2005
Recherches de science religieuse
Un monde sépare tout cela d’héraclite
Yves Meessen
Université de Metz
« Un monde sépare tout cela d’Héraclite » affirme Heidegger pour dire combien le Logos de la Croix est éloigné du logos grec. Affirmant cela, Heidegger s’oppose à une conception de l’histoire qui fonderait la « classicité » de la philosophie grecque à partir de la Vérité révélée dans le Christianisme. Selon cette conception, le logos d’Héraclite serait précurseur du Logos de Jean, et l’être de Parménide, une notion nécessaire qui ne serait devenue réalité que dans le Christianisme. Ainsi, toute la philosophie grecque trouverait son accomplissement dans la Révélation. La science phénoménologique nous propose d’opter aujourd’hui pour une autre voie. Pour l’examen et l’enjeu de ces implications premières, Y. Meessen examine tour à tour le logos héraclitéen et le « se posséder », dont se distingue radicalement le Logos johannique et son « se dessaisir ». Est-ce à dire que la philosophie grecque se trouve définitivement congédiée? Sûrement pas : dans la mesure où allant au bout de sa propre logique dont le point de départ est d’affirmer l’identité de l’être et du penser, elle dit aussi le désir d’aboutir à la coïncidence des deux termes. Dans la Révélation, l’être et la pensée sont effectivement appelés à coïncider, mais d’une manière qui déroute la logique grecque.
Heidegger affirms that “A world separates all that from Heraclitus” in order to say how distant the Logos of the Cross is from the Greek logos. In making this assertion, Heidegger is against a way of looking at history that would base the “classicity” of Greek philosophy on the Truth revealed in Christianity. According to this conception, the logos of Heraclitus is held to be the precursor of John’s Logos and Parmenides’Being, a necessary notion that would only become reality in Christianity. Thus, all of Greek philosophy would find its fulfillment in Revelation. Today, phenomenological knowledge proposes that we opt for another approach. To investigate what is at stake in these first implications, Y. Meessen examines one by one the Heraclitean logos and the “to possess oneself,” from which the Johannine Logos and its “giving up the self” is radically distinct. Does that mean to say that Greek philosophy finds itself definitively dismissed? Certainly not : insofar as it is taken to its logical conclusion, the starting point of which is the affirmation of the identity of being and thought, Greek philosophy also speaks of the desire to arrive at the coincidence of the two terms. In Revelation, being and thought are effectively called to coincide, but in a way that turns away from Greek logic.
« Un monde sépare tout cela d’Héraclite »
[1] affirme Heidegger dans son
Introduction à la métaphysique pour dire combien le
Λó
γo
ς de la Croix est éloigné du
λó
γo
ς grec. Par cette affirmation, Heidegger s’oppose à une conception de l’histoire qui fonderait la « classicité »
[2] de la philosophie grecque à partir de la Vérité révélée dans le Christianisme. Selon cette conception, le
λó
γo
ς d’Héraclite serait précurseur du
Λó
γo
ς johannique et l’être de Parménide, une notion nécessaire qui ne serait devenue réalité que dans le Christianisme
[3]. Toute la philosophie grecque trouverait son accomplissement dans la Révélation. Si la « métaphysique de l’Exode »
[4] a été la réponse la plus pertinente à un moment donné du dialogue entre la philosophie et la théologie, l’apport de la science phénoménologique nous propose d’opter aujourd’hui pour une autre voie.
La phénoménologie étudie avant tout, non pas ce qui se manifeste, mais le mode de la manifestation, la loi de l’apparaître. Son but n’est donc pas de
démontrer mais de
montrer
[5]. La démonstration utilise la causalité tandis que la « monstration » (
Ausweisung) s’en tient à la mise en lumière du « phénomène » (
φαινóµ
ενo
ν vient du verbe
φαινεσθαι qui veut dire se montrer en venant dans la lumière)
[6]. La « métaphysique de l’Exode » restait attachée à la démonstration, d’où la difficulté d’entrer dans un véritable dialogue avec la phénoménologie. L’autre voie, pour le théologien d’aujourd’hui, consiste à se situer de plain-pied avec la méthode phénoménologique. Cela pose une question épistémologique. Une science peut-elle adopter la méthode d’une autre science sans se dénaturer? En préambule, il nous faut d’abord dire que la méthode précédente utilisée par la théologie, à savoir, la démonstration, était déjà un emprunt à la philosophie. La démarche d’emprunter une méthode à la philosophie n’est donc pas une nouveauté radicale qui serait à proscrire d’emblée. Cela dit, la manière d’intégrer la méthode d’une science dans une autre science est primordiale. En adoptant la notion de causalité, la théologie n’a pas identifié Dieu à une cause purement immanente. Dieu ne peut être appelé « cause » que dans la mesure où cette notion reste en cohérence avec l’Écriture. Ce critère fondamental doit aussi être appliqué avec la méthode phénoménologique, mais cela suppose un renouvellement de mentalité.
Pour le phénoménologue, l’être ne peut se trouver dans une région au-delà de l’apparence. L’enjeu de l’être se situe à même son apparaître. Dès lors, se pose la question pour le théologien : un tel axiome est-il applicable à l’interprétation de l’Écriture? Autrement dit, le texte de l’Écriture peut-il devenir le lieu d’une exploration particulière et même privilégiée du mode de manifestation de l’être? Que Dieu se révèle signifie non seulement qu’il se montre dans cet « étant » particulier, qui est le Christ, mais aussi qu’il advient selon un mode de dévoilement dont lui seul a le secret. Il n’est donc pas question de lui appliquer une grille d’interprétation qui viendrait d’ailleurs, mais de le laisser exprimer son « dévoiler » le plus lumineux.
En posant cette affirmation, nous nous sommes déjà avancés sous le feu de la critique heideggérienne. Heidegger dénie au
Λó
γo
ς johannique la possibilité de présenter une phénoménologie digne de ce nom. Le
Λó
γo
ς de saint Jean est discrédité d’emblée au profit du
λó
γo
ς héraclitéen. La raison qu’en donne Heidegger est que le
Λó
γo
ς de Jean ne signifie pas « la recollection des forces antagonistes, mais un étant particulier : le Fils de Dieu »
[7]. Préalablement, Heidegger a montré que, plus originairement que la notion de « raison » ou de « parole » à laquelle l’opinion le ramène, la signification fondamentale du terme
λó
γo
ς est « collection » (
Sammlung)
[8]. Le verbe
λέγειν signifie à l’origine : cueillir, récolter, colliger, rassembler. La notion de « langage » ou de « discours » s’en trouve relativisée au point d’être dévaluée. Or, comme le rappelle Heidegger, le terme
λó
γo
ς utilisé dans les
Septante désigne la « parole » dans sa fonction de commandement
[9]. Le
Λó
γo
ς johannique, en personnifiant la « parole » via l’influence de Philon, serait alors ramené au rôle de héraut (
ϰῆϱυξ), celui qui annonce les commandements de Dieu
[10].
En réduisant le
Λó
γo
ς à la position d’un « étant particulier » (
ein besonderes Seiendes) chargé d’annoncer la Rédemption, la science théologique est aussitôt réduite à une science « positive » de la foi, c’est-à-dire à une science qui s’occupe exclusivement d’un
positum historique. Orientée uniquement sur « ce qui se montre », la théologie se trouve donc disqualifiée concernant la recherche phénoménologique qui s’attache au «
comment de la monstration »
[11]. Pour Heidegger, il ne s’agit pas là d’une simple pétition de principe. Cette affirmation s’enracine dans sa dénonciation de « la constitution onto-théologique de la métaphysique »
[12]. En présentant « d’une double manière l’étantité de l’étant »
[13], le Christianisme développerait une pensée qui fait elle-même obstacle à l’épreuve de l’être. A l’opposé de ce « dimorphisme »
[14], seul le
λó
γo
ς d’Héraclite, corrélatif à la
φύσις, permettrait au questionnement de l’être de se déployer de manière authentique. Le discrédit du
Λó
γo
ς johannique pour une véritable phénoménologie est, en fait, une conséquence directe de la « double tâche » annoncée dans
Sein und Zeit
[15].
