s’interroge sur le contenu de ces représentations. La recherche historique s’y attelle en exerçant sa critique, au point même d’annuler, dans ses travaux les plus extrêmes, le problème du jugement de vérité. L’aventure des différentes quêtes du Jésus historique en est une illustration puissante. Elle suscite, tant du côté catholique que dans le protestantisme, de fortes réactions polémiques qui conduisent à une compréhension extrinséciste ou supra-naturaliste de la Révélation divine.
Dans un premier temps, l’attitude analytique domine en effet et produit un climat de relativisation qui suscite des réactions de défense et paralyse une bonne part de la créativité positive des Églises. Dénoncée au début du XXe siècle sous le nom d’« historicisme », cette perspective fait progressivement place à des tentatives de réinterprétation globale du mystère chrétien. On comprend aujourd’hui que, dans le contexte de la critique historique naissante, la fonction herméneutique des conciles est peu honorée. Leur relativisation « kérygmatique » par Luther est peu à peu relayée, du côté catholique, par le sentiment que seule la souveraineté pontificale peut sauver la vérité du naufrage dans le relativisme historique. Ce n’est qu’à partir du moment où l’aspect créateur de la tâche herméneutique surgit dans toute sa complexité — grâce à une valorisation positive de la pluralité historico-culturelle des manières de vivre —, que la notion de consensus ecclésial et la fonction des conciles dans la recherche commune de la vérité sortent à nouveau de l’ombre. Nous sommes alors aux alentours du concile Vatican II.
La traversée, à grandes enjambées, de l’histoire des conciles Å“cuméniques nous aura fait comprendre pourquoi la question de l’identité théologale de l’institution conciliaire émerge à des moments précis dans la conscience herméneutique de l’Église et acquiert aujourd’hui non seulement une figure nouvelle mais se radicalise singulièrement. Certes, il ne s’agit pas de sortir du cadre des trois instances, intégrées par Constantinople II, ni même de contester la nécessité eschatologique d’une instance de jugement, devenue plausible grâce aux débats conciliaires du XVe siècle, ni enfin d’abandonner l’ultime recours du « charisme de vérité et de foi » de Pierre, codifié par Vatican I. Mais sans doute sommesnous désormais livrés à une véritable créativité herméneutique pour rendre l’Évangile recevable dans la diversité culturelle du monde ; kairos historique qui, en même temps et comme jamais avant, fait appel à notre sens et notre jugement du vrai. Karl Rahner avait évoqué en 1979 le problème de la créativité [43]. Mais, précisons-le, la question de la légitime créativité soulève celle de la vérité qui, dès Actes 15, fait intervenir la forme de la délibération entre tradentes et la manière de conduire celle-ci jusqu’à la manifestation non programmable de celle-là [44]. C’est donc la créativité herméneutique qui nous conduit désormais vers le principe théologal de l’institution conciliaire.
 
III. Le principe : paradosis et conciliarité
 
 
D’après tout ce qui précède, ce principe ne réside donc pas dans l’ecclésiologie mais dans le processus même de la Paradosis évangélique, composée indissolublement de tradentes et d’un traditum, d’une forme du vrai et de la vérité. Dès l’antiquité, chez S. Irénée et à Constantinople II, le concept paulinien de « tradition » (1 Th 1 — 3 ; 1 Co 11, 23 et 15, 1-3) acquiert ce statut principiel. En son centre, il implique un acte théologal de « réception » : pas de transmission de la foi sans réception, mais pas non plus de réception véritable sans nouvelle annonce ; échange ouvert dont il faut bien dire qu’il a une structure pascale ou eucharistique. Paul est prêt à donner non seulement l’Évangile de Dieu mais encore sa propre vie (1 Th 2, 8) et la communauté « reçoit » sa parole non comme parole d’homme ou simple discours (1 Th 1, 5) mais comme parole de Dieu qui est à l’Å“uvre dans les croyants (1 Th 2, 13). Les critères de cohérence évangélique sont bien explicités dans la lettre aux Thessaloniciens (1 Th 2, 3-10) dont le style narratif reste encore très proche de l’expérience de la tradition comme « livraison ». Avec une rare précision, l’apôtre Paul met le doigt sur la différence et le lien intime entre le contenu transmis — discours ou lettre [45] — et l’événement de vie ou de « livraison » qui peut se produire à cette occasion, sous l’action paradoxale de l’Esprit Saint (« la démonstration de puissance et d’Esprit ») qui rend possible la transmission de l’intransmissible [46].
