2005
Recherches de science religieuse
Histoire biblique et conscience historienne
De la Genèse au 2e Livre des Rois
Pierre Gibert
Depuis l’Antiquité grecque, et notamment avec Hérodote et Thucydide, une conception claire de l’histoire semble s’être imposée, quitte à exclure de son champ un certain nombre d’autres « historiographies » qui ne coïncideraient pas avec cette conception. Même si l’historiographie médiévale a été dominée par le modèle biblique et ses schémas, celui-ci s’est progressivement trouvé écarté, d’autant plus qu’à partir du XVIIe siècle l’examen critique du corpus biblique et les différentes formes que cet examen prendrait au cours des trois siècles suivants tendrait à réduire sa pertinence et son importance, sinon à les nier. Il y a pourtant de l’histoire dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament. Si de récents travaux nous conduisent à réduire sérieusement la vérité historique de certains personnages et de certains événements, voire de la majeure partie de la synthèse historique de l’A.T., il n’en existe pas moins un projet historien qui s’exprime dans des principes, règles, pratiques et qui révèlent une authentique conscience historienne.
Since Greek antiquity, and especially with Herodotus and Thucydides, a clear conception of history seems to have become established, even at the expense of excluding from its sphere a certain number of other “historiographies” that would not have coincided with this conception. Although medieval historiography was dominated by the biblical model and its schemes, it found itself gradually dismissed, all the more so as, from the 17th century onwards, the critical examination of the biblical corpus and the different forms that this examination would take during the following three centuries tended to reduce, if not deny, its relevance and importance. Nevertheless, there is history in the Old as in the New Testament. While some recent works have led us to seriously reduce the historical truth of certain characters and events, or even most of the historical synthesis of the O.T., there still exists a historical project that expresses itself in principles, rules, and practices and reveals authentic historical awareness.
Il y a quelques années, dans un petit ouvrage qui s’apparentait au manuel pratique, François Hartog proposait à partir des « Préfaces des historiens et textes sur l’histoire » une sorte de parcours de l’
Histoire d’Homère à Augustin
[1]. Ainsi balayait-il une dizaine de siècles où, à travers une multitude de textes judicieusement choisis, s’était explicitée la conscience historienne de l’Occident. Pourtant, et sans que la chose ne soit nouvelle ni vraiment surprenante, Israël ni la Bible comme Ancien et Nouveau Testament n’eurent place dans ce corpus, sinon, dans un ultime chapitre, d’ailleurs précisé en « Epilogue » : là étaient proposées « L’histoire et l’historiographie vues d’ailleurs », c’est-à-dire à partir de textes de Flavius Josèphe, Eusèbe de Césarée et S. Augustin qui se réfèrent, chacun à leur façon, aux « Saintes Lettres ». Ce silence est-il aussi étonnant qu’il peut d’abord y paraître?
Certes, concevoir l’histoire et l’historiographie, fussent-elles bibliques, au XXIe siècle, c’est naturellement le faire à partir d’un certain nombre d’acquis — ou de paradigmes —, que les Grecs notamment, à partir d’Hérodote et surtout de Thucydide, nous ont fournis jusqu’à nous les faire intégrer à l’ordre de l’évidence. Sans renoncer à ces acquis ni à ces origines, la question que provoque le « silence biblique » de l’ouvrage de Fr. Hartog, est précisément celle-ci : si la Bible, Ancien et Nouveau Testament, n’offre pas d’explicitations équivalentes de cette conscience, y a-t-il chez elle un authentique projet historique impliqué par une conscience historienne telle qu’elle ressort non seulement de ces « préfaces » et textes anciens qui lui sont plus ou moins contemporains, mais aussi des acquis épistémologiques des époques ultérieures, médiévales, modernes et contemporaines?
Autrement dit, existe-t-il une conscience historienne biblique sans laquelle la détermination d’une histoire et donc d’une historiographie dignes de ces noms serait soit insatisfaisante, soit illusoire, soit purement idéologique?
Or, selon l’« Epilogue » de l’ouvrage de Fr. Hartog, le principe idéologique semblerait ici s’imposer, fût-ce a posteriori. Marquant avec l’évêque d’Hippone une sorte de point d’aboutissement à la fois christologique et vétérotestamentaire, notamment pour le comput des années et périodes, il note que « l’Histoire sacrée » va effectivement devenir pour la chrétienté médiévale, et quasi exclusivement, « celle qu’on trouve dans les Saintes Lettres : les Ecritures »
[2], et que cette histoire n’est « ni à écrire, ni même à récrire, mais seulement à lire ».
Faut-il déduire de ce « lire » exclusif une sorte de « fin de l’histoire » qui rendrait impossible et surtout impuissante toute historiographie au seul bénéfice de ce qui se lit, à jamais fixé, sans surprise, sans question ni risque? Certes, nous sommes là dans l’« ère chrétienne », aussi idéalisée soit-elle, dans un effet de truchement christique, voire christologique, donnant sans doute conscience d’une cohérence et d’une continuité, mais induites, choisies, voire imposées, à partir d’un centre fondateur qui n’ouvrirait plus à une histoire digne de ce nom. Dans ces conditions, on peut légitiment se demander jusqu’à en douter si l’histoire biblique existe — et a jamais existé —, si elle est bien une réalité, fût-ce sans le mot.
Face à la question de la conscience historienne et à toutes les questions qu’elle peut impliquer, nous nous tiendrons à l’ensemble Genèse - 2 Rois. Pour justifier ce choix, qui exclut plusieurs livres traditionnellement perçus comme « historiques » (Esdras et Néhémie, les Livres des Chroniques, les Livres des Maccabées) et qui mériteraient pourtant d’être étudiés comme tels en fonction du questionnement qui est présentement le nôtre, outre le fait que l’ensemble des premiers est depuis longtemps un champ de recherche pour nous
[3], ils constituent un
ensemble organique comme tel grâce notamment à un jeu de transitions de l’un à l’autre, manifestes jusqu’à paraître artificielles. Par ailleurs, traditionnellement reçus comme « historiques » au nom d’une successivité chronologique, ils invitent justement à poser la question de leur vérité en termes d’historicité. Ainsi sommes-nous autorisé à leur demander quelle conscience historienne ils induisent à défaut de l’afficher explicitement par quelque « préface » et textes analogues à ceux rassemblés et édités par Fr. Hartog.
Ce sont donc ces livres que nous allons interroger sur leurs attendus pour voir si à défaut de manifeste explicite, il y a en eux les indices suffisants d’une conscience historienne réelle. Pour cela, et par exigence méthodologique, nous voudrions commencer, par nous défaire, au moins momentanément, d’une sorte d’armure de Saül : toutes les conceptions et théories qui, depuis plus de deux millénaires, depuis les Grecs, nous ont établi dans un certain nombre de certitudes et donc d’évidences quant à l’histoire et à son écriture. Si l’Ancien Testament, et en particulier l’ensemble Gn-2 R, offrent un champ considérable sur lequel nous nous attarderons principalement, nous ne devrons pas totalement ignorer ni le Nouveau Testament ni cet « intertestamentaire » qui relie d’une certaine façon un Testament à l’autre ou les prolonge, notamment avec Flavius Josèphe, S. Augustin et Eusèbe de Césarée.
Mais qu’est-ce que l’histoire?
Il y a plus de trente ans maintenant qu’un historien contemporain a tenté de nous détacher d’une conception par trop savante ou complexe de l’histoire. Le propos de Paul Veyne est d’autant plus simple qu’il vient au terme d’une série de fermes rejets de tout ce dont on a persuadé aux historiens « qu’ils croient faire » ou « devraient regretter de ne pas faire »
[4] :
L’histoire n’est pas une science et n’a pas beaucoup à attendre des sciences ; elle n’explique pas et n’a pas de méthode ; mieux encore, l’Histoire dont on parle beaucoup depuis deux siècles, n’existe pas.
Alors, qu’est-ce que l’histoire? Que font réellement les historiens, de Thucydide à Max Weber ou Marc Bloch, une fois qu’ils sont sortis de leurs documents et qu’ils procèdent à la ‘synthèse’?… la réponse à la question n’a pas changé depuis deux mille deux cents ans que les successeurs d’Aristote l’ont trouvée : les historiens racontent des événements vrais qui ont l’homme pour acteur ; l’histoire est un roman vrai. [5]
Ce propos, qui peut d’abord paraître de bon sens, renvoie effectivement à une sorte d’évidence induite, pour commencer, par les historiens mais aussi par les lecteurs d’histoire, et donc tous lecteurs et exégètes de la Bible. Il y aurait donc une idée de l’histoire qui irait de soi et qui, tel l’air qu’on respire ou la prose qu’on pratique, s’imposerait spontanément au tout venant. Et lorsque P. Veyne constate que « les historiens racontent des événements vrais », il rejoint naturellement, — évidemment —, tout lecteur qui entend bien « lire » du « vrai », c’est-à-dire ce qui est en opposition au faux et à la fiction, l’histoire étant ce qui narrativement revendique la vérité et s’en réclame exclusivement.
