2005
Recherches de science religieuse
« Toute Écriture est inspirée » (2 TM 3,16) les problématiques de la canonisation et de l’inspiration, avec leurs enjeux respectifs
Yves-Marie Blanchard
Institut catholique de Paris
« Toute Écriture est inspirée ». L’affirmation du rédacteur paulinien de la seconde lettre à Timothée (2 Tm 3,16) surprend par son caractère exceptionnel dans l’ensemble du Nouveau Testament. Non seulement l’emploi du mot Écriture avec une extension large (« toute Écriture », au singulier indéfini), est rare, mais l’adjectif « inspiré » (theopneustos) est lui-même un hapax dans l’ensemble de la Bible grecque. Il paraît donc prudent de relativiser la portée d’une telle affirmation et, d’un point de vue historique, ne pas en généraliser la portée, au point d’imaginer que nous aurions là l’expression d’une théologie de l’inspiration scripturaire allant de soi à la fin de l’époque dite apostolique. En revanche, dans une perspective théologique, rien ne nous interdit de partir d’une telle assertion afin de réfléchir sur les relations réciproques entre canonisation et inspiration du double point de vue historique et linguistique.
“All scripture is inspired”. This affirmation by the Pauline writer in the second letter to Timothy (2 Tm. 3,16) is surprising due to its exceptional character in the whole of the New Testament. The use of the word “Scripture” with a wide extension (“All Scripture”, in the indefinite singular) is not only rare, but the adjective “inspired” (theopneustos) is itself a hapax in the whole of the Greek Bible. It seems prudent, then, to relativize the scope of such an affirmation and, from a historical point of view, not to extend it to the point of imagining what we have here is the expression of a theology of scriptural inspiration that was self-evident at the end of the so-called apostolic period. On the other hand, from a theological standpoint, there is nothing to prevent us from beginning with such an assertion in order to reflect on the reciprocal relations between canonization and inspiration from the twofold historical and linguistic point of view.
« Toute Écriture est inspirée » (2 Tm 3,16). L’affirmation du rédacteur paulinien de la seconde lettre à Timothée surprend par son caractère exceptionnel dans l’ensemble du Nouveau Testament. Non seulement l’emploi du mot Écriture avec une extension large (« toute Écriture », au singulier indéfini), plutôt qu’en dépendance directe d’un fragment vétéro-testamentaire, comme c’est le cas par exemple dans la présentation des citations d’accomplissement
[1], est rare, mais l’adjectif « inspiré » (
theopneustos) est lui-même un hapax dans l’ensemble de la Bible grecque. Il paraît donc prudent de relativiser la portée d’une telle affirmation et, d’un point de vue historique, ne pas en généraliser la portée, au point d’imaginer que nous aurions là l’expression d’une théologie de l’inspiration scripturaire allant de soi à la fin de l’époque dite apostolique. En revanche, dans une perspective théologique, rien nenous interdit de partir d’une telle assertion, afin de réfléchir, à la suite de Bernard Sesboüé et Alain Le Boulluec
[2], sur les relations réciproques entre canonisation et inspiration
[3].
Il apparaît, en effet, que l’énoncé repris de 2 Tm 3,16 est lui-même composé de deux éléments : le prédicat « toute Écriture » auquel setrouve conjoint le syntagme « est inspirée ». Or, ces deux éléments paraissent correspondre aux deux versants du dilemme : non seulement la question de l’inspiration, dont Bernard Sesboüé nous a fort justement rappelé sa récurrence dans le champ théologique, notamment occidental, disons depuis la fin du 4
e siècle jusqu’à nos jours avec la référence tout à fait pertinente à
Dei Verbum ; mais encore la question de la canonisation, suggérée par la citation paulinienne — en effet, l’indéfini « toute Écriture » n’est en rien l’équivalent du pluriel défini « toutes les Écritures », malencontreusement retenu par plusieurs traductions — majoritaire dans l’espace des 2
e - 4
e siècles, c’est-à-dire le plus fort de la période patristique, ainsi que l’a magistralement exposé Alain Le Boulluec, dansdes pages fort éclairantes, dont je me permets de saluer tant l’érudition confondante que la belle rigueur démonstrative
[4].
Commençons donc par le commencement : que peut-on mettre sous la rubrique « toute Écriture »? Autrement dit, que savons-nous du processus de canonisation biblique, mené progressivement selon une durée allant du milieu du 2
e siècle à la fin du 4
e siècle, voire le 5
e siècle, en tout cas selon un modèle de développement continu, et non pas sous la forme d’une réaction ponctuelle et datée, par exemple en réponse à Marcion, d’après la thèse de Harnack, encore soutenue par Hans von Campenhausen
[5]? Pour faire bref et ne pas répéter—en moins bien—le bel exposé d’Alain Le Boulluec
[6], je noterai seulement les trois points suivants.
1. Le premier groupe d’Écritures chrétiennes est naturellement constitué de textes ou de livres hérités du judaïsme ancien. La composition même du Nouveau Testament est largement redevable d’Écritures juives auxquelles sont empruntées maintes figures, tant littéraires que symboliques ou théologiques. De plus, dès les épîtres de Paul et tout au long des évangiles, la relation entre le message chrétien et les Écritures juives fait l’objet d’un traitement spécifique, soit en termes de typologie (Paul), soit à travers la relation dynamique qualifiée d’accomplissement (évangiles)
[7]. Enfin, il apparaît qu’une telle référence aux Écritures juives peuts’honorer de la pratique même de Jésus, comme l’atteste par exemple l’épisode programmatique de Luc 4 (homélie à la synagogue de Nazareth), en parfaite inclusion avec le tableau de Luc 24, nous montrant le Ressuscité en situation d’interprète chrétien de la Loi de Moïse, des prophètes et des psaumes.
Les Écritures juives font donc, dès l’origine, l’objet d’une réception chrétienne, non seulement passive, mais fortement active et novatrice. D’une part, nous venons de le voir avec le récit pascal de Luc, la fidélité aux Écritures juives va de pair avec un infléchissement herméneutique radical puisque, dès le début, les disciples de Jésus prétendent y lire l’histoire même de Jésus, non plus seulement celle de la première Allianceen Israël. À titre d’exemple, rappelons le cas de Clément de Rome : dans les années 95, alors même que les récits évangéliques de la Passion sont probablement achevés et que, en tout cas, les traditions orales relatives à la Passion de Jésus sont très largement répandues dans les communautés chrétiennes, Clément de Rome illustre son appel à l’imitation du Christ dans son humilité par la reprise quasi intégrale du 4
e chant du Serviteur, selon le 2
e Isaïe
[8]. Autrement dit, le texte prophétique tient simplement lieu de récit chrétien de la Passion : la liturgie catholique d’aujourd’hui ne fait guère autrement lorsqu’à la célébration du Vendredi saint elle proclame ledit chant d’Isaïe 52-53 aux côtés de la Passion selon saint Jean
[9].