Or, la prise de conscience, à l’époque moderne, d’une véritable créativité au sein de ce processus, pose le problème de la « réception », voire de la « Révélation » en termes nouveaux. Cette dernière n’existe pas en dehors de sa réception historique. L’interprétation fait donc partie de la Révélation elle-même au sens où celle-ci est radicalement livrée à celle-là. Il faut d’abord enregistrer cette mutation inouïe. C’est elle qui nous oblige à préciser ensuite ce qu’elle signifie pour l’articulation des trois instances régulatrices au sein de la Paradosis et en particulier pour le rôle constitutif qui échoit désormais à l’institution conciliaire.
« Paradosis » et créativité
Si on conçoit la modernité occidentale comme détachement progressif par rapport à toute tradition qui voudrait donner au passé ou à une période privilégiée du passé un statut exemplaire ou intouchable, il devient nécessaire de sortir le concept paulinien de « tradition » de sa possible confusion avec la sacralisation d’une époque révolue. La distinction du concile Vatican I entre Révélation et tradition ou entre « inspiration des Écritures » et « assistance de l’Esprit Saint » (accordée aux Pères et au magistère), et qui est fondée sur une coupure apparemment claire entre les époques apostolique et post-apostolique (intervenue avec « la mort du dernier apôtre »), a voulu sauvegarder la transcendance de l’initiative divine. Mais elle risque d’entretenir la confusion entre Paradosis et période exemplaire ; elle n’aide pas à penser l’aventure de l’exégèse et de la patristique contemporaines qui donnent à percevoir la créativité propre de l’Église naissante et invitent à un discernement, toujours à renouveler, de ce qui relève, ici et maintenant, d’une réception créatrice et fidèle de la Paradosis, menacée par la déformation et le mensonge.
Sans pouvoir entrer dans toutes les nuances de cette articulation complexe [47], on est sans doute en droit d’affirmer que l’exégèse critique fait ressortir le véritable sens eschatologique de la Paradosis qui s’appuie, dans le Nouveau Testament, sur une grande intuition prophétique : « Ils ne s’instruiront plus entre compagnons, entre frères, répétant “apprenez à connaître le Seigneur”, car ils me connaîtront tous, petits et grands » (Jr 31, 34). Le prophète chrétien et l’apôtre ne sont plus prisonniers d’un passé au statut exemplaire mais entrent, avec leur propre expérience de foi, dans un rapport synchronique de correspondance aux compagnons de la première heure. Cela signifie aussi que la relation d’immédiateté qu’ils entretiennent avec l’actualité de la Révélation les autorise à déployer une créativité interprétative à la hauteur même de celle dont témoignent les premiers chrétiens. Le retrait de l’exemplarité sacrée du passé, qui retenait captive l’extraordinaire nouveauté eschatologique de la foi, libère progressivement toute la variété culturelle des interprétations de l’Évangile, allant jusqu’à « suspendre » son effectivité historique à la capacité plurielle des êtres de chair que nous sommes à le recevoir en le réinterprétant continuellement dans tel ou tel contexte donné.