Certes, l’air de rien, il ajoute : « l’histoire est un roman vrai ». Mais la suite de ses développements devrait éviter d’absolutiser ici le mot « roman » qui se place normalement dans les antithèses de l’histoire, voire confirme celle-ci par opposition, comme elle est en opposition avec d’autres genres littéraires, le conte, la fable, l’épopée, etc.. En fait, retenons la dimension narrative qui appartient également à ce qui fait l’histoire mais en marque aussi les limites
[6] : l’histoire aboutissant au « récit » relève, malgré une intentionnalité exclusive de vérité et de véracité essentielles, d’une
construction(ou re-construction), de scénarios, d’« intrigues »
[7] qui fabriquent plus ou moins artificiellement une cohérence de lecture et donc d’intelligence ultime, que celle-ci relève d’une finalité ou d’une épistémologie
[8]. Par là même, et ne serait-ce que par analogie, l’histoire peut être dite « roman », genre avec lequel elle partage justement construction, scénario, intrigue, tous procédés « fabriquant » plus ou moins artificiellement cohérence de lecture et intelligence ultime
[9]. Retenons donc, fût-ce provisoirement, cette conception d’une histoire « roman vrai » dont la Bible devrait également rendre compte non seulement dans sa forme et ses procédés, mais dans sa conscience historienne.
Le champ biblique et ses particularités
Mais que signifie ici cette idée de conscience que nous impliquons dans l’acte historien comme tel, et donc dans la réception par le lecteur de l’expression historique? Ce qui nous ramène à notre question de départ : par delà l’ordre d’une évidence première qui fait reconnaître l’histoire par différence et opposition, y a-t-il une historiographie dans la Bible qui se dirait ou se présenterait incontestablement comme telle?
Ce questionnement entre ici dans une conjonction ou confluence d’approches qu’il convient d’évoquer aussi brièvement ou schématiquement que ce soit.
Pour ce faire, trois espaces au moins sont concernés : l’espace du corpus biblique proprement dit, c’est-à-dire tel qu’il est reçu depuis à peu près deux millénaires, l’espace d’une culture qui a constitué sur plusieurs siècles ce corpus et a produit sa synthèse et sa clôture, et enfin l’espace des « narrateurs » qui pourraient revendiquer le titre et le projet d’historien.
L’
espace du corpus biblique, divisé en Ancien et Nouveau Testament pour la réception chrétienne, se présente selon la clôture définitive de la canonicité qui exclut en même temps qu’elle intègre
[10]. L’ensemble ainsi reçu présente des divisions significatives qui tiennent aussi bien à une distinction de genres littéraires que de « livres » ou groupes de livres différents. Cependant, parler de « Torah » (ou « Loi »), de « Prophètes antérieurs » et « postérieurs », et d’« Ecrits », ne donne que des indications limitées, y compris pour une portée religieuse ou théologique. Quant à la précision des « Prophètes antérieurs » en équivalent de « Livres historiques », elle n’est guère plus pertinente dans la mesure où elle laisse échapper dans les autres parties, Torah et Ecrits, des livres qui mériteraient la même qualification.
Dans le Nouveau Testament, les choses paraissent plus claires avec les évangiles et les Actes des Apôtres manifestement différents du corpus des épîtres, que celles-ci soient pauliniennes, deutéropauliniennes ou « catholiques », comme de l’Apocalypse. Encore faudrait-il voir en quoi ces cinq premiers livres répondent pertinemment à la conception de l’histoire.
Quoi qu’il en soit, pour notre recherche, l’espace du corpus biblique n’assure à lui seul des repères suffisants.
Pris comme témoignage d’une culture multiséculaire, celle d’Israël et du tout premier Christianisme, la « bibliothèque » Bible dans sa diversité, voire son éclectisme, et malgré ses contraintes canoniques, ouvre davantage le champ pour la reconnaissance d’expressions spécifiques. Comme espace culturel, elle présente la possibilité sinon la nécessité d’une diversité de genres littéraires parmi lesquels l’histoire doit entrer comme « mémoire écrite du passé », et ce, en fonction d’abord d’exigences internes. Autrement dit, s’impose, au moins à titre d’hypothèse, qu’en tant que bibliothèque d’une nation, la Bible puisse et doive comporter des ouvrages historiques, à quoi, une communauté religieuse n’échapperait pas, ce qui vaudrait tant pour Israël que pour le Christianisme naissant.
Il nous faut naturellement apprécier ce donné — ou hypothèse — de culture, et voir dans quelles conditions il peut être légitimement invoqué.
Reste enfin le producteur premier de cette forme d’expression, en principe
le narrateur comme historiographe. On revient d’abord ici à l’« évidence » de l’histoire, par le type du récit dans lequel le lecteur perçoit assez immédiatement une
relation vraie du passé. Mais ici, nous le verrons, les choses se compliquent du fait que plus qu’en tout autre lieu, la forme narrative peut être le produit de plusieurs mains successives ou, si l’on préfère, se trouve à la croisée puis à la synthèse de documents antérieurs dont l’historien s’est servi et qu’il a dû apprécier comme historien pour les faire entrer dans une cohérence signifiante
[11].
De ces trois registres, canonicité, culture et rédaction, c’est naturellement le troisième qui risque d’apporter les éléments les plus clairs pour la détermination de cette conscience historienne, même si les deux autres peuvent apporter rétroactivement leur argument. Mais avant toute considération, rappelons qu’ici la réflexion relève d’une confluence d’acquis et implications épistémologiques qui n’appartiennent pas d’abord au corpus biblique ni à la culture d’Israël ou du premier Christianisme. Dans le cadre de notre quête d’une conscience historienne, il faut tenir compte, outre des origines hellénistiques et de l’historiographie moderne, de l’exégèse critique qui, à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, a ouvert des voies nouvelles et spécifiques à la prise en compte et donc au questionnement de l’histoire biblique. Même s’il y eut, tout au long de l’ère patristique puis du Moyen Âge, une sorte d’évidence de la présence de l’histoire et de sa vérité dans le corpus biblique, la question de sa véracité et celle de son élaboration seront parmi les premiers enjeux de cette exégèse et de l’ère nouvelle qu’elle inaugurait dans l’intelligence de la Bible.
Cependant, ce qui allait se jouer là et principalement jusqu’à la fin du XIX
e siècle, ne devait guère prendre en compte la question de la conscience historienne d’Israël comme telle ; il s’agissait plutôt de voir jusqu’à quel point ou dans quelle mesure il y avait « vérité historique » (ou véracité), à quoi le comparatisme, le décryptage des hiéroglyphes et surtout des cunéiformes, sans oublier l’archéologie ajouteraient leurs questionnements et souvent leurs évidences décapantes. Ainsi, n’y avait-il pas urgence à se poser la question de la conscience qu’Israël avait de l’histoire, pas plus qu’il n’y en avait à se demander s’il s’était consciemment et explicitement donné une historiographie comme s’en donnaient les cultures contemporaines, du moins dans le sens où la Grèce antique pouvait le concevoir et où la modernité pouvait le repérer depuis Sumer jusqu’à aujourd’hui
[12]. Il s’agissait bien plutôt de « sauver » ce qui pouvait l’être d’une historicité sérieusement mise à mal, quitte à élargir le champ de ses « possibilités » à ses dimensions littéraires, voire orales. Ainsi ramenait-on le texte et ses auteurs à des genres d’expression qui les valorisaient « poétiquement » en contrepartie d’une « déshistoricisation » réaliste sinon blasphématoire.
Avec les adaptations qui s’imposent, les mêmes questions ne tarderaient pas à se poser, dès les premières décennies du XIXe siècle, au sujet du corpus du Nouveau Testament et du premier Christianisme, des évangiles et des Actes des Apôtres principalement,.
C’est donc dire un peu plus la particularité de notre questionnement, même s’il ne peut ignorer les apports des différentes étapes que nous venons de rappeler.
Si l’histoire existe, reconnaissable, et d’abord comme « vraie », fût-ce dès le stade légendaire ou l’anecdote de fait-divers, on peut se demander comment elle existe, c’est-à-dire comment le lecteur notamment la rencontre ou la perçoit. En fait, elle existe avant tout dans le sentiment de celui qui la reconnaît. D’autre part, et ceci nous concerne particulièrement dans le cadre de la réception biblique, l’exigence de cette présence de l’histoire fait partie aussi du sentiment du lecteur qui y croit, que ce soit par confiance dans son rapport à ce qu’il veut apprendre, ou par foi religieuse ou nécessité de fondement de cette foi. Autrement dit, il y a des traits de l’histoire « qui ne trompent pas » et permettent au lecteur premier de distinguer ce narratif « historique » non seulement du poème ou du dit de sagesse, mais de « genres » approchant, c’est-à-dire tout récit narratif qui pourra être plus ou moins immédiatement dit imaginaire, fictif, fabuleux, etc., et donc, au terme, radicalement distingué du récit historique.
