2007
Recherches de science religieuse
Éditorial
Pierre Gibert
Comme il est de tradition aux RSR, le dossier de ce numéro prolonge l’écho du Colloque de juin 2006 sur le statut des énoncés dogmatiques. À partir du dossier préparatoire (RSR, janvier-mars 2006, Tome 94/1), le colloque engageait un débat sur la base de la relecture des articles de ce dossier. Le présent dossier est donc en prolongement du colloque lui-même comme du dossier préparatoire.
Les deux premiers articles, de P. Royannais, de Lyon, et de P. Tihon, de Bruxelles, rappellent les enjeux fondamentaux du débat. On pourrait les condenser ainsi : dans quelle mesure, la pérennité, voire l’éternité de la vérité en son absoluité, peut-elle s’accommoder de cette dimension essentielle de l’humanité qu’est l’histoire avec son corrélat, la relativisation de tout ce qui relève de l’humain, dont le langage ? Si on reconnaît le droit à l’Église de fixer en énoncés dogmatiques cette vérité, surgit la question d’une relativité renforcée, pour ainsi dire, par son rapport même à l’époque, voire à l’espace qui produisent toute forme de langage, et donc tout énoncé. Or, il ne s’agit pas seulement d’une affaire de vocabulaire ou de syntaxe. Il s’agit, nous le rappelle P. Tihon, d’un « croyable disponible », d’un « pensable », dans un contexte précis, le nôtre aujourd’hui. Passés les traditionnels constats établis par les autorités ecclésiales sur la « responsabilité » des moments et des groupes dans leur surdité à leur enseignement, résiste la question de la recevabilité du message, selon l’évidence évangélique qui veut que ce ne soit pas l’homme qui est fait pour le sabbat, mais le sabbat pour l’homme.
À ce risque d’une obsolescence des formules dogmatiques, s’ajoute l’épreuve, pourrait-on dire, du dialogue Å“cuménique. Quand on sait le poids des anciens rejets réciproques, dont plusieurs dus à des désaccords dogmatiques qui ne sont pas que de formulations, on ne peut que se poser la question du « statut des énoncés en contexte Å“cuménique ». Mais ainsi que le Professeur Askani le rappelle, il y a une « antinomie » entre « la logique dogmatique du catholicisme » et la logique Å“cuménique « si tard venue à la conscience catholique ». C’est donc encore d’un affrontement à l’histoire qu’il s’agit, dans le réalisme d’une époque et de confessions qui se réclament d’une même foi en Christ, face à un monde qui ne peut que de plus en plus se détacher de voix discordantes, à moins que par groupuscules on ne s’enferme dans un communautarisme frileux au mépris de l’universalité du message évangélique.
Enfin, Fr. Bousquet, de Paris, en confrontant « principe dogmatique et théologie contemporaine » nous rappelle, si besoin est, à cette autre dimension de l’histoire, la contemporanéité qui nous ramène, une fois de plus, à une relativité qui, cette fois, se doit de mobiliser toutes nos exigences et toutes nos énergies pour découvrir ou redécouvrir le chemin de la vérité dans sa transcendance évangélique.
L’homme est un être historique tant par sa dimension existentielle d’être livré à la mort comme à la relativité de tout ce qui est, que dans son exigence de vérité et son désir d’éternité. Or, c’est par là d’abord comme en définitive, qu’il se trouve renvoyé à l’acte théologique. Nous avons rappelé, à l’occasion d’une remarquable biographie d’Yves de Montcheuil (RSR, janvier-mars 2007, Tome 95/1, p. 131), quel pouvait être le poids de l’histoire dans l’exercice même de la théologie, tant pour celui qui le fait que pour la discipline elle-même. À ce propos, nous rappelions les risques de l’« abstractionnisme » qui guettait celle-ci, les énoncés dogmatiques n’échappant pas à ce risque dans un langage défendu à toute force dans son vieillissement même. Qu’on le veuille ou non, aussi exigeant et raffiné soit notre travail théologique, aussi respectueux qu’il soit d’une tradition, aussi rigoureux même qu’il soit dans sa reconnaissance de raison, il n’en reste pas moins confronté aux réalités du présent. C’est par là que l’histoire se rappellera toujours à nous, y compris dans cette tradition qui s’offre aussi dans les énoncés dogmatiques.