Recherches de Science Religieuse
Centre Sèvres

I.S.B.N.
164 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

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Tome 94 2006/1

 
Le statut des énoncés dogmatiques hier et aujourd’hui
 
 
Le dogme comme langage normatif?
C’est par cette interrogation d’un philosophe, Pierre Gire, que s’ouvre ce premier numéro de l’année 2006, préparatoire au colloque biennal des RSR, qui se tiendra à Paris du 28 au 30 juin prochain. « Barrière éternelle? » se demande ensuite J.-Fr. Chiron en fonction de « l’autorité de l’Eglise dans la définition du dogme au XIXe siècle ». Après nous être interrogés, il y a deux ans, lors du colloque précédent, sur « la réception des Ecritures inspirées », c’est sur un autre champ du langage de la foi chrétienne que nous nous interrogerons à l’occasion de ce prochain colloque.
S’il y a un lien entre Ecriture et dogme, si donc réception et inspiration des Ecritures relèvent d’une réflexion théologique en référence explicite à la foi de l’Eglise dont on ne peut disposer à son gré, du moins l’étude critique de l’Ecriture a-t-elle, depuis quatre siècles, acquis une autonomie qui permet une liberté de questionnement à l’intérieur du champ propre de cette Ecriture. Même si la reconnaissance de cette liberté ne fut pas acquise sans mal, même si l’exégèse critique, et jusqu’à ces derniers temps, ne cesse de subir des assauts récurrents, il faut reconnaître que pour l’Eglise catholique, l’encyclique de Pie XII, Divino afflante Spiritu, avait en 1943 non seulement avalisé cette liberté, mais reconnu la possibilité de critiquer le langage scripturaire considéré comme lié aux caractéristiques, circonstances et aléas de l’histoire humaine, des différences culturelles d’espace comme de temps, quoi qu’il en soit de la pérennité de la Vérité. Si l’on a pu qualifier cette encyclique de « libérante », c’est par rapport notamment à ce qui en constitue un objet central, le langage, auquel le pape reconnaissait – et engageait à reconnaître – une relativité.
Si, dans le meilleur sens des termes, le dogme et les formules dogmatiques relèvent aussi du langage et sont donc un langage, est-il possible de leur reconnaître une analogue relativité tenant également aux différences culturelles d’espace comme de temps, quoi qu’il en soit encore de la pérennité de la Vérité? Est-il par conséquent possible et légitime d’affirmer, ainsi que le faisait devant nous il y a quelque temps un théologien : les formulations dogmatiques attendent leur Divino afflante Spiritu ?
Par les dogmes, l’Eglise « crée des mots », écrivait Joseph de Maistre au début du XIXe siècle. Certes, mais pourquoi? Car « sa bonne foi n’[en] avait nul besoin », poursuivait-il ; « mais [ils] sont devenus nécessaires pour… mettre entre les novateurs et nous une barrière éternelle » ! Loin de nous l’idée de faire de l’auteur des Soirées de St-Pétersbourg un Père ou un Docteur de l’Eglise. Mais qui peut contester son influence dans l’intelligence catholique tout au long d’un XIXe siècle souffrant de graves carences théologiques, comme lui-même en témoigne avec de tels termes, dans l’aire francophone en particulier? On était déjà loin à l’époque d’un Concile de Trente qui, s’érigeant en « Contre-Réforme », par anathèmes il est vrai, avait tenté de rectifier sinon de créer un langage dogmatique face à l’« hérésie réformée » ; et l’on n’était pas encore parvenu au Concile Vatican I qui tenterait de verrouiller en quelque sorte tout risque de dérive doctrinale par la proclamation du dogme de l’Infaillibilité pontificale, au risque de faire croire que désormais l’institution conciliaire était devenue obsolète. Dans ces conditions, et à l’égard d’un langage qualifié de « dogmatique », pouvait-il y avoir place pour quelque « critique » qui ne pourrait qu’apparaître réductrice d’une Vérité dont en même temps ce langage devait induire la pérennité et l’éternité?