Naturellement, dans un temps second, des preuves et des signes incontestables devront être apportés qui authentifieront l’histoire et disqualifieront ce qui n’en avait que les apparences ou les prétentions. Et c’est à ce moment que se pose la question du champ de notre étude. En effet, face à la Bible et en particulier à l’Ancien Testament, en deçà ou par delà des motifs de réception et donc de confiance immédiate (foi, prophétie programmatique, etc.), qu’est-ce qui permet d’accéder à la certitude d’une incontestable présence de l’histoire, surtout si, à aucun moment, quelque propos ne l’explicite comme telle? Ou encore, qu’est-ce qui fait qu’au nom même de la forme, du scénario, de l’intrigue, de la mise en jeu de personnages, est perceptible et effectivement perçu le « roman vrai »?
A priori, il s’agira des mêmes critères que pour n’importe quel corpus historique, compte tenu de sa spécificité et de son époque. C’est pourquoi, et d’abord au vu de l’antiquité du corpus et de son épaisseur culturelle dans le temps, on pourrait se référer à l’une ou l’autre théorie de la naissance de l’histoire, de ces différents
pourquoi et
comment l’histoire est apparue, ici plutôt que là, et des moments d’une évolution où elle est rendue possible
[13]…
Nous avions en d’autre temps signalé l’absolutisation du modèle grec qui ne pouvait que précipiter dans les oubliettes de l’inculture ou de la brute naïveté primitive d’autres modèles, dont l’un, celui qui nous intéresse présentement, ne fut pourtant pas pour rien dans les développements de l’histoire en Occident
[14]. Par ailleurs, un
Å“il jeté sur les cultures antérieures ou contemporaines de l’immédiat entourage de l’Israël biblique fournit des indications qui sont loin d’être négligeables
[15].
Mais outre les nombreuses études et les comparatismes déjà effectués sur le sujet, l’indéfinité d’une telle recherche en dit les limites sinon la stérilité. Paraît alors préférable ce qui a souvent fait l’approche de l’historiographie biblique, ces
critères extrinsèquesà partir desquels on tente de déterminer ou de préciser la présence dans la Bible d’une historiographie digne de ce nom, c’est-à-dire reconnaissable par tout lecteur qui a une expérience suffisante de l’histoire pour la penser universelle. Autrement dit, la pratique du comparatisme à partir d’une définition suffisante, la confrontation avec des documents contemporains, et tous acquis conceptuels de vérité, vraisemblance, cohérence par rapport à quoi la raison raisonnante exerce un magistère fondamental et souverain
[16], devraient, en précisant une épistémologie avant le terme, permettre d’accéder à au moins une part d’authentique histoire.
Pourtant, là encore, nous nous heurtons très vite à un scepticisme récent quant à une sorte d’aune fondamentale à situer soit en commencement (dans le « miracle grec ») soit à un terme, le point d’aboutissement moderne d’une tension laborieuse. Et là encore, P. Veyne apporte sa pierre de scepticisme
[17], et plus encore peut-être Moses Finley
[18] qui, évoquant les historiographies grecques et romaines, n’en marque pas seulement les limites documentaires, mais en montre les différences radicales d’avec nos propres conceptions. Ainsi, entre notre historiographie et les historiographies antérieures, de l’Antiquité à la fin du MoyenÂge, situe-t-il une sorte de frontière à la fin du XVII
e siècle, moment où s’établit la distinction entre sources directes et sources indirectes
[19].
Car on court le risque de confusions anachronisantes sous prétexte d’un parler historien unique de l’Antiquité à nos jours, les historiens antérieurs au XVII
e siècle ne péchant que par insuffisances de savoir, de sources ou de documents. En ce sens, l’historiographique biblique est à intégrer à un contexte antique relativement commun
[20], présentant en tout cas un certain nombre de traits repérables soit du côté oriental du monde méditerranéen, traditions mésopotamiennes, perses principalement, soit du côté hellénistique
[21].
Reste l’examen de critères intrinsèques, c’est-à-dire de ce que présente le corpus biblique lui-même, une fois perçus et reconnus les genres littéraires anhistoriques, fût-ce dans ses parties historiennes. Car peut s’intégrer ici pour notre compréhension de cette historiographie et son adhésion à une vraie conscience, le recours à ces genres allogènes, un peu comme dans l’étude de l’historiographie hellénistique on reconnaît la place du « discours » dont il n’y a pas à douter un seul instant qu’il n’est pas historique
[22] tout en étant intégré au champ historique. Ainsi, et quoique sous bénéfice d’inventaire, nous retrouvons une démarche inaugurée notamment par Gunkel, même si nous prétendons devoir le dépasser en raison des limites de sa propre recherche.
Des preuves de l’intérieur?
Si nous repartons des constats — et contrats ! — qui lient l’historien à son lecteur, passé le récit roi
[23] avec son scénario, son intrigue et l’exigence de vérité, s’impose l’exigence d’intelligence : le lecteur entend recevoir de l’histoire reconnue non seulement une relation cohérente de faits, mais explication de ces faits afin d’en avoir une perception sensée
[24]. Pour cela, l’art du narrateur devra enchaîner les composantes de ses récits de sorte qu’ils soient liés les uns aux autres, du premier degré du déroulement d’une vie entre naissance et mort, au degré le plus élevé du jeu des causes et des effets, en passant par le relevé de circonstances externes qui peuvent assurer ces enchaînements : pensons, dans ce dernier cas, aux « accidents » ou événements imprévisibles qui créent le « miracle historique » échappant à la chaîne de cause et d’effet.
On objectera ici que la littérature imaginaire peut témoigner de ce jeu d’enchaînements : toutes les formes de « roman » depuis la plus haute Antiquité jouent de ces enchaînements qui créent non seulement des « histoires » à causalité, mais de véritables destins, et dans tous les cas donnent l’illusion de la vérité. Ainsi, dans le champ biblique, on reconnaîtra la cohérence d’histoire dans ces fameux récits édifiants tels les livres de Tobie, de Ruth ou d’Esther, comme on peut les reconnaître, dans une plus large mesure, dans des Å“uvres comme La Comédie humaine de Balzac ou les romans de Dostoïevski.
Mais il y a précisément jeu dans ces procédés, un jeu qui n’obère nullement l’aspect imaginatif du récit, et en joue même pour renforcer l’illusion sans duper le lecteur, quitte à ne chercher qu’à le séduire, à lui plaire, comme il plaisait à Boileau que Peau d’Âne lui fût contée. C’est pourquoi, en histoire, aussi frustre soit l’enchaînement de causes et d’effets dans le récit, cet enchaînement doit pouvoir être reconnu comme tel, fût-ce dans l’intégration d’éléments de fiction ou d’imaginaire que le rédacteur n’aurait pas su — ou ne devrait pas — reconnaître
[25].
Mais si nous dépassons pour l’instant ce constat, si donc nous poursuivons la lecture, négligeant au passage les transitions qui veulent établir la continuité narrative d’un livre à l’autre, c’est-à-dire d’abord de la Genèse à l’Exode, puis avec les livres suivants, arrive un moment où la narration, dans sa continuité et son jeu de causes et d’effets, veut être entendue comme historique et donc historienne : le moment où dépassant le stade du récit de « vaillances et farces » de personnages isolés comme celui du registre quasi exclusivement familial, la narration touche à la dimension nationale et à son corrélat international, notamment par le truchement de la guerre et d’un pouvoir spécifique, c’est-à-dire politique. Autrement dit, dès que le récit quitte la seule dimension populaire, restreinte à une unité sociale minimale (famille, village, région) et à un jeu d’aventures particulières, autonomes les unes par rapport aux autres, et liées à des héros toujours positifs et toujours gagnants dans des actions qui ne dépassent pas l’intérêt immédiat induisant des schémas narratifs repérables, on peut déduire sans risque qu’on entre alors dans le champ de l’histoire.
Certes, dans le cadre qui est le nôtre, il est incontestable qu’on continuera longtemps dans ce nouveau champ à détecter des genres littéraires qui relèvent précisément de la première catégorie, d’un anté-historique qui exclut l’historicité. Mais profitons, pour ainsi dire, de l’aubaine, pour revenir sur le contraste, et voir comment, à partir du moment où nous échappons nettement au jeu et aux conditions du « récit populaire », tant pour le contenu que pour la forme, se détermine une historiographie.
Le livre de l’Exode présente déjà ces traits nationaux et internationaux, ces engagements d’autorités politiques et de guerres que nous avons évoqués. Cependant, il oblige à apporter ici quelques nuances à ce premier principe de repérage.
Tout d’abord, le jeu des rois, princes et guerres peut appartenir au cadre narratif populaire (ou édifiant), les contes par ex. débordant de ce genre d’éléments. Encore faut-il voir à quoi ils servent et jouent ! Le prince charmant d’une naïve héroïne n’est pas un homme d’Etat, pas plus que le vaillant chevalier revenant de guerre couvert de poussière et à peu près intact, n’est un stratège décisif. Ils restent avant tout au service de l’intentionnalité du genre, l’accentuant ou l’amplifiant. Quant au domaine religieux qui a, lui aussi, ses récits « légendaires » (les Legenden de Gunkel par distinction des Sagen), il n’échappe pas non plus à ces limitations anté-historiques, que le héros soit hagiographisé, ou que l’ordre du divin se mêle à celui des humains. C’est pourquoi la quête de l’authenticité historique ou de l’intentionnalité historienne demande d’autres limitations.
