2007
Recherches de science religieuse
Éditorial
Pierre Gibert
Foi, raison et expérience mystique
Malgré le titre donné en couverture à ce numéro, ce n’est pas un « dossier » que nous offrons à nos lecteurs. Comme nous l’avons annoncé, c’est un numéro qui, selon une des charges des RSR, présente des recherches et réflexions particulières, marquant pour chacun des auteurs un moment ou une occasion de leur propre travail au service de la « science religieuse ». Pourtant, leur regroupement a permis de reconnaître un certaine nombre de lignes de convergence, des complémentarité, des éclairages et confirmations réciproques ; c’est la raison pour laquelle nous avons cru juste de les rassembler sous un titre qui dit la proximité des uns par rapport aux autres tout en respectant leurs particularités.
Ce numéro s’ouvre ainsi sur une contribution de J.-Y. Lacoste établissant un « par delà foi et raison », mettant ou remettant en place des notions souvent maltraitées dans leur mise en relation. Une telle contribution nous a paru fondamentale tant s’imposent la rigueur de la réflexion, la précision des concepts et leur mise en lien, toutes exigences qui sont plus que jamais nécessaires dans le contexte à la fois intellectuel et ecclésial qui est le nôtre, en France en particulier, depuis une bonne dizaine d’années.
Dans le prolongement de la contribution de J.-Y. Lacoste, celle de Vincent Holzer sur un point important de la philosophie de Hegel, vient à la fois en confirmation et illustration. Posant la question d’une « philosophie de l’unio mystica », notre collaborateur aux RSR tente, lui aussi, de dire quelque chose d’un vieux débat, de l’établissement des deux catégories et de leurs liens, mais cette fois en les explicitant à travers l’approche de Hegel du Dieu Trinité dans le cadre d’une rationalité philosophique dont il n’est nul besoin de rappeler l’exigeante rigueur.
Ces deux articles introduisent à ce qui pourrait paraître comme leur exact contrepoint. En effet, dans les deux autres articles, tout ce qu’on peut placer, même rigoureusement, sous les termes ou expressions souvent galvaudés de « mystique » et d’« expérience mystique », se retrouve dans l’« intérêt pour la recherche contemporaine en théologie », ce que la mystique avec l’expérience de Jean de la Croix, selon Catherine d’Hérouville, peut apporter à la réflexion théologique justement. Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas de ses références de départ à K. Rahner, H. Urs von Balthazar et J. Moltmann, sa réflexion ne transigeant pas avec la rigueur des concepts. En ce sens, l’idée de « concept substantiel chez Jean de la Croix » n’a rien à envier aux exigences conceptuelles que rappellent les deux autres collaborateurs à ce numéro.
G. Rémy enfin, à travers la figure d’Etty Hillesum, aborde une autre figure de mystique, en lien celle-ci à une triple tradition, juive, évangélique et augustinienne : figure à la fois tragique par le destin, et d’optimisme conquérant par une expérience personnelle où l’éros et l’agapè disent leur proximité, voire leurs liens, avant que le terme, auquel elle n’a sans doute pas eu le temps de parvenir, n’en puisse dire la véritable relation, le véritable sens. Même si nous devons regretter de ne pas encore disposer en français d’une édition complète de l’Å“uvre unique d’E. Hillesum, G. Rémy nous conduit pourtant à cet « optimisme » qui a justement sa source et son explication dans une expérience existentielle, c’est-à-dire mystique.
Entre ce qui s’impose ici et d’abord comme extrêmes, voire comme extrêmes inconciliables dans leurs exigences et implications respectives, foi et raison, philosophie et théologie, conceptualisation et expérience mystique, gageons que nos lecteurs percevront non seulement les liens, mais le mouvement soit de fond, soit d’ultime conquête, qui les unit jusqu’à ultimement les confondre. Il nous semble que ces quatre contributions jouent, et à la hauteur des exigences des RSR, le rôle de passeurs de vérité, une vérité tout uniment essentielle et existentielle, anthropologique et théologique, humaine et divine.
Dans la perspective de cet ensemble, viennent naturellement maintenant deux ouvrages récents qui, de nature et d’objets différents, témoignent cependant d’une vigueur théologique – théologienne – que les RSR ne sauraient ignorer.
