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Recherches de Science Religieuse

2010/4 (Tome 98)


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À propos des miracles de Jésus, on oscille toujours entre d’une part l’impression fondée qu’il est aujourd’hui devenu pour beaucoup de croyants assez difficile d’y croire et d’y faire croire, et d’autre part l’idée bien ancrée qu’il est cependant impensable de faire l’impasse à leur sujet, compte tenu de l’importance que paraissent bien leur accorder et la tradition chrétienne et le témoignage néotestamentaire lui-même. En clair, il faut bien reconnaître qu’on est bel et bien amené à s’interroger aujourd’hui de cette manière : les miracles « chrétiens », à commencer par ceux qui sont attribués à Jésus lui-même par les textes canoniques, sont-ils désormais à réputer définitivement in-croyables en vertu de ce verdict de « désenchantement du monde » que Weber emprunte à Schiller et qu’un M. Gauchet a largement diffusé parmi nous [1][1] Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme... ? Ou bien seraient-ils, au contraire, en passe de connaître une plausibilité renouvelée au regard à la fois de certaines mutations aujourd’hui enregistrables dans ce qu’un Ricœur appelait le « croyable disponible » [2][2] Paul Ricœur, La critique et la conviction. Entretiens... et des récents acquis d’une recherche exégétique contemporaine dont un J. P. Meier [3][3] John P. Meier, Un certain juif. Jésus. t. II, Les données... a présenté, il y a peu, un état qui continue de susciter parmi les spécialistes un impressionnant écho ?

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Pour ma part, je voudrais dans ces pages me demander quel type de compréhension du miracle chrétien nous pouvons estimer avoir la responsabilité non seulement de cautionner pour d’autres (au plan pastoral en particulier) mais, déjà, de promouvoir nous-mêmes comme théologiens.

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Pour affronter une telle question, je me concentrerai sur les miracles de Jésus tels que les rapportent les évangiles, et je tenterai d’éclairer ce qu’on peut appeler leur « portée révélatrice ». Dans ce but, je procéderai essentiellement en deux étapes. Tout d’abord (I), j’inviterai à enregistrer ce qui m’apparaît comme la manifestation d’une réelle « réserve », d’une véritable « discrétion » en matière de miracles et de thaumaturgie, dans la présentation que le Nouveau Testament nous fait effectivement de la vie et de l’agir de Jésus. En second lieu (II), je proposerai de nous interroger ainsi : si, avec les miracles de fait attribués au prophète de Nazareth, est bel et bien en cause une intervention de Dieu considérée comme proprement révélatrice de lui-même et de son dessein de salut, alors il nous faut nous concentrer sur la question théologique très précise de savoir ce qu’il peut en être, à vrai dire, de l’« œuvre de Dieu », dans ses conditions à la fois de possibilité, d’effectivité, de reconnaissance.

Réserve et discrétion du Nouveau Testament en matière de miracles

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J’utilise ici le terme « réserve » au sens qu’on lui attribue par exemple dans l’expression « réserve eschatologique » [4][4] Dans la « théologie politique » de Jean-Baptiste Metz..., et le mot « discrétion » selon l’acception que lui donne un Christian Duquoc dans son livre si suggestif : Messianisme de Jésus et discrétion de Dieu[5][5] Titre d’un ouvrage de Christan Duquoc. La réflexion....

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Ouvrir ainsi mon exposé signifie adopter une approche qui peut paraître assez paradoxale. Toute une apologétique néo-scolastique a estimé pouvoir tabler d’emblée sur les miracles comme sur des preuves somme toute assez éclatantes de la divinité de Jésus [6][6] Voir, dans ce numéro, la contribution de Benoît Bourgine,.... À l’inverse, toute une intelligentsia philosophique et/ou scientifique et, à partir de là, l’opinion commune de la modernité sécularisée, ont cru pouvoir exciper de l’importance accordée aux miracles par les apologistes chrétiens pour récuser la foi dont ils en faisaient le soutien quasi péremptoire [7][7] Ibid.. Au rebours et de ceci et de cela, je propose au contraire de mettre en valeur ce point, que je voudrais justement établir comme un constat après lecture attentive de la documentation néo-testamentaire – et que j’ose même formuler un peu comme une thèse – : c’est avec réserve et discrétion, c’est non sans de notables précautions et non sans des mises en garde expresses que, à y regarder d’un peu près et sans trop de préventions, le Nouveau Testament paraît effectivement faire état de « miracles » de Jésus … que, en un premier temps du moins, et pour cette raison précise, je désignerai plutôt comme les « actions étonnantes » de Jésus.

1 - Le nombre et l’importance comparée

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On peut trouver un premier indice d’une telle discrétion lorsque l’on considère attentivement la question du nombre, et donc de l’importance comparée, des miracles dans l’ensemble du témoignage néo-testamentaire. On nous dit souvent que, dans la partie narrative des synoptiques qui précède le récit de la Passion, les miracles tiennent une place tout à fait importante [8][8] C’est sans doute spécialement net dans les commentaires.... Pour un peu, on prétendrait même qu’ils ont autant d’importance, et sont quasiment aussi valorisés, que les enseignements, les controverses et autres discussions. Je pose la question : est-ce si sûr ?

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La plupart du temps, les miracles attribués à Jésus ne concernent guère que des individus, qu’il s’agisse ou de ces guérisons ou de ces exorcismes qui, additionnés, représentent les cas les plus nombreux. De surcroît, ces individus sont souvent, à un titre ou à un autre, des marginaux ; ou bien alors ils restent circonscrits dans le cadre à vrai dire assez limité de leur famille ou de leur voisinage. On est donc logé là à une tout autre enseigne que dans le cas des enseignements du même Jésus qui, eux, concernent fréquemment des groupes dont certains peuvent même constituer des auditoires très larges. Par définition, ces enseignements pourront de plus être répétés, répercutés, reproduits dans un vaste environnement par ceux qui les ont reçus – or cela ne peut guère se vérifier dans le cas des miracles, le miraculé guéri n’étant que très rarement institué à son tour thaumaturge pour d’autres par sa propre guérison !

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Encore faut-il ne pas perdre de vue que, dans le contexte où se mouvait Jésus, les faits prodigieux étaient, nous dit-on, monnaie assez courante [9][9] Entre beaucoup d’autres indications de J. P. Meier,.... De sorte que, à vrai dire, rapporter l’activité thaumaturgique de Jésus comme le fait le Nouveau Testament ne serait pas nécessairement faire apparaître chez lui une singularité et une supériorité évidentes. Le résultat pourrait aussi être qu’au bout du compte Jésus n’apparaisse que plus ou moins aligné sur un certain nombre de concurrents !

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Quoi qu’il en soit, et en tout cas dans les résumés où, élargissant la perspective, les synoptiques font quand même état d’un rayonnement thaumaturgique plus large de Jésus, on a tout à fait l’impression que ce n’est guère pour en souligner le caractère extraordinaire, étonnant ou stupéfiant. Au contraire, tout se passe comme si l’on voulait nous faire comprendre qu’ici l’intervention de Jésus relèverait d’une sorte de « normalité » de son action, dans le cadre de ce qui apparaît être la normalité de la vie quotidienne des gens qui l’entourent et qu’il rencontre. Je cite : « Et Jésus parcourait toutes les villes et tous les villages, enseignant dans leurs synagogues et proclamant l’Évangile du Royaume, et guérissant toute maladie et toute débilité. Voyant les foules, il en eut pitié parce qu’elles étaient fatiguées et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de pasteur » (Mt 9,35-36). « Le soir venu, on lui présenta beaucoup de démoniaques et il chassa les esprits d’une parole. Et tous ceux qui allaient mal, il les guérit, afin que s’accomplisse ce qui était assuré par Isaïe le prophète : “Il a pris nos infirmités et porté nos maladies”. » (Mt 8, 15-17).