À ce déplacement herméneutique, revenant à produire un texte, sinon différent formellement, du moins distinct sémantiquement, s’ajoutent deux indices matériels, confirmant la thèse selon laquelle l’Ancien Testament chrétien n’est pas la simple reprise de la Torah d’Israël, mais une construction nouvelle, certes largement tributaire de la première Alliance mais également porteuse d’une spécificité propre. Le premier indice est l’attachement indéfectible à la version grecque des Écritures, en quelque sorte par différenciation de la Torah juive, en cours de re-hébraïsation dès la fin du 1
er siècle. Pour justifier leur entreprise, les chrétiens s’approprient la légende juive des Septante, fréquemment citée dans le christianisme ancien depuis Justin
[10]. Le deuxième indice réside dans l’élaboration d’une structure quadripartite de l’Ancien Testament, sur la base d’une typologie littéraire, ajoutant au Pentateuque les livres dits historiques, puis poétiques, enfin prophétiques, alors même que le modèle ternaire, embryonnaire au temps de la rédaction évangélique (voir à nouveau Luc 24), s’impose progressivement en milieu juif, en raison de sa convenance avec la pratique synagogale d’une lecture « étagée », fondée sur la Torah, elle-même actualisée par les Prophètes, puis complétée par certains Écrits, à commencer par les psaumes dont le chant venait habituellement clore le rassemblement liturgique
[11]. Il est donc clair à mes yeux que l’Ancien Testament chrétien et la Torah juive (le TaNaK tripartite) sont à la fois proches et distincts, à la mesure duprocessus de différenciation réciproque ayant affecté les communautés juive et chrétienne, à partir de la fin du 1er siècle. À titre quasiment anecdotique, ajoutons le fait que, dans les listes canoniques des 4
e et 5
e siècles, alors même que la langue hébraïque conserve un grand prestige — à preuve les acrobaties arithmétiques tentées par certains, afin d’obtenir un Ancien Testament de 22 livres, en référence au nombre des lettres de l’alphabet hébraïque—l’ordonnancement du corpus n’en est pas moins toujours quadripartite, avec la même permanence de l’usage de la seule langue grecque pour les deux Testaments
[12]. On sait parailleurs la pertinence herméneutique d’une structure biblique ordonnée autour de la « pliure » entre prophètes et évangiles, les deux corpus paraissant aptes à synthétiser les contenus propres à chaque Testament ainsi que leur rapport mutuel en termes d’accomplissement
[13].
2. Le second groupe de textes est naturellement celui du Nouveau Testament, collection d’écrits apostoliques, dont le temps de rédaction ne va guère au-delà de la fin du 1
er siècle et du début du 2
e siècle. Là encore, la réception est un phénomène actif, supposant tout un travail de collation par sélection et du même coup élimination. L’achèvement du processus n’est pas acquis avant les 4
e et 5
e siècles : en font preuve les listes canoniques apparues seulement à ce moment précis et habitées dusouci de clore une liste quasiment établie mais comportant encore quelques incertitudes. Or, les listes elles-mêmes, ainsi que les modèles éditoriaux conservés par les grands manuscrits de l’époque, attestent la permanence de variantes notables. Le processus n’est donc pas totalement achevé, mais la conscience canonique est évidente : le désir des auteurs est bien de mettre terme au débat en proposant des listes fixées. Reste la question des critères invoqués à titre de justification des choix alors affirmés : nous y reviendrons plus tard, à propos de l’inspiration… En revanche, si l’on remonte au début du processus, soit le milieu et la fin du 2
e siècle, on constate à la fois des évolutions rapides — ainsi de Justin à Irénée—et des résistances fortes : ainsi chez Irénée, à la fois usager d’un corpus presque semblable au nôtre et acteur d’une herméneutique biblique relativement libre des contraintes canoniques, qu’il s’agisse de la littéralité des citations, de l’unité du Nouveau Testament, ou encore de la dualité des Testaments
[14].
Ces questions ont été évoquées par les deux auteurs : il n’est donc pas besoin d’y revenir longuement… En revanche, il peut être utile de souligner la différence entre les problématiques développées dans les textes de la fin du 2
e siècle—disons Irénée et, vraisemblablement, le Fragment de Muratori — et dans les listes canoniques des 4
e et 5
e siècles. Dans cesdernières, le propos est clairement canonique : il s’agit de tracer les frontières du corpus ; l’argumentation s’appuie sur l’état présent de la réception desdits textes ; la perspective est proprement synchronique. Enrevanche, au 2
e siècle, on est en présence de légendes étiologiques, revenant sur les conditions de rédaction des livres néo-testamentaires, avec la volonté affirmée de retrouver, sinon la main d’un apôtre, du moins son engagement de témoin à la source même de la tradition attestée par le texte en débat. La perspective est alors diachronique ; elle affirme l’apostolicité des livres pratiqués par la Grande Église, tout particulièrement dans le contexte de l’affrontement avec les mouvement gnostiques, prônant un modèle ésotérique justifiant le canal de révélations privées et placées sous l’autorité de maîtres contemporains, prétendus porteurs d’une perception nouvelle et plus authentique de la Révélation chrétienne. La difficulté pour des lecteurs modernes est de faire la part entre les matériaux narratifs mis en
Å“uvre dans ces récits étiologiques et les réalités historiques sous-jacentes. Il n’est pas assuré que les informations données par Irénée ou le Fragment de Muratori
[15] aient une valeur historique et puissent être utilisées dans la perspective historico-critique de l’histoire rédactionnelle des livres du Nouveau Testament
[16]. En revanche, leur intention théologique est claire : il s’agit bien d’affirmer l’apostolicité des écrits, selon une perspective, certes complémentaire, maisaussi différente de celle présidant à la confection des listes canoniques apparues à la fin du processus de canonisation.
3. Entre les débuts et l’achèvement du processus de canonisation figure l’immense chantier d’exégèse et herméneutique bibliques déployé tout au long du 3
e siècle, à l’initiative et à la suite d’Origène. Ce travail scientifique, portant aussi bien sur l’édition des textes que sur leur explication grammaticale, préalable à leur interprétation théologique, a directement trait à la question qui nous occupe. En effet, la question prioritaire pour Origène est bien celle des conditions et clés de lecture permettant une appropriation chrétienne des textes reçus de l’ancien Israël, sans pour autant exclure la possibilité d’une lecture juive, voire la validité permanente d’une telle lecture, en tant que sens « littéral » ou « historique » préalable à une lecture « spirituelle » spécifiquement chrétienne. On aura reconnu une allusion au modèle origénien des trois sens de l’Écriture qui, dans sa diversité même, tient à articuler un pôle strictement christologique (sens « mystique ») et un pôle plus largement anthropologique (sens « moral), soit dans la perspective apologétique d’un dialogue avec la sagesse simplement humaine, soit dans le contexte d’une cohérence de l’être chrétien, impliquant aussi bien l’actualisation sacramentelle du salut célébré en Église que l’engagement du sujet dans une vie éthique à l’exemple du Christ
[17]. Dans tous les cas de figure, une constante apparaît clairement : l’herméneutique des sens de l’Écriture contribue largement à la qualification théologique d’un Ancien Testament chrétien, certes redevable aux Écritures juives, non seulement en ce qui concerne la lettre formelle mais encore le premier et incontournable niveau de lecture, mais tout aussi bien différent des Écritures juives et susceptible de lectures totalement nouvelles, à la mesure du lien indissociable unissant les deux Testaments au sein de l’unique livre chrétien, la Bible au sens fort du terme.