Si nous voulons faire valoir que la dimension
kérygmatique du
Λó
γo
ς n’est pas seulement limitée à la transmission des commandements et des ordres de Dieu, mais que le
λó
γo
ς 
a une véritable portée phénoménologique, nous devrons à la fois nous expliquer avec la face
destructive et avec la face
constructive de l’élaboration de la question de l’être. Pour effectuer cette explication, nous procéderons en deux étapes. Dans la première, nous optons pour une relecture du chapitre IV de l’
Introduction à la métaphysique. Ce cours du semestre d’été 1935, où Heidegger traite de « la délimitation de l’être » (
Die Beschränkung des Seins), nous apparaît comme le plus explicite et le plus élaboré concernant la position de Heidegger vis-à-vis de la métaphysique qu’il entend dépasser. Bien que
Sein und Zeit fasse déjà référence à Parménide et Héraclite, ce cours amorce de façon décisive le retour au « commencement de la philosophie grecque », lequel est en même temps un « retour de la grandeur »
[16]. Nous continuerons cette approche par une petite incursion dans un cours de 1939 sur
La Physique d’Aristote
[17]. L’articulation entre ces deux textes nous est suggérée par Heidegger lui-même. Avant de développer la délimitation de l’être, Heidegger le définit comme « la rétention à partir de la limite, le se-posséder dans lequel le stable se tient »
[18]. Dans une seconde étape, nous procéderons à une lecture phénoménologique de l’Évangile de saint Jean en considérant le
Prologue comme son portail herméneutique. Nous sommes redevable à Michel Henry, mais aussi Jean-Luc Marion, Paul Ric
œur, et d’autres, de nous être avancé dans une phénoménologie qui scrute le texte de l’Écriture
[19]. Dans une réflexion à leur suite, il nous paraît important de coupler deux approches phénoménologiques. Il n’y a pas lieu de choisir entre une
phénoménologie herméneutique, à la manière de P. Ric
œur, et une
phénoménologie matérielle, à la manière de M. Henry. Le texte de l’Écriture nous met en présence d’un cadre spatio-temporel concret. Nous avons donc accès à une expérience
matérielle à travers une
herméneutique. L’une ne va pas sans l’autre. Leur intrication est vecteur de vérité. C’est dans ce vecteur que nous voulons nous tenir, nous rappelant par-dessus tout que « Christ est mort et ressuscité ».
À travers ce parcours, nous chercherons à mettre en évidence en quoi la définition de l’être comme « se-posséder », qui perdure à travers toute la pensée occidentale, colore la phénoménologie de Heidegger par son alliance avec le λóγoς héraclitéen. Au contraire d’une « recollection » en soi, le Λóγoς johannique se manifeste comme « parole » qui sort vers l’autre, dans un « se-dessaisir » qui rompt avec la définition de l’être grec. Par cette distinction, nous voulons faire valoir que le christianisme peut élaborer une métaphysique qui ne se laisse pas enfermer dans la dénonciation de l’onto-théologie. S’il existe une phénoménologie de l’appréhension et de la compréhension, elle ne domine pas tout le champ du possible. Une phénoménologie basée sur la foi présente une logique dont la cohérence échappe d’emblée à l’appréhension. L’enjeu du choix entre ces deux logiques est radical. Il en va du τέλoς de l’existence.
1. Le λóγoς héraclitéen et le « se-posséder »
La métaphysique heideggérienne s’est érigée en opposition à la scission (
χωϱισμó
ς) platonicienne de l’être en deux régions
[20]. Reprenant une expression de Nietzsche, Heidegger considère que le christianisme n’est pas autre chose qu’un « platonisme pour le peuple » parce qu’il installe sa doctrine de l’être dans l’intervalle entre le « ici-bas » et le « là-haut »
[21]. Pour répondre à cette métaphysique qu’il qualifie de « dimorphe » (
zweigestaltig), Heidegger est revenu à l’intuition originaire des Grecs, c’est-à-dire à Parménide et à Héraclite. Son tour de force majeur est de les réunir en affirmant qu’ils disent « la même chose »
[22]. Par là, Heidegger tourne le dos à la coutume d’opposer brutalement l’
être de Parménide, « la solidité propre du stable rassemblé sur soi », au
devenir d’Héraclite pour qui « tout est écoulement » (
πάντα 
)
[23].
Pour exposer la métaphysique dans laquelle l’
être et le
devenir ne se limitent pas l’un par l’autre, Heidegger s’en prend d’abord à une autre scission, aussi ancienne que la première, la scission de l’
être et de l’
apparence. L’être ne se situe pas au-delà de l’apparence, il s’y épanouit. L’être s’exprime dans le déploiement de son apparaître. Mais, cet épanouissement de l’être se réalise toujours par un retrait dans la latence. Heidegger fait sienne la déclaration d’Héraclite selon laquelle « la
φύσις aime se cacher »
[24]. Dès lors, pour atteindre l’être dans son dé-voilement (
ἀλήθεια), il faut le chercher dans « ce qui perdure dans l’épanouissement »
[25]. Ce qui perdure n’est pas à confondre avec un Être permanent qui se situerait dans un « au-delà ». Le « perdominant » (
Durch-walten) est le stable qui domine (
walten) le temps en se déployant à travers (
durch) chacun de ses moments. De ce fait, la scission entre l’être et l’apparence est ramenée à la scission entre l’être et le devenir. En effet, « le devenir, en tant qu’« épanouissement », appartient à la
φύσις »
[26].
Sur ces deux premières scissions, s’articule une troisième scission où le rapprochement entre Parménide et Héraclite se fait davantage explicite. Il s’agit de la scission entre
être et
penser. Chez Héraclite, la pensée, ou
λó
γo
ς, correspond à la « recollection » (
Sammlung) qui rassemble tout ce qui se perd en s’écoulant dans « l’Un (qui) est le Tout »
[27]. Chez Parménide, l’être est « la perdominance
ἕν ξυνεχές, se tenant ensemble en soi »
[28]. Ces deux notions se conjuguent dans le dict parménidien :
τò
γὰϱ αυτò
νo
εῖν ἐστίν τε ϰαὶ εῖναι
[29]. Pour Heidegger, ce dict revient à dire que « appréhension et être sont dans un lien d’appartenance réciproque »
[30]. En effet, identique (
τò

) à l’être (
εἷναι) dont la définition est la perdominance dans l’unité, le penser (
νo
εῖν) de Parménide s’enrichit de son rapprochement avec le
λó
γo
ς d’Héraclite. Penser consiste donc, pour l’homme, à vouloir appréhender la totalité de l’être en le colligeant en soi. Mais, il faut faire encore un pas de plus en arrière, car « l’appréhension n’est pas un mode de comportement que l’homme possède comme une propriété, mais inversement : l’appréhension est l’événement qui possède l’homme »
[31].
En faisant cette relecture, nous ne pouvons pas ne pas être frappé par sa tonalité déterminante : « être » (
Sein) et « appréhension » (
Vernehmung) sont identiques. Cette identité est la conséquence à la fois d’une rupture et d’une continuité avec la philosophie antérieure. D’une part, il y a rupture parce que Heidegger refuse que « être » et « penser » se situent l’un face à l’autre comme dans la tradition occidentale redevable de la
cassure platonicienne. Outre la scolastique médiévale, la dialectique hégélienne et même l’intentionnalité husserlienne sont particulièrement visées par ce refus. D’autre part, il y a continuité parce que Heidegger ne peut envisager le « penser » autrement que comme le « rassemblement » de la totalité dans l’Un. Par là, Heidegger est résolument parménidien, mais il n’est pas le seul. En effet, comme en témoigne Emmanuel Lévinas
[32], la pensée philosophique occidentale ne remet pas en question cette identité du penser et de la totalité dans l’Un. C’est même un axiome fondamental du patrimoine philosophique grec. Le « parricide »
[33], loin de détruire cet axiome, ne fait que confirmer cette dimension du rassemblement de l’être dans l’Un. L’admission du non-être comme délimitation de l’être
[34] se présente au niveau de l’« un qui est », la seconde hypothèse du
Parménide
[35]. L’« Un » de la première hypothèse est laissé intact dans sa réalité indivise
[36]. Dans cette alternative, Aristote opte pour l’identité de l’Un et de l’être
[37]. Le néo-platonisme, quant à lui, s’organise autour de la transposition en hypostases des hypothèses du
Parménide
[38]. Le fait que l’Un ou le Bien soit « au-delà de l’essence » ne signifie pas pour autant l’abandon du rassemblement dans l’Un. Que, chez Plotin, le dict parménidien « être et penser sont en effet la même chose » continue à fonctionner au niveau de la seconde hypostase, le
[39], signifie plutôt que cette dualité doit être dépassée pour une unité ineffable de laquelle tout provient et où tout retourne.
Avec Heidegger, on assisterait à l’affleurement explicite d’une notion qui dominerait dans toute la tradition philosophique grecque. L’être parménidien doit sa
stabilité au fait d’être « tout entier, d’un seul tenant » (
ξυνεχές)
[40]. De ce fait, il n’a d’autre acte, pour se tenir dans sa limite (
πείϱατo
ς)
[41], que de se posséder lui-même, en se colligeant en soi. « Le se-posséder » (
das Sich-Haben), tel est l’acte que Heidegger dévoile en analysant « la grammaire et l’étymologie du mot ‘être’ » au chapitre II de l’
Introduction à la métaphysique. L’importance de ce texte nous semble telle que nous ne pouvons que le citer largement.