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Par ailleurs, il est assez remarquable que, dans les « actions étonnantes » qu’on met au compte de Jésus, on est très loin du merveilleux et des enjolivements plus ou moins délirants de la littérature apocryphe [10][10] J. P. Meier, op. cit., pp. 404ss.. On nous fait aussi état de fort peu de miracles dits « cosmiques », c’est-à-dire concernant la nature environnante : la foudre, les tremblements de terre, la tempête (tout ce que, dans les évangiles, on peut appeler « épiphanies » ou « théophanies » est autre chose, j’y reviendrai). Semblablement, on ne peut pas dire que ceux des miracles attribués à Jésus qui le mettent en situation de conflit, prennent la forme de compétitions majeures avec des puissances maléfiques terriblement redoutables : le Satan qu’il trouve face à lui à plusieurs reprises affiche plus de rouerie malfaisante que de toute-puissance terrifiante, et les mauvais esprits ou démons avec lesquels il se débat sont plus des obstacles passagers que de véritables ennemis, plus des adversaires finalement pas si terribles que de véritables concurrents [11][11] Id., chap. XX, pp. 475ss..

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Manifestement, à propos des miracles de Jésus, l’optique du Nouveau Testament, n’est d’ « en rajouter » ni en nombre, ni en dramaturgie ! La narration évangélique est si loin de nous inviter à tenir pour tout à fait considérable le nombre et donc l’importance ou la portée des miracles de Jésus, qu’elle ne craint pas de nous rapporter qu’un certain nombre de témoins ne les reçoivent pas du tout, et donc ne croient pas (Jn 12,37), ou bien n’en retiennent que le côté sensationnel anecdotique qui se situe à l’opposé du but poursuivi par leur auteur (Jn 6,26) … en attendant que, plus tard il est vrai, Jn 20,29 béatifie ceux qui auront « cru sans avoir vu ».

2 - Le flottement de la désignation

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De la question du nombre, et toujours avec le même résultat de mettre en lumière une nette intention de réserve et discrétion, on peut passer à celle de la désignation des miracles. Elle est marquée d’un certain flottement, qui paraît bien traduire un réel embarras.

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Un premier aspect est cependant assez clair, même s’il ne fait guère que déblayer le terrain de la compréhension : à propos des « actions étonnantes » de Jésus, le Nouveau Testament ne recourt jamais au vocabulaire de la magie ; la soigneuse démonstration de J. P. Meier visant à démarquer nettement univers du miracle néotestamentaire et monde de la magie ambiante, m’a tout à fait convaincu [12][12] Ibid., pp. 423-424..

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Mais justement, il n’en est alors que plus significatif que, montrant bien ainsi ce que l’on tient à exclure, on paraisse au contraire avoir voulu maintenir un flottement et entretenir une indécision (qui, dès lors, ne peuvent guère être tenus que pour intentionnels), quant au choix positif d’une désignation précise.

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L’Ancien Testament disposait d’une large panoplie de vocables, on le sait bien : prodiges, merveilles, hauts faits, grandes choses, actions redoutables, exploits, œuvres, présages, paradoxa dans le livre de la Sagesse, etc. [13][13] Cf. Ludger Schwienhor - Schönberger, « Wunder. A.T..... Par ailleurs, le récit du Nouveau Testament ne puise pas dans la terminologie habituelle à l’époque, pour désigner ce que pouvaient avoir d’effectivement étonnant certaines au moins des actions de Jésus. On s’en tient à dunameis d’un côté, mot qui du reste n’apparaît pas chez Jean, lequel utilise sémeïa 27 fois ; et, précisément, à sémeïa de l’autre (à côté de erga, ici ou là). Dunameis, c’est-à-dire forces, impulsions, énergies (et c’est bien le moins qu’on pouvait dire si l’on voulait faire état de quelque chose d’extraordinaire !) … mais forces de quelle nature au juste, et s’exerçant dans quelle intention exactement ? Semeïa, c’est-à-dire signes : peut-être … mais signes pourquoi, et de quoi exactement signifiants ? Signes à interpréter : sans doute … mais en fonction de quels critères précisément ?

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On peut aussi évoquer, assurément, le miraculum latin qui, lui, prend les choses du point de vue du spectateur et de l’effet d’étonnement et d’admiration que « ce qu’il a vu » peut déclencher chez lui … mais cette désignation ne comporte aucune précision sur la nature de ce qui est susceptible, et à quel titre exactement, de susciter une telle réaction [14][14] On peut se reporter à Saint Augustin, Sur l’utilité....

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En appui encore du constat concernant l’imprécision du vocabulaire, on peut tout à fait évoquer la difficulté largement éprouvée tant à préciser ce qu’on estime devoir/pouvoir tenir pour « miracles » qu’à classer pertinemment la diversité des faits qu’on estime devoir réputer tels [15][15] L’article « Miracles » de Brill Dictionary of Religions,....

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Bref, la manière même dont le Nouveau Testament désigne les « actions extraordinaires » de Jésus laisse grandement indécis : embarras et perplexité chez les rédacteurs – ou bien intention formelle, chez eux, de ne pas aller trop vite en besogne, et d’inviter le lecteur à ne pas trop se préoccuper de ramener les faits en cause à des modèles de compréhension par hypothèse déjà bien établis, et déjà bien étalonnés selon un vocabulaire dûment estampillé ?

3 - La complexité et la subtilité du comportement de Jésus

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Troisième élément qui, dans les récits évangéliques de miracles, semble bien correspondre à une intention de réserve et de discrétion : la manière dont y est présenté le comportement du principal personnage en cause, à savoir l’auteur des miracles, Jésus lui-même. La note générale de son comportement apparaît ici commandée par ce qu’on pourrait appeler une attitude fréquemment minimaliste ou nettement minimisante. Complexité ? Subtilité ? Provocation à un approfondissement de l’intelligence qu’on prétend avoir spontanément de son action ? La question se pose.

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D’une part en effet, négativement en quelque sorte, on doit bien relever qu’il arrive à Jésus d’adopter des comportements assez surprenants chez ceux qu’on tient habituellement pour thaumaturges. Tantôt il refuse – et en quels termes – de faire un/des miracle(s) : « Les pharisiens survinrent et se mirent à discuter avec lui ; ils réclamaient de lui un signe venant du ciel, pour le mettre à l’épreuve. Gémissant du fond de l’âme, il dit : “Qu’a cette génération à demander un signe ? En vérité je vous le dis, il ne sera pas donné de signe à cette génération.” Et les laissant là, il se rembarque pour l’autre rive » (Mt 8,11-13, cf. 12,36ss. et 16,4 ; Lc 16,29). Tantôt il lui arrive de n’en faire qu’à regret. Tantôt il déclare que non seulement il ne veut pas mais il ne peut pas en faire [16][16] Mc 6,5-6 est très net sur ce point.. Le moins qu’on puisse dire, alors, est que Jésus ne donne pas du tout l’impression de se précipiter, de vouloir « faire du miracle à tour de bras », si l’on ose s’exprimer ainsi. Dans le même sens apparaît également significatif d’une nette résistance ou réserve de sa part le fait que, lorsqu’il a quand même accepté ou décidé d’en faire un : 1) dans tel cas, avant miracle, il cadre et limite l’attente qu’on peut mettre en lui [17][17] Voir par exemple le développement de Mt 12,22ss, qui..., et 2) dans beaucoup de cas, après miracle cette fois, il recommande expressément voire demande fermement qu’on s’en taise [18][18] Cf., par exemple, Mc 14,61s.. À quoi bon, alors, en faire ?, ne peut-on s’empêcher de demander.

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D’autre part et surtout, et positivement cette fois, plusieurs traits frappent chez Jésus, dans la plupart des miracles qu’il nous est dit avoir accomplis et qu’on nous circonstancie plus ou moins selon les cas. Je retiens quatre de ces traits, pour la raison qu’ils paraissent être les plus caractéristiques.

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D’abord, le Jésus qui nous est présenté comme « miraculant » prévient quasiment toujours que la juste perception de ce qu’il va faire, et fait, ne va pas de soi : qu’il y a et qu’il y aura quelque chose à comprendre ; et, la plupart du temps, il donne clairement à entendre que l’action qu’il fait, ou va faire, restera inintelligible en dehors d’une attitude qu’il caractérise comme une attitude de foi, même si cette dernière n’est pas toujours posée comme condition mais est quelquefois aussi présentée comme une résultante. Le vocabulaire est en tout cas ici fort suggestif : dans les synoptiques, 21 fois sur 24, c’est le mot pistis/foi qui est mis en relation avec le miracle pour caractériser la juste manière de l’accueillir, et la même chose vaut une dizaine de fois sur 34 pour le verbe pisteuein/croire [19][19] Selon Luther, les miracles ne seraient même que des....