Bref, de ce premier parcours au sein du christianisme ancien, polarisé sur la question de la canonisation affectant aussi bien, quoique différemment, l’Ancien et le Nouveau Testament, il me paraît possible de conclure que la question historiquement première, sinon peut-être théologiquement primordiale, est bien celle de la canonicité
[18]. De son côté, la problématique de l’inspiration, quelles que soient ses lettres de noblesse dès l’Ancien Testament, n’en traduit pas moins un effort réflexif a posteriori, possible et sans doute nécessaire du moment que le Canon existe bel et bien et qu’il devient légitime de s’interroger fondamentalement sur ce qui le constitue, l’autorise et le qualifie au regard de la foi chrétienne en une Révélation assurée du sceau de la vérité, du fait du plein engagement de Dieu dans la parole du Fils et selon la nouveauté del’Esprit.
Venons-en donc au deuxième volet de notre propos, avec la question suivante : qu’est-ce que l’inspiration ou, si l’on veut s’en tenir à l’expression audacieuse de 2 Tm 3,16, que signifie l’adjectif
theopneustos imputé à toute Écriture? Bernard Sesboüé
[19] nous a redit combien cette question avait préoccupé les théologiens du monde occidental, avec souvent la tentation d’apporter des réponses de type instrumental, afin de clarifier la part propre à Dieu et celle revenant aux hommes dans la production commune d’une littérature biblique forcément humaine (on voit mal Dieu s’astreindre au travail manuel de l’écriture sur parchemin) en même temps que qualifiée comme Parole de Dieu.
Dans un premier temps revenons à la phrase de 2 Tm 3,16 : « Toute Écriture est inspirée ». L’écrivain ne dit pas ce qu’il entend par là. Remarquons seulement que, dans la suite de l’énoncé et sur le même plan que le caractère inspiré de l’Écriture, il lui reconnaît une utilité « pour l’enseignement, pour la réfutation, pour le redressement, pour l’éducation dans la justice », le but ultime étant la formation d’un « homme de Dieu » qui soit littéralement « ajusté et équipé pour toute
Å“uvre bonne ». L’Écriture est donc à la fois inspirée et utile : on est même tenté de dire que c’est son utilité qui, sinon justifie son inspiration, du moins l’atteste et permet de la reconnaître. Bref, contrairement aux interrogations ultérieures, l’auteur de la 2
e lettre à Timothée n’envisage pas l’inspiration du côté de la source — comment penser la double origine d’un texte humain qui soit en même temps parole de Dieu? — mais du côté de la réception
[20], en l’occurrence le profit pour un lecteur destiné à devenir« homme de Dieu », ajusté à la volonté divine et appareillé en vue d’accomplir des
Å“uvres bonnes, accordées à sa condition propre.
De même, en 2 Pierre 1,20-21 — autre passage régulièrement allégué —l’objet du discours n’est pas d’abord de rendre compte de la source du texte biblique, mais de rappeler que son interprétation ne relève pas de la sphère privée, engageant donc la référence à une tradition de lecture portée par la communauté ecclésiale. Et c’est à nouveau à titre second et comme en justification de l’assertion première que l’auteur en vient à évoquer ce que nous appelons « inspiration », à savoir la collaboration de l’auteur divin et de l’écrivain humain. Le texte est parfaitement clair : « Aucune prophétie de l’Écriture—il s’agit évidemment de ce que nous nommons l’Ancien Testament — ne relève d’une interprétation privée, car aucune prophétie n’a jamais été portée par une volonté d’homme, mais c’est portés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu ». Les hommes sont donc bien en position de sujets des paroles prononcées, mais ces dernières ont Dieu lui-même pour source, elles sont émises de la part de Dieu (
apo theou). Entre Dieu et les hommes figure, en position médiatrice l’Esprit Saint : sa fonction est de « porter » (verbe
pherô) les locuteurs humains d’une parole initiée en Dieu. Et, comme il aété dit auparavant sous forme négative, « aucune prophétie n’a jamais étéportée (toujours le verbe
phérô) par une volonté humaine ». Il faut donc considérer que l’Esprit Saint, qui porte les locuteurs humains de la parole divine, tient grosso modo la place de la volonté humaine, autonome lorsqu’il s’agit de paroles ordinaires. Ou bien encore osera-t-on dire que, dans le processus d’inspiration biblique, c’est l’homme qui parle, mais en dépendance de la volonté divine, laquelle s’exprime par la médiation de l’Esprit Saint
[21].
De même encore, en 1 Pierre 1,10-12 — phrase embrouillée au possible! — il paraît possible de comprendre que les prophètes de l’ancien Israël sont bien les porte-parole de l’Esprit du Christ qui « témoignait en eux au sujet des souffrances du Christ et des gloires conséquentes ». Or, cette fois encore, le charisme de l’interprétation est énoncé, non pourrendre compte de l’origine de la parole prophétique
[22], mais pour affirmer sa pertinence en tant qu’elle touche l’événement de salut en Christ, lequel fait aussi l’objet d’une proclamation exercée par les prophètes chrétiens, qui eux-mêmes annoncent l’évangile « dans » ou « par »—les manuscrits autorisent les deux lectures—« l’Esprit Saint qui a été envoyé du ciel, lui devant qui les anges désirent se prosterner ». Citons rapidement la fin du texte (verset 11), dans une traduction aussi littérale que possible :
« Il leur fut révélé — aux prophètes de l’Ancien Testament — que le service qu’ils rendaient—litt : la diaconie—n’était pas pour eux-mêmes mais pour vous, puisqu’ils [annonçaient] ce qui de nos jours vous a été annoncé par ceux qui vous ont évangélisés, dans/par l’Esprit Saint envoyé du ciel, lui devant qui les anges désirent se prosterner ».
On le voit, l’inspiration est double : elle atteint aussi bien les missionnaires chrétiens de la première génération, donc le Nouveau Testament en son stade embryonnaire, que les prophètes de l’Ancien Testament
[23]. Dans les deux cas, l’inspiration n’est rien d’autre que l’accompagnement par l’Esprit, reconnaissable à la conjonction de l’un et l’autre Testaments, en quelque sorte réunis ou articulés dans la proclamation—
a priori ou
a posteriori — du commun événement central, le mystère pascal de Jésus, littéralement : « les souffrances du Christ et les gloires conséquentes ».