« Mais ceci, le fait de se tenir là dressé de soi, de venir à stance et de demeurer en
stance, les Grecs le comprennent comme être. Ce qui venant en stance devient en soi stable, s’installe par là de soi-même dans la nécessité de sa limite,
πέϱας. Celle-ci n’est rien qui ne vienne d’abord de l’extérieur s’ajouter à l’étant. Elle est encore bien moins un manque, une amputation. L’arrêt, la rétention dans la limite, le se-posséder (
das Sich-Haben) dans lequel le stable se tient, c’est cela qui est l’être de l’étant, et qui constitue d’abord l’étant comme tel, en le différenciant du non-étant. Venir à stance signifie par suite : conquérir pour soi une limite, se délimiter. C’est pourquoi un caractère fondamental de l’étant est :
τó
τέλo
ς. Et cela ne signifie ni le but visé ni le propos mais le terme. ‘Terme’n’est nullement compris ici en un sens négatif, comme si par là quelque chose n’allait pas loin, ne marchait plus, s’arrêtait. Le terme est terminaison au sens d’accomplissement. La limite et le terme sont ce par quoi l’étant commence à
être. C’est à partir de là qu’il faut comprendre l’appellation suprême utilisée par
Aristote pour l’être, l’
ἐv
τελέχεια – le se-tenir-(garder)-dans-la-terminaison (limite) »
[42].
Cette notion de l’être comme « rétention dans la limite » et « seposséder » est prolongée par l’interprétation que fait Heidegger de la
φύσις chez Aristote. Pour que l’être puisse aller à son
τέλo
ς, c’est-à-dire à son « accomplissement » (
Vollendung), il doit « se-tenir-(garder)-dans-laterminaison (limite) ». L’être n’est pas une entité neutre, inactive. Il se présente comme un acte. Heidegger a poursuivi cette recherche le semestre suivant dans son cours sur
La Physique d’Aristote
[43].
La
φύσις caractérise l’o
ύσία a dans sa mobilité, dans son
entrée dans la présence. L’étant est « véritablement étant lorsqu’il est sur le mode de l’
ἐντελέχεια, plutôt que lorsqu’il est sur le mode de la
δύναµ
ις »
[44]. Or, se faisant encore plus explicite que précédemment, Heidegger traduit l’
ἐντελέχεια par « se-posséder-dans-la-fin » (
ἐν τέλει ἐχει)
[45]. Le
τέλo
ς ne signifie pas l’arrêt du mouvement mais l’« emprise (
Anfang) de la mobilité comme reprise et sauvegarde du mouvement »
[46]. Ni conclusion finale, ni clôture, le
τέλo
ς signifie l’
œuvre dressée dans sa plénitude (
ἐνέϱγεια). « Dans le repos de cette station (
Stand) se rassemble et
se possède comme sa fin l’être-approprié (
δύναµ
ις) de ce qui est approprié »
[47]. Le rapport entre repos et mouvement chez Aristote permet de mieux percevoir le rapport être et temps chez Heidegger. Parce que « le se-
posséder-en-fin (
ἐντελέχεια) est le déploiement intime de la mobilité »
[48], il faut dire que l’être se déploie à travers le temps. L’être ne se situe jamais en deçà ou au-delà des étants mais à même leur ek-sistence. L’être ne peut en aucun cas se présenter comme un visage (
εἶδo
ς) permanent. Il faut renoncer à quitter le « commencement » de la philoden sophie grecque comme le fait Platon. Le visage existe à l’intérieur même du mouvement vers la
possession complète. Il est µo
ϱφή, c’est-à-dire être-en-chemin.
En relisant Aristote à travers Heidegger, nous constatons à quel point l’avènement de l’être est déterminé par le « se-posséder ». Mais, nous en tenir au seul versant de la « possession » serait falsifier l’interprétation heideggérienne d’Aristote. Chez le Stagirite, le déploiement de la
φύσις est « double » (
διχῶς)
[49]. Le mouvement de l’être vers sa pleine « possession » implique, corrélativement et nécessairement, une « privation », un « dépouillement » (
στέϱησις). Sans la « privation », la « possession » serait pleinement accomplie et le « devenir » n’aurait pas lieu. Le devenir advient par une contrariété
[50]. Sans cette contrariété, on serait dans une constance, une stabilité, sans devenir. Autrement dit, on s’en tiendrait au versant parménidien en oubliant le versant héraclitéen. Heidegger voit donc à travers la
στέϱησις aristotélicienne le moyen de concilier les deux présocratiques. La
στέϱησις fait intimement partie du déploiement de la
φύσις. Pour que l’être paraisse, il faut qu’un retrait, une « dépossession », lui laisse place. Cette « dépossession » est nécessaire à l’
entrée en présence (
στέϱησις zur Anwesung)
[51].
Étonnamment, nous voici chez Heidegger avec un double mouvement : possession et dépossession. Le
τέλo
ς de l’être est de se-posséder dans le rassemblement dans l’Un. Mais, le mouvement vers la possession serait exclu sans une dépossession préalable. Comme Heidegger n’hésite pas à le rappeler à partir d’Héraclite : « L’être aime son propre retrait » (
Φύσις ϰϱύπτεσθαι φιλεῖ)
[52].
Ce double mouvement de l’être annonce le drame de l’homme. Parce que l’homme « este » dans le devenir, son effort d’appréhension doit affronter la résistance de l’être qui apparaît en se cachant. Comme pour le
Λó
γo
ς héraclitéen, le recueillement n’est pas une simple mise ensemble pacifique mais « la recollection de forces antagonistes »
[53]. Dans ce combat inégal, seul l’être peut sortir vainqueur. Mais, en tant qu’il est le « Là » de l’être (
Da-sein), l’homme est justement la seule possibilité pour l’être de se recueillir. La recollection
contre et
pour le prépotent est donc une nécessité qui incombe à l’homme
[54]. En tant qu’il est sa possibilité, l’être-Là ne peut que se briser sur l’être
[55]. Pour les Grecs, en dehors de toute connotation optimiste ou pessimiste, c’est dans cette défaite de l’être-Là que se situe la victoire de l’être
[56].
Dans le passage de sa possibilité à la compréhension, ce qui va désormais retenir l’attention de Heidegger, c’est le mouvement que doit opérer le
Da-sein. Peu à peu se fait jour l’usage d’un nouveau vocabulaire que Heidegger emprunte à Maître Eckhart. Il s’agit de la
Gelassenheit
[57]. Cette référence à Eckhart doit être lue « à la conjonction de ces deux plans : celui du diagnostique onto-théologique et celui d’une nouvelle quête du divin »
[58]. Par la
Gelassenheit, on s’engage sur un chemin où il faut renoncer à tout vouloir, à toute pensée représentative : « dans la
Gelassenheit la pensée se transforme, passant d’une telle activité représentative à l’attente tournée vers la libre Étendue »
[59]. Comme l’homme est déjà « ap-proprié » (
Ge-eignet) à la « libre Étendue » (
Gegnet), il n’a plus qu’à se laisser « assimiler » (
ver-gegnen) par elle
[60]. Pour que cette
Vergegnispuisse avoir lieu, une passivité est nécessaire.
Cette attitude de déprise que manifeste la Gelassenheit doit être rattachée à l’analyse heideggérienne de la φύσις. Si, d’une part, l’être se temporalise en étants par une « dépossession », et que, d’autre part, le τέλoς de l’être est la « possession », il faut nécessairement retrouver une forme de « dépossession » dans le mouvement de l’étant vers l’être. Autrement dit, au lâcher de l’étant par l’être doit correspondre un lâcher de l’étant pour l’être. Voilà qui situe le rôle de la Gelassenheit. Sur ces bases, on peut considérer l’avènement de l’Ereignis comme allant de soi dans l’évolution de la pensée de Heidegger.
Dans son tournant herméneutique, Heidegger découvre qu’une « désappropriation » (
Ent-eignung) doit précéder l’« appropriation » (
Zueignung) pour que l’être-là soit ouvert à la grâce de l’« événement » (
Er-eignis)
[61]. On retrouverait ici, mais selon un mode tout différent, quelque chose de similaire à la double
Entäusserung hégélienne
[62]. Il ne s’agit pas, dans la
Gelassenheit, de surmonter le moment négatif, comme c’est la cas chez Hegel. Le travail nécessaire du négatif est inséré dans l’advenue de l’être à lui-même sans qu’il ne soit un moment. Il n’y a plus de rétablissement ultérieur mais seulement le jeu intime du néant au c
œur de l’être, indissociable de son événement-avénement (
Ereignis). La dépossession est le mouvement privatif nécessaire à la possession. Elle est l’absentement de la mise en présence, le retrait corrélatif de la
monstration.
Il y a une donation,
Es gibt. Cette donation est là comme l’événement qui desserre l’entrave de l’être pour qu’il puisse se temporaliser en étants. Mais, l’étant n’a d’autre possibilité que ce qu’il est lui-même : comprendre. De ce fait, pris avant de prendre, il n’a d’autre issue pour faire advenir le projet qu’il est à lui-même que de se
laisser prendre
[63].