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En deuxième lieu on peut dire qu’à travers tout cela, Jésus apparaît totalement étranger à toute attitude qui pourrait donner à penser qu’il ne rechercherait d’autre effet que le « choc », c’est-à-dire l’étonnement admiratif voire stupéfait entraînant une adhésion enthousiaste qui dispenserait d’un discernement de l’intelligence, et compromettrait donc la liberté de l’acquiescement déclenchée. Il lui arrive, du reste, de poser des actes non miraculeux, et néanmoins fort significatifs, qui ont l’avantage d’être moins exposés à une mésinterprétation : par exemple, partager le repas avec des pécheurs ; placer un enfant au milieu du groupe ; choisir et « instituer » précisément douze « Apôtres ».

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Ensuite, Jésus donne très clairement à percevoir que si l’on ne doit pas se hâter d’estimer qu’on a saisi la juste portée de ses actes, c’est aussi parce qu’ils sont à comprendre en fonction d’une situation et d’une réalité dont la manifestation est encore largement à venir. Comme son enseignement, l’ensemble de son activité se donne à comprendre dans une perspective eschatologique, et même dans un contexte apocalyptique marqués. Ils sont partie prenante de la problématique de la venue du Royaume [20][20] Christian Grappe, Le Royaume de Dieu. Avant, avec et....

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Enfin, il est assez clair que Jésus marque avec force que ce qu’il y a à comprendre, et donc à comprendre plus tard, dans les actions étonnantes qu’il accomplit, le met en jeu lui-même, le concerne finalement au premier chef. Il s’agit d’une réalité et d’une situation certes futures, mais dont l’advenue sera d’autant plus éclairante qu’elle éclairera précisément sur lui-même, sur son identité … dont on aura justement peu à peu saisi qu’elle était finalement en jeu dans ce que certaines de ses actions pouvaient avoir de tellement étonnant.

4 - Une juste appréciation de l’importance des miracles dans le N.T.

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Autant il a paru indiqué de commencer cet exposé en enregistrant les traces et les manifestations d’un net souci de réserve et d’une claire pratique de la discrétion dans les récits évangéliques de miracle, autant il importe, pour couronner cette première étape de notre démarche, de souligner que, pour autant, il ne saurait être question d’en déduire sans plus, ni qu’on doive nier l’existence d’actions étonnantes accomplies par Jésus, ni qu’on doive contester l’intérêt et même la nécessité de s’interroger sur leur importance et leur portée réelles. Dans la mesure où il est possible d’établir que Jésus en a accompli, la moindre des choses est tout de même de se demander non seulement l’interprétation qu’en ont donné ceux qui nous les rapportent, mais aussi – autant que possible là encore – quel sens ils pouvaient prendre chez leur auteur lui-même.

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Entendons-nous bien : dans la démarche ici proposée, on ne part aucunement d’une idée ou d’une notion ni, à plus forte raison, d’un concept ou d’une théorie du « miracle », que ce soit pour en argumenter systématiquement la validité, ou au contraire en vue d’administrer la preuve de son impossibilité. On part du récit évangélique tel qu’il se donne. Et, si l’on voit bien qu’il fait assez amplement état d’ « actions étonnantes » chez Jésus, on estime devoir aussi enregistrer qu’il ne le fait en réalité qu’avec réserve et discrétion. À partir de là, on ne considère [21][21] Voir les considérations d’introduction de J. P. Meier,... ni que les actions étonnantes traditionnellement désignées comme miracles prouvent ceci ou cela, ni non plus qu’elles sont à l’inverse à tenir pour inexistantes … dans les deux cas pour la raison précise qu’on y verrait toujours-déjà des contraventions aux lois de la nature, et donc la preuve péremptoire de l’intervention de Dieu.

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Nous étant rendus attentifs à la manière précise selon laquelle ces actions nous sont de fait rapportées, nous nous gardons aussi bien de nous précipiter sur elles pour y voir une preuve évidente de la divinité de Jésus, que de les récuser d’emblée au motif qu’elles seraient au contraire, mais à l’évidence toujours, attentatoires à la saine et élémentaire rationalité. Nous considérons même que nous devons d’autant plus nous interroger positivement sur ces « actions extraordinaires », que la réserve et la discrétion mêmes avec lesquelles on nous les rapporte effectivement, obligent à s’interroger sur le fait qu’on ait malgré tout tant tenu à en faire état !

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Il est du reste d’autant plus difficile de les éliminer ou de les négliger, que les écrits néotestamentaires insistent, et en des moments stratégiques de leur rédaction, pour, malgré tout, les recommander à notre attention. Le début du Livre des Actes tient à dire que « dans [un] premier écrit, [l’auteur] a parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné [ …] » [22][22] Ac 1,1.. La fin de Jean tient à souligner que le quatrième évangile a voulu avant tout « [relater] dans ce livre » un certain nombre de « signes » effectivement posés par Jésus – en précisant du reste encore qu’ « en présence des disciples, [il] en a encore accompli bien d’autres » [23][23] Jn 20,30-31.. Et le fait que, dans ces deux cas (et ailleurs encore), il nous soit précisé que tout cela nous est rapporté pour que « nous aussi nous croyions » – pour que nous croyions, comme le dit une fois Jésus, que « le doigt de Dieu est à l’œuvre » en lui ou bien que « le Royaume est arrivé » avec lui [24][24] Mt 12,28 et parallèles ; Lc 11,20. – nous porte à penser : 1) non seulement que ces actions étonnantes ne peuvent aucunement être négligées, mais que 2) tout leur intérêt tient à la lumière qu’elles pourront projeter sur Jésus, son identité et son rôle, et 3) très précisément au sens où elles peuvent être des manifestations de Dieu à travers l’œuvre qu’avec et en Jésus Il est susceptible d’accomplir.

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Moyennant quoi, comme théologien, on ne peut que laisser en un premier temps la parole à l’historien exégète, et que se disposer à entendre de lui ce qu’il estime pouvoir établir en matière d’ « actions étonnantes » accomplies par Jésus. Et pour ma part, quand il s’agit d’un historien comme Meier [25][25] J. P. Meier, op.cit., pp. 389-392., je suis plutôt heureux, l’ayant d’abord vu distinguer trois éléments dans la compréhension du miracle, de le voir ajouter que seuls les deux premiers relèvent au fond de sa compétence … et aboutir à nous montrer sur pièces que, malgré la relative maigreur et fragilité des résultats qu’on peut tenir pour assurés, on doit admettre l’existence chez Jésus d’ « une activité thaumaturgique » indéniable. Et même – car tel est bien l’avis de Meier – que, compte tenu des critères mis en œuvre, la tradition des miracles de Jésus apparaît au bout du compte plus fermement soutenue par les « critères d’historicité » que ne le sont beaucoup d’autres éléments, largement acceptés par ailleurs, du récit évangélique [26][26] Ibid., p. 474..

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Si modestes qu’ils puissent apparaître, ces résultats m’intéressent considérablement. Ils représentent en effet à mes yeux une base tout à fait suffisante pour la poursuite de ma tâche réflexive de théologien. Je la conçois très précisément dans l’esprit de cette déclaration de Joseph Moingt : « Il ne nous est pas demandé de croire d’abord à chacun des faits rapportés – je parle là et comme croyant et comme théologien – pris un par un et de croire ensuite en lui à cause de ces faits, mais de croire à la figure de révélation que tous ces signes pris et interprétés ensemble lui composent par effet de globalité symbolique en tant qu’ils signifient Dieu, Dieu révélant sa venue en Jésus » [27][27] Joseph Moingt, Dieu qui vient à l’homme. Du deuil au....

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Puisqu’on nous assure que Jésus a, de fait, accompli un certain nombre d’actions étonnantes qui paraissent conduire d’elles-mêmes à s’interroger sur l’éventualité de l’intervention de Dieu à travers elles, c’est précisément vers cette question que, comme théologiens, nous nous tournons maintenant. Et, redisons-le, le fait que les témoignages néotestamentaires la posent de manière discrète et réservée, n’est pour nous qu’une raison supplémentaire de la poser à notre tour.