Dans le cas de l’Exode, il est vrai qu’en suite immédiate de la finale de la Genèse le lecteur se trouve devant une situation nationale de par l’engagement de Moïse et des Hébreux envers Pharaon et sa puissance
[26]. De même, par la suite, il sera fait état de batailles entre ces mêmes Hébreux et divers peuples. Mais sans évoquer tout de suite les objections classiques du silence absolu de l’histoire contemporaine et de l’archéologie quant à ces événements, disons que l’ensemble de ce livre comme de ceux qui le suivent, du Lévitique au livre de Josué inclusivement, donne un certain nombre de caractéristiques qui limitent chez eux une intentionnalité proprement historienne. Certes, il est indéniable qu’il y a dans le livre de l’Exode et dans les quatre livres suivants un projet historique plus nettement perceptible que dans le livre de la Genèse ; mais de notre point de vue, fût-il limité et provisoire, dans la quête précisément d’une conscience historienne, de tels livres ne sont pas encore satisfaisants. Je veux dire par là que si se trouve dépassée l’échelle familiale, locale ou tribale des héros et des caractéristiques du récit populaire, c’est au profit d’un autre projet qui met là encore l’histoire à son service plus qu’il ne sert l’histoire, le projet religieux, sacré, théologique dominant, aussi fortement mêlé soit-il d’éléments « profanes » : l’idée d’Alliance entre Israël et son Dieu, la dynamique créée par l’attente de la réalisation de promesses divines et le don théophanique d’une Loi non moins divine, tout cela, à ce point de notre réflexion, idéalise et donc particularise par trop une histoire au point de l’arracher à ce qu’exige la conscience historienne en cohérence et cohésion exclusivement humaines.
Ainsi parvient-on au livre des Juges. Faut-il parler ici d’une première étape historiographique? Ce qu’on pourrait considérer comme la
proximité tant des héros que des faits dans des lieux « nationaux » précis peut déjà jouer en ce sens, à quoi s’ajouteraient une proximité historique et de nombreux éléments dont par ex. des ajouts destinés à confirmer enracinement national et intégration à l’histoire ultérieure
[27]. Mais on ne saurait trop utiliser ces éléments dans la mesure où, comme nous venons de le rappeler, la légende peut être « locale » précisément, liée par ex. à un site, à un monument, à un sanctuaire comme c’est aussi le cas dans le livre des Juges. Qui plus est, on y retrouve ce que produisait la Genèse, les mêmes formes de récits, leur constitution en cycles autour d’un héros, ainsi que leur sacralisation ou théologisation, si bien qu’on ne peut encore reconnaître là un véritable projet historien
[28].
Les choses ne vont en fait être déterminantes qu’avec le 1er livre de Samuel, et plus précisément à partir du chapitre 8 de ce livre. Car, jusqu’au chapitre 7 inclusivement, l’« histoire » rapportée relève encore soit du récit édifiant des origines et enfances d’un personnage charismatique, Samuel (1 S 1,1-4, 1a), soit de l’esprit « héroïque » des cycles du livre des Juges, l’« arche de Dieu » tenant ici la place du héros de légende (4, 1b-7,17), le tout confluant dans une finale qui ramène la figure de Samuel à celle d’un juge.
Mais avec le chapitre 8 s’inverse tout d’abord le rapport des composantes antagonistes : autrement dit, même si ce 1
er livre présentera encore des récits de type légendaire ou populaire, fussent-ils sacrés ou édifiants, ceux-ci n’y tiendront qu’une place limitée et seront dans tous les cas pris dans une gangue dominante de récits d’une autre dimension, d’une autre intentionnalité et, partant, d’une autre narrativité. En fait, pour un même événement ou un événement analogue, le récit de type populaire fera souvent doublet avec le récit que nous voudrions qualifier ici d’« historique »
[29]. De même, si dans ce livre comme dans les suivants, demeurera la lecture théologisante des événements, ce sera sous un mode profondément différent, avec pour commencer la quasi disparition des interventions surnaturelles directes
[30].
Aussi, après le critère de la dimension nationale (et internationale), un deuxième critère se manifeste dans ce livre dans le sens de la saisie de la conscience historienne.
A partir du 1er Livre de Samuel, en effet, une autre perception de la réalité induit une autre conception des acteurs des récits non seulement par rapport aux traditions populaires plus ou moins dominantes dans les livres précédents (Genèse et Juges principalement), mais aussi par rapport à la lecture et à l’élaboration théologisantes des événements et des personnages (dans l’Exode, les Nombres et Josué). Ainsi, dans la continuité narrative assurée par le jeu des causes et des effets à une échelle nationale et internationale, la perception nouvelle de la réalité intègre le risque de la destitution de l’héroïque et du sacré dans les personnages et les événements par l’implication d’une certaine immoralité de l’histoire, notamment dans l’échec du juste, la réussite du pécheur et l’autonomie des événements.
Sans entrer dans le détail d’analyses et de réflexions que nous avons proposées ailleurs
[31], la première notation qui s’impose est celle qui, première justement, fonde une critique du principe monarchique (1 S 8,4-22). Ainsi, même avec l’évocation divine (1 S 8, 6c-10) — qui se retrouverait analogiquement en d’autres cultures —, l’engagement de Samuel à qui la proposition déplaît, dit une approche nouvelle d’un pouvoir et d’une autorité qui ne manqueront pourtant pas de reconnaissances positives, humaines et religieuses.
En second lieu, et ce malgré la part de « légende royale » qui marquera le moment inaugural de l’histoire de Saül (1 S 9,1-10,16), David (1 S 17) et Salomon (1 R 3,16-28)
[32], ces trois premiers souverains voient largement étaler leurs défauts et leurs fautes. D’autre part, si interviennent les explications moralisantes ou moralisatrices, leurs destins ne sont pas toujours moralement scellés : la faute de l’un ou de l’autre n’induit pas systématiquement un événement néfaste en conséquence et donc en châtiment, pas plus que l’attitude positive ou juste n’est assurée d’une reconnaissance justifiée par une conséquence favorable
[33]. Bien plus, le principe de causalité ne sera pas toujours suivi de façon contraignante, des événements pouvant survenir qui brisent une chaîne qui court toujours le risque d’être trop simple
[34].
Enfin, et sauf exceptions, l’histoire quitte ici la dominante des prodiges et des interventions divines directes, en un mot le merveilleux religieux qui se trouve singulièrement réduit comparativement aux livres antérieurs.
Sans doute, la lecture théologique domine-t-elle les deux livres de Samuel. Mais les actions et interactions de l’histoire sont pour ainsi dire mieux respectées, au nom de l’immédiateté humaine et de son réalisme, l’intervention divine ou théologique relevant plus de l’ordre de l’explication que de l’ordre des faits.
Retour du théologique et confirmation historienne : les Livres des Rois
Dans les Livres des Rois qui suivent, s’impose d’abord la continuité avec les livres de Samuel : le pitoyable récit de la fin de David et les luttes familiales autour de sa succession, sont dans la logique des récits de son histoire qui dominent le 2e livre de Samuel. Cependant, trois éléments spécifiques distinguent ces deux livres des précédents : l’allusion à des « livres d’annales » royales, le procédé de découpage des règnes et leur traitement, enfin le jeu des explications—rétroactives—de la chute des deux royaumes.
À la fin de l’histoire de Salomon (1 R 11,41), apparaît la formule qui ponctuera les deux livres des Rois jusqu’à l’évocation de l’avant-dernier roi de Juda : « Le reste de l’histoire de X et tout ce qu’il a fait, cela n’est-il pas écrit au livre des Annales des rois de…? ». Surgit donc ici la référence à une mémoire écrite du nom et des actions des rois, selon la chaîne ininterrompue des filiations régulièrement rappelées. Dans le cadre de notre recherche d’une conscience historienne, une telle référence ne saurait être exagérée : elle confirme qu’Israël et Juda possédaient bien à l’époque royale et dès les origines de leurs royaumes cette mémoire écrite consciente d’elle-même, chronologiquement organisée, et ce, jusqu’à leurs ruines respectives. Autrement dit, nous avons là reconnaissance d’un ouvrage d’histoire selon certes la définition la plus réduite qui soit d’une « mémoire écrite du passé », mais en deçà de laquelle on ne peut parler d’histoire.
Sans doute les rédacteurs, qui ne font qu’évoquer ces « livres des annales » royales, indiquent-ils par là qu’ils poursuivent un tout autre projet. Mais du même coup, par cette évocation, ils témoignent pour eux-mêmes de cette conscience historienne qu’ils font en quelque sorte partager à leurs lecteurs puisque leur question rhétorique peut être entendue comme une suggestion de s’y reporter.
