2005
Recherches de science religieuse
Chronique
Chronique
Le Temple de la sagesse. Savoirs, écriture et sociabilité urbaine (Lyon, XVIIe-XVIIIe siècle), de Stéphane VAN DAMME, (Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (diffusion C.I.D.), Paris, 2005, 514 p.), Par Pierre Vallin
Le titre évoque l’ouvrage de Claude François Ménestrier (1632-1705) publié à Lyon en 1666, Le Temple de la sagesse, allégorie représentée par les escoliers du collège de la Compagnie de Jésus, le 20 may 1663. Le jésuite était à la fois l’auteur du livre, de la pièce de théâtre, et du programme iconographique gouvernant les toiles peintes qui ont orné à cette occasion les façades de la cour du Collège.
Le Collège de la Trinité est au centre de l’étude de Van Damme. Non pas que sa vie, sa pédagogie, soient étudiées une nouvelle fois en totalité. Le propos est autre : fournir une sorte de sociologie historique pour l’ensemble, reconstitué de façon rétrospective par l’A., des écrivains jésuites qui, entre 1630 environ et 1730, ont été rattachés à cet établissement, au moins pour une partie de leur vie.
Entrent principalement en considération les publications en littérature (et arts), en histoire sous diverses formes, en sciences (donc en mathématiques et philosophie). Prédication et théologie sont peu évoquées, le projet étant d’étudier comment, se dégageant du collège et des exercices qui lui sont directement liés, s’est aménagée dans la Compagnie la place de ceux dont l’activité sera en priorité d’écrire. D’écrire en se consacrant volontiers à des « Savoirs » qui n’appartenaient pas à l’enseignement habituel des Universités traditionnelles ou des « Grands collèges ».
La réalisation de ce projet ne devait pas se concrétiser dans l’étude du contenu même de cette production, mais par la collecte – une immense entreprise déjà – de toutes les informations correspondant aux relations de cette « écriture » avec la « sociabilité urbaine ».
Des évolutions analogues se sont produites ailleurs dans les Provinces de l’Ancienne Compagnie, mais l’A. entendait choisir un terrain d’enquête limité, permettant de toucher des questions concrètes, d’établir des recoupements dans un réseau relativement serré. Choisir Lyon, ville d’une certaine importance religieuse et économique mais privée d’une tradition universitaire, c’était choisir un terrain où le collège jésuite, après les longues difficultés de l’établissement de la Compagnie en France, avait pris une place centrale dans la vie culturelle locale, et, par ce biais, dans le développement d’une sociabilité urbaine globale, civile et quasi politique. Mais par quels cheminements une telle emprise se propose-t-elle? Quel est le rôle en cela de l’écriture? Et d’abord, comment ces écrivains trouvent-ils des ressources pour leurs publications? Comment ensuite évaluer leur impact : leurs livres sont-ils lus, sont-ils gardés, et par qui?
Une périodisation correspondant à la publication du « Temple de la sagesse » est esquissée. En 1669, Ménestrier va quitter Lyon pour Paris. Plusieurs années auparavant, le père Honoré Fabri (1608-1688), qui avait enseigné et publié à Lyon de 1640 à 1646, est parti à Rome (1647). Or il aurait été le « lyonnais » le plus reconnu, il le fut par Leibniz comme Van Damme le rapporte (pp.372-382). Un autre lyonnais brillant, François de La Chaize (1624-1709), quittera Lyon en 1676. L’A. évoque à ce propos : « un relatif déclin de l’action jésuite dans la vie érudite lyonnaise » (p.356).
Pour la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle, alors que le Collège de la Trinité subsiste, et à certains égards s’organise davantage, ses écrivains n’ont plus le même poids social. Ce qui pourrait tenir à une question de personnel, au delà des départs-susmentionnés, mais plutôt pourrait indiquer une relativisation du rôle des enseignants jésuites à Lyon, du fait que la société urbaine se complexifie, aussi, culturellement et noue des échanges avec d’autres inspirateurs.
On ne peut percevoir, à partir de cet ouvrage, si l’on est devant une évolution touchant au cÅ“ur du dispositif, à la vie intellectuelle et religieuse de la communauté des Jésuites du Collège. Van Damme cite souvent Michel de Certeau, principalement pour des passages où celui-ci évoquait des logiques institutionnelles. Mais Certeau entendait faire droit aux itinéraires individuels et convictions personnelles. Ici, cet aspect n’est pas absent, mais surtout par des allusions. On pourra dire que c’était un choix réfléchi, qui a permis que l’étude s’attache à des points qui autrement seraient laissés dans l’ombre. Je le reconnais. Je pense cependant qu’un inconvénient en est résulté. Certes, chercher à construire une image de la communauté du Collège et de ses modes de vie qui fasse voir en elle le sujet d’une histoire – un « Temple » de « pierres vives »? – aurait été une lourde prétention. Mais, en s’en privant, l’A. se trouve conduit à introduire en certains passages une collectivité anonyme, « les jésuites », caractérisée par une visée de prestige dans la « sociabilité urbaine ».
L’A. est trop bon historien pour que le jésuite apparaisse ici dans les habits du mythe. Il me semble pourtant que la rédaction a été amenée à donner une prime aux logiques abstraites de l’institution. La tentation d’y opposer de façon simple les ambitions personnelles de tel ou tel se présente alors. Certes, on peut penser que les populations jésuites furent souvent portées à une institutionnalisation des comportements, et que cela pouvait faire oublier à certains, ou à beaucoup, les dynamiques intimes qui auraient pu les conduire à un autre goût de vivre ensemble. Les itinéraires proposés par Van Damme dans la diversité des documents et des situations pourront aider à identifier des problèmes de ce genre.