L’œuvre de Dieu

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Les « actions étonnantes » accomplies par Jésus peuvent-elles, jusqu’à quel point – et, en tous cas, en quel sens – être tenues pour de réelles interventions de Dieu, avec toutes les conséquences que cela impliquerait au plan d’une Révélation de Dieu ?

1 - Le cadrage narratif évangélique

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Puisque, en des moments significatifs de leur agencement littéraire, les témoignages néo-testamentaires nous déclarent leur intention de consigner des faits et des paroles de Jésus, de rapporter les actes et non pas seulement les enseignements de Jésus, il convient d’abord d’examiner comment les évangiles cadrent la narration qu’ils se proposent de faire des actes qu’ils rapportent. Correspondant par définition à la vie publique de Jésus, ce cadre est délimité au départ par le récit de la Tentation au désert, et au terme par celui de la Crucifixion sur le Golgotha.

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Au départ, la Tentation [28][28] Jacques Dupont, Les tentations de Jésus au désert,.... La description de la scène évoque clairement l’Exode : Mc 1,13, « Il demeura dans le désert quarante jours, tenté par Satan » ; et les parallèles de Mt 4 et Lc 4 précisent que Jésus répond à cet adversaire à coups de citations du Deutéronome. L’arrière-plan est donc clairement celui du peuple qui, au désert, « tenta » Dieu, précisément en lui demandant (dix fois, précise l’Exode !) un « signe », avec cette interrogation : « Yahwéh est-il ou non parmi nous ? » (Ex 17,2.7, cf. Nb 14,22). Dans ce contexte précis, la question est alors de savoir si Jésus acceptera de faire, disons, un « vrai miracle » (changer des pierres en pain ou bien se jeter du haut du Temple) ; et elle est posée dans l’intention qu’il administre ainsi la preuve qu’il est bien le « Fils de Dieu ». La preuve, autrement dit, qu’il a donc à Dieu un rapport tel qu’il pourrait effectivement, d’une manière ou d’une autre, être reconnu comme son Fils, et donc habilité à ce titre à intervenir en son nom.

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Or, avec quelle détermination Jésus refuse de jouer ce jeu-là ! Il déclare d’entrée de jeu, et solennellement, qu’il n’est aucunement venu pour se présenter en thaumaturge et que, si effectivement il pourra souhaiter faire apparaître avec une certaine clarté la nature de son lien avec Dieu, il ne procèdera pas du tout de manière thaumaturgique. Il faudra s’en rapporter, pour cela, à la Parole de Dieu (telle qu’il la proclamera lui-même).

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Et c’est bien exactement ce qui se confirme au point d’arrivée … avec lequel rendez-vous avait d’ailleurs été pris dès le premier moment, celui de la tentation : Lc 4,12-13b, « Le diable s’éloigna de lui pour revenir au temps marqué. » À ce point d’aboutissement, qui sera évidemment la Croix, la tentation sera de céder au désespoir devant le sentiment de total abandon, car il n’y aura de fait eu aucune intervention, aucune action extraordinaire, aucun miracle, ni de la part de Jésus lui-même ni de la part de Celui auquel il continue pourtant de se reconnaître lié : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » [29][29] Mt 27,46..

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Or, fort significativement, l’absence de quelque événement extraordinaire que ce soit – en ce moment où, au fond, un « miracle » aurait été à la fois le plus nécessaire et le plus probant – nous alerte gravement. Dans ce cas où elle apparaîtrait effectivement quasi nécessaire, aucune action étonnante n’est accomplie ni par ni pour Jésus : comment serait-on alors fondé à se donner, des actions étonnantes de Jésus appelées par ailleurs miracles, une compréhension qui s’avère dénoncée par ce qui s’est passé au moment où elle aurait eu le maximum de pertinence ? La chose ne manque pas d’être relevée par ceux qui assistent à la scène terminale : Mc 15,31, « Il en a sauvé d’autres et il ne peut se sauver lui-même ! » C’est justement s’il « se sauvait » lui-même, là, sous nos yeux, de manière irréfutable, éclatante, évidente, c’est alors, oui, qu’il fournirait la preuve péremptoire qu’il est bien ce qu’il a pu, sinon dire, du moins donner à entendre – à savoir qu’il est bien « le Christ, le roi d’Israël ». Et c’est alors, oui, que « voyant », nous pourrions « croire » dit le texte évangélique, parlant des témoins de la scène qu’il rapporte ici [30][30] Mc 15,32..

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C’est assez clair : à la fin de la vie terrestre publique de Jésus, la correspondance est totale avec la Tentation au désert, qui en marquait le commencement. Il n’y a pas à attendre de « miracle-miracle » ; il n’y a et il n’y aura aucune action d’éclat. Ce à quoi renverraient de tels termes est très exactement ce à quoi Jésus s’est refusé dès le départ, et ce qui ne se produit pas même à la fin ! Or, continue le récit de Marc (v. 39), à ce moment précis qui est donc celui de la fin, « voyant qu’il avait ainsi expiré, un homme, le centurion qui assistait à la scène, déclara : “Vraiment, cet homme était Fils de Dieu” » – l’expression même du Tentateur !

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Si l’on tient compte comme on le doit d’un tel cadrage d’ensemble, on doit bien reconnaître qu’on serait probablement bien loin d’avoir tout compris des « actions étonnantes » de Jésus si l’on s’en tenait à leur seul caractère extra-ordinaire, à leur seul aspect de merveilleux insolite !

2 - Un processus de « fictisation » motivé

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Bien entendu, on pourrait voir ici surgir une difficulté, ou plutôt on doit ici élever soi-même une objection. N’est-il pas, cependant, à vrai dire impossible de faire l’impasse sur le fait que, parmi les actions étonnantes imputées à Jésus, un certain nombre, et même un certain type d’entre elles – difficile à désigner avec précision d’ailleurs –, nous sont malgré tout bel et bien présentées avec un caractère tout à fait spectaculaire, avec des traits nettement merveilleux, traduisant l’intervention d’une vraie puissance, sinon même d’une toute-puissance ? Il suffit d’évoquer la série des résurrections [31][31] J. P. Meier, op.cit., chap. XXII, pp. 557ss., (même si elles sont à distinguer soigneusement de celle de Jésus) : le fils de la veuve de Naïm, la fille de Jaïre, Lazare … et puis surtout, et en tout cas, les quelques miracles dits « de la nature » [32][32] Ibid., chap. XXIII, pp. 637ss. ou cosmiques effectivement attribués à Jésus, et tenus les uns pour « épiphaniques », les autres pour « théophaniques ».

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Ici, il nous sera éclairant d’apprendre de l’exégète que les récits de miracle de ce type – ceux-là du moins – traduisent assez clairement l’intention d’établir un lien avec la Résurrection de Jésus. Il ne faut pas oublier que, lorsqu’ils composent leurs récits, les rédacteurs croient de fait qu’il est revenu de la mort, ce Jésus dont ils ont entrepris de témoigner. Il n’y a donc pas à s’étonner qu’ils en viennent alors à relire toute son existence historique à travers ce qu’ils savent maintenant de Lui, par ce que leur a manifesté cet aboutissement inouï de son destin.