Mais si ce renvoi constant les dispense de faire la même Å“uvre de mémoire et d’écriture, que font-ils? Objectivement, soit ils résument un règne plus ou moins long, soit ils en retiennent deux ou trois événements manifestement ordonnés à un projet précis : juger de la fidélité du roi en question et de la conformité de son règne à la Loi de Yhwh, à commencer par le rapport à l’idolâtrie. Et pour la majeure partie des cas, le bilan est négatif.
Aussi, le point de vue moral auquel ils se placent réduit naturellement leur champ historique. Car celui-ci, situe le lecteur devant une forme judiciaire d’écriture de l’histoire, tout en en conservant des références suffisantes
[35], en particulier la critique du principe monarchique et de ses incarnations qui fait échapper ce corpus à la simple histoire légendaire et édifiante.
Cependant un autre procédé confirme les Livres des Rois dans un projet historien : le procédé explicatif. En effet, à trois reprises principalement, le discours passe à l’explicitation de causes historiques pour expliquer des événements graves : la chute de la maison royale du Nord (1 R 13,33-34), la chute de Samarie en 721 (2 R 17,7-23) et la chute de Jérusalem en 587 (2 R 22, 14-20 ; 23,26-27 ; 24,1-4).
Le cours de la narration s’interrompt alors pour laisser place soit à la réflexion directe du rédacteur qui tente d’expliquer des faits qui donc, à son sens, sont inouïs, et n’auraient donc pas dû se produire, soit au souvenir de quelque oracle prophétique. Ainsi y a-t-il là
contrainte de ces faits qui ne peuvent pas ne pas être racontés
[36], ce qui contraint le rédacteur à expliquer sinon à justifier : simplement parce que cela, et pour de bonnes raisons, n’aurait pas dû se produire. En conséquence, il tente par ajout de commentaire de dire
pourquoi cela s’est effectivement produit,
à qui revient la « faute » de l’avoir provoqué, et plus ou moins explicitement
comment cela aurait pu ou dû être évité.
Sans doute le rédacteur exprime-t-il ce qui fonde son explication, une dimension idéologique qu’on qualifiera ici de religieuse ou même de théologique. Mais dans une quête de la conscience historienne, il témoigne aussi de cette conscience : en effet, pour amener pareille tentative d’explication et donc de réduction de scandale, il faut qu’il y ait conscience de devoir se soumettre, fût-ce à son corps défendant, à une réalité qui ne peut qu’être historique, par opposition au libre choix de la fantaisie et de la fiction. De plus cette réalité heurte un idéal qui ne peut être sauvé ou préservé par la seule négation, le seul oubli ou le silence ; il y a nécessité d’en exorciser la dimension scandaleuse. Ici, la volonté d’explication, en disant la conscience de la faute — du péché —, dit la conscience d’une forme d’expression qui exige et induit, fût-ce à son corps défendant, la vérité.
Il y a donc là conscience plus qu’implicite d’écrire la « mémoire vraie » d’un passé, l’histoire, qui résiste à l’idéal d’un rédacteur : et parce que cette histoire s’avère mauvaise, pécheresse, elle s’avère du même coup histoire, c’est-à-dire relation d’une réalitéà laquelle l’historien doit se soumettre, quitte à lui trouver des explications qui en disent à la fois le scandale et sa limite, ainsi que le rejet de quelque fatalité : cela aurait pu et dû ne pas être.
Ainsi, au terme du 2
e livre des Rois, le lecteur n’est plus autorisé à se poser la question de savoir s’il a affaire ou non à de l’histoire : les rédacteurs, par cette quête parfois laborieuse, voire contradictoire, de l’explication, lui ont prouvé définitivement l’intentionnalité historienne de leur
œuvre
[37]. Que continue à se poser la question de la
vérité historique est une chose ; en est une tout autre la question de l’authenticité du projet historien qui, au terme, ne se pose plus.
Une conscience rétroactivante de l’histoire
Car c’est une autre question qui se pose ici : celle de
ce qu’implique le surgissement dans les livres des Rois de l’explicitation plus ou moins finale de la conscience historienne
[38]. Ces livres, aujourd’hui placés au terme d’un ensemble rédactionnel initié en Genèse, entrent et sont reçus dans un
ensemble qui, pour être plus ou moins artificiellement constitué et dans la mesure même où il est artificiel, est manifestement voulu comme tel. C’est à quoi il faut maintenant revenir, en la dépassant sans y renoncer, à la tradition qui, depuis J.- G. Eichhorn à la fin du XVIII
e siècle et au début du XX
e siècle avec Gunkel, nous a conduits sur les chemins littéraires de la réception d’une histoire biblique fragilisée.
Or, depuis Eichhorn, sinon depuis Richard Simon et Jean Astruc, le parcours critique a suivi un chemin progressif en partant du livre des commencements, la Genèse. C’est ce chemin que nous avons repris au début de ces pages dans notre quête de la conscience historienne. Un moment, cela nous a amené à rappeler les constats dus aux distinctions classiques des genres littéraires mises en place grâce notamment à la recherche allemande de la
Volkskunde au cours du XIX
e siècle
[39], et selon quoi Israël, comme toutes les cultures, avait
commencé par un stade de récits populaires simples sinon frustres pour
aboutir un jour à l’histoire, non sans passer par divers stades de complexifications : entre la simple légende (
Sage) et la nouvelle (
Novelle), le cycle de légendes (
Sagenkranz) et le récit sacralisé (
Legende) diraient différentes élaborations dont toutes seraient finalement au service d’une « poétique vérité » à défaut de présenter une vérité historique pour laquelle ces genres ne seraient pas faits. Après quoi, Israël atteindrait à l’histoire, peut-être à partir du livre des Juges, mais plus sûrement à partir des livres de Samuel qui, avec les livres des Rois, constituaient bien l’
Å“uvre historique dans laquelle on ne pouvait raisonnablement intégrer les livres de l’Hexateuque.
Cette distinction des genres littéraires et leur « poétique vérité » devaient permettre d’en finir avec un certain positivisme qui agressait le corpus historique biblique depuis deux ou trois siècles, positivisme dû en particulier aux différentes exigences de l’historiographie moderne, laquelle fut bientôt rejointe en ce même XIXe siècle par l’archéologie et les différentes sciences concernant les origines de l’univers, de la vie, des langues, etc.
Cependant, chemin faisant, surgissaient d’autres éléments qui demandaient que soient dépassés les seuls résultats d’analyse des récits obtenus par les principes et catégorisations de la Volkskunde : à partir des livres de Samuel notamment un autre type de traitement des héros et des faits débordait celui des récits considérés jusqu’ici comme populaires ; du même coup se révélait une autre intentionnalité narrative.
Enfin, la réflexivité des explications données par les Livres des Rois pour ce qui était jugé comme un échec ou une suite d’échecs, confirmait cette nouvelle intentionnalité narrative qui, à notre sens, signait la sortie définitive de la narrativité populaire (ou poétique) pour atteindre à ce que seules exprimaient l’histoire et l’historiographie dans leur intentionnalité propre, à la fois de mémoire et d’intelligence des faits et des personnages.
Pourtant, à cette étape, et quel que soit leur caractère artificiel,
demeurent les liens qui constituent l’ensemble des livres de la Genèse au 2
e livre des Rois, et les établissent en continuité chronologique depuis les origines absolues (de l’univers et de l’humanité) jusqu’à la fin de la captivité du roi Joiakîn à Babylone autour de 530, ensemble dans lequel nous recevons indistinctement, pour ainsi dire, les différents genres littéraires perçus jusqu’ici
[40].Or, ces liens, qui fixent les uns aux autres les différents livres de cet ensemble, disent, ainsi que nous l’avons déjà évoqué, un autre projet, celui qui en fait précisément
un ensemble et, en raison de la narrativité quasi exclusive,
un ensemble narratif en continuité d’ordre chronologique. Autrement dit, il y a là une successivité à laquelle il faut bien reconnaître toutes les apparences de l’histoire et donc de l’historiographie, transcendant, pour ainsi dire, tous les genres littéraires, fussent-ils seulement de « poétique vérité » !
Certes, il ne s’agit pas de contester les acquis des problématiques critiques modernes et contemporaines contestant notamment la nature historique de nombreux faits, personnages et formes d’expression. Reste plutôt à effectuer un autre parcours, qui est commandé par le terme auquel nous sommes parvenus dans le Livre des Rois : à l’inverse de celui que nous sommes habitués à suivre depuis Simon, Astruc et surtout Eichhorn et Gunkel.
En effet, si les origines, les époques ancestrales ou fondatrices ne sont jamais rédactionellement premières, mais toujours ressaisies et élaborées a posteriori et par conséquent en fonction d’un terme de conscience suffisante et de réflexion nécessaire, si en outre l’on ne peut envisager que l’établissement des liens de transition entre tous ces livres aient été « au commencement » étant donné leurs particularités inconciliables, on doit en conclure que cet ensemble Genèse-2 Rois, tel que nous le recevons aujourd’hui, ne peut qu’être le produit d’un processus second d’unification, quelle que soit la multiplicité des phases tardives qui l’ont permis.
