Recherches de Science Religieuse 2011/3
Recherches de Science Religieuse
2011/3 (Tome 99)
148 pages
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I.S.B.N. 9782913133525
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Vous consultezPourquoi l’Église ?

La dimension ecclésiale de la foi dans l’horizon du salut

AuteurChristoph Theobald du même auteur


Dossier préparatoire au Colloque des Recherches de Science Religieuse (Paris, 8 – 10 novembre 2011)

Le dernier colloque des Recherches de Science Religieuse sur une thématique ecclésiale a eu lieu en juin 1990 ; il portait le titre « Un corps pour l’Église » et fut publié dans RSR 79/2 et 3 (1991). Voici comment Joseph Moingt présenta le diagnostic auquel a répondu le colloque de 1990 :

2 « La tournure de ce titre, à la fois interrogative et optative, exprime une inquiétude et un engagement : quel corps sera-t-il possible, quel corps est-il souhaitable de préparer pour l’Église ? La formulation interrogative signifiait que nous voulions laisser de côté les questions classiques, mais abstraites et intemporelles, de l’ecclésiologie pour nous concentrer sur les problèmes concrets que pose la situation actuelle de l’Église dans nos pays, ceux-là mêmes auxquels s’intéresse tout observateur des évolutions sociales de notre temps, à plus forte raison tout croyant responsable de son identité religieuse : un corps social évidé et éclaté, mal installé dans une société sécularisée avec laquelle il entretient des relations conflictuelles, mal assuré de son propre fonctionnement interne, et par conséquent incertain de son avenir. La forme optative indiquait que nous ne voulions pas nous comporter en observateurs indifférents ou critiques, mais en chrétiens soucieux de l’avenir de notre Église, et en théologiens qui se sentent responsables, pour leur part, de ses orientations. […] C’est l’existence du christianisme en Europe, en tant que corps social identifiable comme tel, qui est aujourd’hui mise en cause ».

3 Sur la base de ce diagnostic, le colloque de 1990 avait suivi un triple question-nement. D’ordre institutionnel : quels sont les critères d’appartenance à l’Église ? D’ordre socio-culturel : quel est le rapport de l’Église à ce monde dans lequel elle vit ? D’ordre relationnel : quel type de communication fonctionne à l’intérieur de ce corps ?

4 À vingt ans de distance, le diagnostic qui préside à ce nouveau colloque ecclésiologique s’est sans doute radicalisé : si la majorité de nos contemporains restent attachés à ou tributaires d’un « christianisme » sans Dieu et sans Église, beaucoup ne savent plus à quoi sert cette dernière. C’est ce qu’on peut déjà « entendre » dans la dernière phrase du diagnostic de 1990 : « C’est l’existence du christianisme en Europe, en tant que corps social identifiable comme tel, qui est aujourd’hui mise en cause ». Mais au lieu d’aborder cette problématique immédiatement sous l’angle institutionnel, socio-culturel et relationnel, il nous semble nécessaire de repenser à nouveaux frais la raison d’être et la finalité de l’Église : « Pourquoi l’Église ? ». C’est donc un questionnement fondamental que nous voulons engager ; ce qui ne veut pas dire réitérer simplement « les questions classiques, mais abstraites et intemporelles, de l’ecclésiologie » (cf. plus haut) mais les penser concrètement dans le cadre historique qui est le nôtre.

5 Le sous-titre – « La dimension ecclésiale de la foi dans l’horizon du salut » – esquisse déjà une hypothèse : n’est-ce pas le « salut » et son orientation eschatologique qui posent problème aujourd’hui quand on s’interroge sur la raison d’être et la finalité de l’Église ? Selon la réponse qu’on donne à cette question, le rapport entre le « christianisme » et la forme ecclésiale de la foi change ; on peut même se demander si, dans la perspective ecclésiale, un « christianisme » sans Dieu et sans Église est encore un « christianisme ». Comment considérer alors ce rapport « nouveau » qui est en train de s’établir entre l’Église (ou les Églises) et d’autres formes de « christianisme » ou des « chrétiens sans Église » ?