Or, ce principe nous oblige à dépasser et la réduction kérygmatique et l’aplatissement doctrinal de la Paradosis, en intégrant les acquis de la deuxième et de la troisième phase de la conscience herméneutique de la Catholica. L’unité intrinsèque entre traditum et tradentes est le seul absolu dans l’histoire : « manière évangélique » qui depuis le XIVe siècle s’exprime sous forme d’un désir de réforme continuelle, concernant à la fois la sainteté des sujets et la concorde entre tous. Loin de s’opposer à un travail sur les représentations de la foi ou de se contenter du simple constat de leur fragilité, cet appel évangélique à la conversion exige leur réinterprétation continuelle, précisément pour pouvoir être entendu dans tel ou tel contexte. C’est précisément là l’apport positif de la recherche historicoculturelle qui hante la conscience herméneutique de l’Église depuis le XVIIIe siècle. Certes, elle a exercé et elle exerce toujours une puissance de relativisation apparemment opposée à l’absolu d’une Révélation. Mais elle suscite aussi la créativité herméneutique, la mettant au service de l’expérience eschatologique de la sainteté des sujets et des communautés, en rapport de concordance ou de conspiration les uns avec les autres.
Ni une illusoire spiritualisation kérygmatique de la Parodosis ni une fixation doctrinale de la règle de foi ne peuvent donc exorciser le vertige théologal produit par une modernité qui livre la vérité à l’histoire, et en conséquence à nos multiples « manières de faire », comptant en même temps sur la régulation interne à l’expérience eschatologique de sainteté. Comment ne pas voir que cette prodigieuse poussée de la conscience chrétienne, provoquée apparemment comme de l’extérieur mais s’avérant comme résultat d’une interaction mystérieuse entre l’Église et les sociétés modernes, est finalement le fruit même de l’Évangile !
C’est donc en considérant l’histoire globale de la chrétienté latine et de l’Europe depuis le XIVe siècle qu’on perçoit l’inadaptation des catégories herméneutiques et ecclésiologiques qui se trouvent à la base de la doctrine conciliaire de Vatican I et du droit de 1917, supposée encore par K. Rahner. Au niveau du traditum ni la distinction entre doctrina et mores ni celle entre dogme et hérésie ne sont à la hauteur d’une manière de faire qui, située en biais par rapport à ces classifications, se conçoit comme unité d’un croire et d’un faire et comme réinterprétation contextualisée du mystère dans sa globalité. Faisant déjà difficulté dans l’antiquité, ces couples de concepts produisent en notre siècle une sorte de distorsion structurelle entre la théologie du concile et les attentes herméneutiques d’un christianisme devenu mondial.
Le même constat s’impose quand on se tourne vers les tradentes, difficiles à répartir selon la distinction classique entre l’élément charismatique et la structure ministérielle de l’Église et, sur ce dernier plan, entre un magistère ordinaire ou quotidien et extraordinaire ou conciliaire, voire pontifical. La radicalité eschatologique (Jr 31, 34) de la réception multiforme de l’Évangile exige que tous, jusqu’au dernier, y soient impliqués, chacun à sa mesure, et que la conciliarité ne soit pas réduite à un recours ultime contre l’erreur ou l’hérésie. C’est la révolution annoncée par Jean XXIII dans son discours d’ouverture au concile Vatican II. Formuler cette exigence ne signifie nullement qu’on nie la spécificité du ministère apostolique, notamment dans sa tâche de discernement, ni qu’on soumette l’appréciation historique des temps conciliaires (« l’extraordinaire ») à une sorte d’automaticité, peu sensible à la finesse des « suggestions » de l’Esprit [48]. Mais considérer, avec sérénité, l’historicité de la foi et la variété possible de ses formes invite l’Église à se fier, dans les conflits d’interprétation qui en résultent inévitablement (3e phase de la conscience herméneutique), au seul critère de vérité, à savoir la « réforme » effective des sujets et des communautés (2e phase), fruit de sainteté rendu possible par une annonce contextualisée, et de reconsidérer sur cette base l’articulation controversée des trois instances de l’Écriture, des sentences des Pères et des décrets et acteurs conciliaires (1re phase).