À ce stade de notre réflexion, nous pourrions revenir sur la notion d’Esprit dans l’ensemble de l’Ancien Testament
[24]. Il nous suffira de redire que l’esprit ou souffle (
ruah ;
pneuma) désigne la vie humaine, en tant que celle-ci se manifeste à la possibilité de respirer et à la capacité de parler. L’esprit est bien ce souffle qui gonfle nos poumons et, passant par nos gorges et nos bouches, bref ce qu’on appelle aujourd’hui l’appareil phonatoire, produit les sons articulés par lesquels se réalise tout langage proprement humain. Dès lors, pour signifier qu’un être humain parle au nom de Dieu, l’Ancien Testament lui impute une part personnelle de l’esprit ou souffle divin. C’est bien l’homme qui parle, c’est son appareil phonatoire qui forme les sons, mais le souffle préalable à toute émission verbale est le souffle même de Dieu. On peut encore dire, en filant lamétaphore, que l’inspiration biblique ne se situe alors ni au niveau du mental, ni à celui de la volonté, mais au c
Å“ur même de l’action de parler, dans ce souffle porteur de la parole — nous retrouvons le verbe « porter », deux fois mentionné en 2 Pierre 1, 20-21 — sans lequel les mots humains seraient dépourvus de l’énergie proprement divine, reconnaissable à leurs effets mêmes (la parole divine est performative : Dieu ditet cela fut) et dès lors susceptible d’être rétrospectivement imputée à une source divine
[25]. Certes, la métaphore phonatoire pratiquée par les auteurs bibliques comporte, comme toute image, ses limites. Avouons cependant qu’elle vaut bien d’autres considérations, notamment du fait qu’elle évite le point de vue strictement instrumental : le souffle venu des poumons et l’appareil phonatoire, riche d’une infinité de combinaisons, constituent en effet l’exemple même d’une synergie où rien n’est possiblesans l’autre, sans qu’on puisse séparer ou hiérarchiser ce qui vient de l’un et de l’autre. Rappelons encore, pour faire bref, que si le souffle divin caractérise le prophète, à plus forte raison il habite aussi le Messie, porte-parole de Dieu, non seulement le roi historique placé par Dieu à la tête du peuple élu, mais bien davantage encore le Messie des derniers temps, donc Jésus lui-même. Il serait facile d’évoquer les récits du baptême de Jésus qui, avant même de constituer une théophanie trinitaire, ont d’abord valeur d’intronisation royale d’un Messie mandaté par Dieu et, à ce titre, revêtu de l’Esprit sans lequel sa parole ne pourrait prétendre à l’autorité divine qui lui est pourtant dévolue. Il serait encore plus facile de revenir sur la scène inaugurale à Nazareth selon Luc 4 : l’onction royale et le don de l’Esprit disent doublement la condition messianique de Jésus, sous le signe d’une parole autorisée et immédiatement efficace, comme le souligne la mention de l’oracle d’Isaïe, relatif aux transformations profondes introduites par l’année de grâce
[26]. Bref, comme l’a souligné Bernard Sesboüé
[27], les auteurs du Nouveau Testament ne manquaient pas de ressources vétéro-testamentaires pour exprimer le motif théologique de l’inspiration : il n’en est que plus significatif qu’ils s’en soient habituellement abstenus.
Très réservés quant à l’expression théorique de l’inspiration, sauf lorsqu’il s’agit de désigner Jésus comme le grand « Inspiré », dont la parole a pleine autorité divine, du moment que l’Esprit « descend et demeure sur lui », selon la version johannique du baptême (Jn 1,31-32), les évangélistes n’en ont pas moins parlé indirectement de l’inspiration, à travers la récurrence de l’énoncé d’accomplissement du type : « afin que s’accomplisse la parole de l’Écriture ». Ce n’est pas là le lieu d’étudier à fond cette expression fort suggestive
[28]. Retenons seulement que, sous sa forme majoritaire, l’énoncé se présente ainsi : « afin que soit accomplie la chose ayant été dite par le prophète disant ». Le vocabulaire de la parole est pléthorique : outre le mot grec « prophète », littéralement porteparole, on trouve deux formes de la conjugaison du verbe dire, le participe aoriste passif
to rhêten (ce qui a été dit, un jour du temps), et le participe présent actif
legontos (ce que le prophète dit aujourd’hui, du moment que le texte est lu, donc énoncé à frais nouveaux et, en quelque sorte, actualisé). Le premier participe, de forme passive, suggère un locuteur invisible et ineffable, Dieu lui-même, selon la symbolique usuelle dite du passif divin. En revanche, le second participe, de forme active, impute au prophète une véritable action de parole concomitante à l’acte de lecture par lequel le texte reprend vie, au présent de son lecteur. Mais ce n’est pas tout : entre un premier locuteur, innommé puisque étant Dieu lui-même, et un second locuteur, à savoir le prophète biblique relayé par le lecteur qui redonne vie et voix à l’oracle conservé par écrit, figure l’
Å“uvre même du prophète, non pas comme instrument de la parole divine (on aurait un datif instrumental), ni même comme le milieu au sens du biotope permettant l’éclosion d’une vie venue d’ailleurs (ou aurait la préposition locative
en + datif, selon un usage figuré présent à toutes les pages du Nouveau Testament), mais comme le « média » (au sens des moyens de communication), c’est-à-dire la médiation à travers laquelle passe la parole et sans laquelle elle ne pourrait passer, donc s’exprimer comme parole et appeler une réception de l’ordre de l’écoute, d’ailleurs à tous les sens du terme. De fait, on trouve habituellement l’expression : « ce qui a été dit (
to rhêten) à travers le prophète (
diatou prophêtou) disant (
legontos) » ; suit alors la citation ou la référence vétéro-testamentaire ayant trouvé son accomplissement dans telle ou telle donnée du récit évangélique.
Nous avons bien là un modèle symbolique susceptible d’exprimer métaphoriquement la notion d’inspiration biblique. De même que le prophète ou le Messie ne parlent au nom de Dieu que dans la mesure où le souffle de Dieu « porte » leur parole, de même le lecteur chrétien de l’Ancien Testament reçoit au présent de sa lecture la parole divine, naguère émise par la médiation d’un prophète, en position de locuteur, non seulement au passé mais encore chaque fois que, par la magie du livre, sa parole retentit à nouveau au travers d’un acte de lecture qui n’est jamais qu’une nouvelle effectuation de l’unique et toujours vive parole. Bref, il me semble que, plutôt que de recourir à des métaphores instrumentales comme celles de la plume ou du calame au service d’une dictée, la linguistique moderne
[29] peut nous offrir de grands moyens pour penser à frais nouveaux ce que nous appelons « inspiration », par simple reproduction de l’expression biblique, plus ou moins déconnectée de son milieu porteur.