2. Le Λóγoς johannique et le « se-dessaisir »
Si maintenant, nous remettons en cause le présupposé de l’être comme le « se-posséder dans lequel le stable se tient », qu’arrive-t-il à la métaphysique? Est-ce seulement pensable? Que le stable se tienne à même le « se-dessaisir », dans un acte
simple qui n’est pas « double » (
διχῶς)
[64], comme l’appropriation par la désappropriation, est-ce intelligible? C’est intelligible mais non pas compréhensible. D’emblée, la foi se présente comme un acte de déprise. Le « Je suis » (Jn 8, 28) qu’elle vise s’annonce
in-compréhensible. Or, souvent, ce terme est mal interprété. « Je suis » est incompréhensible non parce que l’étant est déjà compris par « Je suis » mais parce que « Je suis » ne doit sa stabilité à aucune
com-préhension de lui-même. Autrement dit – telle est l’hypothèse que nous cherchons à vérifier –, « Je suis » ne
siste pas par une possession compréhensive de lui-même mais par le don total de lui-même. Ce don se manifeste dans le temps par un « se-dessaisir ». De ce fait, l’acte de foi, qui est une forme de déprise, se situe dans la logique même du « Je suis » vers lequel il se tourne. Selon cette hypothèse, la foi ne serait pas un mode de connaissance pauvre en attente de compréhension. La foi conviendrait au « Je suis » parce qu’elle le rejoindrait dans l’acte même qu’Il est. Si la foi doit déboucher sur une vision, c’est seulement dans la mesure où elle abandonnerait toute compréhension.
Sachant la place que Heidegger réserve à l’« écoute » au détriment du « voir » dans son analyse phénoménologique
[65], n’est-ce pas le moment de mettre ce principe en application? Nous pouvons rester fidèle au dict de Parménide, mais d’une manière inversée. Par la foi, l’ontologie et la noétique coïncident, non dans la
Vernehmung comme le voudrait Heidegger, mais dans le dessaisissement. Il convient donc de se mettre à l’« écoute » du
Λó
γo
ς qui se dit à travers l’Écriture. Loin de nous situer face à « être-constamment-sous-les-yeux »
[66], nous nous laissons interpeller par la « manifestation » du
Λó
γo
ς (1Jn 1, 1-2).
Tout d’abord, le Λóγoς de saint Jean conjugue en lui deux positions : le Λóγoς est Dieu, auprès de Dieu (Jn 1, 1), et le Λóγoς s’est fait chair (Jn 1, 14). C’est bien là que se situe le scandale et la folie. Comment le Λóγoς, par qui toutes choses sont faites (Jn 1, 3), peut-il se présenter comme un « étant » parmi d’autres? En faisant cela, ne se destitue-t-il pas lui-même en quittant le « manifester » vers un « manifesté »? Heidegger n’a-t-il pas raison de lui attribuer seulement la place d’un positum inapte à rendre compte d’une phénoménologie/ontologie? À cette question, il faut répondre par l’affirmative si l’on s’en tient au présupposé de l’être comme possession. En effet, vu sous l’angle de la possession, le Λóγoς devenu chair est dépossédé de son statut de Λóγoς qui contient tous les étants en lui et qui les fait ek-sister. Il est déchu de son statut de recollection et d’épanouissement. Il se réduit à un étant capable de prononcer une parole, ou plutôt des paroles qui peuvent, tout au plus, renvoyer à un être permanent situé dans une région ontologique séparée des étants.
Mais, en accueillant le
Λó
γo
ς dans le «
comment de sa monstration », nous devons avancer dans une autre direction. En effet, pour le croyant, l’Incarnation n’est ni un accident, ni une quelconque réduction de Dieu à un état inférieur à ce qu’il est en lui-même. S’il est véritablement le
Λó
γo
ς de Dieu, le fait qu’il se manifeste comme un étant fait partie de l’
expression de Dieu. Le mouvement par lequel l’
être immuable se fait
étant éphémère n’est pas à excepter de l’exégèse du
Λó
γo
ς. Au contraire, aussi déroutant que cela puisse paraître, la venue du
Λó
γo
ς dans le monde doit être considéré comme telle, dans sa « donation »
[67].
Dans l’Évangile de saint Jean, le terme
Λó
γo
ς est uniquement employé dans le Prologue
[68]. Ailleurs, il est question du Fils et de sa relation au Père. Cette transition s’amorce déjà au dernier verset du Prologue. Le Fils, par sa vie,
a fait l’exégèse (
ἐξηγήσατo) de celui que personne n’a jamais
vu (Jn 1, 18). Parce qu’il est l’expression du Père, le Fils s’identifie au
Λó
γo
ς. C’est en tant que Fils monogène qu’il est véritablement
Λó
γo
ς.
Notre méthode phénoménologique, à la fois herméneutique et matérielle, consiste à mettre en évidence comment la « Parole », qui est de l’ordre du dire et donc corrélativement de l’écoute, s’envisage en même temps comme une « chair » qui se montre et qui donne à voir. Le Prologue annonce que cet entrelacement entre le dire et le voir sera une constante du quatrième Évangile.
À Philippe qui lui demande «
montre-nous le Père », Jésus répond : « Celui qui m’a
vu a
vu le Père. Pourquoi dis-tu : «
Montre - nous le Père »? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi? Les
paroles que je vous
dis, je ne les
dis pas de moi-même ! Au contraire, c’est le Père qui, demeurant en moi, accomplit ses propres
œuvres » (Jn 14, 10). Dans un raccourci étonnant, ce texte nous donne à entendre que
voir le Fils, c’est aussitôt
voir le Père
[69]. Est-ce aussi immédiat? La suite du texte nous apprend que l’écoute des « paroles » prononcées et la vue des «
œuvres » opérées par Jésus renvoient au
dire-action du Père. Dans son comportement visible, le Fils est complètement transparent à l’action du Père invisible. Cette dépendance dans le comportement renvoie à une dépendance ontologique, le « demeurer » réciproque du Père et du Fils (Jn 14, 10). Le
Λó
γo
ς nous
raconte le Père en
montrant qu’il demeure constamment en lui. Aucun des actes humains de Jésus n’échappe à cette dépendance : « Le Fils ne peut rien faire de lui-même mais seulement ce qu’il
voit faire au Père ; car ce que fait le Père, le Fils le fait pareillement » (Jn 5, 19).
Le fait que le Fils soit « élevé » sur la Croix ne fait pas exception à sa dépendance ontologique mais, au contraire, l’exprime avec plus de luminosité : « Lorsque vous aurez élevé le Fils de l’homme, vous connaîtrez que ‘Je suis’et que je ne fais rien de moi-même : je
dis ce que le Père m’a enseigné » (Jn 8, 28). Pour que le Fils de l’homme puisse être « élevé », il faut qu’il se soit livré volontairement aux hommes, qu’il se soit « dessaisi » librement de sa vie (Jn 15, 13). L’élévation dont parle saint Jean est à la fois le dessaisissement de la vie de Jésus, son anéantissement, et la révélation de « Je suis » (’E
γώ εἰµ
ι)
[70], sa stabilité éternelle. Quelle est l’intention de l’Évangéliste lorsqu’il rassemble ces deux mouvements (anéantissement-stabilité) en un seul terme : « élevé » (

)? Voudrait-il révéler qu’il s’agit d’une seule et même réalité vue sous deux angles différents?
Pour analyser cette question, la terminologie johannique de la « Gloire » (
δó
ξα) est primordiale. Ce terme apparaît déjà au verset 14 du Prologue : « Et le
Λó
γo
ς fut chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père » (Jn 1, 14). Si nous nous en référons à Heidegger, la
δó
ξα 
, « c’est, en pensant grec : installer dans la lumière et, par là, procurer la stabilité (
Ständigkeit), l’être »
[71]. Or, Jésus insiste pour dire qu’il ne tient pas sa gloire de lui-même mais d’un autre, qui est le Père : « Si je me glorifiais moi-même, ma gloire ne signifierait rien. C’est mon Père qui me glorifie, lui dont vous affirmez qu’il est votre Dieu » (Jn 8, 54).
En déclarant qu’il ne se glorifie pas lui-même mais qu’il est glorifié par le Père, le Fils affirme en même temps qu’il tient sa « stabilité » sans se contenir dans sa propre limite. La glorification du Fils ne serait rien (

) s’il se la donnait à lui-même en propre. Le Fils tient sa gloire du Père, de toute éternité (Jn 17, 5). C’est ainsi que le Fils peut, à son tour, glorifier le Père, c’est-à-dire montrer aux hommes en quoi consiste la « stabilité » de Dieu.