Révélation et conciliarité
Le principe qu’on vient d’expliciter — manière évangélique de recevoir l’Évangile dans un esprit de créativité herméneutique qui rend possible conversion et concordance — exige donc qu’on revienne maintenant aux instances régulatrices. Le rapport aux Écritures et aux Pères ne pourra pas être abordé dans les limites de cet article. Je reviens ici plutôt à la question initiale, à savoir si l’institution conciliaire (quelle que soit d’ailleurs sa forme historique) fait réellement partie de l’économie de la Révélation évangélique. On se souvient que Küng avait répondu positivement à cette question et que Ratzinger s’y était opposé, les deux protagonistes se situant sur un même plan ecclésiologique. Or, l’histoire de l’herméneutique chrétienne nous a conduit au point où nous prenons conscience du lien intrinsèque entre Révélation et conciliarité. Les raisons ecclésiologiques ne me paraissent pas pour autant déterminantes ni premières. Il me semble qu’il faut plutôt argumenter à partir du principe exposé à l’instant, à savoir en fonction des exigences internes à la Paradosis évangélique dans la modernité.
Au XIVe siècle, on avait bien perçu que le caractère eschatologique de la foi exigeait de lui-même, pour rester discernable dans l’histoire, une instance de jugement qui le garde en son élément. On ne pouvait pas encore deviner que la recherche historique moderne et le pluralisme des contextes culturels impliquent l’expérience eschatologique d’une Révélation évangélique livrée à ses interprètes. S’il n’y a pas de Révélation divine en dehors de sa réception interprétative et si celle-ci est d’emblée plurielle, l’institution conciliaire s’impose comme lieu proprement pneumatomorphe de réception créatrice où l’Évangile du Christ se manifeste comme Évangile adressé à tous et à chacun, parce qu’en ce lieu, et en ce lieu seulement, le pluriel peut être ultimement converti de dissémination en concorde. Dans cette perspective, annoncée d’ailleurs par le in Spiritu Sancto legitime congregata [49], il n’y a donc pas de Révélation sans conciliarité ; thèse qui demande encore une double précision.
D’un point de vue herméneutique, le positionnement de la conciliarité au sein même de la Révélation trinitaire exige qu’on dépasse l’opposition stérile entre la célébration eucharistique qui est ekklésia et le concile qui ne serait que synédrion ; comme si on craignait de livrer le corps du Christ au débat. Or, ce qui emporte en fin de compte la conviction dans la discussion conciliaire — et cela depuis le livre des Actes — c’est la qualité évangélique des tradentes et les récits de leurs expériences apostoliques ou de celles de leurs Églises. Ce partage narratif, recréation plurielle de la narrativité évangélique, est la condition même de l’Eucharistie, et la traditionnelle inscription de la conciliarité dans la célébration en est un signe éclatant. Cette expérience fondamentale inclut nécessairement la délibération herméneutique, comme je l’ai déjà montré ; délibération à la fois structurée par la regula fidei à la jonction entre les récits bibliques et les nôtres, mais refluant et agissant en même temps sur celle-ci. C’est ainsi que la conciliarité devient le lieu, dans l’économie même de la Révélation, où celle-ci existe historiquement en son actualité : victoire mystérieuse, jamais acquise définitivement, sur une dissémination toujours possible qui la ferait sortir de son élément eschatologique.
D’un point de vue ecclésiologique la thèse suppose que, au nom même de ce qu’est la Paradosis, personne ne soit exclu d’une réception créatrice de l’Évangile. Ce sens de la foi de l’universitas des croyants, qui a été remis en valeur par Vatican II [50], ne peut s’exprimer que selon une « échelle variable » de synodes qui donnent à la fois la parole aux derniers et réunissent, par moment, toute l’oekuménè des fidèles, selon l’idée de représentation qui hante la chrétienté depuis le XIVe siècle. Pour honorer cet aspect ecclésiologique, lié au principe même de la Paradosis évangélique, nous préférons parler ici de synodalité ou de conciliarité, au lieu de focaliser notre attention immédiatement sur l’institution certes majeure mais limitée du concile Å“cuménique [51].