6 Ce type de questionnement nécessite que le triptyque « Église / Royaume / Monde » ou « Monde / Royaume / Église » » soit repensé. Résultant du travail conciliaire et de la situation nouvelle de l’Église, telle qu’elle s’est imposée progressivement, ce rapport doit être remis en chantier, sans oublier ni nos « contraintes » culturelles, religieuses et philosophiques ni les enjeux pratiques qui en résultent.

7 Les quatre articles de ce dossier préparatoire ont donc pour objectif de préciser les contours de cette problématique et d’en proposer une première exploration : le premier traite de nos contraintes contextuelles ; le second et le troisième font intervenir les deux repères que sont les Écritures et l’enseignement du concile Vatican II ; le dernier propose une approche systématique dans une perspective résolument œcuménique.

8 Raymond Lemieux commence par déployer l’éventail des conditions inédites qui marquent l’Église d’aujourd’hui et la marquent nécessairement. L’auteur la questionne comme institution culturelle, vouée à l’exculturation et contribuant à sa propre expulsion hors des cultures séculières : « Si le christianisme a été un facteur historique de civilisation, sa pertinence est-elle caduque quand cette civilisation se transforme, comme c’est le cas dans le monde contemporain ? ». Située dans l’histoire et notamment par rapport à l’ordre bourgeois maintenant mondialisé, cette question prépare une alternative décisive portant précisément sur la finalité de l’Église : l’expérience chrétienne est-elle faite pour garantir des processus de civilisation ou pour participer à l’humanisation du monde ?

9 Cette alternative, à discuter pendant le colloque, est tributaire de ce que l’analyste discerne comme dynamique spirituelle dans l’économie même de la modernité et dans la désacralisation du monde. En effet, reconnue comme visant la transcendance, la production de civilisation en modernité n’est pas structurellement opposée à la dynamique de vie spirituelle en christianisme : elle peut certes créer un conformisme plus fort que celui dénoncé dans les communautés traditionnelles ; elle peut aussi être le lieu et l’expression d’une foi anthropologique et d’une manière inventive de prendre le risque de vivre alors même que rien n’en garantit les chemins.

10 Le rôle de l’Église serait-il alors de « recréer son alliance avec les hommes et les femmes qui cherchent à avancer sur des chemins mal tracés, toujours sinueux » ? Ce qui nécessiterait une véritable conversion de sa part – une entrée en « crise », dit Lemieux – dont le colloque devra sans doute expliciter quelques aspects ; elle aurait en particulier pour tâche de dépasser ce qui risque de devenir un faux dilemme quand on approche l’horizon du salut dans un monde désacralisé : « ou bien l’humain reçoit le sens et doit s’y conformer – la sacralité des textes garantissant son sacrifice – ou bien il est responsable de sa production ce qui l’amène à risquer sa vie dans une monde aporétique ».

11 Une manière de dépasser ce dilemme est de relire les Écritures juives et chrétiennes, non pas comme texte sacral mais selon une perspective qui « considère la critique biblique elle-même comme un véritable acte spirituel de réception ; acte qui ne se réduit jamais à une démarche analytique qui décomposerait le texte à l’infini mais qui tente de l’approcher en ce qu’il révèle, à notre raison, du mystère de l’humain en son historicité et sa fragilité extrême mais aussi en ses ultimes promesses » (« Exégèse critique, exégèse patristique », RSR 99/2 [2011], 252).

12 Dans son article sur « la proclamation du Royaume de Dieu comme marqueur de continuité entre Jésus et l’Église dans l’œuvre de Luc », Nathalie Siffer semble s’inscrire dans cette perspective, prenant ainsi la suite du précédent colloque qui traitait de l’annonce du Royaume, par Jésus, en paroles et en actes. L’auteure fait donc intervenir le Royaume de Dieu comme troisième terme entre Jésus et l’Église, d’un côté, et le monde ou la société, de l’autre, le Royaume étant une manière de désigner l’horizon du salut, abordé par Raymond Lemieux en termes d’humanisation du monde.