43

Cela apparaîtra mieux si l’on se souvient de la manière dont les disciples en sont venus à cette conviction que leur maître crucifié était maintenant ressuscité [33][33] Voir Joseph Doré, « La Résurrection de Jésus à l’épreuve.... Ils ont pratiqué ce qu’on peut appeler une « lecture en va-et-vient ». Dans plusieurs circonstances, après la mort de Jésus, un certain nombre de ses proches ont vécu des expériences (appelées « apparitions ») qui les ont tout d’abord laissés totalement perplexes, mais qu’ils ont bientôt commencé à comprendre en les mettant en rapport avec d’autres expériences, qu’ils avaient faites avec le même Jésus avant sa mort, mais dont il leur avait lui-même bien annoncé qu’ils ne pourraient les comprendre que « plus tard ». Faisant en effet le lien entre d’une part ces étonnantes voire incroyables retrouvailles qu’il leur semblait vivre avec lui après sa mort, et d’autre part les actions (et paroles) elles-mêmes étonnantes qu’il leur avait fait vivre avant sa mort, ils ont pu commencer à réaliser que l’étonnante et communicative dynamique de vie qui les avait surpris chez lui « aux jours de sa chair » pouvait peut-être (d’une manière guère plus étonnante après tout) lui avoir bel et bien permis de traverser la mort. Corrélativement et inversement, ils ont pu découvrir que ces actes (et paroles) qui les avaient déjà tant étonnés chez le Jésus d’avant la mort, pouvaient maintenant être justement compris si on les mettait en relation avec ces mystérieuses « apparitions » dont ils faisaient désormais l’expérience après sa mort …

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C’est précisément à partir de là qu’il convient de comprendre le caractère dit « épiphanique » ou « théophanique » des « miracles » attribués à Jésus par le Nouveau Testament : la marche sur les eaux, la tempête apaisée, etc. et déjà, à leur manière, et la Transfiguration et la théophanie du Baptême au Jourdain [34][34] J. P. Meier, op.cit., pp. 637ss, qui ne fait état ni.... À partir de ce qu’on tient et doit bel et bien tenir pour une donnée factuelle avérée de la vie événementielle de Jésus, les rédacteurs évangéliques ont fait jouer ce qu’on peut appeler un processus de « fictisation » : plus prosaïquement on pourrait dire qu’ils en ont quelque peu « rajouté », ou bien qu’ils n’ont en somme pas craint de « donner ici un coup de pouce ». Ils l’ont fait au plan du récit – et il n’y a pas à s’en étonner – pour permettre au lecteur de percevoir toute la portée révélatrice de faits qui leur avaient déjà certes paru fort étonnants, mais dont la pleine intelligence leur était jusque là demeurée scellée. Au plan factuel, l’événement rapporté n’a probablement pas comporté tout le caractère merveilleux thaumaturgique, « miraculeux » au sens courant du terme, dans lequel il se trouve enrobé au niveau du récit. D’ailleurs, s’il l’avait comporté, aurait-on justement vu en Jésus autre chose qu’un thaumaturge de plus ? Il y a assurément eu « un quelque chose », une « action étonnante » de la part de Jésus. Mais, sauf à réduire cet élément indubitablement surprenant au simple niveau du thaumaturgique qui vous coupe le souffle et devant lequel vous ne pouvez que vous soumettre ou vous démettre, cette « surprenance » ne pouvait pas ne pas garder quelque chose de caché, et même d’inévident, d’incertain … en tout cas jusqu’à nouvel ordre [35][35] De bonnes remarques de J. P. Meier dans son chap. XVII,....

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C’est bien pourquoi on tient à nous préciser que ce que Jésus fait d’étonnant (quand encore il veut bien le faire !) n’est pas d’emblée compris. C’est bien pourquoi aussi Jésus lie quasiment toujours un enseignement à ses actions, et pourquoi même il ne se contente pas d’agir et de parler, mais parle parfois « en paraboles », selon Mc 4,11s, qui tient du reste à préciser lumineusement : « tout arrive en paraboles » (???????? ?? ?????????? ?? ????? ?ì?????), « afin que [précision partiellement reprise en 8,18] ils aient beau voir et n’aperçoivent pas, ils aient bien entendu et ne comprennent pas ». Et c’est bien pourquoi enfin, plus tard, Jean privilégie comme l’on sait le terme semeïon, insistant sur un passage nécessaire du « visible » à l’ « invisible ». Cela lui permet, en 5,12, de présenter une guérison précisément comme une figure de résurrection. Et, après avoir développé sa grande série de sept « signes » (2,1-12 ; 4,46-54 ; 5,1-15 ; 6,1-15 ; 6,16-21 ; chap. 9 ; chap. 11), cela lui permet d’aboutir, à travers encore le prodige de Lazare, à la véritable récapitulation que représente 12,37-41, qui en revient aux « gens qui ne voient pas » et au « cœur qui ne comprend pas » [36][36] Belle conclusion de J. P. Meier à son étude sur la....

3 - Les miracles des évangiles à la lumière de la Résurrection de Jésus

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En découvrant que Dieu était mystérieusement intervenu pour tirer de la mort son Serviteur crucifié, dans cet après dont Jésus les avait prévenus qu’il fallait l’attendre pour « comprendre », les disciples ont effectivement découvert plusieurs choses essentielles. Ils ont certes d’abord compris que Dieu pouvait/peut intervenir en ce monde et dans l’histoire, puisqu’il ressuscitait son Christ, le Crucifié. Mais ils ont aussi découvert qu’ils avaient dès lors là une clé essentielle pour comprendre jusqu’à quel point il avait, déjà, pu intervenir dans l’existence historique de Jésus, Passion et mort incluses, puisque c’est ce même Jésus-là qu’ils découvraient maintenant ressuscité. Mais ils ont encore du même coup réalisé que c’était dès lors à la seule lumière de sa mystérieuse Résurrection, qu’il leur fallait comprendre à la fois : toute intervention de Dieu, toute « œuvre de Dieu », et donc aussi ce qui, de cette intervention, avait déjà pu se réaliser dans la vie historique de Jésus avant sa mort, puisque le Ressuscité de Pâques n’était autre que Jésus de Nazareth, le Crucifié.

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D’où notre question maintenant : comment donc, alors, Dieu se manifeste-t-il au juste, comment intervient-il réellement par et dans la Résurrection de Jésus ? Et qu’en est-il, que peut-il en être, de l’œuvre de Dieu en général, si l’on s’interroge à son sujet et s’efforce de la comprendre justement à partir de cette œuvre de Dieu par excellence qu’est la Résurrection de Jésus ?

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Avant de m’expliquer sur ce point, j’ai envie de répondre, un peu paradoxalement sans doute : en tout cas, l’œuvre que Dieu accomplit par et dans la Résurrection de Jésus n’est pas un « miracle-miracle », pas un miracle « miraculeux ». On pourrait même presque dire qu’il s’agit avec elle d’un « anti-miracle » ou, plus justement sans doute, d’un « hyper-miracle ». Ou bien, si l’on tient quand même à y voir un « miracle », il convient alors de réviser assez radicalement la notion habituelle qu’on s’en est donnée. Voici en effet comment apparaît l’œuvre de Dieu dans la Résurrection de Jésus crucifié et enseveli.

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a) Dans la Résurrection de Jésus, l’œuvre de Dieu apparaît d’abord comme un retournement radical de situation, mais qui ne concerne directement que Jésus.

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Les deux verbes employés dans le N.T. pour désigner la Résurrection font bien état d’une transformation, d’un retournement radical de situation : anistèmi/je me lève, je me mets debout (sur 108 emplois, 77 pour la Résurrection de Jésus) et égeïrô/je me réveille, je sors du sommeil (sur 144 occurrences, 88 pour la Résurrection de Jésus) [37][37] Xavier Léon-Dufour, Résurrection de Jésus et message.... Or ces deux termes sont employés ici pour désigner un événement précis : le passage du sommeil et de la nuit de la mort au resurgissement dans la vie glorieuse qui ne finit pas. Il s’agit bien, certes, d’un relèvement total, mais de quel ordre ?

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L’Ancien Testament connaissait assurément des résurrections qu’on pouvait comprendre comme des « miracles » (les cycles d’Élie et d’Élisée en rapportaient plusieurs), mais elles n’avaient concerné que des vies destinées à re-mourir, et donc il ne s’agirait finalement que de « semi-miracles », toujours logés à l’enseigne du temps mortel. Le même Ancien Testament connaissait certes aussi un autre type de résurrection, mais celle-là, il l’attendait comme une transmutation générale du monde comportant avènement des cieux nouveaux et d’une terre nouvelle. Or, sous le nom de Jésus, les disciples n’ont annoncé ni l’une ni l’autre chose : ni la restitution d’un individu à une vie qui va re-mourir, ni une transmutation générale du monde. Ils ont annoncé [38][38] Joseph Doré, art.cit. in RSR. : d’une part un retour-à-la-vie par delà la mort, mais à une vie qui fait entrer dans la condition eschatologique sans le bouleversement apocalyptique universel qu’elle était censée supposer ; et d’autre part une traversée-de-la-mort qui concerne le seul Jésus, mais qui ne le restitue pas, simplement, à la vie d’avant la tombe !