Dans ces conditions, même si tout ne fut pas noué par les seules rédactions ultimes des Livres des Rois, ceux-ci ainsi que les Livres de Samuel, par les traits caractéristiques qui les distinguent des autres livres, sont au moins les témoins d’une activité conceptuelle et réflexive qui allaient les intégrer à cet ensemble au nom de ce qu’ils avaient acquis du sens de l’histoire.
Autrement dit,
un processus rétroactif allait assurer une synthèse au nom précisément d’une conscience historienne. Celle-ci, assurée par la volonté réflexive et explicative des faits et des comportements dans les livres des Rois, mais aussi par la négativité des héros et l’incohérence morale des événements dans les livres de Samuel,
créait un projet historien et
révélait un esprit historien qui ne pouvaient qu’investir, soit directement soit rétroactivement, des époques, des événements et des héros antérieurs censés échapper à l’histoire soit au nom de l’impossibilité de l’établir ou de la vérifier, soit au nom de styles narratifs qui l’excluent
[41].
Quelles que furent les époques sous lesquelles les choses se firent, cet esprit historien élaborerait un
ensemble historique qui, en fonction de principes précis, intègrerait tout ce qu’il jugerait à propos à la mesure de l’étonnante diversité de matériaux dont disposait la culture d’Israël à l’intérieur de ses propres limites conceptuelles et épistémologiques. En effet, comme toutes les cultures de l’Antiquité, et sans doute ni plus ni moins que celles de la Grèce ou de Rome, mais aussi que les cultures mésopotamiennes et égyptiennes, Israël n’avait ni les moyens épistémologiques ni les moyens conceptuels ni les moyens matériels d’assurer ce que nous considérons comme la condition de l’histoire, la vérité historique ou véracité, ni de s’en assurer ; mais cela ne suffit pas pour exclure cet esprit historien ni surtout cette conscience historienne qui entendaient dire, mémoriser et expliquer des événements, et se donnaient les seuls moyens dont ils pouvaient disposer dans leur contexte propre
[42].
De ce fait, les trois espaces de la spécificité biblique dont nous parlions plus haut
[43], celui du
corpus, celui d’une
culture multiséculaire et celui du
narrateur, peuvent recevoir l’accord, en quelque sorte, de la conscience historienne, que ce soit dans la détermination, aussi large ou imprécise soit-elle, d’une liste de « livres historiques », que ce soit dans le champ de la culture où Israël en tant que peuple et communauté religieuse avec ses implications idéologiques ou théologiques, manifeste son exigence à avoir une historiographie justifiée par ces données mêmes, ou que ce soit dans le travail du narrateur. Mais comme nous venons de le laisser entendre, c’est ce dernier, un ou multiple, qui, naturellement et en définitive, devra se voir reconnaître la responsabilité de la conscience historienne, quels qu’en soient les modes, les intentionnalités, les commanditaires, etc.
Ainsi, l’Israël d’une histoire et d’une historiographie surgit-il non seulement des livres et de tous textes où elles sont manifestement repérables selon les réflexions et propositions ici amenées, mais de cet ensemble de Gn-2 R : l’effet rétroactivant de l’historiographie biblique joue ici à plein, dans cette intégration totalisante de faits et événements, de figures, voire d’une géographie, dont certains du fait de leur nature même (par ex. création, Eden…) devraient être normalement c’est-à-dire immédiatement exclus. À quoi s’ajoutent, dans cette exclusion de l’histoire, tous ces genres d’expression, narrative ou non, croisés en route, qui en sont d’abord ses contraires. Mais puissance, non de l’imagination, mais de la conscience historienne, Israël osait là une synthèse raisonnée et sensée, c’est-à-dire historique et historienne, dont le modèle devait impressionner des siècles de réception sans critique comme il peut continuer de le faire bien longtemps après l’invention d’une critique non moins totalisante, pourvu seulement qu’elle aille au bout de ses implications.
*
* *
À la fin de l’Epilogue de son ouvrage, Fr. Hartog condense sous forme de Glossaire
[44], ses réflexions sur ce que nous considérons comme l’explicitation de la conscience historienne de la part d’historiens que nous qualifierons ici de post-bibliques ou de post-vétérotestamentaires dans la mesure où il intègre ces deux contemporains du I
er siècle que sont l’évangéliste Luc et Flavius Josèphe, outre naturellement Eusèbe de Césarée et S. Augustin. Sans entrer dans le très fin débat qu’il ouvre ainsi, Fr. Hartog manifeste la conscience de l’histoire qu’avaient tous ces auteurs, à commencer par Flavius Josèphe jugeant de la qualité contestable de l’historiographie grecque. Les concepts de
vérité et de
tradition(ou continuité) sont au premier plan de cette conscience qui s’autorise de ses propres convictions pour juger d’une historiographie qui ne peut qu’être contestée.
Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette synthèse qui partie, pour ainsi dire, de l’ignorance du corpus biblique, aboutit à l’établissement de son autorité judiciaire quant aux historiographies qui l’avaient ignorée. Mais ce paradoxe n’est pas seulement extrinsèque à un corpus qui recevrait de cette autre historiographie non seulement une sorte d’hommage posthume, surtout en ce qui concerne le cadre de Gn-2 R auquel nous nous sommes tenus, mais surtout un brevet d’authenticité qui couperait court à tout doute ou contestation de ses réalités et qualités historiographiques ; ce paradoxe lui est aussi intrinsèque.
En effet, par sa démarche, Fr. Hartog reconnaît le principe historien de l’ensemble biblique — et donc de notre ensemble Gn-2 R — comme donné au terme, par Flavius Josèphe et Luc notamment, mais aussi par ces « lecteurs » du corpus biblique que sont Eusèbe de Césarée et S. Augustin. Ce ne serait donc plus à l’historien, mais à son lecteur que reviendrait non seulement de reconnaître, comme nous avons tenté de le faire, la conscience historienne des auteurs bibliques, mais aussi d’établir, fût-ce en postface, le principe historiographique et donc le projet historien de ce corpus, avec en sus la garantie d’une supériorité sur les implications et inductions des « préfaces » de tous les historiens antérieurs ou contemporains païens.
Il est évident que ce faisant, Fr. Hartog reste dans la double cohérence de l’Antiquité gréco-romaine comme de l’Antiquité chrétienne. En ce sens, il constate une double lecture ou une relecture de ces ensembles dans la confluence culturelle des premiers siècles de notre ère. En ce sens également, il a toute raison de constater une cohérence idéologique tant d’un côté que de l’autre.
Du point de vue où nous nous plaçons, dans le cours multiséculaire des conceptions et pratiques critiques de l’histoire et de l’exégèse vétérotestamentaire depuis le XVIIe siècle, notre perspective et notre intelligence du corpus biblique sont différentes. C’est en ce sens que s’est imposée à nous l’inversion de la démarche « chronologique » de lecture : à partir des Livres des Rois et de Samuel pour remonter jusqu’à la Genèse, marquant l’englobement de livres antérieurs à ceux-là dans un ensemble qui pouvait être justement considéré comme historique, tout en nous faisant maintenir la disparité de sources, traditions, documents et genres littéraires toujours susceptibles de le contester comme historique ou historien dans le détail, voire dans des ensembles importants.
Malgré cela, en effet, s’est bien révélé à nous un projet historien et donc les déploiements d’une conscience historienne, fussent l’un et l’autre en dépendance de perceptions idéologiques qu’on pourra qualifier soit de prophétiques, soit de théologiques, soit même de christologiques. Faudrait-il rejoindre ici les ultimes propos de Fr. Hartog relisant S. Augustin, lequel distingue (et oppose) une histoire « profane » dont « il n’y a pas grand-chose à… attendre : ni du point de vue des connaissances ni de celui de ses enseignements », et une « histoire sacrée » c’est-à-dire « celle des deux qui importe… qu’on trouve dans les saintes Lettres : les Ecritures »
[45]?
Disons pour l’heure que notre propos se situe dans la mouvance de l’époque critique inaugurée au XVIIe siècle, tant du côté de l’histoire que de l’exégèse biblique. Il ne s’est donc proposé que d’apporter des éléments dans le débat de l’intégration de la conscience historienne de l’ensemble Gn-2 Rois à la diversité des projets historiens de l’Antiquité. Or, ces projets, dont les principaux sont ceux de la Grèce et de Rome auxquels nous adjoignons celui de Jérusalem, ont non seulement marqué mais ont largement contribué à donner son sens historique complexe à la culture qui est issue de leur synthèse plus ou moins harmonique et pacifiée.
[1]
L’histoire d’Homère à Augustin. Préfaces des historiens et textes sur l’histoire réunis et commentés par François
Hartog, traduits par Michel
Casevitz, coll. Points/Essais, Le Seuil, Paris, 1999.
[2]
Fr.
Hartog,
op. cit., p. 272 et 273.