Il y a là quelque chose de déroutant pour la métaphysique grecque. L’être parménidien n’admet aucune altérité en lui. Il ne doit sa
stabilité qu’au fait d’être « tout entier, d’un seul tenant »(
ξυνεχές)
[72]. De ce fait, il n’a d’autre acte, pour se tenir dans sa limite (
πείϱατo
ς)
[73], que de se posséder lui-même, en se colligeant en soi. Le
Λó
γo
ς johannique dévoile une tout autre logique. L’être dont il est question à partir du
Λó
γo
ς se révèle comme présentant une altérité à l’intérieur de son unité : « le Père et moi, nous sommes un (
ἕν ἐσµ
εν) » (Jn 10, 30). En effet, à partir du moment où il y a « parole », il y a, non seulement un « dire » et un « dit »
[74], mais également une sortie de soi vers l’autre, ce qui suppose une relation de personne à personne. C’est pourquoi, l’être johannique ne se révèle jamais comme un neutre impersonnel, un « cela est » (
ὡς ἔστιν)
[75], mais sous la forme d’un « Je suis » (’E
γώ εἰµ
ι). Ce « Je suis » est prononcé par le
Λó
γo
ς, en tant qu’il est Dieu et auprès de Dieu. Si « Je suis » est prononcé simultanément par le Père et par le Fils, il est aussi prononcé par Celui que saint Jean ne mentionne pas lorsqu’il parle de la demeure réciproque du Père et du Fils. Ce non-dit est la manière dont le Souffle Saint (
τò
τò
ἅγιo
ν) se manifeste. Sa manifestation est le « se-dessaisir »
[76]. L’effacement manifeste le contraire d’une fermeture sur sa propre limite, d’une recollection en soi. Il s’agit là d’une incompatibilité radicale avec l’ontologie grecque qui, depuis son début parménidien, a toujours exclu l’altérité, et donc aussi toute personnalité, hors de l’unité de l’être
[77]. La présence de l’altérité au sein de l’être signifie l’impossibilité de se rassembler dans sa limite, c’est-à-dire de « seposséder »
[78].
Si le « Je suis » était un « se-posséder », le Père et le Fils seraient soit deux forces antagonistes qui constituent l’Un (Héraclite), soit un bloc monolithique où se tient « l’Un continu » (Parménide), soit les deux en même temps (Heidegger). Or, aucune des deux premières solutions n’est envisageable. D’une part, le Fils ne présente aucune résistance au Père mais fait tout ce qu’il fait ; d’autre part, le Fils est vraiment autre que le Père sans quoi il ne pourrait s’adresser à lui en lui disant : « Père ». Quant à la solution heideggérienne, l’Ereignis comme « appropriation » (Zueignung) par une « désappropriation » (Ent-eignung), elle demande encore à être reconsidérée. En effet, un passage de l’Évangile de Jean, où se présente l’alternance entre « se-dessaisir » et « (re)prendre », pourrait faire question :
« Le Père m’aime parce que je me dessaisis (τίθηµι) de ma vie pour la prendre (λάβω) ensuite. Personne ne me l’enlève mais je m’en dessaisis (τίθηµι) de moi-même ; j’ai le pouvoir de m’en dessaisir(θεῖναι) et j’ai le pouvoir de la prendre (λαβεῖν) : tel est le commandement que j’ai reçu de mon Père » (Jn 10, 17-18).
L’alternance des verbes τίθηµι et λαµβάνω peut nous introduire dans une conception dualiste contraire à la simplicité de Dieu. Comment expliquer ces deux mouvements qui semblent contradictoires? Le Fils ne peut faire autrement, pour nous rejoindre, que de raconter Dieu invisible dans une histoire. Dans le déroulement temporel, l’agonie de Jésus précède sa Résurrection. Jésus doit d’abord se dessaisir de sa vie pour « ensuite » (πάλιν) la prendre en Dieu. Ce déroulement est la manifestation du « Je suis » de Dieu, son acte simple et immuable. Cette simplicité immuable interdit l’alternance de la déprise et de la reprise de soi. Dieu ne se ravise pas après s’être donné. S’il en était ainsi le don ne serait pas un don total. Or, un don est un don ; donner et reprendre ne vaut. La mort de Jésus n’est pas une feinte de Dieu. Dans son Fils, Dieu va jusqu’au bout de son don : « lui, qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu’à l’extrême (εἰς τέλoς) » (Jn 13, 1). Au contraire de l’interprétation heideggérienne de l’ἐντελέχεια d’Aristote, le mouvement poussé à son accomplissement, à son terme (εἰς τέλoς), n’est pas le « se-posséderdans-la-fin » (ἐν τέλει ἐχει) mais le « se-dessaisir » : « nul n’a de plus grand amour que celui qui se dessaisit (du verbe τίθηµι) de sa vie pour ceux qu’il aime » (Jn 15, 13).
La polysémie des verbes τίθηµι et λαµβάνω vient encore compléter cette interprétation. Le verbe τίθηµι signifie à la fois poser (un fondement) et déposer. Le verbe λαµβάνω, quant à lui, signifie aussi bien prendre que recevoir ou accueillir. Dans la simplicité de son acte, en déposant sa vie, Dieu pose le fondement de son être. Pas plus que deux actes antithétiques en alternance (Hegel), il ne s’agit de deux actes opposés qui se coappartiennent (Heidegger). Cela n’est intelligible qu’à une seule condition. Il faut sortir de la conception qui veut que l’être soit « Un » solitaire, autrement dit, du présupposé de l’être comme « se-posséder ». En effet, si l’être est seul, il ne doit sa stabilité qu’à lui seul. Or, le message de l’Évangile est inverse. Le Fils manifeste qu’il ne fait rien et n’est rien par lui-même. S’il a le pouvoir de prendre sa vie après s’en être dessaisi, c’est uniquement parce qu’il n’a cessé de la recevoir du Père dans un engendrement permanent. Se conjuguent ainsi les deux acceptions du verbe λαµβάνω.
Jusqu’à présent, nous avons cherché à montrer, à partir de la manifestation du Λóγoς, que le « se-posséder » était absent de « Je suis », et donc, que « Je suis » et le « se-dessaisir » n’entretenaient pas d’antagonisme l’un par rapport à l’autre. Il reste maintenant à nous avancer vers une autre question fondamentale : comment expliquer cette bipolarité (être/sedessaisir) du même acte? A` travers cette question, c’est le problème du rapport entre être et temps qui est posé.
Le rapprochement paradoxal des verbes
τίθηµ
ι et
λαµ
βάνω fait percevoir que la vie du
Λó
γo
ς fait chair ne débouche pas purement et simplement sur le néant mais dans la Gloire. Chez saint Jean, la manifestation de la Gloire trouve son plein accomplissement à l’heure de la Croix
[79]. En
déposant sa vie dans le temps, le
Λó
γo
ς poursuit le même acte par lequel « Je suis » se
pose. A` proprement parler, le « se-dessaisir » n’a pas de place en Dieu parce que le
déposer est identique au
poser, sans qu’aucune faille ne s’y glisse. En venant dans la chair, le
Λó
γo
ς n’a pas cessé d’être Dieu, auprès de Dieu. Il n’a pas véritablement quitté un état de stabilité pour un état de précarité qui lui permettrait ensuite de retrouver son état antérieur. Autrement dit, le « se-dessaisir » n’est pas la perte de l’état de stabilité. Le
Λó
γo
ς, unique, a maintenu sa stabilité éternelle, laquelle, dans le temps, s’est présentée comme un « se-dessaisir ». Cette dépossession est donc la face temporelle de la stabilité éternelle.
Au commencement (’
Εν ἀϱχῆ), le
Λó
γo
ς est Dieu, tourné vers Dieu (
πϱò
ς τò
ν θεόν). Devenu chair, le
Λó
γo
ς fait maintenant partie de « tout ce qui devint par lui » (Jn 1, 3). Venu dans le « monde » (
ϰó
σµo
ς), le
Λó
γo
ς est dans le
devenir, c’est-à-dire ce qui n’est pas encore au terme, mais en route vers son accomplissement. Ce qui « devint » (
ἐγένετo) est en tension vers la plénitude ontologique. Nous pouvons appliquer un raisonnement analogue à celui que nous avons appliqué avec la
φύσις aristotélicienne
[80]. Le devenir n’est possible que là où la stabilité n’est pas installée, c’est-à-dire là où une privation existe par rapport à l’acte. Chez Aristote, la privation est une « dépossession ». Or, chez saint Jean, le
Λó
γo
ς révèle que le « se-dessaisir » n’est pas contraire au « Je suis ». Par conséquent, s’il doit y avoir une force privative, elle ne doit pas être cherchée du côté de la « dépossession » mais, au contraire, du côté de la « possession ». La « possession » impose une
délimitation qui empêche l’unification dans l’être. Il s’agit donc d’un retournement radical de l’être grec.
Quand le
Λó
γo
ς est venu dans le monde, « le monde ne l’a pas reconnu », « les siens ne l’ont pas accueilli » (Jn 1, 10-11). Cela veut dire que le monde n’a pas voulu de la dépendance ontologique manifestée par le
Λó
γo
ς. Au contraire du
Λó
γo
ς qui agit continuellement « tourné » vers Dieu, le monde a voulu trouver sa stabilité, sa gloire, en lui-même. Le
Λó
γo
ς fait chair se retrouve donc au c
œur de cette tension. Il en est le révélateur. Le
Λó
γo
ς révèle les deux forces antagonistes, le se-posséder face au se-dessaisir, ou, en termes heideggériens, l’appropriation face à la désappropriation. Remarquons que, selon le
Λó
γo
ς johannique, ces deux forces antagonistes n’affectent pas « Je suis » en lui-même, mais seulement les étants dans le temps. Il en va donc tout autrement du
Λó
γo
ς héraclitéen qui est le recueil des opposés se portant l’un vers l’autre
[81], l’être n’étant pas autre chose que « la recollection de cette agitation antagoniste »
[82].