Dans un tel contexte, que pouvaient les intuitions newmaniennes sur le développement du dogme, pourtant plus que commodes et élégantes voies de sortie de certaines impasses? Et quand on sait les résistances que rencontrèrent, tout au long du XXe siècle, et de la part de théologiens, fussent-ils réunis en symposium, les suggestions de Pie XII, Paul VI et Jean-Paul II en faveur d’un réexamen du langage du dogme du Péché originel par ex., afin de l’adapter à l’intelligibilité et intelligence modernes, on ne peut que prendre la mesure d’une difficulté sur laquelle il convient de s’interroger en urgence face aux défis de ce qu’il est convenu d’appeler soit la modernité, soit la post-modernité, à quoi s’adresse plus que jamais le message évangélique.
Ne nous voilons pas la face. Si notre condition humaine a besoin du langage pour dire la foi et la Vérité de la foi, ce ne peut être que dans les limites propres à cette condition, que nous le voulions ou non, que cela nous plaise ou nous désole. Parce que tous les mots sont humains, en quelque langue, écriture, époque ou aire culturelle que ce soit, ils sont sujets à usure, vieillissement, imprécision et limite, surtout par rapport à la nature même des mystères qu’ils prétendent enserrer et exprimer pour nos esprits humains. Il ne sert donc à rien de les sacraliser en raison même de cette précarité essentielle.
Si le rejet pur et simple de quelque formulation vénérable peut relever de la prétention ou de l’orgueil insensé, la sensibilité à l’insuffisance ou à l’inadaptation d’un concept, d’une expression, voire d’une formulation relève d’abord d’un souci et donc d’un respect de la Vérité, de cette Vérité qui engage le destin de celui qui croit tout en le dépassant.
Rendre raison de sa foi, à quelque époque et en quelque aire que ce soit, exige justement qu’on ne se paie pas de mots, qu’on accepte de reconnaître que, passé un seuil d’explications, on n’est plus dans l’explication pour approche de la Vérité, mais dans l’impuissante justification d’un vocabulaire inadapté, obsolète et donc insignifiant, sachant aussi que le langage déborde largement le seul vocabulaire.
Il ne s’agit ici ni d’abandon ni a fortiori de reniement. Il s’agit de reprendre le Message auquel, au cours des siècles, générations après générations, conciles après conciles, l’Eglise s’est malgré tout voulue fidèle, cherchant les mots qui, sans le trahir ou l’atténuer, le rendrait recevable aux pauvres comme aux riches, aux petits comme aux savants. Elle a su aussi, malgré résistances et réticences, parfois provoquées par les violences de certains, reprendre le langage, trouver des mots nouveaux, de façon à ce que, tel Israël au Sinaï, elle puisse entendre avec Moïse les paroles qui font vivre, ou avec Elie à l’Horeb, reconnaître le bruit de la brise légère après les terrifiantes théophanies qui ne l’impressionnaient plus.
A l’heure de la mondialisation, des enjeux Å“cuméniques, du dialogue interreligieux, la question du langage est devenue de plus en plus urgente, de plus en plus aiguë à l’intérieur même du dogme chrétien. Or, quand on sait le poids – ou la légèreté ! – des mots dans le déclanchement des violences qui, malheureusement et le plus souvent, ne restent pas verbales, on peut mesurer la nécessité d’un réexamen sérieux de ce qu’ils impliquent ou n’impliquent plus, signifient ou ne signifient plus, disent ou ne disent plus à nos contemporains comme à nous-mêmes. Les articles d’Agnès Kim, depuis la Corée, au cÅ“ur de l’aire asiatique, et d’Hervé Legrand au cÅ“ur du dialogue Å“cuménique, nous le rappellent pertinemment. Aussi, ne pouvons-nous qu’accepter l’augure de ce « renouvellement du ‘principe dogmatique’dans la théologie contemporaine », ainsi que l’évoque Vincent Holzer en clôture du dossier.
« On vous a dit… et moi je vous dis… » Si nous sommes sous l’autorité de Celui qui nous a fait part de la relativité du langage par lequel Dieu s’était adressé à nos Pères par Moïse et la multiplicité des Prophètes, combien devons-nous être attentifs à cette relativité qui est la nôtre et qui dit notre faiblesse en même temps que notre ouverture à la lumière. L’expression toujours renouvelée de la Vérité est au prix de cette humilité et du travail qu’elle implique, à quoi voudrait satisfaire le prochain colloque des RSR.
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