[3]
Ces pages se situent à un point de la réflexion sur l’historiographie biblique que nous poursuivons depuis plus de trente ans, dans le prolongement de nos recherches en matière de narrativité biblique à partir des travaux de Gunkel sur les diverses formes et fonctions de récits (
Une théorie de la légende. H. Gunkel et les légendes de la Bible, Flammarion, Paris, 1979). Conscient des limites de la perspective de la
Formgeschichte ouvrant cependant sur la
Redaktionsgeschichte, nous avions consacré une réflexion sur l’apparition d’une véritable historiographie avec la première époque royale. Nous appuyant sur les travaux d’Hanelis Schulte, nous avions tenté de déterminer les conditions fondamentales d’une véritable histoire, par delà les formes « antérieures » du récit populaire, de la légende (
Sage) notamment (
La Bible à la naissance de l’histoire. Au temps de Saül, David et Salomon, Fayard, Paris, 1979). Cette réflexion devait être prolongée dans notre étude sur le cycle de Gédéon, nous permettant de distinguer le projet de l’histoire des difficultés d’atteindre à l’historicité (
Vérité historique et esprit historien. L’historien biblique de Gédéon face à Hérodote, Le Cerf, Paris, 1990). Autrement dit, nous proposions de séparer les implications de l’
esprit historien de celles de la
vérité historique, cette dernière ne pouvant être atteinte dans l’Antiquité comme elle peut l’être aujourd’hui. Les pages de cet article, en proposant une réflexion sur la conscience historienne, voudrait faire le point sur une partie et certains aspects de l’historiographie biblique, selon une réflexion qui devrait être poursuivie pour les autres territoires de cette historiographie.
[4]
« L’histoire, en notre siècle, a compris que sa véritable tâche était d’expliquer » ; « tel phénomène n’est pas explicable par la sociologie seule : le recours à l’explication historique ne permettrait-il pas d’en mieux rendre compte? » ; « l’histoire est-elle une science? Vain débat ! La collaboration de tous les chercheurs, n’est elle pas souhaitable et seule féconde? » ; « l’historien ne doit-il pas s’attacher à édifier des théories? »- Non.Non, pareille histoire n’est pas celle que font les historiens : tout au plus celle qu’ils croient faire ou celle qu’on leur a persuadé qu’il devaient regretter de ne pas faire… »
Comment on écrit l’histoire. Essai d’épistémologie, Le Seuil, Paris, 1971, p. 9.
[5]
Paul
Veyne,
op. cit., p. 10.
[6]
Cf.
ibid. pp. 60-62.
[7]
P.
Veyne,
op. cit., pp. 45ss : « Ni faits, ni géométral, mais des intrigues ». A propos de l’ouvrage de P.
Veyne, voir la « reprise » de P.
Ricœur dans
Temps et récit, Tome I, Le Seuil, Paris, 1983, pp. 239-246, dans des pages où il entend « ajouter au piquant d’un ouvrage qui n’en est pas dépourvu. » (p. 239).
[8]
P.
Veyne,
op. cit., p. 40, note 8.
[9]
Cf. P.
RicÅ“ur et sa « relecture » de P.
Veyne : « …la question que pose le livre de Paul Veyne est de savoir jusqu’où l’on peut étendre la notion d’intrigue sans qu’elle cesse d’être discriminante. Cette question s’adresse aujourd’hui à tous les tenants d’une théorie ‘narrativiste’ de l’histoire. Les auteurs de langue anglaise ont pu l’éluder, parce que leurs exemples restent le plus souvent naïfs et ne dépassent pas le niveau de l’histoire événementielle. C’est lorsque l’histoire cesse d’être événementielle que la théorie narrativiste est véritablement mise à l’épreuve. La force du livre de Paul Veyne est d’avoir conduit jusqu’à ce point critique l’idée que l’histoire n’est que construction et compréhension d’intrigues. » (
Temps et récit, t. I, p. 246).
[10]
Certes, le canon des Ecritures, outre une difficile saisie à ses origines tant juives que chrétiennes, maintient aujourd’hui encore des variantes notables. Même si nous ne pouvons traiter ici de ces variantes et de leurs causes, il n’est pas indifférent de savoir que les canons juifs et protestants ignorent les Livres des Maccabées qui entrent, selon les catholiques et les orientaux, dans le corpus historique de l’Ancien Testament. Or, sans exagérer l’importance de ces livres, ils témoignent indiscutablement d’un moment spécifique de l’historiographie vétérotestamentaire. Voir Centre Sèvres,
Le Canon des Ecritures. Etudes historiques, exégétiques et systématiques, sous la direction de Chr. Theobald, Lectio divina 140, Le Cerf, Paris, 1990, notamment « Constitution et clôture du canon hébraïque » (Jacques Trublet, pp. 77ss), et « Le canon des Ecritures : mémoire pour un avenir » (Fr.
Marty), pp. 495ss. Et Lee
Martin McDonald, James A.
Sanders Editors,
The Canon Debate, Hendrickson Publishers, Peabody, Massachusetts, 2002.
[11]
Dans le cas précis de la Bible, de tels « documents » plus ou moins repérables, témoignent et relèvent aussi de l’historiographie comme de la question de la conscience historienne, dans la mesure où constitués, ils présentent déjà synthèse et cohérence ; cf. pour les origines de la prise de conscience, les fameux « Mémoires » que selon l’avis de J.
Astruc, il est évident que Moïse a utilisés pour écrire la Genèse (
Conjectures sur la Genèse,1753, éd. P.
Gibert, Noésis, Paris, 1999).
[12]
En ce sens, la détermination de « genres littéraires » qui se ferait à partir de la fin du XVIII
e siècle, notamment avec J.-G.
Eichhorn dans son
Einleitung des Altes Testament (Leipzig, 1787) et tout au long du XIX
e siècle, se ferait en fonction de la perception
a posteriori d’un impossible historique dans des récits traditionnellement reçus comme « historiques » (la Genèse notamment). En allemand, les termes de
Sage, Legende, Märchen… seraient appliqués soit à des sections de « livres historiques » soit à des livres entiers. Ainsi Gunkel parlerait-il de la « poétique vérité » des récits de la Genèse qu’il substituait à une impossible « vérité historique » (dans son introduction au commentaire de la Genèse, 1903 et 1910
2). Procèderait de la même façon, l’encyclique de Pie XII,
Divino afflante afin de permettre aux exégètes de sortir des apories présentées par les textes bibliques à la conscience historienne. Malgré les progrès de la réflexion dans cette perspective, il faut reconnaître qu’une telle perception et conception des genres littéraires ne faisaient pas toujours ni totalement droit au « projet historien » non seulement de chacun de ces « livres historiques », mais de la synthèse qui, par transitions plus ou moins explicites, va de la Genèse au 2
e Livre des Rois. Cf. aussi les objections faites à R.
Alter sur le primat poétique par Meir
Sternberg,
The Poetics of Biblical Narrative. Ideological Literature and the Drama of Reading, Indiana University Press, Bloomington, 1987 ; et J.- P.
Sonnet, “’Il était un homme…’ Le récit biblique entre généralité poétique et particularité historique” dans Sophie
Klimis et Laurent
Van Eynde, éds.,
Littérature et savoir(s), Publications des Facultés Universitaires St-Louis, Bruxelles, 2002, pp. 181-195.
[13]
Cependant : « Comme tout dans l’histoire, la naissance de l’historiographie est un accident sans nécessité ; elle ne découle pas essentiellement de la conscience de soi des groupes humains, n’accompagne pas comme son ombre l’apparition de l’Etat ou la prise de conscience politique. » (P.
Veyne,
op. cit. p. 98).
[14]
Cf. P.
Gibert,
La Bible à la naissance de l’histoire, op. cit., p. 8. Cf. J. Le
Goff : « Le régime monarchique médiéval est le résultat d’une situation historique qui a recueilli plusieurs héritages de royautés anciennes. Mais, du point de vue idéologique, l’héritage dominant a été celui de la Bible, surtout dès lors que, en 752, Pépin le Bref reçut l’onction royale à la manière de Saül et de David. L’idéal monarchique s’inspire surtout de l’Ancien Testament. Les idéologues chrétiens du Moyen Âge y ont trouvé à la fois des modèles royaux individuels et une théorie du ‘bon’roi’. Le seul vrai roi est Yahvé. Le roi terrestre doit être élu par lui, lui être fidèle et le servir… »
Saint Louis, Gallimard, Paris, 1996, p. 388.
[15]
Cf. par ex. les présentations que fait J.-J.
Glassner des
Chroniques mésopotamiennes(La Roue à Livres / Documents, Les Belles Lettres, Paris, 1993), notamment le chapitre I, « L’avenir du passé », pp. 19-47 ; « Sumériens et Akkadiens » ignorent le mot histoire, « qui produisent pourtant une ample littérature historique. » (p. 19).
[16]
Qu’il ne s’agit évidemment pas ici de remettre
a posteriori pas plus qu’
a priori en question, même s’il y des usages différents—historiques !—et des
a priorià ces usages.
[17]
Dans
Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes?(Le Seuil, Paris, 1983) « Seule la réflexion historique peut expliciter les programmes de vérité et montrer leurs variations ; mais cette réflexion n’est pas une lumière constante et ne marque pas une étape sur la voie de l’humanité. Voie sinueuse dont les virages ne sont pas orientés par le vrai à l’horizon et ne se moulent pas non plus sur les puissants reflets d’une infrastructure : le chemin zigzague au hasard ; la plupart du temps, les voyageurs ne s’en soucient pas ; ils estiment que leur route est vraie et les écarts qu’ils voient faire à d’autres ne les troublent guère. » (p. 137-138).