Il y aurait en effet un risque de confondre cette conciliarité interne à la Révélation avec la collégialité épiscopale et de réduire ainsi, au moins implicitement, l’identité théologale des conciles Å“cuméniques à celle, controversée dans le dialogue Å“cuménique, du ministère apostolique ou pastoral [52] et, finalement, à une question de droit de participation. Or, le vocabulaire classique, distinguant entre élément charismatique et structure ministérielle de l’Église et, sur ce dernier plan, entre magistère ordinaire ou quotidien et extraordinaire ou conciliaire, voire pontifical, introduit des coupures trop rigides dans l’échelle variable de la conciliarité évangélique. La troisième phase de la conscience herméneutique de l’Église a en effet révélé la complexité du processus de réception dans une civilisation mondialisée et pluralisée. Cette complexité brouille les frontières entre tradentes « non-autorisés », incarnant effectivement la crédibilité de l’Évangile, et ceux que leur ministère habilite à transmettre la foi ; elle met aussi en évidence la contextualité culturelle de leurs manières de vivre ou de réinterpréter l’Évangile et la temporalité propre de leurs communautés : différences qui ne peuvent plus être unifiées dans l’espacetemps homogène de l’ancienne Europe, encore présupposé par la distinction juridique entre la vie ordinaire de l’Église et les moments extraordinaires de jugement conciliaire.
Certes, la conversion évangélique implique d’essence le passage de la dissémination à la concorde ; et le ministère apostolique et pastoral se situe en ce lieu de conciliarité. Mais l’identité théologale de l’institution conciliaire vient de plus loin, à savoir de la Paradosis même. Certains théologiens du XIVe siècle et Jean XXIII introduisent à cet endroit les notes de l’Église. L’aveu d’une unité ecclésiale défaillante ou devenue plus complexe en raison de la pluralité culturelle fait aujourd’hui paraître la difficulté de représenter convenablement, au concile, la catholicité et l’apostolicité de l’Église, également touchées par l’interrogation sur son unité. Seule la qualité évangélique de ses principaux acteurs, leur sainteté, disions-nous, et leur capacité réelle de délibérer pourra emporter la conviction et entraîner finalement l’ensemble du corps ecclésial dans une conversion à l’Esprit qui fonde son identité eschatologique. L’histoire de l’herméneutique chrétienne, retracée plus haut, confirme cette prépondérance de la note de sainteté comme ultime critère — « charismatique » — de vérité. Nul doute que la complexification de la conciliarité à notre époque exigera des refontes considérables dont il ne peut pas être question ici. Elle touchera aussi à la forme du ministère apostolique, mais selon l’ordre indiqué dans la règle du Symbole qui situe l’apostolicité à la fin de la série des notes, en tout cas après la sainteté et la catholicité.
J’interromps ici ces réflexions sur l’identité théologale du phénomène conciliaire, au moment où elles risquent de basculer dans la « fiction conciliaire ». Les quelques orientations qui viennent d’être données devraient suffire pour faire comprendre les distorsions entre l’attente immense par rapport à la tâche herméneutique d’un futur concile et le cadre doctrinal qu’impose le Droit de 1917 et de 1983. Rahner, on s’en souvient, s’en est rendu compte dès 1962 et a tenté de modérer les espoirs ; ce qui était parfaitement justifié dans les circonstances. J’ai voulu montrer que l’histoire de l’herméneutique, telle que nous pouvons la lire aujourd’hui, et la mondialisation de l’Église nous obligent à remettre en chantier la théologie même de l’institution conciliaire.