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Miracle bien singulier donc, puisque ce qu’il a d’extraordinaire fait certes passer son bénéficiaire à la merveille par excellence qu’est la vie qui ne meurt plus ; mais, pour l’heure du moins, cette merveille ne se réalise aucunement sous la même forme pour ceux auxquels elle est pourtant annoncée.

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Conséquences pour une juste compréhension des « miracles » – disons toujours plutôt des « actions étonnantes » – de Jésus ? Réponse : voir en elles l’œuvre de Dieu suppose : qu’on admette que se traduit en elles et par elles la réalité d’un lien unique entre Jésus et Dieu ; mais que leur portée réelle, et donc leur pleine signification – y compris en ce qui concerne une effective Révélation de Dieu en Jésus –, ne se manifestera pour leurs témoins et pour leurs bénéficiaires que « plus tard », que « à la fin ».

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b) Dans la Résurrection de Jésus, l’œuvre de Dieu apparaît résulter d’un acte invisible de Dieu, qui reste Lui-même invisible.

55

En vérité, avec les « actions étonnantes » de Jésus, on est à cent lieues des signes et des prodiges de l’Ancien Testament, de ceux de l’Exode en particulier [39][39] Ce point est bien souligné in Charles Perrot, Jean-Louis.... Aussi cette œuvre-là n’est-elle véritablement accessible qu’à la foi. On nous a assez prévenus, avant, pendant et après [40][40] Cf. ci-dessus I., 3. ! Le tombeau est vide, les linges sont pliés ; mais « Lui, on ne le voit pas ». Les seuls témoins sont des anges, qui ne sont pas de notre monde ; et ils prennent pour premiers messagers des femmes qui, dans le contexte, ne peuvent être tenues pour des témoins crédibles, à plus forte raison lorsqu’il s’agit de l’annonce d’une merveille aussi inouïe. Des anges, parlant à des femmes, pour relayer un événement de toute manière inaccessible : on peut difficilement faire moins évident comme miracle ! Ce qui est évident, ce qui s’impose, c’est ce crucifié qui a été si longuement exposé à la vue de tous, « élevé de terre » pour qu’on voie bien que la mort est venue mettre le sceau sur sa pleine humanité [41][41] Jn 3,14 et 12,32..

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Si l’œuvre de Dieu devait être du type « miracle-miracle », n’aurait-il pas alors fallu que, à la vue de tous, Dieu « fasse quelque chose », qu’il « intervienne », comme on dit ?.. Mais pour faire quoi exactement, qui aurait pu faire reconnaître que justement, il intervenait bel et bien – ou, plutôt, que c’était bien Lui qui intervenait ? Fallait-il que Dieu redonne à Jésus sa vie mortelle ? Après tout, c’était arrivé à d’autres et il l’avait lui-même réalisé pour d’autres, si l’on tient compte de ce qui nous est dit être arrivé à Lazare … Mais cela aurait été au fond si peu exceptionnel, si peu extra-ordinaire même, tout compte fait, selon les mentalités ambiantes [42][42] On peut renvoyer dans ce contexte aussi à Lc 16,31, que les esprits en auraient sans doute été frappés pour un temps … mais il serait de toute manière re-mort ! Fallait-il, plutôt, que Dieu fasse advenir le renouvellement de toutes choses … mais était-on si pressé de voir une telle espérance se réaliser (le serions-nous d’ailleurs nous-mêmes ?) et, de toute manière, ce n’est pas cela qui s’est produit !

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S’il en va ainsi, si l’œuvre de Dieu est si déroutante (déroutante d’abord parce qu’il s’agit bien, certes, de quelque chose d’effectivement « étonnant », mais déroutante aussi parce qu’on ne voit pas comment comprendre ce qui se passe), on se découvre placé face à cette alternative :

  • soit se refuser à admettre quelque intervention de Dieu que ce soit au motif que la condition est d’accepter que le signe en quelque sorte évident en serait l’incompréhensibilité aux yeux de la saine raison ;

  • soit admettre que, si intervention de Dieu il y a bien, elle ne peut être que non-évidente dans sa réalité pourtant effective, et donc accessible seulement à une démarche d’un autre ordre que celui du seul raisonnement et de la pure rationalité : l’ordre de la foi, dont le Nouveau Testament et déjà Jésus lui-même n’ont du reste jamais manqué de souligner, en l’occurrence, la nécessité.

c) La Résurrection de Jésus ne montre son effectivité que dans et par la transformation existentielle qu’elle opère chez ceux pour lesquels elle s’atteste.

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Mais alors, loin d’être arrachés de quelque manière à la quotidienneté de l’existence mortelle, à la réalité de l’existence historique, ceux qui sont appelés à attester une telle merveille sont au contraire expressément renvoyés à cette réalité quotidienne pour qu’à leur tour ils témoignent en son sein, en actes et en paroles, de la vie du Ressuscité, de celui qu’ils ont découvert comme ressuscité.

59

Après la mort de Jésus, ses disciples étaient accablés, apeurés, dispersés, totalement décontenancés. Ils n’ont pu se relever de leur accablement que parce que, dans les phénomènes appelés apparitions [43][43] Cf. Joseph Doré, art.cit. in Recherches de Science..., ils ont expérimenté une relance et une dynamisation de leur vie qu’ils ont cru pouvoir mettre en relation avec un retour de Jésus à la vie par delà la mort, et parce qu’à partir de là ils ont posé l’acte de croire que Jésus était de nouveau vivant. Ils y ont été conduits, avons-nous rappelé, en faisant le lien avec ce qu’il avait manifesté à ses disciples de si étonnant avant sa mort, leur annonçant avant de les quitter qu’ils verraient plus clair plus tard… Mais ces expériences et événements d’après la mort, qui ont ainsi tout relancé pour eux, étaient très clairement construits sur la structure « voir/ne pas voir », « toucher/ne pas toucher », et finalement « apparaître/disparaître ». Il devenait dès lors très clair pour ceux qui les vivaient et expérimentaient, que ce à quoi ils avaient été ainsi confrontés, qui les avait eux-mêmes relevés, il leur revenait d’en témoigner pour les autres, pour tous les autres, après la disparition de Celui qu’ils avaient suivi.

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Ici encore, une clé nous est fournie pour la juste intelligence des miracles de Jésus : il faut absolument se garder de les comprendre au rebours de ce qu’ils apparaissent être en leur effet même. Certes, des êtres sont par eux délivrés de leurs maladies ou de leurs démons ; mais ils n’en deviennent pas eux-mêmes, pour autant, des surhommes. Il est par ailleurs clair que Jésus est très loin d’avoir cherché à guérir tous les aveugles, boiteux ou lépreux qui, autour de lui, auraient pu bénéficier de son intervention. Enfin et surtout, à travers ce que pouvaient certes avoir d’étonnant certaines de ses actions, lui-même ne se manifeste aucunement comme un personnage surhumain, dispensé de toutes les limitations de la condition humaine. Il reste « l’homme de Nazareth » (qui connaîtra passion et mort).

61

Si des actions étonnantes ont été accomplies par Jésus, on ne les comprendra donc que par l’acceptation du sens qu’en proposent la parole et l’enseignement de leur auteur, et que par le témoignage que leur rendront, pour leur part et par leur vie même, leurs propres bénéficiaires et leurs témoins directs. Et si Jésus lui-même apparaîtra comme un être tout à fait unique et même comme « divin », ce ne sera pas autrement que par le lien qu’on saura découvrir entre son enseignement et l’ensemble de son destin lorsqu’il sera scellé, mort comprise.

4 - La Révélation de Dieu en Jésus-Christ et le sens des miracles évangéliques

62

Notre réflexion sur les miracles de Jésus relus à la lumière de cette œuvre de Dieu par excellence qu’est la Résurrection d’entre les morts de son Serviteur crucifié présente l’avantage de nous éclairer non seulement sur le type d’intervention de Dieu que les actions étonnantes du Jésus terrestre ont pu représenter mais, beaucoup plus largement, concernant la Révélation de Dieu en général.

