2008
Recherches de science religieuse
Éditorial
Qu’est-ce que la théologie ?
Pierre Gibert
C’est à cette considérable question que le dossier du présent numéro voudrait apporter des éléments de réponse comme à celle de savoir ce qu’est faire de la théologie, ou encore, ce qu’est - ou doit être - un théologien.
Après Paul Tihon, de l’Institut Lumen Vitae de Bruxelles, qui pose et situe la question fondamentale, Pierre Gisel, de l’Université de Lausanne, en élargit pourrait-on dire le champ en traitant de la place, fonction et forme de la théologie. De façon plus conditionnée, de par le rattachement à un lieu et à ses conditions particulières dans le cadre universitaire français, Michel Deneken, de l’Université Marc-Bloch de Strasbourg, examine ce qu’il en va de la théologie dans ce qui fait exception en France : la place qui lui est faite par une Université d’Etat dans une nation qui, hormis Strasbourg et Metz, ne lui en reconnaît aucune. Enfin, Denis Müller, également de l’Université de Lausanne, s’interroge sur l’engagement personnel du théologien dans l’exercice de la théologie.
La réflexion de ces quatre théologiens sur l’exercice et la situation de la théologie en ce début du XXIe siècle, est au point d’aboutissement d’importantes évolutions des deux ou trois dernières décennies. En effet, les dernières années du siècle précédent ont marqué et parfois affecté l’institution théologique au point de mettre en question le statut du théologien, la nature et l’exercice de la théologie en fonction de données qui ne sont pas toutes directement théologiques (ou religieuses). L’engouement d’abord d’un laïcat qui, jusque là, avait été tenu à l’écart de l’exigence intellectuelle dont relevait la théologie, la disparition concomitante d’un public plus traditionnellement clérical ou pastoral, puis la baisse de la demande, voire de l’exigence, en matière d’exercice rationnel définissant et fondant l’exercice théologique, des conditions socio-économiques enfin, liées à ces différentes évolutions, tout a conduit les responsables des institutions engagées en théologie à s’interroger sur l’adéquation d’une tradition théologique à une nouvelle donne, tant dans les différentes confessions que dans les institutions universitaires.
Du coup, ce n’est plus seulement le statut du théologien qui risque d’en être affecté, c’est la nature même de la théologie et de son exercice, qui se trouve questionnée sinon fragilisée. Peu ou prou, d’une façon ou d’une autre, les quatre articles de ce dossier tentent de traiter de cette situation nouvelle, chacun des auteurs le faisant d’un point de vue spécifique, en toute indépendance et selon les originalités respectives de leur expérience et de leur réflexion. Naturellement, pareil dossier ne prétend pas être exhaustif, même dans l’espace francophone européen. Aussi, pour s’en tenir à cet espace, et sans oublier les quatre autres facultés françaises de théologie (Angers, Lille, Lyon et Toulouse), ajoutons en simple évocation la situation parisienne sur laquelle la visite de Benoît XVI les 12 et 13 septembre derniers a pour ainsi dire attiré notre attention.
Pour notre sujet, l’évènement fut sans aucun doute la conférence que le Pape tint dans le cloître rénové des Bernardins, siège de l’École cathédrale fondée par le Cardinal Lustiger. S’il n’y a pas lieu de s’étonner ici du brillant discours que Benoît XVI a tenu à cette occasion sur le rôle de Cîteaux dans l’intellectualité médiévale, - antérieure à la caractéristique rationnelle du XIIIe siècle consacrant le mot « théologie » dans son étymologie et son travail – le lieu et le public invité résonnent pour ainsi dire à point nommé sur les questions et propos de ce dossier des RSR.
Pour cette conférence, furent donc convoqués des représentants de la « culture » : philosophes, écrivains, artistes… qui avaient ainsi le privilège d’entendre Benoît XVI. Or, assez curieusement, ni la théologie ne fut citée dans les concrétisations de la culture, ni des théologiens ne furent invités ès qualités, sinon des représentants officiels d’institution théologique, et l’un ou l’autre professeur. Or, à cela s’ajoutait la particularité du lieu comme siège de l’École cathédrale.
Si l’on considère, même dans sa spécificité parisienne, la convocation d’un public de culture qui n’incluait pas explicitement le théologien, si l’on considère ce lieu, cinquième en date par rapport aux quatre autres lieux où se fait de la théologie à Paris, en incluant naturellement la Faculté de théologie protestante et la faculté orthodoxe, si l’on considère que désormais deux institutions théologiques, l’École cathédrale et la Faculté de théologie de l’Institut catholique, sont placés sous l’autorité d’un seul et même chancelier, l’archevêque de Paris, la question se pose, outre les différents lieux impliqués par la réflexion et l’exercice de la théologie dans le dossier, de ce que signifie quant à la théologie, quant à l’exercice de la théologie et quant aux théologiens, cette multiplicité et cette diversité dans la capitale française. Il y a là, n’en doutons pas, des implications et des enjeux qu’il serait souhaitable, voire nécessaire, de réfléchir et de faire entendre, sinon pour une meilleure approche de la théologie dans le territoire francophone de l’Europe occidentale, du moins pour que soit dit ce qu’est, dans de telles conditions et significations de lieux, la théologie, l’acte théologique et le théologien. L’état des lieux en ce début du XXIe siècle gagnerait à être considéré aussi sous l’angle de cette réalité parisienne avant de l’aborder en d’autres lieux.
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C’est ainsi que, rédacteur en chef de la revue depuis 1998, je quitte avec le présent éditorial cette responsabilité. A compter du 1er janvier 2009, Christoph Theobald, jésuite, bien connu de nos lecteurs pour ses contributions, son bulletin et, depuis deux ans, pour son statut de rédacteur en chef adjoint, me relaiera dans cette responsabilité. Il est inutile, je pense, d’insister sur la confiance qu’il ne peut que vous inspirer comme il me l’inspire à moi-même depuis tant d’années. Pour moi, c’est une assurance de la poursuite d’un travail au service de la recherche en sciences religieuses comme en théologie dans une revue que tous, abonnés et lecteurs, apprécient, encourageant par là à cette exigence que les RSR ont toujours voulu honorer depuis leur fondation par le P. de Grandmaison.
Je ne puis donc que souhaiter que se poursuive une Å“uvre de cette importance. Elle engage beaucoup de personnes et, à la veille de son centenaire, elle est provocation à la recherche, non seulement de nouveaux lecteurs et abonnés, ce qui est au fondement de toute vie pour une revue, mais de moyens nouveaux d’expression, techniques en particulier, tels que notre époque en utilise.
Que tous, collaborateurs directs, responsables, abonnés et lecteurs, trouvent ici l’expression de ma reconnaissance pour ces onze années où ils m’ont encore permis de beaucoup apprendre.