*
* *
De la logique héraclitéenne et de la logique johannique, découlent deux conceptions de la vie bien différentes. Nous avons déjà touché un mot de la conception héraclitéenne à travers le combat du
Da-sein pour la compréhension. Le combat se gagne par une défaite de l’homme qui n’a plus qu’à entrer dans une dépossession. Ce
laisser, ou cette
Gelassenheit, dont Heidegger reprend le terme à Eckhart, vient en quelque sorte en contrepoint du
Es Gibt pour que l’être puisse se
colliger dans son
Λó
γo
ς. Pour Héraclite, la défaite et la victoire coalisent dans une agitation antagoniste. De la sorte, « l’être de la vie est en même temps mort… et la mort est en même temps vie »
[83]. La beauté est un combat gagné sur le désordre : « le monde très beau est semblable à un tas de fumier répandu en désordre »
[84].
Rien de comparable chez saint Jean ! L’être s’y dit comme « Je suis ». Il ne doit pas sa stabilité au fait de se maintenir dans une limite qui le séparerait des étants limités. Il n’est pas l’être permanent de l’ontothéologie, tout simplement parce qu’il rompt totalement avec la conception de l’être comme « se maintenir dans sa limite, se-posséder ». En lui-même, déjà, cette limite éclate par la présence du Λóγoς, l’autre en Dieu. Cette limite est aussi rompue entre le monde et Dieu, le Λóγoς se trouvant à la fois dans l’un et l’autre. Se dévoilant dans l’acte du dessaisissement, le Λóγoς johannique exprime quelque chose de ce rapport étrange qui n’est pas fondé sur la rétention dans la limite. C’est par le contraire d’une rétention, d’une recollection dans l’Un, que le Λóγoς manifeste la stabilité de « Je suis ».
En mettant en lumière l’opposition radicale des deux Λóγoς, avonsnous définitivement congédié la philosophie grecque? Tel n’est pas notre propos. En fonction du point de départ qui lui est propre, la philosophie va jusqu’au bout de sa logique. Ce point de départ consiste à affirmer l’identité de l’être et du penser. Que ce soit dans une adéquation comme chez Platon, dans la pensée de la pensée comme chez Aristote, dans un mouvement de procession et de retour comme chez les néo-platoniciens, de double extériorisation comme chez Hegel, ou alors dans une appartenance réciproque comme chez Heidegger, il s’agit toujours d’aboutir à la coïncidence complète des deux termes, cette coïncidence ne pouvant être que la recollection dans l’unité à l’exclusion de l’altérité. Sans l’ignorer ni le nier, la Révélation vient faire basculer ce schème. L’être et la pensée sont effectivement appelés à coïncider mais d’une manière qui déroute la logique grecque. En effet, le Λóγoς est proféré par Dieu, non seulement comme sa pensée ou sa raison, mais véritablement comme un autre en lui-même. Le fait que le Fils puisse s’adresser au Père dans une relation je-tu (Jn 17) manifeste cette altérité personnelle. En raison de leur unité ontologique, le Fils n’a pas de connaissance de « Je suis » indépendamment du Père. Autrement dit, le Λóγoς manifeste que l’identité de l’être et du penser passe par sa relation au Père et, de ce fait, ne se clôt pas sur une limite. Cette identité de l’être et du penser se révèle à travers l’innommé du don réciproque du Père et du Fils. L’effacement de l’Esprit dit, mieux que toute explication, combien l’identité de l’être et du penser est réalisée dans le don ou l’amour. La manifestation suprême de cet amour est le dessaisissement du Christ sur la Croix. De ce fait, par l’amour qui est « se-dessaisir » pour l’autre, l’ontologie et la noétique coïncident dans une voie qui diffère du désir de se colliger dans un « se-posséder ».
Le Λóγoς révèle « le chemin » (ἡὁδòς) à suivre pour que tout ce qui est en devenir arrive « là où je suis » (ὃπoυ εἰµὶἐγὼ) : « Père, je veux que là où je suis, ceux que tu m’as donnés soient aussi avec moi, et qu’ils contemplent la gloire que tu m’as donnée » (Jn 17, 24). « Contempler la gloire » que le Fils a reçue du Père, consiste à être parvenu dans la stabilité de Dieu, dans la « demeure ». Pour parvenir à cette stabilité, tout homme est invité à entrer dans le même mouvement que le Fils : « Celui qui aime sa vie la perd, et celui qui cesse de s’y attacher en ce monde la gardera pour la vie éternelle » (Jn 12, 25).
Nous voici de nouveau tout proche du vocabulaire eckhartien du « lâcher prise », de la
Gelassenheit. Mais, que l’on ne s’y trompe pas, le
Λó
γo
ς johannique n’invite pas les hommes à accomplir un acte qui soit contraire à la stabilité de « Je suis ». C’est dans le
τέλo
ς de l’acte du « se-dessaisir » que l’homme rejoint l’« Un »
[85]. De la sorte, le véritable sens eckhartien de la
Gelassenheit est mis en lumière.
Sich lassen consiste à tout laisser et se laisser soi-même pour s’abîmer dans « le c
œur du Père d’où à grand-joie sans trêve flue le Verbe ! »
[86].
[1]
« Eine Welt trennt all dieses von Heraklit » (M.
Heidegger,
Einführung in die Metaphysik (1935), Niemeyer, Tübingen, 1952, p. 103 ; trad. fr. par G. Kahn,
Introduction à la métaphysique, Gallimard, Paris, 1967, p. 142).
[2]
Ibid., p. 97 ; trad. fr., p. 135.
[3]
Cf. E.
Gilson,
Constantes philosophiques, Vrin, Paris, 1983, p. 193.
[4]
E.
Gilson,
L’esprit de la philosophie médiévale (1932), Vrin, Paris, 2
e éd., 1944, p. 50. Cf. P.
Capelle,
Philosophie et théologie dans la pensée de Heidegger, Cerf, Paris, coll. « Philosophie & Théologie », Nouvelle éd., 2001, pp. 80-83.
[5]
Sur cette distinction entre
démontrer et
montrer, cf. J.-L.
Marion,
Étant donné, Essai d’une phénoménologie de la donation, PUF, Paris, coll. « Epithémée », pp. 13-17.
[6]
M.
Heidegger,
Sein und Zeit (1927), Niemeyer, Halle, 1941, § 7, p. 28 ; trad. fr. par R. B
œhm et A. Waelhens,
L’Être et le Temps, Gallimard, 1964, p. 45. Cf. aussi le commentaire de M.
Henry,
Phénoménologie matérielle, Paris, PUF, coll. « Epithémée », 1990, p. 112s.
[7]
« Logos meint im Neuen Testament von vornherein nicht wie bei Heraklit das Sein des Seienden, die Gesammeltheit des Gegenstrebigen, sondern Logos meint
ein besonderes Seiendes, nämlich den Sohn Gottes » (M.
Heidegger,
Einführung in die Metaphysik, p. 103 ; trad. fr., p. 142).
[8]
Ibid., p. 95 ; trad. fr., p. 132.
[9]
« Weil
λó
γo
ς in der griechischen Übersetzung des Alten Testaments (Septuaginta) der Name für das Wort ist und zwar ‘Wort’in der bestimmten Bedeutung des Befehls, des Gebotes ;
оἱ δέϰα λó
γo
ι heißen die zehn Gebote Gottes (Dekalog). So bedeutet
λó
γo
ς : der
ϰῆϱυξ, ἄγγελo
ς, Künder, Bote, der Gebote und Befehle vermittelt ;
λó
γo
ς 
ist das Wort vom Kreuz » (M.
Heidegger,
Einführung in die Metaphysik, p. 103 ; trad. fr., p. 142).
[10]
Les affirmations de Heidegger appellent quelques éclaircissements. Dans l’Ancien Testament, les récits du Sinaï emploient le mot
debarîm, au pluriel, pour désigner soit la législation (Ex 34), soit le Code de l’alliance (Ex 20). Dans l’ensemble deutéronomique, l’expression « la parole » (
adabar), au singulier, fait son apparition (Dt 4, 2 ; 30, 14 ; 42, 47) pour signifier que les lois sont données dans une relation d’alliance qui se raconte dans un récit. Cette nouvelle signification se prolonge dans les écrits prophétiques où l’usage du terme
dabar est nettement majoritaire (216x contre 6x dans la Tôrah). La parole y présente un « double aspect dynamique et noétique : le
dabar fait l’histoire et la rend intelligible » (A.