Dans ce contexte, il serait intéressant de vérifier comment par exemple nos évangiles gèrent la pluralité auctoriale
[30] qu’ils revendiquent par ailleurs. Prenons comme exemple l’évangile de Jean. D’une part, dans le prologue, il affirme d’un même coup les trois vérités suivantes : a) le message évangélique est garanti par le « nous » d’une communauté confessante, attachée au Christ Jésus et ayant reconnu en lui l’épiphanie du Verbe incarné et Fils monogène : « Nous avons vu sa gloire, comme la gloire qu’un Fils unique tient de son Père » (1,14) ; b) la parole évangélique n’est possible qu’en conséquence d’une parole primordiale, celle d’un Dieu ayant choisi de se révéler dès le premier instant de la création : « Au commencement était le Verbe (…) ; tout a été fait par lui et sans lui rien ne fut de ce qui est » (1,1-2) ; c) de ce fait, le Verbe incarné, c’est-à-dire Jésus le Fils unique est le véritable narrateur d’un récit évangélique dont il est aussi le protagoniste : « Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique qui est Dieu, tout contre le sein du Père, lui l’a raconté
[31] » (1,18). Mais ce n’est pas tout : à deux reprises, après la mort de Jésus (19,35) et dans la deuxième conclusion de l’évangile (21,24), le Disciple bien-aimé, qui a toutes les chances d’être un personnage historique influent au sein du milieu johannique, est désigné comme l’auteur au sens technique du terme : à la fois témoin oculaire, garantissant la vérité de la tradition véhiculée par l’évangile : « Celui qui a vu témoigne, et son témoignage est vrai » (19,35) et maître d’
Å“uvre de la composition littéraire : « C’est ce disciple qui témoigne de ces choses et qui les a écrites » (21,24). Or, dans ces deux passages, la qualification auctoriale est elle-même validée par l’appel à d’autres instances de vérification et confirmation : ainsi en 19,35, la phrase continue ainsi : « Et celui-là confirmation : ainsi en 19,35, la phrase continue ainsi : « Et celui-là (démonstratif d’éloignement :
ekeinos) sait qu’il dit vrai, afin que vous aussi vous croyiez ». On peut légitimement se demander qui se cache derrière « Celui-là » : une autorité ecclésiastique postérieure à la rédaction d’ensemble ou bien — pourquoi pas? — le Seigneur lui-même. De même, en 21,24, on voit réapparaître le « nous » du prologue, comme ultime sanction apportée à la validité du témoignage porté par le disciple bien aimé : « Et nous savons que son témoignage est vrai ». Enfin, au tout dernier verset (21,25) entre en scène un « je » du locuteur, qui n’est peut-être pas seulement rhétorique : « Il y a encore beaucoup d’autres choses qu’a faites Jésus ; si on les écrivait une par une, je pense que pas même le monde ne contiendrait les livres ainsi écrits »
[32].
Le dernier mot du 4e évangile est consacré aux livres écrits, réels ou virtuels, concomitants à toute lecture—car lire c’est toujours réécrire— mais il reste extrêmement flou sur la notion d’auteur.Ou plutôt, il y a une telle imbrication d’auteurs divins et humains, singuliers et collectifs, qu’on ne sait plus très bien à qui revient la responsabilité de l’écriture. J’ose penser que la linguistique moderne, tout particulièrement selon la perspective narratologique désormais familière à bon nombre de biblistes, pourrait nous aider à différencier les pôles respectifs du destinateur, du narrateur, du locuteur et, peut-être en fin de chaîne, de l’auteur ou autorité qualifiante : bref toutes notions que je crois susceptibles de nous aider à penser l’inspiration biblique, non pas d’abord en amont, du côté de la conscience des écrivains bibliques, ni même seulement en aval, selon la figure historique du Canon scripturaire en tant que phénomène de réception active, mais au cÅ“ur même de l’acte d’écriture consigné dans les livres canoniques et réactivé chaque fois qu’un lecteur, s’emparant du texte, ose s’aventurer sur les chemins certes balisés mais toujours inconnus d’un livre destiné à l’édification des croyants, ces « hommes de Dieu, ajustés et équipés pour toute Å“uvre bonne », ceux-là auxquels prétend s’adresser « toute Écriture inspirée, donc utile pour l’enseignement, pour la réfutation, pour le redressement, pour l’éducation dans la justice », celle même de Dieu naturellement.
Bref, je m’arrêterai là, laissant à la sagacité des dogmaticiens le soin d’évaluer de quel profit proprement théologique peuvent s’avérer porteuses ces quelques considérations d’un modeste bibliste, nourri à la double source historique et linguistique. En tout état de cause, le croisement de ces deux approches me paraît d’autant moins incongru que les deux notions débattues dans ce colloque relèvent initialement de deux ordres de réalités différents : d’une part, le développement d’un processus historique (la canonisation) ; d’autre part, l’élaboration d’un langage adapté au statut propre des Écritures chrétiennes (l’inspiration). Puisse donc cette distinction épistémologique aider à maintenir une réelle tension dialectique au sein du couple canonisation — inspiration !
[1]
Sur la question de l’accomplissement, je me permets de renvoyer à plusieurs de mes travaux antérieurs : « Ancien et Nouveau Testament dans le cycle liturgique », in
La Liturgie, interprète de l’Écriture, Conférences Saint-Serge, 48
e semaine d’études liturgiques, A.M.
Triacca et A.
Pistoia éd., Rome, 2002, pp. 221-233 ; « L’accomplissement des Écritures : une herméneutique du passage », in
Le souci du passage, Mélanges offerts à Jean Greisch, Cerf, Paris, 2004, pp. 271-287.
[2]
Le présent exposé doit beaucoup aux textes de B.
Sesboüé, « La canonisation des Écritures et la reconnaissance de leur inspiration » et d’A.
Le boulluec, « Le problème de l’extension du Canon des Écritures aux premiers siècles », in
Recherches de Science Religieuse, dossier : La réception des Écritures inspirées, tome 92/1, janvier-mars 2004, pp. 13-44 et 45-87. Plus qu’une « réponse », laquelle supposerait une divergence principielle, il s’agit là d’un libre « essai », sans autre ambition que de décliner sur un mode tant soit peu différent un certain nombre de données bien connues des deux auteurs et déjà mises en valeur selon leur génie propre.
[3]
Le texte ici présenté reproduit intégralement la conférence prononcée lors du Colloque des
RSR des 28-30 juin 2004, dans les locaux du Centre Sèvres à Paris. Enrevanche, les notes ont été rédigées ultérieurement : elles s’efforcent de tenir compte des échanges tenus lors du Colloque ; elles sont aussi l’écho de réflexions et travaux personnels menés depuis lors. En tout cas, elles se veulent au service d’une recherche encore inchoative et consciente de ses insuffisances.
[4]
Le plan de mon exposé sera donc inverse à l’ordre de succession des deux articles évoqués : comme je souhaite le montrer, la question historique de la canonisation me paraît précéder la problématique théologique de l’inspiration, sans qu’il faille pour autant déduire l’une de l’autre selon un schéma purement diachronique. En réalité, les deux points de vue s’engendrent réciproquement et se conditionnent mutuellement.
[5]
Il s’agit du fameux livre
Die Entstehung des christlichen Bibel, Tübingen, 1968 ; trad. franç. :
La formation de la Bible chrétienne, Neuchâtel, 1971. A.
Le Boulluec, art. cit., p. 65 note 79, signale à juste titre que la thèse imputant à Marcion un rôle déterminant dans le processus de formation du Canon néo-testamentaire « est aujourd’hui nuancée, voire contestée, par la critique ». De fait, l’importance reconnue à Irénée, en tant que témoin et sans doute aussi, pour une bonne part, acteur décisif du processus de canonisation, paraît relativiser l’importance de Marcion. En effet, si le grand évêque de Lyon connaît Marcion et le dénonce au passage, ce dernier n’est pourtant pas l’adversaire déclaré du théologien soucieux d’orthodoxie. C’est bien d’abord contre la gnose valentinienne que s’acharne Irénée, sur un terrain qui concerne moins les frontières canoniques que les clés d’interprétationappliquées aux textes et traditions évangéliques.