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a) Le Dieu qui intervient pour ressusciter Jésus apparaît d’abord comme un Dieu qui se révèle à travers et dans la corporéité de Jésus, maintenant passé de la condition de mortalité au statut eschatologique de la glorification.

64

Or précisément, les « actions étonnantes » que nous pouvons imputer à Jésus, celles dont la critique historique peut autant que possible établir la plausibilité, font déjà bien apparaître à leur manière que l’œuvre de Dieu concerne le corps, la chair des hommes, se joue par rapport à elle et en elle. C’est bien ce que manifeste le soin que Jésus prend des corps souffrants et des psychismes perturbés. Un très grand nombre de ses actions étonnantes ne sont-elles pas des guérisons ou des exorcismes ? Et puis, l’effet guérissant et délivrant que revêt l’action de Jésus ne passe-t-il pas par des gestes corporels, par une corporéisation telle du comportement relationnel de Jésus, qu’elle implique les yeux, les oreilles, la bouche – et faut-il s’en étonner là où il s’agit précisément de faire voir des aveugles, entendre des sourds, parler des muets et bondir des boiteux [44][44] Cf. Joseph Doré, art.cit. in Revue des Sciences Re... ?

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b) Le Dieu dont l’action ressuscite Jésus est ensuite manifesté comme un Dieu qui prend – ou plutôt reprend – la parole, après la mise à mort de son prophète et le silence de mort qui avait suivi son cri d’abandon sur la Croix … Il faut cependant bien souligner qu’il la reprend maintenant à travers ceux qui comprendront qu’il leur revient désormais d’annoncer à toute créature ce qui leur a été révélé dans l’expérience intime des « apparitions » où, pour démarquer Paul, « Dieu a révélé son Fils en eux » [45][45] 1Co 15,8..

66

Or précisément, déjà la manière dont s’étaient présentées les « actions étonnantes » de Jésus avait bien mis en valeur l’importance et même la nécessité de la parole pour faire accéder à la signification du geste et de l’action. Jésus fait incessamment le lien entre ce qu’il a dit et ce qu’il fait, entre ce qu’il fait et ce qu’il a dit. Et il ne nous a été possible à nous-mêmes d’y avoir accès que par le témoignage de ceux de ses disciples qui, ayant fait l’expérience de sa Résurrection, l’ont annoncée, étant d’ailleurs les seuls à pouvoir le faire.

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c) Le Dieu qui a ressuscité Jésus d’entre les morts se révèle enfin, à la fois au-delà et en deçà de la corporéité et de la parole, dans l’humanité d’un homme. « Humanité » au sens intégral [46][46] Cf. Ti 3,4.. Au sens, d’abord, d’appartenance plénière à la condition humaine normale, dans son devenir, sa faiblesse, sa vulnérabilité multiforme et, finalement, sa mortalité. Mais, aussi, au sens de bienveillance, de sollicitude, de miséricorde, de bonté pour ses semblables, pour tous ses semblables.

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Or précisément, là encore, le lien peut être logiquement fait avec les miracles : par ses actions étonnantes de guérison et d’exorcisme, Jésus paraît toujours se porter préférentiellement vers les petits, les sans-puissance, les oubliés, les exclus, les lépreux (qu’il va jusqu’à toucher – encore le corps !), et les pécheurs. Il y a même au moins un cas où il n’a besoin de rien faire pour qu’une guérison s’opère à travers le simple contact avec son corps – on a envie de dire : à travers sa simple présence, à ce moment-là, à cette réalité humaine-là. Je pense évidemment ici à cette pauvre femme qui s’est faufilée à travers la foule dans l’espoir de simplement toucher « la frange de son manteau » [47][47] Mc 5,28..

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Il est frappant que ce qui transparaît à travers ce genre d’ « actions étonnantes »-là, ce n’est pas d’abord, pas surtout, et en tout cas pas finalement, une puissance qui serait la puissance de Celui dont on pense avoir tout dit quand on l’a nommé « le Tout-puissant ». Une puissance se manifeste assurément ; mais il s’agit d’une puissance qui n’est que l’instrument, que l’expression, que l’effectuation, que la manifestation en corporéité – en parole, en acte et en « humanité » – d’une bonté et d’une proximité totale, d’une pleine et rayonnante humanité. Puissance de Dieu certes, et toute-puissance même, mais toute-puissance de la toute-bienveillance, toute-miséricorde, toute-compassion, et finalement toute-humanité, du Dieu qui se révèle ainsi intervenant et à l’œuvre en Jésus. Qui, ainsi, révèle à la fois qui il est et ce qu’il est.

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Telle est la portée révélatrice – tel est le sens – des miracles de Jésus.

71

* * *

72

À ce point, la réflexion demanderait bien sûr à être prolongée par une prise en compte sérieuse de la question qui ne manque pas de surgir au terme de notre parcours : qu’en est-il aujourd’hui de cette action révélatrice de Dieu dont témoignent pour leur part ces actions étonnantes de Jésus généralement appelées miracles, et sur lesquelles nous a éclairés notre approche à partir de la Tentation, de la Croix et finalement de la Résurrection de ce même Jésus ?

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Il n’est pas question, pour le théologien catholique confessant que je suis, de nier que Dieu puisse toujours intervenir dans notre monde pour des actions extraordinaires traditionnellement appelées miracles, et dont certaines guérisons de Lourdes sont sans doute, pour beaucoup de croyants en tout cas, l’un des exemples les plus manifestes [48][48] On connaît l’exigence du « Bureau des constatations.... Mais, de toute manière, on n’est là « que » dans l’extra-ordinaire, si j’ose dire ! Ce qui compte pour nous ici, au-delà de cela, est précisément de savoir si, mutatis mutandis bien entendu, Dieu est, ou non, toujours susceptible de se manifester et d’intervenir dans l’ordinaire de notre vie, à la suite de (et en écho à) ce qu’il a fait au cours de la vie terrestre de Jésus, devant ses disciples et au vu d’un certain nombre de ses contemporains.

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Dans la table ronde qui concluait le colloque où a été donnée la conférence que ces pages reprennent, j’explicitais quelque peu ma réponse à cette question. Me référant étroitement aux conclusions auxquelles j’aboutissais ci-dessus et qui énumèrent les caractéristiques de l’œuvre de Dieu entendue comme œuvre de sa Révélation en Jésus-Christ, je proposais les trois points suivants.

75

a) D’abord, dans le fait que, quoi qu’il le fasse avec discrétion, Dieu se révèle déjà comme « suscitant » à travers la corporéité terrestre de Jésus, nous pouvons trouver un appui pour estimer que le témoignage à rendre à l’œuvre de Dieu de sorte qu’elle continue de s’accomplir aujourd’hui, passe par la leïtourgia des sacrements ecclésiaux, qu’un Schillebeeckx présentait comme l’expression « en visibilité historique » de la proposition salvifique de Dieu en Jésus-Christ [49][49] Edward Schillebeeckx, Le Christ sacrement de la rencontre....

76

Je donnais là quelques exemples tirés de mon expérience pastorale d’évêque. J’évoquais à ce titre d’une part la confirmation d’une douzaine de handicapés adultes au sein d’une assemblée de plus en plus « saisie » par ce qu’elle avait sous les yeux, et dès lors de plus en plus participante ; et d’autre part la célébration d’une messe de minuit de Noël à la cathédrale de Strasbourg, avec le commentaire étonnant qu’en fit le lendemain la presse locale non confessionnelle.

77

b) Ensuite, dans ce qui nous est apparu du lien indissociable entre parole et acte, entre acte et parole, déjà dans la vie de Jésus et ensuite à propos de sa Résurrection, nous pouvons voir la racine de la prophetia de l’Église.

78

De l’encyclique Pacem in terris de Jean XXIII à l’invitation « N’ayez pas peur ! » de Jean-Paul II, la preuve n’a-t-elle pas été donnée qu’un certain type de prise de parole ecclésiale peut témoigner d’un Dieu vivant, et qui peut faire vivre, en faisant surgir – en ceux qui s’y ouvrent – d’étonnantes énergies de vie ?