Robert, article « Logos » in
Dictionnaire de la Bible, Letouzey et Ané, Paris, 1957, c. 449). Ensuite, le vocabulaire sapientiel remplace l’expression « Dieu dit » par l’usage du substantif « parole » (19x), ce qui favorisera ultérieurement le processus de personnification que la synagogue ne suivra pas. Il faut aussi ajouter que le
dabar de l’A.T. côtoie le
Memrâ du judaïsme palestinien qui exprime l’oracle divin sans pour autant atteindre le statut d’hypostase divine (cf. J.
Starcky, article « Logos » in
Ibid., c. 472). Quant à l’influence du
λó
γος de Philon sur le
Λó
γος de saint Jean, elle doit être relativisée en raison des différences essentielles qui séparent les deux doctrines : 1) Alors que le
λó
γος de Philon est un mixte entre l’entité stoïcienne qui assure la cohésion du monde et l’idée platonicienne d’un monde intelligible, le
Λó
γος de saint Jean est le Fils de Dieu incarné (Jn 1, 14). 2) Tandis que le
λó
γος de Philon est un démiurge utilisant une matière préexistante, le
Λó
γo
ς johannique est créateur de toutes choses (Jn 1, 3). 3) Le
λó
γo
ς de Philon est fils de Dieu au même titre que le monde, tandis que le
Λó
γo
ς de saint Jean est le fils unique de Dieu, le monogène (Jn 1, 18). Il est sans doute plus probable que saint Jean ait emprunté le terme
Λó
γo
ς au
mouvement gnostique, en lui donnant une signification spécifiquement chrétienne, de manière à mieux le combattre (cf.
Ibid., c. 479).
[11]
P.
Capelle,
op. cit., p. 45.
[12]
Cf. M.
Heidegger,
Identität und Differenz (1957) ; trad. fr. par A. Préau, « Identité et Différence », in
Questions I, Gallimard, p. 290 et 306. Le mot « ontothéologie » est inventé par Kant pour désigner un certain panthéisme ontologique. Cf.
Kant,
Kritik der Reinen Vernunft, éd., Académie de Berlin, III, 420, l. 28 ; trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud, PUF, Paris, 1950, p. 447. Le concept d’onto-théologie apparaît chez Heidegger dès 1930-31 dans le cours intitulé « Hegels
Phänomenologie des Geistes », GA 32, p. 140.
[13]
« Qu’est-ce que la métaphysique? » in
Questions I, p. 40.
[15]
Cf. M.
Heidegger,
Sein und Zeit, § 5 et 6, p. 15-27 ; trad. fr., pp. 31-43.
[16]
M.
Heidegger,
Einführung in die Metaphysik, p. 12 ; trad. fr., p. 28. Otto Pöggeler fait remonter la « crise essentielle » de Heidegger à la parution de
Qu’est-ce que la métaphysique? en 1929 (Cf. « Die Krise des phänomenologischen Philosophiebegriffs » (1929), in Ch. Jamme et O. Pöggeler (dir.),
Phänomenologie im Widerstreit, Suhrkamp, Francfort, 1989, pp. 255-276). Entre 1929 et la parution de l’
Introduction à la métaphysique, on constate un trou dans la « production scientifique » de Heidegger. Ce silence serait significatif d’une remise en question essentielle et d’un nouveau départ. C’est aussi de cette période que date l’élaboration du concept d’onto-théologie (cf. note 8). Cf. J.
Grondin,
Introduction à la métaphysique, Les presses de l’Université de Montréal, 2004, pp. 315-119.
[17]
M.
Heidegger,
Die Physis bei Aristoteles (1939) ; trad. fr. par F. Fédier, « Ce qu’est et comment se détermine la

», in
Questions II, pp. 165-276.
[18]
« Der von der Grenze her sich bändigende Halt, das Sich-Haben, vorin das Ständige sich hält » (M.
Heidegger,
Einführung in die Metaphysik, p. 46 ; trad. fr., p. 70).
[19]
Citons par ex., J.-L.
Marion,
Dieu sans l’être, Communio/Fayard, Paris, 1982 ; M.
Henry,
C’est moi la vérité, Seuil, Paris, 1996. Cf. aussi P.
Gilbert, « Un tournant métaphysique de la phénoménologie française? M. Henry, J.-L. Marion et P. Ric
œur »,
Nouvelle Revue Théologique, 124 (2002), pp. 597-617.
[20]
« Die Kluft,
χωϱισμó
ς wird aufgerissen zwischen dem nur scheinbaren Seienden hier unten und dem wirklichen Sein irgendwo droben, jene Kluft, in der dann die Lehre des Christentums unter gleichzeitiger Umdeutung des
Unteren zum Geschaffenen und des
Oberen zum Schöpfer sich ansiedelt, mit den also umgeschmiedeten Waffen sich gegen Antike (als das Heidentum) stellt und sie verstellt. Nietzsche sagt daher mit Recht : Christentum ist Platonismus fürs Volk » (
Ibid., p. 80 ; trad. fr., p. 114. Nous soulignons).
[22]
Ibid., p. 74 ; trad. fr., p. 106.
[24]
« Wir beschlie
βen die Aufhellung des Gegensatzes, d. h. zugleich der Einheit von Sein und Schein mit einem Wort
Heraklits (Frg. 123) :
φιλεῖ: Sein (aufgehendes erscheinen) neigt in sich zum Sichverbergen » (
Ibid., p. 87 ; trad. fr., p. 122).
[25]
« Das aufgehend-verweilende Walten ist in sich zugleich das scheinende Erscheinen » (
Ibid., p. 77 ; trad. fr., p. 109).
[26]
« Andererseits gehört jedoch das Werden als ‘Aufgehen’zur

» (
Ibid., p. 87 ; trad. fr., p. 123).
[27]
« Eines ist alles (Frg. 50) » (
Ibid., p. 98 ; trad. fr., p. 136).
[28]
Ibid., p. 104 ; trad. fr., p. 144.
[30]
« Zusammengehörig sind Vernehmung wechselweise und Sein » (
Ibid., p. 111 ; trad. fr., p. 153).
[31]
« Vernehmung ist nicht eine Verhaltungsweise, die der Mensch als Eigenschaft hat, sondern umgekehrt : Vernehmung ist jenes Geschehnis, das den Menschen hat » (
Ibid., p. 108 ; trad. fr., p. 148).
[32]
Cf. E.
Lévinas, « De l’Un à l’Autre. Transcendance et temps », in
Entre nous. Essais sur le penser à l’autre, Grasset & Fasquelle, éd., Livre de Poche, Paris, 1991, p. 143-164.
[33]
Platon,
Sophiste, 241 d.
[35]
Platon,
Parménide, 142 d
[37]
Aristote,
Métaphysique, G, 2 1003 b 23-24.
[38]
Plotin,
Ennéades, V, 1, 8, 24-29. Cf. P.
Aubin,
Plotin et le christianisme, Beauchesne, Paris, 1992, pp. 52-54.
[39]
Ibid., V, 1, 8, 15-20.
[40]
Parmenide,
Fragm. VIII, 25.
[42]
« Dieses aber, das in sich hoch gerichtete Da-stehen, zum Stand kommen und im
Stand bleiben, verstehen die Griechen als Sein. Was dergestalt zum Stand kommt, in sich
ständig wird, schlägt sich dabei von sich her frei in die Notwendigkeit seiner Grenze,
πέϱας. Diese ist nichts, was zum Seienden erst von au
βen hinzukommt. Noch weniger ist sie ein Mangel im Sinne einer abträglichen Beschränkung. Der von der Grenze her sich bändigende Halt, das Sich-Haben, vorin das Ständige sich hält, ist das Sein des Seienden, macht vielmehr erst das Seiende zu einem solchen im Unterschied zum Unseienden. Zum stand kommen hei
βt darnach : sich Grenze erringen, er-grenzen. Deshalb ist ein Grundcharakter des Seienden
τò
τέλος, was nicht Ziel und nicht Zweck, sondern Ende bedeutet. ‚Ende’ist hier keineswegs im verneinenden Sinne gemeint, als ob mit ihm etwas nicht mehr weiter gehe, versage und aufhöre. Das Ende ist Endung im Sinne Vollendung. Grenze und Ende sind jenes, womit das Seiende zu
sein beginnt. Von daher ist der höchste Titel zu verstehen, den
Aristoteles für das Sein gebraucht, die
ἐντελέχεια, - das Sich-in-der-Endung (Grenze)-halten (wahren) » (M.
Heidegger,
Einführung in die Metaphysik, p. 46 ; trad. fr., p. 70).
[43]
M.
Heidegger, « Ce qu’est et comment se détermine la

», in
Questions II, p. 165-276.
[44]
Aristote,
Physique, B, I, 193 b 7-8, cite in
Ibid., p. 243.
[45]
« La mobilité d’un mouvement consiste alors éminemment en ceci que le mouvement de ce qui est mû se reprend en sa fin,
τέλος, et en tant qu’ainsi repris, dans la fin, se « possède » :
ἐν τέλει ἐχει :
ἐντελέχεια — « se-posséder-dans-la-fin » (M.
Heidegger,
Questions II, p. 246).
[47]
Aristote,
Physique, G, I, 201 b 4, cité in
Ibid., p. 248. Nous soulignons.