[6]
Les notes accompagnant l’article d’A.
LeBoulluec comportent toutes les références bibliographiques nécessaires pour traiter du sujet dans l’état actuel des connaissances. Voir également B.
Sesboüé, art. cit., pp. 21-24. À simple titre d’illustration de la problématique ici mise en
Å“uvre, je me permets de renvoyer à un précédent essai : « Naissance du Nouveau Testament et Canon biblique », in
L’autorité de l’Écriture, J.-M.
Poffet, éd., « Lectio divina », Cerf, Paris, 2002, pp. 23-50.
[7]
Typologie et accomplissement constituent deux modes distincts de pensée — mais complémentaires — disposant l’un et l’autre de fondements néo-testamentaires explicites. Tandis que Paul inaugure la voix typologique, qui sera incessamment reprise par la littérature patristique, les rédactions évangéliques de Matthieu, Luc et Jean recourent au verbe « accomplir » (litt. : remplir) pour penser le rapport établi entre la mémoire des Écritures juives et la prédication de Jésus elle-même confiée à l’écriture. Sur cette double question, voir les articles mentionnés dans la note 1.
[8]
Clément de Rome,
Épître aux Corinthiens, 16, A.
Jaubert, éd., « Sources chrétiennes », Cerf, Paris, 1971. La longueur de la citation et la référence explicite à l’exemple du Christ serviteur invitent à considérer cette référence vétéro-testamentaire comme pleinement délibérée. Il est clair qu’à la fin du 1
er siècle, quoi qu’il en soit de l’état de diffusion des récits évangéliques de la Passion, ce que nous appelons Ancien Testament est globalement reçu comme Écriture « chrétienne », c’est-à-dire susceptible d’être interprétée d’un point de vue christologique. L’évangile de Luc n’a-t-il pas déjà « canonisé » cette pratique, d’une part en en attribuant l’initiative au Ressuscité le soir même de Pâques (Luc 24), d’autre part en suggérant que ce type de lecture pouvait se recommander de l’enseignement de Jésus lui-même, dès le temps du ministère en Galilée (Luc 4)?
[9]
A.
Jaubert,
op. cit., pp. 125-126 note 3, suppose un tel usage liturgique dès l’époque de Clément. Cela n’est pas prouvé, mais la pratique ultérieure atteste la possibilité d’un tel fonctionnement. En tout cas, l’interrelation des deux Testaments est tellement constitutive du mode d’écriture évangélique, notamment par le biais des citations d’accomplissement, qu’elle s’impose aux premiers auteurs chrétiens, pour ainsi dire de l’intérieur du message, quoi qu’il en soit des applications liturgiques.
[10]
B.
Sesboüé et A.
Le Boulluec soulignent également ce fait, procédant d’une volonté de christianisation des Écritures juives de langue grecque. Ainsi, les premiers Pères non seulement s’approprient ce corpus, auquel ils appliquent une grille de lecture christologique, mais ils ont également recours à la légende juive supposée capable de fonder l’autorité de telles Écritures, donc leur caractère inspiré, comme le souligne B.
Sesboüé, art. cit., p. 18, note 8.
[11]
Voir, en résumé de travaux plus importants, l’article suggestif de Ch. x
Perrot : « La lecture de la Bible dans les synagogues au 1
er siècle de notre ère », in
La Maison-Dieu, 126, 1976, pp. 24-41.
[12]
Cela ressort de la collection de textes rassemblés par J.-D.
Kaestli et O.
Wermelinger,
Le Canon de l’Ancien Testament, sa formation et son histoire, Labor et Fides, Genève, 1984, pp. 135-151. Pour plus de précision, outre A.
Le Boulluec, art. cit., pp. 71-82, se reporter à mon article « Naissance du Nouveau Testament et Canon biblique », notamment pp. 33-40.
[13]
Il est à remarquer qu’un tel modèle herméneutique s’éloignerait des travaux, au demeurant remarquables et tellement suggestifs de P.
Beauchamp. Selon qu’on privilégie la structure tripartite des Écritures hébraïques menant aux Écrits—dont le livre de Daniel aux accents déjà pleinement apocalyptiques — ou la disposition quadripartite selon le modèle grec imputé aux Septante, la théologie de l’accomplissement revêt des accents différents. Dans le second cas, l’articulation se fait entre les prophètes et les évangiles. Ou mieux, si l’on suit par exemple l’ordre des livres selon l’édition de la Bible de Jérusalem, le Nouveau Testament commence là même où s’achève l’Ancien Testament. En effet, les dernières pages du prophète Malachie appellent tout à la fois l’avènement du Messie et la préparation de sa venue à travers la manifestation d’Élie. De même, on le sait, les premières pages de l’évangile selon Matthieu insistent sur la condition messianique de Jésus et présentent Jean-Baptiste comme le nouvel Élie, précurseur de l’avènement messianique annoncé par les prophètes de l’ancien Israël. Plus qu’un phénomène littéraire, proprement rédactionnel (composition par entrelacement ; voir par exemple l’articulation entre l’évangile de Luc et les Actes des Apôtres), il s’agit là d’une donnée riche d’effets théologiques. On peut donc continuer de s’interroger sur l’origine historique d’une telle disposition, distincte de l’ordre hébraïque manifestement inspiré de la liturgie synagogale : le plus important à nos yeux tient aux conséquences proprement théologiques de l’une ou l’autre organisation de la Bible chrétienne en deux volets.
[14]
Voir à nouveau A.
Le Boulluec, art. cit., pp. 45-70, ainsi que mon livre
Aux sources du Canon, le témoignage d’Irénée, « Cogitatio Fidei », Cerf, Paris, 1993, notamment tout ce qui concerne la relation des premiers Pères à ce que nous appelons Nouveau Testament. Dans ce travail, il m’était apparu que, dans la plupart des cas, la référence scripturaire relevait d’un processus plus complexe que la simple citation littéraire, à laquelle nous sommes habitués du moment que nous disposons d’un texte canonique tenu pour normatif.
[15]
Comme le rappelle justement A.
Le Boulluec, art. cit., p. 83 note 156, références bibliographiques à l’appui, le statut du Fragment de Muratori est loin d’être clair. Outre la datation contestée, on peut mettre en doute l’évidence des premiers éditeurs, selon laquelle ils s’agirait d’un « Canon », à la façon des listes canoniques bien attestées dans la deuxième moitié du 4
e siècle. À bien des points de vue, l’énigmatique fragment ressemble davantage au récit étiologique d’Irénée, relatif aux quatre rédactions évangéliques.