79

c) Enfin, en prolongement de ce que nous avons dit de la manifestation de Dieu dans l’humanité de Jésus au double sens que nous avons donné au mot « humanité », peut apparaître la logique de l’existence d’une diaconia de l’Église, en même temps que la portée hautement significative des œuvres de service et de charité qui la traduisent. À côté et des sacrements et des paroles, elles sont elles aussi capables de signifier, pour leur part, l’actualité de l’œuvre de Dieu parmi les hommes.

80

Qui pense, par exemple, à la vie et à l’action étonnantes de Mère Teresa en Inde et qui a vu le film Des hommes et des dieux sur les moines de Tibhirine, peut avoir une idée de ce que cela est, me semble-t-il, tout à fait susceptible de signifier [50][50] Voir aussi, au sein d’une littérature qui commence....

Notes

[1]

Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905), tr. fr., Paris, 1967, p. 117 ; Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard, Paris, 1985.

[2]

Paul Ricœur, La critique et la conviction. Entretiens avec François Azouvi et Marc de Launay, Calmann-Lévy, Paris, 1995.

[3]

John P. Meier, Un certain juif. Jésus. t. II, Les données de l’histoire. La Parole et les gestes, chap. XVII-XXIII, tr. fr., Cerf, Paris, 2005, pp. 385-1252.

[4]

Dans la « théologie politique » de Jean-Baptiste Metz par exemple.

[5]

Titre d’un ouvrage de Christan Duquoc. La réflexion de ce théologien sur le thème de la discrétion se prolongera encore en « Je crois en l’Église ». Précarité institutionnelle et Règne de Dieu, Cerf, Paris, 1999.

[6]

Voir, dans ce numéro, la contribution de Benoît Bourgine, p. 497-524.

[7]

Ibid.

[8]

C’est sans doute spécialement net dans les commentaires de Marc.

[9]

Entre beaucoup d’autres indications de J. P. Meier, Antoine Duprez, Jésus et les dieux guérisseurs, Paris, 1970. Cf. aussi Joseph Doré, « La signification des miracles de Jésus », Revue des Sciences Religieuses, t. 74, n° 3, juillet 2000, pp. 275-291.

[10]

J. P. Meier, op. cit., pp. 404ss.

[11]

Id., chap. XX, pp. 475ss.

[12]

Ibid., pp. 423-424.

[13]

Cf. Ludger Schwienhor - Schönberger, « Wunder. A.T. », Neues Bibellexikon, Herder, Düsseldorf-Zürich, 2001, t. 3, coll.1133-1135.

[14]

On peut se reporter à Saint Augustin, Sur l’utilité de croire. Œuvres de saint Augustin, t. VIII. La foi chrétienne, Institut d’Études Augustiniennes, B.A. 8, Paris, 1982.

[15]

L’article « Miracles » de Brill Dictionary of Religions, Kocku von Stuckrad (ed.), t. III, Brill, Leiden, 2007, p. 1231 tente une classification. Je dois cette référence à Thierry Legrand in Foi et Vie n° 2, avril 2009, p. 23.

[16]

Mc 6,5-6 est très net sur ce point.

[17]

Voir par exemple le développement de Mt 12,22ss, qui se termine aux vv. 30-32 sur le « blasphème contre l’Esprit Saint ».

[18]

Cf., par exemple, Mc 14,61s.

[19]

Selon Luther, les miracles ne seraient même que des signes du Miracle fondamental qu’est la foi : André Birmelé, in Foi et Vie, avril 2009, p. 60.

[20]

Christian Grappe, Le Royaume de Dieu. Avant, avec et après Jésus, Labor et fides, Genève, 2001.

[21]

Voir les considérations d’introduction de J. P. Meier, op.cit., pp. 385ss.

[22]

Ac 1,1.

[23]

Jn 20,30-31.

[24]

Mt 12,28 et parallèles ; Lc 11,20.

[25]

J. P. Meier, op.cit., pp. 389-392.

[26]

Ibid., p. 474.

[27]

Joseph Moingt, Dieu qui vient à l’homme. Du deuil au dévoilement de Dieu, Cerf, Paris, 2002, p. 372.

[28]

Jacques Dupont, Les tentations de Jésus au désert, Desclée de Brouwer, Bruges, 1968.

[29]

Mt 27,46.

[30]

Mc 15,32.

[31]

J. P. Meier, op.cit., chap. XXII, pp. 557ss.

[32]

Ibid., chap. XXIII, pp. 637ss.

[33]

Voir Joseph Doré, « La Résurrection de Jésus à l’épreuve du discours théologique », Recherches de Science Religieuse, avril-juin 1977, pp. 279-304.

[34]

J. P. Meier, op.cit., pp. 637ss, qui ne fait état ni de la Transfiguration, ni du Baptême, qui sont plus « théophaniques », et ne sont pas des miracles « de la nature ».

[35]

De bonnes remarques de J. P. Meier dans son chap. XVII, consacré au thème « Les miracles et les mentalités modernes ».

[36]

Belle conclusion de J. P. Meier à son étude sur la résurrection de Lazare (Jn 11,1-45), op.cit., pp. 627-628.

[37]

Xavier Léon-Dufour, Résurrection de Jésus et message pascal, Seuil, Paris, 1971, passim.

[38]

Joseph Doré, art.cit. in RSR.

[39]

Ce point est bien souligné in Charles Perrot, Jean-Louis Souletie, Xavier Thévenot, Les miracles, Éd. de l’Atelier, Paris, 1995.

[40]

Cf. ci-dessus I., 3.

[41]

Jn 3,14 et 12,32.

[42]

On peut renvoyer dans ce contexte aussi à Lc 16,31.

[43]

Cf. Joseph Doré, art.cit. in Recherches de Science Religieuse.

[44]

Cf. Joseph Doré, art.cit. in Revue des Sciences Religieuses.

[45]

1Co 15,8.

[46]

Cf. Ti 3,4.

[47]

Mc 5,28.

[48]

On connaît l’exigence du « Bureau des constatations médicales » dans l’examen des dossiers !

[49]

Edward Schillebeeckx, Le Christ sacrement de la rencontre avec Dieu, tr. fr., Cerf, Paris, 1967.

[50]

Voir aussi, au sein d’une littérature qui commence à devenir abondante, John Kiser, Les moines de Tibhirine, tr. fr., Nouvelle Cité, Paris, 2006.

Résumé

Français

Une première partie se donne pour tâche de faire apparaître que, loin de tout miser sur le caractère extra-ordinaire et merveilleux des « miracles » de Jésus, les récits évangéliques frappent plutôt par la « réserve » et la « discrétion » avec lesquelles ils rapportent ces actions étonnantes.
Il est alors en un second temps possible, en référence à la Résurrection du même Jésus, de préciser non seulement en quoi lesdits miracles peuvent être tenus pour révélateurs de Dieu, mais plus globalement ce qu’ils sont susceptibles d’éclairer concernant l’œuvre de Dieu en général.

English

The revealing import of Jesus’ miraclesThe first part endeavours to show that – far from placing all stakes on the extra-ordinary and marvelous character of Jesus’ ‘miracles’ – the gospel tales are striking in the ‘reticence’ and ‘discretion’ with which they report these surprising acts.
This leads to a second possible approach, referring to the Resurrection of that same Jesus, by elucidating not only in which sense those miracles can be held to reveal God, but more globally what they can reveal about the works of God in general.

Plan de l'article

  1. Réserve et discrétion du Nouveau Testament en matière de miracles
    1. 1 - Le nombre et l’importance comparée
    2. 2 - Le flottement de la désignation
    3. 3 - La complexité et la subtilité du comportement de Jésus
    4. 4 - Une juste appréciation de l’importance des miracles dans le N.T.
  2. L’œuvre de Dieu
    1. 1 - Le cadrage narratif évangélique
    2. 2 - Un processus de « fictisation » motivé
    3. 3 - Les miracles des évangiles à la lumière de la Résurrection de Jésus
    4. 4 - La Révélation de Dieu en Jésus-Christ et le sens des miracles évangéliques

Pour citer cet article

Doré Mgr Joseph, « La portée révélatrice des miracles de Jésus », Recherches de Science Religieuse, 4/2010 (Tome 98), p. 559-579.

URL : http://www.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2010-4-page-559.htm


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