13 L’œuvre de Luc est alors approchée sous cet angle d’une continuité garantie par la terminologie du Royaume comme « résumé général de la prédication chrétienne », sans que l’élément distinctif de l’annonce ecclésiale, celle du Christ ressuscité, soit occulté. Cette prédication du Règne du Ressuscité conditionne l’existence de l’Église et appartient déjà, comme événement d’accomplissement, au Royaume de Dieu ainsi proclamé. Nathalie Siffer rappelle, pour finir, les différentes interprétations intériorisante, communautaire ou activiste du logion de Lc 17, 21 : le Royaume de Dieu est « au-dedans de vous », « parmi vous », « à votre disposition ». Même si l’interprétation ecclésiale semble être préférée par la majorité des exégètes et théologiens, selon l’auteure ces conceptions peuvent être associées : « Le regard de foi doit permettre au croyant de percevoir le Royaume dans toutes ses dimensions et de le découvrir en soi-même, dans l’Église, comme dans le monde ».

14 Cette perception nouvelle du diptyque lucanien correspond à toute une évolution de l’ecclésiologie catholique du XXe siècle. Celle-ci est retracée, sur son versant magistériel, par Laurent Villemin et Georges Chevallier dans leur article sur le schéma directeur de la Constitution Lumen gentium de Vatican II ; schéma qui distingue deux expressions, à savoir « incorporé à » pour qualifier l’appartenance des catholiques à leur Église et la formule « ordonné à (…) l’unité du peuple de Dieu » pour désigner « ceux qui n’ont pas encore reçu l’Évangile ». L’article propose une étude généalogique de ce schème, allant de Mystici corporis (1943) à Redemptoris missio (1990), pour montrer comment une réflexion nouvelle sur le dialogue interreligieux a conduit le magistère à préciser les rapports entre l’Église et le Royaume, allant jusqu’à considérer comme un aspect de la mission de l’Église la tâche de reconnaître la présence du Royaume en dehors d’elle-même. Cette nuance, portant sur la finalité de l’Église, ne concerne pas seulement le « terrain » des religions ou les femmes et les hommes appartenant à d’autres religions mais peut être aussi appliquée analogiquement aux sociétés séculières.

15 L’article systématique de Denis Müller se situe dans le même champ généalogique de l’ecclésiologie contemporaine mais sur son versant théologique. L’auteur, qui part d’une perspective réformée, remonte jusqu’au débat entre A. von Harnack et A. Loisy sur l’Évangile et l’Église, arbitré par E. Troeltsch, et fait intervenir surtout K. Barth, ses interprètes et, comme principal témoin catholique, C. Duquoc, non sans revenir bien en-deçà à Möhler et Schleiermacher. Puisqu’il combat l’opposition factice du juridisme catholique et de l’événementialisme protestant, l’aspect institutionnel de l’Église prend une certaine importance dans ce parcours ; mais la logique de l’ensemble suit les questions de l’origine, de la secondarité, de la nécessité et de la finalité de l’Église. Sur plusieurs points essentiels, un rééquilibrage œcuménique est proposé, nécessitant débat pendant le colloque. Avec Duquoc, l’auteur milite pour une articulation entre le visible et l’invisible, seule la radicalité eschatologique permettant de penser la précarité constitutive de l’Église visible. De là résulte une articulation théologique de la secondarité et de la nécessité de l’Église, placée sous le regard du Royaume de Dieu et dans l’optique d’une décentration christologique ; ce qui permet de redonner toute sa pertinence à la fonction avant-dernière du droit ecclésial au sein même de l’ecclésiologie et oblige à penser – trinitairement et politiquement – l’Église comme plurielle, ad intra et pas seulement « entre les confessions ».

16 Cette première exploration de notre problématique se termine donc par une redéfinition – œcuménique – des rapports entre l’Église et le Royaume de Dieu ; « décentrement » à la fois christologique et eschatologique sans aucun doute nécessaire. Mais – pour le moment – il laisse encore entière la question initiale du positionnement de l’Église au service du Royaume au sein d’un monde séculier nouveau, monde qui émerge douloureusement de son enveloppe sacrée. Sans doute est-ce par une réflexion sur le Royaume comme horizon du salut de nos sociétés sécularisées qu’il faudra entrer dans le débat proprement ecclésiologique du colloque si l’on veut honorer les enjeux éminemment pratiques que pose à l’Église le diagnostic radical, rappelé au début.

 

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POUR CITER CET ARTICLE

Christoph Theobald « Pourquoi l'Église ? », Recherches de Science Religieuse 3/2011 (Tome 99), p. 321-325.
URL :
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