 
NOTES
 
[1]Cf. Denzinger-Hünermann (DH), 3011.
[2]Hubert Jedin, Kleine Konziliengeschichte. 7., durchgesehene Auflage und um einen Bericht über das Zweite Vatikanische Konzil vermehrte Auflage, Herderbücherei 51, Herder, Freiburg, Basel, Wien, 1966.
[3]Textes republiés dans Schriften XIV, Benziger, Zürich, Einsiedeln, Köln, 1980, 287-302 et 303-318.
[4]Cf. ibid., 293-295.
[5]Cf. ibid., 295-298.
[6]Cf. A. Grillmeier, « Konzil und Reception. Methodische Bemerkungen zu einem Thema der ökumenischen Diskussion », dans ThPh 45 (1970), 321-352 et Y. Congar, « La “réception” comme réalité ecclésiologique », dans RSThPh 56 (1972), 369-403.
[7]H. Küng, « Das theologische Verständnis des ökumenischen Konzils », dans ThQ 141 (1961), 55 et Structures de l’Église (1962), DDB, Paris, 1963, 25sv ; cf. aussi « Veröffentlichungen zum Konzil. Ein Überblick », dans ThQ 143 (1963), 56-82.
[8]J. Ratzinger, « Zur Theologie des Konzils », dans Cath 15 (1961), 292-304 ; texte développé après le concile dans Le nouveau peuple de Dieu (1969), Aubier, Paris, 1971, 73-100.
[9]Das theologische Verständnis, 56 et 60 et Structures de l’Église, 27 et 35.
[10]Le nouveau peuple de Dieu, 88 (cette formulation ne se trouve pas encore dans l’article de 1961 mais l’idée y est présente).
[11]K. Rahner, Zur theologie des Konzils, dans Schriften V, Benziger, Einsiedeln, 1962, 278-302 (Écrits théologiques (ET) 6, DDB, Paris, 1966, 41-66).
[12]ET 6, 43.
[13]ET 6, 53 (je souligne).
[14]ET 6, 53 ; pour ce qui est du différend ecclésiologique entre Küng et Ratzinger (le concile comme ekklésia ou comme synédrion, conception « conciliariste » ou « finalement secondaire du concile »), Rahner se trouve plutôt du côté du dernier. Il partage avec lui l’idée du lien structurel entre collégialité et concile (pour Ratzinger cf. Cath 15 (1961), 297sv) ; avec lui, il avait d’ailleurs publié l’année précédente Episkopat und Primat (Quaestiones disputatae 11, Herder, Freiburg, 1961).
[15]Sur ce point Rahner se trouve plutôt dans le voisinage de Küng.
[16]ET 6, 50.
[17]ET 6, 59 et 61 : « Le magistère ne peut pas remplacer le charisme de la théologie. Et il n’en est pas chargé ».
[18]ET 6, 56.
[19]ET 6, 59 (nous soulignons).
[20]ET 6, 61.
[21]ET 6, 57.
[22]Jean XXIII / Paul VI, Discours au Concile, Centurion, Paris, 1966, 55-70.
[23]Ibd., 56s.
[24]Cf. surtout Joseph A. Komonchak, Le combat pour le concile durant la préparation, dans G. Alberigo (dir.), Histoire du concile Vatican II, Tome I, Le Cerf, Paris, 1997, 185-397.
[25]CIC, Can. 337-341.
[26]Il s’agit du schisme dit « acacien » entre Rome et Constantinople (484-519) et de la crise dite des « trois chapitres ».
[27]Cf. H. J. Sieben, Die Konzilsidee der alten Kirche, Schöningh, Paderborn, 1979 (K. I), 270-305.
[28]Les conciles Å“cuméniques. Les Décrets, Le Cerf, Paris, 1994 (COD), 122. 19-25.
[29]COD, 108. 31-43.
[30]Cf. Vincent de Lérins, Commonitorium, 24.
