2006
Recherches de science religieuse
Éditorial
Pierre Gibert
Il y a quatre ans, sous la direction de Jean-Noël Aletti, de l’Institut Biblique pontifical de Rome, les RSR consacraient un premier dossier pour faire le point sur les études pauliniennes, s’interrogeant sur un éventuel « changement de paradigme » (D. Neuhaus), rappelant aussi ce qui fut un « antipaulinisme chrétien au IIe siècle » (L. Padovese). Ainsi la figure de Paul, son itinéraire personnel, les grandes lignes de sa christologie étaient certes réexaminés dans leurs principales dimensions qui sont considérables, mais pouvaient laisser entendre qu’il aurait connu une sorte d’éclipse dans un christianisme qui devait s’afficher et s’imposer dans un contexte religieux où la radicalité du message paulinien n’aurait pu déployer toute sa pertinence.
Vision quelque peu simpliste sans doute dans la mesure où le corpus paulinien ne connut pas véritablement d’éclipse, même si Thomas d’Aquin devait lui rendre, dans sa systématique, la place et l’importance qu’il a effectivement depuis les origines du christianisme.
Ce second dossier s’attache du coup à la réception de Paul dès l’époque des Pères grecs (B. Meunier), mais aussi chez S. Augustin (Isabelle Bochet). Dans ces deux cas, en effet, il s’agit bien de marquer l’importance qu’ont eue les épîtres, et déjà en particulier l’épître aux Romains : dans le cadre d’un christianisme encore jeune qui avait à se définir et donc à rendre juste et consistant un corps de doctrine alors divisé sinon déchiré entre tendances dont certaines ne pouvaient qu’être hérétiques, dès ces premiers siècles, l’importance de Paul apparaît dans son évidence.
Sans oublier le rôle que joua dans le contexte médiéval sa relecture thomiste, c’est avec ce qu’on considèrera comme l’avènement de la « modernité » au XVIe siècle, avec l’Humanisme mais aussi avec Luther et la Réforme protestante, que Paul et surtout son épître aux Romains surgissent en quelque sorte au premier plan des exigences tant de « conversions » que d’« intelligence » dans une Église d’Occident en crise. Personne n’ignore le rôle de la pensée paulinienne chez Luther (O. Bayer) ni, corrélativement, au concile de Trente (B. Sesboüé) qui, en principe, prend le contre-pied du Réformateur. Mais tant du côté protestant que du côté catholique, on peut considérer qu’un certain « retour » à Paul marque une nouvelle influence dans une autre phase de l’histoire du christianisme, influence qui se fait sentir jusqu’à nos jours et dont un des plus récents effets fut sans aucun doute, en 1999, le document d’accord entre catholiques et luthériens sur la doctrine de la justification (document qui, rappelons-le, fut soutenu et encouragé par le futur Benoît XVI).
Le cadre d’un dossier ne permettant pas d’être exhaustif, il fallait donc se limiter à cette marque de Paul en modernité, quitte à négliger certains témoins de sa lecture à une époque plus récente, non seulement dans le cadre strict de la théologie, mais jusque dans l’intérêt de certains philosophes contemporains, fussent-ils athées, pour l’auteur des épîtres. Signalons-le ici, pour dire en terminant un mot de l’important article d’Alan F. Segal sur « Paul et ses exégètes juifs contemporains ».
Il existe de traditionnelles dénonciations dans le Judaïsme de l’Å“uvre, voire de la responsabilité de Paul dans la séparation du Christianisme, (dont certaines émissions de télévision, exigeantes pourtant, sur « les origines du Christianisme » se sont largement fait l’écho en des propos qui furent parfois d’un simplisme regrettable). En dépit donc de tels propos, A. Segal fait le point sur les lectures nouvelles de Paul dans le Judaïsme contemporain, qui impliquent qu’on le resitue sans arrière-pensée dans son environnement juif dont il dépend jusque dans cet écart croissant entre la loi juive et les païens convertis à la foi chrétienne, écart que Paul trace de manière emblématique. Il y a là, dans le Judaïsme, d’intéressants courants dont le théologien chrétien ne peut que tirer le meilleur profit.
Avec ce second dossier, nous ne prétendons pas avoir fourni une somme totalisante et définitive sur la réception de Paul et l’importance de sa réflexion dans le Christianisme. Mais en prolongement du dossier de 2002 (juillet-septembre, tome 90/3), nous pensons avoir fourni à nos lecteurs un point important sur les études que provoque jusque de nos jours celui qui n’avait pas prévu l’irruption dans sa vie d’un Jésus dont en juif zélé il avait commencé par persécuter les disciples, et dont il allait expliciter le mystère grâce justement à la puissance d’une pensée qui resta jusqu’au bout marquée par son Judaïsme dans lequel il avait aussi été un « maître ».