[16]
Il me semble que, faute d’une réflexion préalable sur le statut de tels récits étiologiques, on risque fort d’en tirer des conclusions historiques indues. Ainsi, quand il s’agit de la
Lettre d’Aristée, il ne fait de doute pour personne que l’objet en est d’abord apologétique, visant à justifier le recours aux Écritures de langue grecque dans le milieu juif alexandrin. D’ailleurs le récit lui-même comporte trop d’invraisemblances pour être tenu comme une source fiable d’informations historiques relatives à la genèse de la version grecque de la Torah. Le texte ne dit pas le « comment » mais le « pourquoi » de la duplication des Écritures juives. Toutes proportions gardées, ne devrait-on pas faire preuve de semblable prudence, quandil s’agit du témoignage d’Irénée relatif aux rédactions des quatre évangiles, tenus pour lui comme seuls normatifs? Le but d’Irénée n’est certainement pas de répondre aux questions du « comment » portées par l’exégèse historico-critique moderne. Il est donc sans doute de mauvaise méthode d’utiliser le texte d’Irénée comme une source historique directement exploitable dans la perspective de l’histoire des rédactions évangéliques. En revanche, il est clair qu’Irénée cherche à justifier la valeur « canonique » reconnue aux quatre figures de l’unique évangile tétramorphe. Pour ce faire, il s’efforce d’établir des liens de dépendance formelle entre les trois évangiles que nous appelons synoptiques, et l’autorité apostolique par excellence que constitue le duo Pierre et Paul. Dans le cas du quatrième évangile, Irénée identifie purement et simplement le Disciple bien-aimé, présenté dans l’évangile même comme l’autorité de référence, avec l’apôtre Jean, l’un des proches du Seigneur, selon les informations des évangiles synoptiques. La finalité d’un tel discours est bien d’affirmer l’apostolicité des quatre livrets, tenus pour les représentants exclusifs d’une tradition évangélique plurielle, donc appelés à devenir canoniques, au détriment d’autres textes dès lors dépourvus du double label d’apostolicité et canonicité.
[17]
On excusera la rapidité de ce renvoi à l’exégèse origénienne des trois sens del’Écriture (voir à ce sujet mon article : « La théorie des sens de l’Écriture », in
La Bible, parole adressée, J.-L.
Souletie et H.-J.
Gagey éd., « Lectio divina », Cerf, Paris, 2001, pp. 119-138). Le propos n’est pas ici d’entrer dans le détail d’un dispositif complexe, mais de suggérer que l’élaboration d’une herméneutique chrétienne honorant à la fois l’unité de la Bible et la dualité des Testaments, avec l’incontournable question de leur relation mutuelle, accompagne dans le temps le processus formel d’établissement des limites du Canon. Autrement dit, la canonisation du Livre chrétien n’est pas seulement éditoriale ; elle est du même coup d’ordre herméneutique ; elle constitue donc une opération proprement théologique. En ce sens, la Bible et les Pères ne sont pas d’abord dans un rapport de succession chronologique : ils participent plutôt d’une synergie où l’un produit l’autre et réciproquement, sans nier pour autant la priorité « logique » de l’Écriture. Sur ce sujet, voir la mise au point
Å“cuménique, opérée par le Groupe des Dombes, in
« Un seul maître » : l’autorité doctrinale dans l’Église, Bayard, Paris, 2005, pp. 24-28.
[18]
Je suggère de dépasser le modèle binaire articulant canonicité et inspiration, en introduisant un troisième terme que serait alors l’apostolicité. En effet, si canonicité et inspiration s’engendrent réciproquement avec, selon moi, priorité « historique » au fait canonique sans exclure le primat « théologique » de l’inspiration, de même apostolicité et canonicité se définissent mutuellement. Si, d’un point de vue historique, la revendication d’apostolicité est première (voir la notice d’Irénée sur les quatre évangiles), d’un point de vue théologique c’est bien la canonicité qui fonde d’abord l’autorité des Écritures. Peu importe au final que leslistes canoniques n’aient achevé leur fixation qu’aux 4
e et 5
e siècles : en tout état decause, elles procèdent de la reconnaissance d’apostolicité, opérée dès le 2
e siècle, en même temps qu’elles ont valeur de preuve à l’égard d’une apostolicité relevant plus de l’affirmation ecclésiale que de la stricte vérification historique.
[19]
B.
Sesboüé, art. cit., particulièrement pp. 15-21 et le survol historique des pp. 25-38. En ce qui concerne la distinction entre les inspirations vétéro et néo-testamentaires, je ne suis pas sûr qu’il faille distinguer aussi nettement un premier mouvement qui irait « de l’inspiration au canon de l’AT » (titre, p. 16) et, pour le Nouveau Testament, une seconde démarche devant « partir de la constitution progressive pour remonter à l’idée d’inspiration » (p. 21). En effet, si je consonne parfaitement avec ce qui est dit du Nouveau Testament et, d’autre part, reconnais volontiers que la théologie vétéro-testamentaire de la Parole de Dieu constitue un fondement préalable à la composition des livres, il n’empêche que nous n’y avons accès que par la médiation de livres dont la transmission même découle de leur autorité canonique, tant juive que chrétienne. L’auteur écrit lui-même (p. 15) : « L’inspiration est une conviction qui remonte à l’AT : elle est une conséquence immédiate de l’expérience de révélation faite aux patriarches et aux prophètes ». Certes, la théorie de l’inspiration se présente comme la « conséquence » d’une expérience qui, pour nous, s’avère inséparable des livres canoniques, considérés non seulement comme la trace seconde d’un événement antérieur, mais comme le lieu même de la révélation, en tant que processus de communication participant de son objet même.
[20]
Cette remarque est importante ; elle rejoint, pour une part, ce qui sera dit plus tard au moyen des listes canoniques. En effet, sans exclure les éléments de contenu, relatifs à l’orthodoxie des livres examinés, les deux premiers critères seront de l’ordre de la réception, insistant sur la publicité et l’unanimité des livres, autrement dit leur usage liturgique (publicité) généralisé (unanimité), fruit d’un réel consensus ecclésial, les listes elles-mêmes n’ayant d’autre objet que d’aider à la régulation des points encore incertains. Dans ce contexte, il ne sera pas étonnant de rencontrer un vocabulaire juridique, en appelant à la « reconnaissance » ou à la « contestation » de certains livres. Ainsi chez Eusèbe de Césarée : voir A.
Le Boulluec, art. cit., en finale, pp. 84-87 et moi-même : « Naissance du Nouveau Testament et Canon biblique », art. cit., n° 4 de la conclusion, pp. 46-47. Cf. ci-dessous, l’article de J.-P. Sonnet, p. 526, n. 31.
[21]
Naturellement, il faut éviter tout réalisme psychologique (voir B.
Sesboüé, art. cit., p. 40). Là encore, le texte biblique ne dit rien du « comment » d’un processus de parole associant le locuteur humain et le destinateur divin. La référence explicite à l’Esprit Saint, analogiquement situé en lieu et place de la volonté humaine, est évidemment capitale : elle éclaire la signification de l’hapax
theopneustos (2 Tm 3,16) et rend compte de l’étymologie du vocable « inspiration ».