[31]Cf. K. I, 423.
[32]COD 108. 10-16.
[33]Cf. K. I, 466-510.
[34]Cf. Joseph Wohlmuth, Verständigung in der Kirche. Untersucht an der Sprache des Konzils von Basel, Mathias-Grünewald, Mainz, 1983.
[35]H. J. Sieben, Die Konzilsidee des Lateinischen Mittlelalters, K. II, Schoningh, Paderborn, 1984, (K.II), 358-365, situe les débuts du débat sur l’infaillibilité des conciles après le concile de Vienne (1311/12) ; il analyse ensuite (ibid., 401-406 et 427-452) le débat entre Marsile de Padoue et Guillaume d’Occam et interroge (dans Traktate und Theorien zum Konzil. Vom Beginn des grossen Schismas bis zum Vorabend der Reformation (1378-1521), Josef Knecht, Frankfurt a. M., 1983 (Traktate), 149-207) les traités ecclésiologiques qui accompagnent les événements du Grand schisme et des conciles de Constance, de Bâle et de Florence (jusqu’au travaux de deux espagnols, Jean de Ségovie du côté « conciliariste » et Jean de Turrecremata du côté papal). À cet ensemble il faut encore ajouter son analyse de la position de Luther (dans Die katholische Konzilsidee von der Reformation bis zur Aufklärung, Ferdinand Schöningh, Paderborn, 1988 (K. III), 13-51).
[36]Nous devons à Jean de Ségovie (1393-1458) la formulation achevée de cette conviction fondamentale, basée sur la distinction entre un magistère faillible sous l’ancienne Alliance — l’institution du sanhédrin de Dt 17, 8-18, sans cesse corrigée par l’Esprit des prophètes — et un magistère devenu lui-même prophétique dans la nouvelle Alliance — expression pneumatomorphe du caractère ultime de la Révélation en Christ reçue infailliblement par l’acte de foi, d’espérance et de charité. (Historia generalis synodi Basiliensis (1449-1453), dansMGGIII, 823-835 ; cf. le résumé de ces pages essentielles dans Traktate, 193-195).
[37]Cf. K. II, 364 sv.
[38]Cf. Traktate, 173-177 et 180-183.
[39]Marsile de Padoue, Defensor pacis II, chap. XX (cf. K. II, 378-380).
[40]Cf. Traktate, 176 sv.
[41]La clarté de l’Écriture est en effet le primum principium de la théologie luthérienne (cf. M. Luther, Du serf arbitre, dans Œuvres V, Labor et fides, Genève, 1958, 70, et aussi 26-29).
[42]DH 3074 ; cf. C. Theobald, La Constitution dogmatique « Pastor aeternus » de Vatican I, dans B. Sesboüé / C. Theobald, La parole du salut, Desclée, Paris, 1996, 339.
[43]Schriften XIV, 299.
[44]C’est précisément ce dernier point qui reste en suspens dans l’approche de Rahner.
[45]Cf. aussi 2 Co 2, 17 — 3, 18.
[46]La formule est de L. Beirnaert, dans Aux frontières de l’acte analytique. La Bible, saint Ignace, Freud et Lacan, Seuil, Paris, 1987, 234-238.
[47]Cf. aussi Christoph Theobald, La réception des Écritures inspirées, à paraître dans RSR 93/4 (2005).
[48]C’est là la limite du décret Frequens du concile de Constance.
[49]Formule utilisée pour la première fois à Constance et reprise par Trente.
[50]Cf. LG 12.
[51]L’instruction sur les synodes diocésains du 9 juillet 1997 (DC 94 (oct. 1997), 826-832) montre à quel point le principe de « synodalité » pose aujourd’hui problème : « Étant donné les liens qui unissent l’Église particulière et son pasteur à l’Église universelle et au Pontife Romain, l’évêque a le devoir d’exclure de la discussion synodale les thèses ou positions (…) qui ne concordent pas avec la doctrine perpétuelle de l’Église ou du Magistère pontifical » (IV, 4, ibid., 830).