[18]
Ancient History, Evidence and Models, Chatto & Windus, Londres, 1985 (trad. fr. Par Jeannie
Carlier,
Sur l’histoire ancienne, la matière, la forme et la méthode, La Découverte, Paris, 1987)
[19]
Finley se reporte ici à un article d’A.
Momigliano, « Ancient History and the Antiquarian » repris dans son ouvrage
Contributo alla storia degli studi classici (Rome, 1955 ; trad. fr. dans
Problèmes d’historiographie ancienne et moderne, Paris, 1983) : « A.
Momigliano disait ceci : ‘…C’est seulement à la fin du XVII
e siècle que cette distinction […] est entrée dans le patrimoine commun de la recherche historique.’ « La dernière phrase est capitale : ce ne sont pas seulement les historiens médiévaux, et les modernes antérieurs au XVIII
e siècle qui se soucient peu de distinguer sources primaires et secondaires ; les historiens gréco-romains ne s’en préoccupent pas davantage. Quelques-uns, en particulier Hérodote et Thucydide, établissent une distinction entre témoin oculaire, qu’on peut soumettre à un contreinterrogatoire attentif, et tous les autres qui se situent en dehors du contrôle personnel de l’historien, mais ils ne développèrent aucune technique de critique des sources, ni aucune méthode pour utiliser correctement les sources secondaires. » (
Sur l’histoire ancienne, op. cit., p. 42-43). Rappelons ici l’usage du « témoin oculaire »—et le contrôle possible induit—dans le prologue de Luc qui « ignore » la critique des sources et leur distinction.
[20]
Il y aurait à transposer l’ensemble du livre de M.
Finley,
Sur l’histoire ancienne, sur le corpus biblique en remplaçant toutes les évocations et allusions à la Grèce et à Rome par les références à la Bible : pas un iota ne serait à changer tant son propos présente de pertinence à l’égard de ce que doit être une épistémologie de base pour l’étude du corpus historique biblique.
[21]
Comme nous venons de le rappeler ou suggérer à propos de Luc, cf. note 19
supra.
[22]
Cf. M.
Finley,
op. cit., p. 49.
[23]
Sur les problèmes et débats soulevés par la question du récit en histoire, voir P.
Ricœur,
Temps et récit, T. 1,
op. cit., II. « L’histoire et le récit », not. 2, « Plaidoyers pour le récit » pp. 173ss. Après la critique du récit au nom des « exigences de scientificité posées par le modèle nomologique d’explication », l’« apparition des thèses ‘narrativistes’ dans le champ de la discussion est née de la conjonction de deux courants de pensée. D’un côté, la critique du modèle nomologique a abouti à un éclatement de la notion même d’explication qui a ouvert la brèche pour une approche opposée du problème. De l’autre côté, le récit est devenu l’objet d’une réévaluation qui a porté essentiellement sur ses ressources en intelligibilité. La compréhension narrative se trouvait ainsi surélevée, alors que l’explication historique perdait de la hauteur. C’est à la conjonction de ces deux mouvements que ce chapitre est consacré. » (p. 173). Inutile d’ajouter que nous nous inscrivons dans les perspectives ouvertes par P.
RicÅ“ur dans ce chapitre de « Plaidoyers ».
[24]
Ce disant, nous n’entrons pas ici dans les différents débats sur la « fonctionnalisation » de l’histoire et sur les illusions de son utilité dans la compréhension. Nous nous plaçons pour l’instant dans une sorte de degré premier d’appréhension, quitte à revenir par la suite sur ce point ; cf. P.
Ricœur,
op. cit. 1. « L’éclipse du récit » pp. 137ss. Et note 23
supra.
[25]
Sans doute, pour le lecteur qui suit le déroulement du « récit historiographique » biblique en s’en tenant d’abord au livre de la Genèse, est là reconnaissable ou perceptible ce qui fut le lieu de la démonstration gunkélienne des
Sagenkranz, fussent-ils transfigurés en
Legendenkranz : la technique du voyage ou déplacement du héros d’un lieu à un autre qui fournit le cadre plus ou moins extérieur à une de ses aventures dont l’autonomie est à la fois manifestée et respectée. Dans ces conditions, les enchaînements restent assez lâches, voire nuls.
[26]
Bien que l’anonymat—au sens littéral du terme—de Pharaon suffise déjà à jeter le doute sur son historicité !
[27]
Par ex. la proposition de la royauté à Gédéon, Jg 8,22ss.
[28]
Car il faut bien reconnaître que ce livre, en dehors de l’encadrement deutéronomique, présente toutes les caractéristiques du récit populaire et des
Sagenkranz ; et les jugements stéréotypés du cadre qui font contraste jusqu’à la contradiction avec l’élaboration exclusivement positive des héros, parfois besogneusement, comme dans le cas de Samson (Jg 14,4), ne font que confirmer ce jeu légendaire et populaire dont la dimension édifiante et religieuse est tout de même réduite ou étroitement cantonnée.
[29]
Par ex. les récits d’élection de
Saül à la royauté : 1 S 9,1-10,16 ; 10,17-27 ; 11,12-15.
[30]
Par ex. l’exploitation des « consultations » de Yhwh, différentes des grandes théophanies : 1 S 8, 6c ; 10,22, etc.
[31]
Cf. P.
Gibert,
La Bible à la naissance de l’histoire, op. cit., pp. 251-261.
[32]
Mais s’agissant de Salomon, c’est l’ensemble des chapitres 3 à 10 qui constituent cette « légende » dont l’expression exacte, selon la terminologie gunkélienne, serait un
Legendenkranz, voire des
Königslegenden, en raison de la dimension religieuse, sacrale, dominante dans cet ensemble, cf. P.
Gibert,
La Bible à la naissance de l’histoire, op. cit., pp. 359ss.
[33]
Par ex., la faute de David avec Bethsabée n’entraînera pas la défaite de ses armées devant Rabba, le châtiment étant dans la mort de l’enfant né de leur union adultère, 2 S 12,15-19. 26ss ; pas plus que les meurtres perpétrés par Salomon pour s’arroger et s’assurer le pouvoir royal n’entraîneront une suite de malédictions.
[34]
Quitte à créer des ensembles quelque peu incohérents, notamment dans l’histoire de Saül, où s’entremêlent les récits d’une malédiction justifiée par quelque faute, et ceux qui ressortissent à la simple fatalité ou à l’intervention d’éléments impondérables, comme peut l’être par ex. la mort, en l’occurrence héroïque, au combat.
[35]
Nous omettons ici la part « légendaire » de ces livres dont les cycles d’Elie et d’Elisée sont un bon exemple. Notons cependant qu’ils entendent être arrimés à l’histoire, les héros demeurant dans l’ambivalence caractéristique à notre sens de l’historiographie des Livres de Samuel, sans oublier l’autre registre de la dimension prophétique dont le rôle dans l’historiographie biblique ne saurait être surévalué.
[36]
À la différence, faut-il le rappeler, des faits d’imagination auxquels le conteur se soumet à son propre gré, faits qui portent en eux-mêmes leur justification du seul fait du projet du narrateur.
[37]
En effet, l’explication de la chute de Samarie semble, dans un premier temps, exonérer Jérusalem du péché de la capitale du Nord et donc du risque d’un sort semblable. Or, la suite de l’
Å“uvre montrera dans les mêmes termes qu’il n’en fut rien pour la capitale du Sud.
[38]
Compte tenu ici du fait que nous nous limitons à l’ensemble Gn-2 R, négligeant les autres livres « historiques » (Esd.-Néh., 1 et 2 C, 1 et 2 M), sans parler des considérations prophétiques et sapientielles sur l’histoire, qui apporteraient d’importants éléments au débat que notre propos engage ici.
[39]
Depuis l’
Å“uvre des Frères Grimm jusqu’aux travaux contemporains de Bausinger ; cf. bibliographie dans P.
Gibert,
Une théorie de la légende, op. cit. pp. 370-374.
[40]
Et qui, selon
Gunkel, balisent les différentes étapes du parcours culturel d’Israël.
[41]
Nous rejoignons ici, quoique de façon différente ou de façon analogique, les perspectives de Meir
Sternberg,
The Poetics of Biblical Narrative, op. cit. cf.
supra note 12 sur la « téléologie » du processus historiographique biblique (p. 30). Cf. aussi l’article de J.-P.
Sonnet cité dans la même note.
[42]
Pour une théorie récente de la motivation de la synthèse finale de cette histoire, voir Mario
Liverani,
Oltre la Bibbia, Storia antica di Israele, Editori Laterza, Roma-Bari, 2003, « Intermezzo », pp. 223-272.
[43]
Cf.
supra p. 359
[44]
Fr.
Hartog,
op. cit. pp. 266-273.
[45]
Fr.
Hartog,
op. cit. p. 272.