Recherches de Science Religieuse
Centre Sèvres

I.S.B.N.
164 pages

p. 489 à 491
doi: en cours

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Tome 94 2006/4

2006 Recherches de science religieuse

Éditorial

Pierre Gibert
 
La théologie des religions
 
 
Que depuis quelques années le « dialogue interreligieux » soit devenu une préoccupation majeure tant dans la sphère du politique que dans celle du religieux lui-même, relève de l’exigence révélatrice d’effets nouveaux et de situations nouvelles de cultures et de civilisations. Sans tomber dans les généralités et les truismes, plus ou moins teintés d’inquiétude, secrétés par le phénomène de la « mondialisation », il est bien évident qu’il y a là un donné qui n’a pas grand-chose à voir avec la superficialité de quelque mode. Les religions sont devenues proches les unes des autres, dans la proximité de ceux-là mêmes qui s’en réclament. Une nouvelle donne nous est imposée après des siècles sinon des millénaires d’hégémonismes locaux qui pouvaient exclure l’Autre, « infidèle » ou « hérétique », ou au mieux l’ignorer. Des discours apologétiques où l’on se donnait le plaisir d’avoir raison face à un adversaire absent ou inatteignable permettaient à bon compte les sentiments de supériorité que garantissait la distance géographique.
Ce temps n’est plus et ne reviendra pas, qu’on s’en désole ou qu’on s’en félicite, qu’on le redoute ou qu’on s’en moque. Désormais, comme le dit l’expression populaire, « il faudra faire avec » !
Mais ne s’agit-il que de cela?
A vrai dire l’« interreligieux » est une vieille affaire, aussi vieille que « le religieux » lui-même. Et s’il se géra le plus souvent par la violence ou le compartimentage géopolitique, le hasard des déplacements et des rencontres, ou les contraintes historiques ont fait qu’il y eut largement sinon dialogue du moins contacts qui ne devaient pas nécessairement déboucher sur la violence ou la stérilité des autosatisfactions doctrinales. Et il faudrait de nombreuses pages pour évoquer ce que furent, dès la plus haute Antiquité, ces « contacts » qui produisirent souvent, c’est vrai, des violences, parfois aussi des formes de syncrétisme, et permirent finalement des échanges intellectuels, voire des influences spirituelles et théologiques réciproques. Certes, les grandes religions n’aiment pas trop qu’on leur rappelle l’influence de l’Autre, infidèle, hérétique ou schismatique. Mais quel historien des religions, sans parler de théologiens, ignorerait longtemps ces jeux divers de contacts, sinon de contaminations, qui tenaient à la fois du hasard et de la nécessité?
Il y a donc ici comme ailleurs à relativiser une nouveauté qu’on voudrait radicale, et les RSR seraient aujourd’hui particulièrement mal venues de donner l’impression de découvrir la lune en traitant de « Théologie des religions ».
S’apprêtant à fêter bientôt leur centenaire, il est, en effet, aussi pertinent qu’intéressant de rappeler sur quoi, en 1910, le P. de Grandmaison légitima leur lancement : « la connaissance des questions religieuses ». Et si, pour cet objectif, il évoque « un esprit d’entière soumission aux enseignements autorisés de l’Église catholique », c’est pour ajouter aussitôt : avec l’« exacte fidélité aux bonnes méthodes scientifiques ». Dans ce premier éditorial de la revue, il ne pouvait guère s’étendre étant donné l’ambiance encore délétère du « Modernisme » et des menaces qui pesaient sur les chercheurs catholiques. Rappelons cependant que dans ce premier n° de 1910, après un article en ouverture sur « la foi au Seigneur Jésus dans l’Église naissante », le deuxième traitait, sur un même nombre de pages, de « Qoran et Tradition. Comment fut composée la vie de Mahomet ».
Il serait sans doute anachronique de parler ici de dialogue interreligieux ; mais on ne saurait dénier un projet qui entendait bien traiter « des questions religieuses » selon les exigences des « méthodes scientifiques », et donc de quelque religion qu’il s’agisse.
Quelques années plus tard, en 1923, dans un contexte plus apaisé, « les Recherches ayant survécu à la tourmente », le propos se veut encore plus net : « Concourir à la recherche scientifique d’ordre religieux, tel est le programme exprimé par leur titre. »
Or, à feuilleter jusque-là la revue, ne manquent pas les articles sur les différentes religions, ni sur tel ou tel de leurs aspects. Et cette même année 1923, verra paraître un article intitulé « Recul de l’évolutionnisme dans la sociologie et dans l’histoire des religions au cours des dix dernières années » (pp. 383ss). Naturellement la théologie proprement dite, chrétienne et catholique, gardera une place prépondérante, mais sans négliger ni faire oublier les autres religions.
Proposer aujourd’hui à nos lecteurs un premier dossier sur la « Théologie des religions », c’est naturellement s’inscrire dans les besoins et nécessités de notre époque ; c’est aussi honorer une tradition, voire une fondation, qui donc, dès le début, accordèrent à l’histoire des religions, à l’étude sérieuse—scientifique—des autres religions, une place importante. C’est dire que pour une large part, ces dossiers se placent sous l’égide du projet du P. de Grandmaison et des Recherches, même s’ils se rapportent aux besoins et nécessités qui sont les nôtres aujourd’hui.
Le premier, dans le présent numéro, se veut en quelque sorte fondamental quant à la problématique en théologie des religions (J.-M. Aveline), quant au thème même de « religion » et des « comportements religieux des humains » (M. Meslin), le théologico-politique ne pouvant être naturellement oublié en pareille occurrence (P. Valadier). Enfin, la dynamique « vers une théologie du dialogue et des rencontres » (Geneviève Comeau) nous placera dans cette forme d’urgence qui exige en même temps prudence et rigueur.
Faut-il ajouter que ces auteurs ont tous une expérience concrète de ce dont ils traitent? Engagés soit dans des Institutions spécialisées (l’ISTR de Marseille, pour J.-M. Aveline), soit par leurs positions intellectuelles et pastorales, ils nous proposent tout autant leurs réflexions que leur expérience. Qu’au nom de tous nos lecteurs, ils soient dès maintenant remerciés.
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