C’est tout d’abord la première partie de l’ouvrage de Benoît XVI sur le Christ : Josef Ratzinger – Benedikt XVI, Jesus von Nazareth. Erster Teile, Von der Taufe im Jordan bis zur Verklärung (Herder-Logo, 2007). Il n’est pas courant dans les RSR, au nom même de leur intitulé, d’évoquer l’Å“uvre de quelqu’un qui représente éminemment « le Magistère ». Mais justement, quand un pape régnant, à côté du nom qu’il a choisi le jour de son élection, rappelle pour ainsi dire le nom qui l’a fait connaître comme théologien, on est évidemment en droit de curiosité et d’intérêt. Quand, en outre, le même pontife, après avoir rappelé qu’il reste le théologien Joseph Ratzinger, dit qu’il doit être traité comme tel et, ses propos, être soumis aux mêmes exigences de discussion jusqu’au désaccord que ceux de tous ses pairs, on ne peut qu’entendre l’invitation. Sans doute ne s’agit-il nullement ici de notre part d’une sorte de légitimation a priori de quelque soupçon. Mais étant donné le sujet de l’ouvrage, la représentativité, quoi qu’il en ait, de l’auteur, et par conséquent les échos qu’il n’a pu que recueillir, nous ne pouvons ignorer une telle proposition, non seulement d’expression théologique, mais de débat. Bien plus, nous devons être reconnaissant à Benoît XVI de rappeler d’exemple et de pratique une dimension et une fonction naturelles de la théologie, celles d’une recherche et donc d’une réflexion incessante, incessamment soumises à débat, l’approche de la vérité comme la perception de ses fulgurances restant à cette condition. Benoît XVI, et pas seulement Joseph Ratzinger, le rappelle, ce qui n’est pas sans importance. Alors que certains courants, plus de politique ecclésiale que d’intelligence vraiment théologienne, ont voulu nous faire croire ces dernières années que l’exercice théologique, fût-ce à son humble registre d’enseignement, devait se ramener au commentaire promotionnel de directives magistérielles, il est réconfortant et encourageant de recevoir de la part d’un pape régnant le rappel de ce qui fait la tradition, la force et la nécessité de l’exercice théologique.
Nous consacrerons dans un prochain numéro quelques pages à cette Å“uvre qui n’est pas seulement pontificale, mais selon le désir explicite de son auteur, une Å“uvre théologique, c’est-à-dire l’Å“uvre d’un théologien parmi ses pairs.
Dans cette perspective, nous consacrerons également de substantielles pages au dernier tome du grand Å“uvre de notre prédécesseur à la tête des RSR, Joseph Moingt. Avec De l’apparition à la naissance de Dieu sous-titrant le second volume du second tome de Dieu qui vient à l’homme (Les éditons du Cerf, Paris, 2007), s’achève une Å“uvre maîtresse de la théologie contemporaine. Signalons seulement pour l’instant les deux chapitres qui tout, en s’inscrivant dans la puissante et rigoureuse réflexion de l’auteur dans la construction de ce volume, traitent de la réalité de l’Église d’aujourd’hui. Loin des considérations plus ou moins évanescentes de l’édification spirituelle, loin évidemment de toute langue de bois, nous épargnant les consolantes atténuations des difficultés par une impuissante sensiblerie, J. Moingt affronte ce que certains voient comme une « crise » passagère de l’Église et de la conscience religieuse, à mettre sur le compte de malveillances purement externes et momentanées. Il s’agit évidemment de tout autre chose qui appelle non seulement la lucidité du regard, mais aussi la force et le courage de l’affrontement de la réalité. Ce n’est pas la moindre des composantes de cette Å“uvre impressionnante, que cette présence au réel, contemporain justement.
Ainsi, en ce début d’un xxie siècle qui présente déjà des raisons d’une inévitable inquiétude, la réflexion théologique, confirmant la réflexion impliquée par les quatre articles que nous présentons dans ce numéro, nous donne des gages du sérieux d’une aventure qui est en fin de compte au service et au bénéfice de la vérité, la nôtre et celle de Celui qui vient à nous.