2005
Recherches de science religieuse
Éditorial
Pierre Gibert
Retour sur un colloque : La réception des Écritures inspirées (28-30 juin 2004)
Selon une tradition maintenant établie, le colloque biennal des RSR est préparé par un dossier publié dans le premier numéro de l’année où il a lieu. Ainsi, nos lecteurs trouveront-ils dans la première livraison de l’année 2006, numéro à paraître au mois de mars, ce dossier préparatoire au prochain colloque qui se tiendra à Paris les 28-30 juin prochains, et qui aura pour thème « Le statut des énoncés dogmatiques hier et aujourd’hui ». Comme nos lecteurs auront tout loisir d’en découvrir les propositions et directions de réflexion dans ce premier numéro de 2006, nous réservons la présentation d’ensemble du colloque pour ce numéro.
Mais tout colloque, aussi bien préparé soit-il, ne se réduit évidemment pas à une simple répétition orale des contributions du numéro préparatoire, même si ces contributions provoquent la réflexion à la fois des conférenciers et des participants dans les travaux de groupe ou les débats publics. Une autre lecture de ce numéro préparatoire, des points de vue nouveaux, voire des accents originaux manifestent la réussite d’un colloque et les légitimes prétentions qu’il a pu avoir d’apporter quelque chose à l’importante question dont il avait à traiter.
C’est sans aucun doute ce qui s’est produit en juin 2004 à propos de « la réception des Écritures inspirées ». Le numéro préparatoire (Tome 92/1, janvier-mars 2004) avait rappelé en deux articles historico-théologiques comment les Écritures avaient été reçues comme inspirées des origines jusqu’à la fin du Moyen-Âge. Les deux articles honoraient ces origines et une tradition qui avaient en quelque sorte lesté les Écritures d’un poids considérable de légitimation et d’autorité, ce qui, avec des attendus différents, ferait aussi la réception particulière sinon exclusive des Écritures au temps de l’Humanisme et de la Réforme protestante. Et en termes contemporains, un philosophe, J.-L. Chrétien, n’hésitait pas dans sa propre contribution à ce même numéro à proposer, largement en écho de ces origines et de cette tradition, de « se laisser lire avec autorité par les Saintes Écritures ».
Quelques rappels historiques marquaient cependant certaines ruptures, notamment dans les thèses de théologiens contemporains, tel Karl Rahner. Mais l’essentiel du propos restait à une tradition de réception et d’inspiration qui, tout en étant reprise au cours du colloque, ne manquerait pas de solliciter le rappel d’autres aspects des choses, résolument contemporains.
Ce sont ces autres accents et points de vue qui sont repris dans ce nouveau dossier qui se veut certes en écho direct du numéro préparatoire, mais tout autant en écho des débats et compléments qu’il inspira au cours du colloque.
Si Y.-M. Blanchard repart de la référence fameuse à 2 Tm 3,16 selon laquelle « Toute Écriture est inspirée » non sans faire le détour par l’analyse linguistique, J.-P. Sonnet rappelle les effets de la « perspective critique » qui paradoxalement tendrait à étendre l’inspiration à une multitude d’intervenants, le plus souvent anonymes. Richard Simon l’avait noté dès la seconde moitié du XVIIe siècle, posant des problèmes à la réflexion théologique.
Faut-il parler ici d’effets culturels nouveaux, voire de sécularisation de l’intelligence des Écritures ? Sans doute y a-t-il à prendre acte d’une tradition qui a déjà quatre siècles d’exercice, et ne pas trop s’en tenir aux dernières décennies du XXe siècle. En tout cas, selon Chr. Theobald, c’est bien « d’un nouveau positionnement de la Bible dans la culture dont il s’agit aujourd’hui, et pas seulement d’une nouvelle manière de la recevoir et de la lire », la « pratique ecclésiale de lecture… » devenant « une pratique parmi d’autres ». Avec P. Gisel, ce sont donc deux théologiens qui prennent acte de ce donné post-médiéval qui oblige à situer autrement les concepts de réception et d’inspiration : dans un contexte culturel qui fait entrer le corpus biblique dans la variété et la liberté d’une réception déconfessionnalisée des Écritures. Ainsi soumises à toutes les lectures, et pas seulement à la seule qu’autoriserait ou légitimerait l’autorité exercée sur les croyants et sur les communautés dont ils se réclament, s’imposerait désormais, selon P. Gisel, « l’ordre ‘tiers’ d’une symbolisation religieuse » qui devrait laisser toute liberté d’intelligence, d’étude et d’analyse dont devraient profiter tout autant les croyants eux-mêmes que les autres lecteurs.
Ainsi, le corpus biblique se trouve-t-il dans une situation relativement nouvelle pour la pratique même du croyant et des Églises par rapport auxquels l’Écriture se trouverait dans une certaine distance. On peut voir là parfois une « situation » qui se prêterait d’abord « à une analyse de crise », ainsi que le rappelle Chr. Theobald, mais pour rappeler aussitôt que, dans la distanciation ainsi prise entre Église et Écriture, il y a une « chance » qui ne se réduit pas à une vague espérance : « Plus le lecteur entre dans la Bible, plus il perçoit désormais ‘la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur’ (Éph 3,18) de l’espace qui s’ouvre devant lui », lui permettant d’approcher progressivement à ce que la tradition chrétienne entend par « Inspiration ».