[52]C’est ici que nous nous séparons de Rahner au nom même de ce qu’il dit de « l’attente herméneutique » par rapport au futur concile.
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[1]
Cf. Denzinger-Hünermann (DH), 3011. Suite de la note...
[2]
Hubert Jedin, Kleine Konziliengeschichte. 7., durchgesehene...
[suite] Suite de la note...
[3]
Textes republiés dans Schriften XIV, Benziger, Zürich, Eins...
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[4]
Cf. ibid., 293-295. Suite de la note...
[5]
Cf. ibid., 295-298. Suite de la note...
[6]
Cf. A. Grillmeier, « Konzil und Reception. Methodische Beme...
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[7]
H. Küng, « Das theologische Verständnis des ökumenischen Ko...
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[8]
J. Ratzinger, « Zur Theologie des Konzils », dans Cath 15 (...
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[9]
Das theologische Verständnis, 56 et 60 et Structures de l’É...
[suite] Suite de la note...
[10]
Le nouveau peuple de Dieu, 88 (cette formulation ne se trou...
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[11]
K. Rahner, Zur theologie des Konzils, dans Schriften V, Ben...
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[12]
ET 6, 43. Suite de la note...
[13]
ET 6, 53 (je souligne). Suite de la note...
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ET 6, 53 ; pour ce qui est du différend ecclésiologique ent...
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Sur ce point Rahner se trouve plutôt dans le voisinage de K...
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ET 6, 50. Suite de la note...
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ET 6, 59 et 61 : « Le magistère ne peut pas remplacer le ch...
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ET 6, 56. Suite de la note...
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ET 6, 59 (nous soulignons). Suite de la note...
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ET 6, 61. Suite de la note...
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ET 6, 57. Suite de la note...
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Jean XXIII / Paul VI, Discours au Concile, Centurion, Paris...
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Ibd., 56s. Suite de la note...
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Cf. surtout Joseph A. Komonchak, Le combat pour le concile ...
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[25]
CIC, Can. 337-341. Suite de la note...
[26]
Il s’agit du schisme dit « acacien » entre Rome et Constant...
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[27]
Cf. H. J. Sieben, Die Konzilsidee der alten Kirche, Schönin...
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[28]
Les conciles Å“cuméniques. Les Décrets, Le Cerf, Paris, 1994...
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[29]
COD, 108. 31-43. Suite de la note...
[30]
Cf. Vincent de Lérins, Commonitorium, 24. Suite de la note...
[31]
Cf. K. I, 423. Suite de la note...
[32]
COD 108. 10-16. Suite de la note...
[33]
Cf. K. I, 466-510. Suite de la note...
[34]
Cf. Joseph Wohlmuth, Verständigung in der Kirche. Untersuch...
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H. J. Sieben, Die Konzilsidee des Lateinischen Mittlelalter...
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Nous devons à Jean de Ségovie (1393-1458) la formulation ac...
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Cf. K. II, 364 sv. Suite de la note...
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Cf. Traktate, 173-177 et 180-183. Suite de la note...
[39]
Marsile de Padoue, Defensor pacis II, chap. XX (cf. K. II, ...
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[40]
Cf. Traktate, 176 sv. Suite de la note...
[41]
La clarté de l’Écriture est en effet le primum principium d...
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DH 3074 ; cf. C. Theobald, La Constitution dogmatique « Pas...
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Schriften XIV, 299. Suite de la note...
[44]
C’est précisément ce dernier point qui reste en suspens dan...
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Cf. aussi 2 Co 2, 17 — 3, 18. Suite de la note...
[46]
La formule est de L. Beirnaert, dans Aux frontières de l’ac...
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[47]
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C’est là la limite du décret Frequens du concile de Constan...
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[52]
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