[22]
On peut noter combien cette perspective rejoint un certain nombre de données familières à l’épistémologie contemporaine des sciences de la communication. À titre d’illustration, rappelons le discours programmatique inscrit en conclusion du quatrième évangile : « Ces choses (litt. : des signes) ont été écrites
pour que vous croyiez… et pour qu’en croyant vous viviez » (Jn 20,31). L’inspiration du livre tient aussi à sa finalité : l’édification d’un sujet croyant qui soit habité de l’Esprit et puisse, à ce titre, vivre de la vie divine au titre même de sa foi.
[23]
Ainsi, dès sa première expression littéraire, la notion chrétienne d’inspiration est étroitement liée à ce qui caractérise en propre le corpus chrétien d’Écritures, à savoir la conjonction des deux Testaments et le déploiement de leur interrelation, selon la modalité de l’accomplissement, c’est-à-dire le rapport entre « prophètes » et « évangiles ». Nous retrouvons-là comme un écho à la Bible grecque dite des Septante, dont le propre est justement de situer la « pliure du livre » au lieu même de cette articulation, tant formelle que théologique.
[24]
Pour justifier ce survol beaucoup trop rapide, je renvoie à la « trilogie » de M.-A.
Chevallier,
Souffle de Dieu. Le Saint Esprit dans le Nouveau Testament, Le Point théologique, 3 volumes, Beauchesne, Paris, 1978-1990-1991.
[25]
À nouveau, l’on peut dire que le retour sur l’origine d’une telle parole—ce qu’on entend généralement par « inspiration » — est présenté comme conséquent à la prise en compte des effets de la parole. On retrouve l’idée selon laquelle ce quiest reconnu comme « canonique » devient de facto « inspiré » : autrement dit, la parole porteuse de l’action divine ne peut venir que de Dieu lui-même, quoi qu’il en soit des émetteurs de la parole en question. En des termes simples et concrets, la deuxième Lettre de Pierre suggère que les locuteurs de la Parole divine sont comme « portés » par l’Esprit Saint. La métaphore n’est pas si mauvaise, ne serait-ce qu’en raison de son imprécision…
[26]
Il est bien connu que les textes évangéliques ici suggérés jouent sur plusieurs niveaux de sens. Ainsi au baptême de Jésus, la descente de l’Esprit a pour effet, non seulement de qualifier Jésus dans sa condition de Messie pleinement investi de l’esprit ou souffle divin donnant force et autorité à sa parole, mais encore d’inscrire, quasiment en prologue de l’évangile, la figure explicitement trinitaire du Dieu chrétien tel qu’il advient à la connaissance des disciples à partir de la pleine révélation pascale, c’est-à-dire à l’heure de la Croix (pour reprendre la terminologie johannique).
[27]
B.
Sesboüé, art. cit., pp. 15-16.
[28]
Pour le détail de cette démonstration, je renvoie aux deux articles signalés dans la note 1, ainsi qu’à une version plus succincte : « Accomplissement des Écritures et liturgie dominicale », in
La Maison-Dieu, 110, « Christologie et liturgie », 1997/2, pp. 51-65.
[29]
Je me suis naguère essayé à penser le rapport d’accomplissement à lumière du couple saussurien « langue et parole » (voir les articles mentionnés dans les notes 1 et 27). Naturellement, il ne faut pas durcir le propos : ce n’est qu’une analogie parmi d’autres, née de l’insatisfaction à l’égard de « modèles » et représentations privilégiant les registres psychologique et individuel, au détriment du caractère social et communautaire affectant les Écritures bibliques.
[30]
Il s’agit là d’un nouveau champ de recherche, proche des perspectives de la narratologie ou analyse narrative, de plus en plus pratiquée dans les milieux exégétiques. L’accent est mis sur le fait même du livre comme lieu de communication, dans la relation savamment construite (et, en quelque sorte, « programmée ») entre un « auteur implicite » interne au processus narratif, et un lecteur également « implicite », en attente de lecteurs réels qui seront à la fois conditionnés par le pacte de lecture inhérent à la narration, et engagés dans un acte de lecture impliquant une part de liberté, donc de créativité. Dans cet esprit, les recherches sur les pôles respectifs de l’auteur et du lecteur implicites, au sein même du texte, peuvent aider à comprendre la spécificité des textes bibliques en tant qu’Écriture inspirée, relevant des règles ordinaires de la communication en même temps que porteuse d’une spécificité propre, au titre même de l’inspiration reconnue à la Bible.
[31]
La traduction du verbe grec
exègèsato par « raconter » paraît étymologiquement possible : le verbe en cause ne signifie-t-il pas conduire jusqu’au bout? Ce peut être dans l’ordre du raisonnement (expliquer) ou bien dans celui de la narration (raconter) ; en tout cas, le sens paraît plus technique que la traduction vague par « faire connaître ». À l’inverse, le verbe « révéler » s’avère impropre, en tant qu’il renvoie au genre apocalyptique, inadapté pour un évangile. De plus, la version latine
enarravit plaide en faveur de l’interprétation narrative du verbe en question. Malgré certaines idées reçues, l’évangile johannique relève globalement du genre narratif ; le rédacteur lui-même, voulant rendre compte du contenu de son livre, n’a-t-il pas écrit en finale de l’évangile : « Jésus a
fait beaucoup d’autres signes, en présence de ses disciples, qui ne sont pas écrits dans ce livre. Ceux-ci ont été écrits pour que vous croyiez, etc. » (Jn 20,30-31)? De l’aveu même du rédacteur, le quatrième évangile est d’abord fait du récit des actions de Jésus, lesquelles sont interprétées comme des signes, au moyen d’un dispositif herméneutique incluant les discours et les dialogues ainsi qu’un certain nombre de procédés rhétoriques comme « l’ironie » ou stratégie du double sens.
[32]
Ce n’est pas ici le lieu d’assurer le traitement exégétique détaillé des multiples apories du texte johannique. Il suffira d’avoir suggéré la fécondité d’une approche narratologique, attentive aux conditions et composantes de l’acte de communication opéré du fait même du mode narratif caractérisant l’écriture évangélique (y compris celle de Jean). De telles considérations devront désormais être prises en compte au sein d’une réflexion centrée sur la notion d’inspiration biblique. Cette dernière, en effet, ne saurait plus être pensée exclusivement en amont du livre, dans une sorte d’arrière-monde intérieur préalable à l’acte même de parole porté par le livre, du double point de vue de son écriture et de sa lecture, avec les pôles interactifs de l’auteur et du lecteur implicites. C’est bien dans et par le livre, non comme un produit mort, mais en tant qu’il est lui-même sans cesse ravivé par des lectures pouvant être conçues comme autant de réécritures (voir à ce sujet le dernier verset de l’évangile selon saint Jean : 21,25 !), que s’atteste et se vit la nature inspirée d’une Écriture ayant qualité pour être reconnue comme parole de Dieu. Dans ce domaine, voir le collectif :
Raconter, voir, croire. Parcours narratifs du quatrième évangile, par Y.-M.
Blanchard, É.
Latour, F.
Mirguet, B.
Oiry, Cahiers de la Revue Biblique, n° 61, Gabalda, Paris, 2005 ; sur le sujet ici évoqué, tout particulièrement pp. 69-81.