Recherches de Science Religieuse
Centre Sèvres

I.S.B.N.
164 pages

p. 165 à 167
doi: en cours

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Tome 94 2006/2

2006 Recherches de science religieuse

Éditorial

Pierre Gibert
 
Retour sur l’« année Tocqueville »
 
 
Lannée 2005 a marqué le deuxième centenaire de la naissance de l’auteur de La Démocratie en Amérique, qui devait disparaître en 1859, sans avoir achevé son second grand Å“uvre, L’Ancien Régime et la Révolution . Mais que ce soit d’un point de vue historique, sociologique, politique, anthropologique ou personnel, l’Å“uvre de Tocqueville, désormais enserrée en près de trente volumes, loin par conséquent des quatre ou cinq qui permettaient de l’aborder dans les années 1950, révèle plus que jamais une pensée qui n’a cessé de se préciser et de s’affiner, dans une variété de documents qui sont loin d’être de deuxième ou de troisième ordre. Découvrant dans le présent de la France et de l’Europe comme dans l’histoire de longue durée l’intelligence d’une humanité dont la complexité ne lui a jamais échappé, il relevait d’un esprit à la fois tourmenté et lucide, d’une intelligence implacable dans la saisie des ressorts tant de l’individu que de la société, de l’histoire que de la dynamique qui conditionne un avenir en principe inconnu, hasardeux et fatidique.
Certes, il s’agissait aussi de faire mieux connaître cette Å“uvre et cette pensée qui, à notre sens, et malgré les efforts faits depuis cinquante ans, ne lui ont pas encore assuré la place ni la reconnaissance qu’elles méritent, non seulement de façon juste, mais de façon nécessaire. Faute en particulier d’une initiation sérieuse à la fin du second cycle secondaire de l’enseignement français, Tocqueville ne jouit pas par là de ce qui fait entrer dans une culture, fût-ce de façon parcellaire, voire illusoire ; ainsi s’explique pour une large part la réaction des candidats à l’agrégation qui pour leur mécontentement l’avaient découvert inscrit au programme. Entre Sainte-Beuve et Michelet, pour ne citer que ceux-là, Tocqueville devrait profiter d’une place imposée tant d’un point de vue historique et littéraire que d’un point de vue philosophique et politique. Mais ainsi vont les bizarreries des cultures locales et nationales…
En contrepartie, dans le cadre de ce centenaire, les Américains des Etats-Unis et du Canada ne lui ont pas manqué, pas plus que les Français et les Belges, même si on peut regretter la discrétion des Britanniques, des Allemands et des Italiens qui encore dans un passé récent ne l’ignoraient pas. De ce fait, les thèmes abordés dans les différents colloques, rencontres et congrès des deux côtés de l’Atlantique, ont été assez étroitement cantonnés à la Démocratie en Amérique en raison des questionnements des Etats-Unis liés à certain Président et à ses engagements étrangers, et des évolutions en France de la démocratie et de l’art du gouvernement. Sans prétendre tirer un bilan de cette année de célébrations et de manifestations diverses, ni même, ce qui serait plus utile, dresser la liste des ouvrages importants comme des colloques qui ont été consacrés à tel ou tel aspect de cette Å“uvre, nous voudrions seulement attirer l’attention sur un point précis.
En effet, dans le cadre des RSR, il n’y aurait pas lieu de s’intéresser de façon particulière aux manifestations de cette année importante si, justement, tel ou tel aspect de la pensée et de l’Å“uvre de Tocqueville, telle ou telle manifestation éditoriale ou universitaire n’avaient impliqué l’importance de la dimension religieuse. Corrélativement, il est vrai, cette dimension, ou plus précisément la question de la religion et des religions dans nos démocraties contemporaines, ne pouvait que sensibiliser un peu plus les esprits aux vues de Tocqueville.