[48]
M.
Heidegger,
Questions II, p. 249.
[49]
« L’installation qui se compose dans le visage (µ
οϱφή), cependant, et cela veut maintenant aussi dire
φύσις – elle est interpellée doublement ; car la ‘dépossession’ (
στέϱησις) aussi est quelque chose comme un visage (
εἶδος) » (
Aristote,
Physique, B, I, 193 b 18-20, cité in
Heidegger,
Questions II, p. 177).
[50]
« La contrariété première est la possession et la privation, non pas toute privation mais celle qui est privation parfaite. Tous les autres contraires dérivent de cette contrariété première » (
Métaphysique, I, 4, 1055 a 33-35). Cette contrariété première est « l’impossibilité absolue de
posséder » (
Métaphysique, I, 4, 1055 b 4).
[52]
Héraclite,
Fragm. 123, cité in
Ibid., p. 275.
[53]
M.
Heidegger,
Einführung in die Metaphysik, p. 103 ; trad. fr., p. 142.
[54]
«
Λέγειν und
νοεῖν, Sammlung und Vernehmung, sind eine Not und eine Gewalt-tat
gegen das überwältigende, dabei aber immer auch nur
für dieses » (
Ibid., p. 135 ; trad. fr., p. 181).
[55]
« Das Dasein hat diese Möglichkeit nicht als leeren Ausweg, sondern es ist diese Möglichkeit, sofern es ist ; denn als Dasein mu
β es in aller Gewalt-tat am Sein doch zerbrechen » (
Ibid., p. 135 ; trad. fr., p. 182).
[57]
Sur l’importance de ce terme chez Heidegger, cf. E.
Brito,
Heidegger et l’hymne du sacré, University Press & Peeters, Leuven, 1999, pp. 451-453.
[58]
P.
Capelle, « Heidegger et Maître Eckhart », in
Revue des Sciences Religieuses 70/1 (1996), p. 120. Les premiers écrits sur la
Gelassenheit datent de 1944-45 : « Zur Erörterung der Gelassenheit », in
Gelassenheit, Neske, Pfullingen, 1959, pp. 29-73 ; trad. fr. par A. Préau, « Pour servir de commentaire à
Sérénité », in
Questions III, Gallimard, 1966, pp. 183-225.
[59]
M.
Heidegger, « Pour servir de commentaire à
Sérénité », in
Questions III, p. 204.
[60]
Ibid., pp. 203-204.
[61]
« A l’appropriation-
Ereignis comme telle appartient la désappropriation » (M.
Heidegger,
Zeit und Sein (1962) ; trad. fr. par F. Fédier, « Temps et Être », in
Questions IV, p. 45).
[62]
Chez Hegel, pour aboutir au Concept, la substance doit
se dessaisir pour devenir conscience de soi et inversement, selon une double
Entäusserung. Cf. G.W.F.
Hegel,
Des Phänomenologie des Geistes, Meiner, 1807, p. 525b. Chez Heidegger, l’être et la pensée sont
co-propriés l’un à l’autre. Mais, à la donation de l’
Ereignis, doit répondre un « détachement » (
Gelassenheit) sans lequel la « recollection » (
Gesammeltheit) ne se réalise pas. Voir la notion du « laisser-appartenir » (
Das Gehören-lassen) dans « Identité et différence », in
Questions I, p. 272.
[63]
« Penser, … ce n’est pas d’abord comprendre quelque chose mais comprendre que l’on est déjà pris » (J.-P.
Resweber,
La pensée de Martin Heidegger, Privat, 1971, p. 55).
[64]
M.
Heidegger, « Ce qu’est et comment se détermine la

», in
Questions II, p. 270.
[65]
« L’ouïr constitue même l’ouverture primordiale et authentique de l’être-là à l’égard de son savoir-être inaliénable ; celui-ci est ouïr de la voix amie que tout être-là porte en lui-même » (M.
Heidegger,
Sein und Zeit, § 34, p. 163 ; trad. fr., p. 202).
[66]
M.
Heidegger,
Augustinus und der Neuplatonismus, Cours du semestre d’été à Fribourg-en-Brisgau, 1921, GA 60, p. 159-298. Cf. O.
Pögeller,
Der Denkweg Martin Heideggers, Gunther, Pfüllingen, 1963 ; trad. fr. par M. Simon,
La pensée de Martin Heidegger. Un cheminement vers l’être, Aubier, Paris, 1967, p. 55.
[67]
Sur l’importance de la « donation » (
Gegebenheit) en phénoménologie, cf. J.-L.
Marion,
Réduction et donation, Recherches sur Husserl-Heidegger et la phénoménologie, PUF, Paris, 1990.
[68]
Le terme
Λó
γος se retrouve six fois dans les écrits johanniques : Jn 1, 1 (3x) ; Jn 1, 14 ; 1 Jn 1, 1 ; Ap 19, 13.
[69]
Cf. aussi Jn 12, 45 : « celui qui me
voit, voit Celui qui m’a envoyé ».
[70]
L’expression ’E
γώ εἰμι renvoie à Ex 3, 14 : ’E
γώ εἰμι ὁ ὤν.
[71]
« In der hellenistischen Theologie und im Neuen Testament ist
δó
ξα 
, gloria Dei, die Herrlichkeit Gottes. Das Rühmen, Ansehen zuweisen und aufweisen, hei_t griechisch : ins Licht stellen und damit Ständigkeit, Sein verschaffen. » (M.
Heidegger,
Einführung in die Metaphysik, p. 78 ; trad. fr., p. 111).
[72]
Parmenide,
Fragm. VIII, 25.
[73]
Parmenide,
Fragm. VIII, 31.
[74]
Sur la distinction entre de « dire » et le « dit », cf. E.
Lévinas,
Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, Kluwer Academics Publisher, Dordrecht, 1991, p. 47-49. A la différence de Lévinas pour qui le « dit » échappe au « dire », en raison de sa transcendance, le
Λó
γος se maintient dans le « dire », parce qu’il est Dieu, auprès de Dieu.
[75]
Parmenide,
Fragm. VIII, 2.
[76]
« L’Esprit souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va » (Jn 3, 8).
[77]
Chez Parménide, l’être « est tout entier identique » (
πᾶν ἐστιν ὁμοῖον) sinon cela empêcherait sa « cohésion » (
συνέχεσθαι) (
Fragm. VIII, 22). Chez Platon, l’« autre » (
ἕτεϱον) désigne le « non-être » (µ
ὴ ὂν) (
Sophiste, 257 b). Chez Plotin, l’Un ne pense pas sinon il y aurait en lui une quelconque
altérité : «
νó
ησις, ἵνα μὴ ἑτεϱότης » (
Enn. VI, 9, 6, 42).
[78]
Emmanuel Lévinas a été attentif à la mise en lumière de ce vocabulaire de la « possession » pour caractériser la pensée du « Même » (Hegel, Husserl, Heidegger) qui suspend la relation à l’« Autre ». Cf. E.
Lévinas,
Totalité et Infini, Martinus Nijhoff, La Haye, 2
e éd., 1965, p. 8s.
[79]
Cette exégèse va évidemment à l’encontre de la distinction luthérienne entre la « théologie de la croix » et la « théologie de la gloire » dont Heidegger a hérité. Cf. O.
Pögeller,
Der Denkweg Martin Heideggers ; trad. fr., p. 53-54. Cf. aussi Y. DE
Andia, « Réflexion sur les rapports de la philosophie et de la théologie »,
Mélanges de Science Religieuse, 32/3 (1975), p. 141.
[81]
« Heraklit sagt Frg. 8 : ‘Das Gegeneinanderstehende trägt sich, das eine zum anderen, hinüber und herüber, es sammelt sich aus sich’. Das Gegenstrebige ist sammelnde Gesammeltheit,
Λó
γος » (M.
Heidegger,
Einführung in die Metaphysik, p. 100 ; trad. fr., p. 139).
[82]
« Sein ist die Gesammeltheit dieser gegenwendigen Unruhe » (
Ibid., p. 102 ; trad. fr., p. 141).
[83]
Ibid., p. 100 ; trad. fr., p. 139.
[84]
Héraclite,
Fragm. 124, in
Ibid., p. 102 ; trad. fr., p. 141.
[85]
« Dans cet Un (c’est-à-dire dans l’image, dans le fond de l’âme), le Père engendre son Fils en la source la plus intime. Là s’épanouit l’Esprit Saint » (
Maître Eckhart,
Sermon 5b ; trad. fr. par J. Ancelet-Hustache, t. I, Seuil, Paris, 1974, p. 79). Cf. préface de M.-A. Vannier in
Maître Eckhart,
Sur la naissance de Dieu dans l’âme, trad. par G. Pfister, Arfuyen, 2004, pp. 25-31.
[86]
Maître Eckhart,
Granum sinapis, I, 6-8 ; trad. fr. par K. Ruh, in
Initiation à Maître Eckhart, Editions Universitaires/Fribourg, Cerf/Paris, 1997, p. 61.