2009
Recherches de science religieuse
Éditorial
Nouveaux problèmes de théologie spirituelle
Christoph Theobald
Après s’être interrogées, dans le numéro précédent, sur le statut de la théologie, sa nature même et son exercice, les Recherches abordent, avec la « théologie spirituelle », un domaine apparemment plus limité. Mais sous cet angle restreint, les problèmes de l’identité de la théologie dans l’environnement culturel, sociétaire et institutionnel qui est le nôtre ressurgissent, de manière à la fois plus concentrée et plus aiguë.
Des attentes bien ambiguës se cristallisent en effet sur l’adjectif « spirituel » qui, selon certains, permettrait de désigner l’héritage « retraité » du christianisme et des religions dans des sociétés européennes en mal d’intériorité et d’orientation, et, selon d’autres, de contrebalancer, voire de corriger une théologie confessante trop asservie aux canons actuels de la scientificité. Mais au-delà de ces espoirs illusoires, le « spirituel » couvre des enjeux théologiques décisifs aux frontières du christianisme institué et de ses traces dans la culture.
L’histoire de la spiritualité nous apprend qu’il est le résultat d’une double coupure : celle qui remonte à l’aube de l’époque moderne quand, au sein du christianisme, on commençait à distinguer ce qui relève d’une connaissance par science (théologie positive et scolastique) de ce qui est le fruit d’une connaissance par expérience (théologie spirituelle) ; et celle qui se produit au moment de la crise moderniste et s’amplifie ensuite quand les textes « spirituels » sont lus par les sciences humaines en raison de la lumière particulière qu’ils jettent sur l’existence humaine. Des noms comme Henri Bremond, d’ailleurs absent des Recherches jusqu’en 1966, et Michel de Certeau sont des marqueurs sur cette voie.
Nul ne s’étonne de ce que cette diversification des intérêts à l’égard du « spirituel » se reflète dans une géographie institutionnelle complexe, relativement stable depuis les années soixante-dix du 19e siècle. Facultés « confessionnelles » de théologie, institutions étatiques comme l’Ecole pratique des Hautes Etudes ou le Collège de France, d’autres institutions encore y forment un ensemble, passablement ébranlé, ces derniers temps, par l’affaiblissement social du christianisme. A cela s’ajoutent l’entrée plus conséquente d’intellectuels musulmans dans le débat et - si l’on en juge d’après le récent accord entre le Vatican et Paris sur la reconnaissance des diplômes canoniques - l’effet en retour des réorganisations européennes de nos parcours universitaires, le fameux processus de Bologne, sur une conception trop étroite de la laïcité. De nouveaux circuits de communication s’ouvrent ainsi, donnant place à des interrogations critiques, à la fois communes et différenciées.
Quel est donc ce « spirituel » abordé dans une perspective plurielle au sein d’une société dont la dénonciation comme « matérialiste » risque d’occulter sa présence dans l’art d’inventer le quotidien ? Quelle est la marque spécifique - « messianique » - que la tradition chrétienne lui imprime ? Quelles sont les forces de vie et d’intelligence qu’il suscite chez les individus, dans les communautés et dans l’Eglise qui se réclament de lui ? Autant de questions historiques, sociales, philosophiques et surtout théologiques auxquelles ce dossier sur de nouveaux problèmes de théologie spirituelle apporte quelques éléments de réponse.
Patrick Goujon, ancien élève de l’Ecole des Hautes Etudes en Science sociale (EHESS) et professeur de théologie au Centre Sèvres, entre dans ce champ par le biais du « corpus » des textes dits spirituels, d’emblée compris comme « relation ». Leur enjeu étant de situer les lecteurs dans un processus de transmission et d’expérimentation personnelle, l’inscription sociale de ces textes et la pluralité contemporaine de leurs approches sont à l’arrière-plan de son propos tandis que sa visée théologique consiste à identifier ce qui caractérise leur lecture au sein de la foi chrétienne en relation avec le texte de référence que sont les Ecritures. Avec Pierre-Antoine Fabre, de l’EHESS, nous nous trouvons du côté des sciences sociales, l’enjeu étant d’ouvrir l’histoire de la spiritualité à leur investigation, au-delà des limites d’une certaine sécularisation de l’histoire religieuse. Sylvie Robert enfin, professeur de théologie spirituelle au Centre Sèvres, se situe, elle, dans le domaine des théologies contemporaines et de leur ambition de penser l’expérience croyante. Retrouvant ainsi, par un autre biais, l’interrogation du numéro précédent de la Revue, elle explicite la place, souvent occultée, qui revient à l’option existentielle des théologiens et invite à faire de l’expérience spirituelle des croyants eux-mêmes l’objet d’une discipline théologique.
Ainsi ces trois contributions se rencontrent-elles dans un souci authentiquement « théologique » de laisser affecter nos disciplines intellectuelles et leur enracinement historique et institutionnel, par-delà nos intérêts et tentatives de maîtrise, par ce qui se joue concrètement quand des femmes et des hommes de notre temps sont affrontés en vérité aux énigmes et combats de leurs existences.
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Prenant avec ce premier numéro de 2009 la direction des Recherches de Science religieuse, je voudrais exprimer, au nom de tous nos lecteurs et collaborateurs, notre profonde reconnaissance à Pierre Gibert pour le travail accompli à la tête de la Revue pendant plus d’une décennie. Une décennie décisive où les Recherches ont revisité les fondamentaux de la foi chrétienne ! Exégète de métier, homme d’une grande culture humaniste qui aborde la Bible comme matrice de l’histoire européenne et fin observateur des évolutions actuelles de l’intelligence et de l’Eglise, P. Gibert a su donner toute sa place à la pensée théologique. En témoigne l’impressionnante série des thèmes abordés pendant ces onze ans, et dont la suite logique se révèle après coup : de la question de la vérité à celle du mal, du cas Jésus-Christ dans le débat entre historiens, exégètes et théologiens, à la réception des Ecritures inspirées, de l’interprétation des énoncés dogmatiques à l’identité de la théologie, les problèmes essentiels de la théologie fondamentale contemporaine ont été traités.
Portées par cette dynamique et une tradition bientôt centenaire, les Recherches continueront leur travail d’intelligence au service des sciences religieuses et de l’Eglise, assurées, comme le disait le P. de Grandmaison en 1910, que « la foi n’a besoin que de la vérité ». Si l’ouvrage du Centenaire et les célébrations prévues pour 2010 nous permettront de revenir amplement sur le programme de la Revue et son avenir, il nous suffit de rappeler ici la devise tirée du premier texte du Nouveau Testament, et qui, depuis les débuts, se trouve sur la page de garde de chaque volume : « Examinez tout avec discernement, retenez ce qui est bon » (1 Th 5, 21). Tous comprennent que cette difficile tâche ne peut être exercée qu’en équipe. Que les membres du Conseil de rédaction, ceux qui, dans les Bulletins, offrent tous les deux ans aux lecteurs leurs reprises des acquis scientifiques les plus décisifs dans les différentes disciplines théologiques, et ceux qui apportent leurs travaux originaux aux dossiers programmés par la Revue soient vivement remerciés pour leur collaboration.