Pour cela, l’ouvrage d’Agnès Antoine, L’impensé de la démocratie. Tocqueville, la citoyenneté et la religion (Fayard, Paris 2003), avait marqué depuis près de deux ans la réflexion, voire le débat, permettant de dépasser la seule dimension du voyageur, de l’observateur et du sociologue, à laquelle on réduit souvent la démarche tocquevillienne, en particulier sur ce point. En ce sens, il est intéressant de voir combien ce qui, en réciprocité, paraît aujourd’hui plus étrange que jamais entre Américains et Français, la question et la démarche religieuses, le lien entre religion et politique, a été largement vu et raisonné par Tocqueville, et ce, jusque dans les fausses pudeurs qui, des deux côtés de l’Atlantique, marquent aujourd’hui les esprits et entretiennent des malentendus d’où la mauvaise foi n’est pas toujours exclue.
Que dire alors de la confrontation, plus ou moins violente actuellement, avec telle ou telle autre religion, de tout temps étrangère à ces deux nations, et dont Tocqueville n’a pas ignoré les « différences »? Dispersées parmi tous les volumes de ses Œuvres Complètes, ses réflexions sur le sujet, réunies par J.-L. Benoît dans un volume à paraître, ne pourront être que bienvenues. Nous ayant offert, il y a deux ans, un important Tocqueville moraliste (Honoré Champion, Paris, 2004), il était tout indiqué pour ce faire.
Nous en tenant à la dimension du religieux dans cette Å“uvre de réflexion, et tout en reconnaissant la grande qualité des colloques tenus en cette année 2005, notamment à Cerisy-la-Salle, à Yale aux USA, ou à Anvers, on nous permettra de marquer ce qui nous a paru une limite dans toutes ces manifestations, un certain oubli de L’Ancien Régime et la Révolution.
Sans doute avons-nous déjà donné quelques explications de cette discrétion, la prégnance de l’actualité, mais aussi l’engagement de grande qualité des Américains du Nord, des Etats-Unis et du Canada, dans toutes ces manifestations. Pourtant, et sur le plan religieux en particulier, L’Ancien Régime et la Révolution n’est pas qu’une Å“uvre autre, si éloignée de la Démocratie en Amérique qu’il peut d’abord y paraître. Car, sur ce point de la religion, il y a poursuite de la même Å“uvre et réflexion, même si c’est en priorité pour le point de vue français. Et beaucoup de questions induites par l’Å“uvre première trouvent souvent leur réponse dans cette autre Å“uvre qui ne ressortit pas seulement à l’histoire au sens le plus étroit du mot ni au cadre français qu’il paraît traiter exclusivement. La violence, par ex. des sentiments révolutionnaires « à la manière d’une religion », l’affaiblissement intellectuel de l’Eglise précédant son affaiblissement sociopolitique et l’exposant à toutes les critiques et dénonciations, y compris les plus injustifiées, les raisons de tout cela, font plus qu’étoffer l’Å“uvre de l’historien : elles en font un authentique philosophe de l’histoire, mais aussi un « moraliste » du fait religieux dans sa mouvance comme dans sa pérennité, dans ses particularités comme dans les questions fondamentales qu’il ne cesse de poser, depuis l’avènement de l’Evangile jusqu’à nos jours.
Il eût donc été intéressant, tant pour la célébration et l’intelligence de l’Å“uvre de Tocqueville que pour l’actualité qui ne cesse d’affleurer voire d’exploser dès qu’on entre un peu sérieusement dans cette Å“uvre, que ces deux grands ouvrages aient été mieux rapprochés, alors qu’un effort a été fait pour manifester l’importance d’un corpus qui depuis trente ans n’a cessé de s’étendre. Car si Tocqueville demeure « notre contemporain » comme le suggère Serge Audier dans un article récent (« Tocqueville notre contemporain? » dans Etudes, avril 2006), et « bien que les sociétés démocratiques aient profondément changé depuis la parution de De la Démocratie en Amérique » c’est bien parce que sa « pensée… ouvre encore des voies prometteuses pour la réflexion politique » (p. 496).
Osons ajouter quant à nous : et pour la réflexion religieuse.
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