Recherches de Science Religieuse
Centre Sèvres

I.S.B.N.2913133389
164 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Tome 96 2008/1

 
Un événement : le Dictionnaire du Coran (Paris, 2007)
 
 
Si l’on se souvient que le premier numéro des RSR en 1910, consacrait son deuxième article à « Qoran et tradition. Comment fut composée la vie de Mahomet », on ne s’étonnera guère de nous voir saisir cet « événement » à la veille du centenaire de la revue. Dès leurs débuts, à côté de leurs engagements théologiques dans l’Église, les RSR réalisaient leur projet original : une recherche sans exclusion a priori en matière de sciences religieuses. Ainsi se manifestait alors un intérêt pour une religion, l’Islam, qui relevait à ce moment-là davantage de l’exotisme de l’Empire colonial que du proche contact qu’il en est désormais dans l’Europe d’aujourd’hui. Ainsi avons-nous toutes raisons de nous attarder sur un récent dictionnaire du Coran qui, apportant nombre d’éléments intéressants, force en quelque sorte notre attention présente.
Composé sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, directeur d’études à l’École pratique des hautes études, ce Dictionnaire du Coran (coll. « Bouquins », Robert Laffont, Paris, 2007) rassemble une trentaine d’islamologues, tous universitaires, de diverses confessions d’origine, dont une douzaine de confession musulmane : « Une équipe internationale » précise le directeur de l’entreprise, « comprenant des chercheurs confirmés de tous horizons, de la France bien évidemment, mais aussi d’Italie et de Belgique, de Tunisie et d’Algérie, d’Israël, d’Iran et d’ailleurs. Le haut niveau scientifique de tous exigeait que la liberté d’expression, l’approche méthodologique et les conceptions intellectuelles de chacun et de chacune soient strictement respectées. Tous les contributeurs partagent par ailleurs une même rigueur fondée sur l’érudition, le même respect de l’objet d’étude, le même souci de clarté et de cohérence. » (Préface p. XIII).
Mais ces garanties suffiraient-elles à nous satisfaire ? Le respect des « conceptions intellectuelles de chacun et de chacune » suffirait-il à nous rassurer en matière d’approche d’un « objet d’étude » qui s’avère délicat ? Si seules la fréquentation de l’ouvrage et la pratique des différents articles permettront à tout un chacun de répondre à ces questions, notre attention, quant à nous, est attirée par la définition même de l’entreprise donnée en introduction par son maître d’Å“uvre, sous le titre « Un texte et une histoire énigmatiques ».
Il nous paraît significatif que la première partie de cette introduction aborde la question des « Problématiques posées par les études occidentales » où sont examinées « deux approches scientifiques », l’une dite « hypercritique », l’autre plus simplement « critique ». Sur quoi s’enchaînent « Quelques zones d’ombre du texte coranique » avant que, dans une seconde partie, le lecteur ne soit confronté aux « Hésitations et contradictions des sources islamiques », avec des « divergences sur la nature et la transmission du texte », et qu’ainsi acte soit pris du « poids de l’histoire ».
On le voit, il ne s’agit nullement d’une présentation exclusivement religieuse ou théologique d’un livre d’abord conçu comme sacré, mais de la prise en compte d’un « objet d’étude » selon des critères principalement mais non exclusivement historiques. Il s’agit de « mettre à la disposition d’un grand public, non spécialiste et cultivé, un outil de travail, forcément non exhaustif et incomplet, mais scientifiquement rigoureux et en même temps facilement lisible qui permette une connaissance du Coran aussi objective, distanciée et sereine que possible. » (Préface, p. XII. C’est nous qui soulignons). C’est pourquoi, quiconque verra son intérêt suscité par ce dictionnaire devra entendre ce que son maître d’Å“uvre pose comme invitation :
« Pourquoi refuser de croire que les musulmans soient capables d’envisager leur histoire, y compris celle de leur Livre saint, avec sérénité ? Pourquoi refuser de considérer qu’ils soient capables d’assimiler ce que l’on pourrait considérer comme l’apport intellectuel le plus magnifique de la modernité, à savoir la pensée critique, l’approche distanciée et objective des phénomènes, même ceux ayant rapport avec les questions de la foi ? Il est vrai que la méthode scientifique critique, appliquée aux croyances et aux religions, est le fruit d’une histoire occidentale qui connut la Renaissance, le Siècle des lumières, la Déclaration des droits de l’homme, la séparation de l’Église et de l’État, etc., et que l’islam n’a pas eu cette histoire-là. Mais pourquoi les musulmans seraient-ils inaptes à reconnaître la valeur de cette méthode et son rôle dans la promotion du progrès, de la rationalité et de la paix ? » (Ibid., p. XIII-XIV).
Autant que nous avons pu nous-même en juger, le projet de ce dictionnaire nous permet d’en accepter l’augure. Et puisque se trouve évoquée cette « histoire occidentale », comment ne pas rappeler ici la mémoire de celui qui, pour la Bible, recueillit un héritage critique né dans la Venise juive du xvie siècle, déployé par le Protestant Cappel au début du xviie siècle, avant que lui-même n’établisse l’épistémologie de la critique biblique dans les années 1670 ? Dans son Histoire critique du Vieux Testament, Richard Simon fit plus que pressentir l’appel qu’un jour l’« Alcoran » devrait à son tour entendre. Ce n’est donc pas tout-à-fait de hasard si l’évocation de « la méthode scientifique critique, appliquée aux croyances et aux religions » en faveur de l’étude du Coran soit aujourd’hui faite dans le pays de celui qui paya très cher, et nombre de ses disciples après lui, le prix de cette exigence.
***
Ce premier numéro de l’année veut honorer une des fonctions des RSR qui est d’ouvrir ses pages à des études originales. Dans la densité et l’urgence des dossiers, il est bon que nos lecteurs puissent avoir des ouvertures sur des recherches qui, d’une façon ou d’une autre, font progresser la réflexion dans les domaines qui sont plus ou moins étroitement ceux de la revue. Avec l’importante contribution à la christologie de B. Forthomme, soulignons la pertinence de l’article d’A. Ganoczy traitant de la conscience, un problème particulièrement crucial dans le contexte scientifique actuel, avec son avatar créationniste et celui du « dessein intelligent ».
Nous n’oublions évidemment pas des projets déjà engagés, à commencer par le second dossier sur la « Théologie des religions » qui devrait normalement constituer le troisième numéro de l’année 2008.
D’ici là, le deuxième numéro proposera, hors dossier cependant, deux articles sur l’ouvrage de John P. Meier, Un certain Juif nommé Jésus, qui sera au centre du colloque d’ouverture de l’année du centenaire des RSR, les 9, 10 et 11 novembre 2009. Mais cela ne remplacera pas le traditionnel numéro préparatoire aux colloques, numéro qui sera très certainement le deuxième de 2009.
Enfin, nous avons de bonnes raisons d’espérer voir l’édition à la fin de l’année 2008 d’un premier ouvrage hors série en anglais, ainsi que nous l’avons depuis longtemps annoncé. Qu’on ne perçoive pas dans cette réalisation une sourde dérive du côté de cette langue ; les RSR entendent rester, comme nombre de nos lecteurs anglophones l’attendent, un écho de francophonie dans le champ de la théologie et des sciences religieuses. Mais il s’agit aussi d’atteindre un lectorat potentiel qui profitera ainsi, sous une thématique, de rassemblements et d’actualisations du patrimoine que constituent les articles de la revue depuis un siècle.
Que ce premier numéro 2008 soit aussi pour nous l’occasion de marquer toute notre reconnaissance à ce lectorat qui, année après année, nous reste fidèle.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis