Recherches économiques de Louvain 2002/3
Recherches économiques de Louvain
2002/3 (Vol. 68)
120 pages
Editeur
I.S.B.N. 2804139050
DOI 10.3917/rel.683.0313
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Vous consultezContinuité dans la pensée hayekienne

Une résistance planifiée contre l'interventionnisme

Auteur Sandye Gloria-Palermo du même auteur

[1] [1] L'auteur est maître de conférences à l'Université de...
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Université de Saint-Étienne

Introduction


La richesse des analyses et la variété des thèmes abordés par Hayek ont conduit de nombreux auteurs à se poser la question de la cohérence de sa pensée économique envisagée sous l'angle de la totalité. Au gré des interprétations, deux camps se sont dessinés entre, d'une part, les tenants de la continuité qui ont tenté de définir un programme de recherche hayekien unificateur et, d'autre part, les tenants de la diversité qui au contraire mettent en avant les incompatibilités méthodologiques ou conceptuelles entre les différents travaux de Hayek. L'objectif de cet article est de prendre position au sein de ce débat en mettant en évidence un élément fort de continuité dans la pensée économique hayekienne, élément cependant rarement mis en avant par les tenants de la continuité. Il s'agit de montrer que l'ensemble des analyses développées par Hayek s'articule autour d'une même idée exprimée de façon différente d'une théorie à l'autre mais qui fondamentalement demeure la même : l'existence d'une tendance équilibrante des forces de marché.

2 La thèse de la continuité s'appuie traditionnellement sur l'identification, parmi la variété des écrits de Hayek, d'un fil conducteur permettant de comprendre la logique d'ensemble de son programme de recherche. Ainsi par exemple, à partir d'une rigoureuse reconstruction a posteriori O'Driscoll (1977) interprète l'ensemble des analyses hayekiennes comme une variation sur le thème de la coordination des activités économiques.[2] [2] O'Driscoll donne une interprétation de la théorie du cycle...
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3 La démarche de reconstruction a posteriori ne satisfait pas pleinement un auteur comme Kirzner (1999) qui préfère parler de thèmes imbriqués et de cohérence dans l'évolution plutôt que de thème unificateur clairement identifié dans la pensée Hayekienne.[3] [3] Kirzner se réfère ici à l'interprétation que donne Butos...
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4 Ces investigations sur la pensée hayekienne concernent exclusivement le domaine de l'analyse économique ; certainement O'Driscoll et Kirzner ne soulèveraient pas d'objection face à l'affirmation d'une forte continuité dans la pensée normative de Hayek. Ils n'y verraient pas d'objection mais n'y verraient pas non plus de réponse à la question ici posée de la continuité analytique dans l'œuvre de Hayek. Comme précisé ci-dessous, cette constation constitue néanmoins le point de départ de la présente investigation.

5 Bien évidemment, cet article conduit également de se démarquer quelque peu des interprétations traditionnelles consistant à distinguer entre différentes phases de la pensée théorique hayekienne.[4] [4] Hutchison (1981) par exemple, établit la fameuse distinction...
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6 Il ne s'agit pas ici de critiquer le bien-fondé de ces diverses interprétations, basées pour la plupart sur des analyses rigoureuses de l'évolution de la pensée hayekienne. Cependant, s'il paraît légitime de faire la distinction sur le plan de l'analyse économique entre un jeune Hayek, intéressé par l'analyse des cycles et occupé au débat sur la planification, un Hayek mature concentré sur le problème de la nature fragmentée et tacite de la connaissance et un Hayek tardif intéressé par les phénomènes cognitifs, l'évolution des règles culturelles et autres phénomènes spontanés, il n'y a en revanche qu'un seul Hayek politique, celui dont l'objectif constant est de démontrer que l'unique alternative au libéralisme classique est le totalitarisme.

7 Certes à ce niveau, tenants de la diversité et tenants de la continuité se rejoignent, les deux camps reconnaissant la continuité normative mais n'en tirant aucune implication sur le plan de l'analyse positive.

8 Le lien entre conclusions normatives et analyses positives a été en revanche analysé par Leroux (1999) qui contraste la diversité des prémisses analytiques de Hayek avec la constance de ses conclusions afin de souligner la portée de l'idéologie dans son travail scientifique. Leroux montre comment la même conclusion anti-interventionniste de Hayek découle de toute une série de prémisses différents. Ainsi, le jeune Hayek de la théorie des cycles défend l'idée d'une résorption spontanée des crises à partir de prémisses économiques ; le Hayek mature de La Route de la Servitude et la Constitution de la Liberté part de prémisses axiologiques – la liberté – pour en arriver à la condamnation de l'intervention étatique ; le vieil Hayek de la théorie de l'évolution culturelle finit par fonder sa condamnation de l'interventionnisme sur des prémisses anthropologiques.

9 La présente interprétation tente également de concilier les deux aspects normatif et positif. Cependant, plutôt que d'insister, comme Leroux, sur la diversité des prémisses analytiques dans l'œuvre hayekienne, l'ambition qui guide cet article est de montrer comment cette continuité normative est elle-même à l'origine d'une importante constante positive. Certes la reconnaissance de l'unité normative de la pensée hayekienne n'est pas un argument suffisant en soi pour remettre en cause la thèse de la discontinuité et unifier ainsi les « différents » Hayek ; cependant, le fait remarquable qui devrait ressortir de cette analyse est que cet indubitable élément de continuité sur le plan normatif trouve une traduction systématique dans le domaine positif de l'analyse économique. En effet, l'ensemble des analyses économiques de l'auteur repose sur l'hypothèse d'une tendance des forces du marché à se rapprocher d'une configuration d'équilibre. Il s'agit de monter dans cet article que si cette proposition a été exprimée de façons différentes par l'auteur tout au long de ses écrits, la conviction reste la même et l'analyse demeure construite autour de l'idée d'un mécanisme de marché stabilisateur. Pour Hayek, cette tendance est un fait empirique et il s'agit dans ce qui suit d'expliciter la façon dont cette proposition s'est manifestée dans ses travaux à travers une série d'hypothèses positives (chronologiquement dans la théorie des cycles – section 2 – lors du débat sur la planification – section 3 – et enfin à l'occasion de la théorie de l'évolution culturelle – section 4).

L'analyse hayekienne des cycles économiques

10 L'occurrence de fluctuations économiques régulières dans divers pays européens lors de l'entre-deux-guerres pose un véritable défi aux théoriciens de l'équilibre : comment concilier ces évidences empiriques avec la logique walrassienne selon laquelle l'économie s'ajuste spontanément à toute modification des données ? Plus précisément, le dilemme auquel font face les auteurs autrichiens est le suivant. L'adhésion à une vision d'équilibre général ne permet pas a priori de traiter des phénomènes cycliques dans la mesure où les mécanismes de marché permettent, en théorie, un ajustement simultané des variables à leur niveau optimal. La théorie statique traditionnelle ne permet en effet que des mouvements vers l'équilibre à travers la confrontation entre les offres et les demandes des différents biens.[5] [5] Pour une exposition détaillée du dilemme de l'intégration...
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Les cycles économiques reflètent au contraire une dynamique différente de la simple adaptation vers l'équilibre. Il est nécessaire, pour appréhender le cycle, d'expliquer le processus par lequel les variables sont dans un premier temps déviées du processus d'ajustement naturel décrit par la théorie micro-économique walrassienne. L'objectif de Hayek se situe précisément dans cette perspective d'intégration des oscillations empiriques dans le cadre théorique de l'équilibre général :

11 [...] je ne peux être d'accord avec le professeur Wesley Mitchell lorsqu'il déclare qu'il ne lui appartient pas « de déterminer comment le phénomène des oscillations cycliques de l'activité économique peut être réconcilié avec la théorie de l'équilibre général, ou comment cette théorie peut être réconciliée avec les faits ». Au contraire, je suis convaincu que si nous voulons expliquer un tant soit peu les phénomènes économiques, le concept de tendance à l'équilibre est la seule base qui s'offre à nous.

12 (Hayek, [1931] 1975, p. 98, italiques rajoutées)

13 La question de savoir si la référence à l'équilibre renvoie à un concept marshallien ou walrassien est secondaire pour notre propos. Ce qui nous importe est plutôt de montrer dans quelle mesure l'auteur adhère à une logique générale de l'équilibre qui aboutit à une vision déterministe des phénomènes économiques. En réalité, comme le montre Arena (1994 et 1999) la référence qui guide les développements hayekiens est plus générale que l'acceptation walrassienne : l'ensemble de la logique hayekienne semble reposer sur l'idée d'une tendance empirique du marché à équilibrer les différentes variables économiques. La question devient alors de comprendre quel jeu de forces vient momentanément empêcher le déroulement naturel et équilibrant du processus de marché et par quel mécanisme émerge alors le cycle économique. La marche normale de l'économie serait l'équilibre ; le cycle traduirait l'occurrence d'une perturbation sur le fonctionnement habituel du système. Le défi auquel tente de répondre Hayek à la suite de Mises, est dès lors de « [...] montrer sous quelles conditions une rupture pourrait survenir dans la tendance vers l'équilibre décrite par l'économie pure » (Hayek, [1933] 1966, pp. 70-1).

14 La solution consiste à introduire un élément perturbateur dans le cadre théorique d'ajustement instantané. Le crédit représente le candidat idéal pour une telle tâche :

15 Le moyen évident (selon moi) et unique pour parvenir à dépasser ce dilemme, est d'expliquer la différence entre le cours des événements décris par la théorie statique (qui ne permet que des mouvements vers l'équilibre, et qui découle directement de la confrontation entre les offres et les demandes des biens) et le cours véritable des événements, par le fait que l'introduction de la monnaie (ou pour parler précisément, avec l'introduction de l'échange indirect), un nouveau facteur de détermination est introduit. La monnaie étant une marchandise qui, à la différence des autres, ne satisfait pas de demande finale, son introduction entraîne la rupture avec la rigide interdépendance et auto-suffisance du système fermé d'équilibre général, et rend possible des mouvements qui en seraient exclus.

16 (Hayek, [1933] 1966, pp. 44-5)

17 L'objectif de Hayek est alors d'adapter les conclusions de la théorie pure à l'introduction de l'hypothèse de l'échange indirect. Plus précisément, il s'agit de prendre en compte la spécificité des phénomènes monétaires et notamment de l'introduction d'un système de crédit sur le déroulement du processus de marché (Ibid., p. 127). Le phénomène du cycle économique est intégré dans l'analyse comme le résultat de l'interaction entre la sphère monétaire et la structure productive du système.

18 Afin de faire ressortir le rôle analytique de l'hypothèse d'une tendance équilibrante du marché, il est possible d'interpréter la séquence hayekienne du cycle économique comme la conséquence de mauvaises décisions d'investissement de la part d'entrepreneurs guidés par un signal de marché erroné. Les entrepreneurs se fondent, pour prendre leurs décisions d'investissement, sur le niveau monétaire du taux de l'intérêt. Une baisse artificielle du taux d'intérêt monétaire (à travers une augmentation de l'offre de crédit bancaire), sans contrepartie réelle (i.e. sans modification des préférences intertemporelles des consommateurs et donc sans hausse de l'épargne), constitue un signal erroné. En économie d'échange direct (sans crédit), le taux d'intérêt effectif est, par hypothèse, équivalent à son taux naturel (wicksellien) et reflète la correspondance entre la productivité marginale du capital et le taux de préférences intertemporelles des consommateurs (i.e. entre le montant des investissements et le montant de l'épargne). Dans une économie monétaire, le taux d'intérêt effectif peut être contrôlé par les banques à travers leur politique de création de crédit et peut ainsi dévier substantiellement de son niveau naturel et alors ne plus véhiculer l'information relative au niveau réel des préférence intertemporelles des consommateurs. L'introduction du système bancaire introduit une asymétrie informationnelle : les agents, séparés en différents groupes fonctionnels n'ont pas accès aux mêmes informations. Les entrepreneurs connaissent le rendement marginal des investissements envisagés ; les consommateurs connaissent leurs préférences intertemporelles ; les banques servent d'intermédiaire entre ces deux groupes et interfèrent sur la correspondance entre l'offre et la demande de capital (et donc entre taux effectif et taux naturel d'intérêt) à travers le phénomène de création de crédit. Cependant, le taux effectif de l'intérêt sert tout de même de guide à la décision d'investir des entrepreneurs. La baisse du taux d'intérêt effectif monétaire peut signifier tout aussi bien une hausse de la préférence pour les biens futurs (augmentation de l'épargne), qu'une augmentation de la création de monnaie de crédit de la part des banques (sans augmentation de l'épargne). Les entrepreneurs ne peuvent distinguer entre ces deux circonstances (problème de connaissance) et réagissent, dans le modèle hayekien, de façon parfaitement élastique à une modification de l'intérêt monétaire, quelle que soit son origine : une baisse de l'intérêt se traduit par une augmentation de l'incitation à investir des entrepreneurs. Le cycle n'est engendré que dans le cas où le taux monétaire de l'intérêt véhicule une information erronée en termes de préférences intertemporelles des consommateurs.

19 Si nous examinons l'hypothèse de comportement qui guide les choix d'investissement, il apparaît que les entrepreneurs sont dotés d'anticipations parfaitement élastiques au taux d'intérêt monétaire. En effet, dans le modèle hayekien, les décisions d'investissement sont directement guidées par la valeur du taux d'intérêt monétaire que les banques proposent aux entrepreneurs. Toute diminution de ce taux, quel que soit le volume réel de l'épargne, se traduit automatiquement par une augmentation des investissements. Les entrepreneurs interprètent la baisse du taux d'intérêt comme une augmentation équivalente de la rentabilité des investissements, sans référence aucune à l'évaluation des préférences intertemporelles des consommateurs. Dans ce modèle, l'agent hayekien est un simple réacteur au signal (parfois erroné du fait de l'intervention des banques de crédit) que lui transmet le taux d'intérêt ; tous les entrepreneurs réagissent selon la même logique, à travers des anticipations élastiques.[6] [6] Le traitement des anticipations représente la critique...
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20 La théorie des cycles, bien que s'inscrivant explicitement dans une logique de l'équilibre, demeure une théorie du processus de marché qui analyse les raisons et les mécanismes engendrant les fluctuations économiques. Cependant, il s'agit, comme l'explique Kurz (1995), d'un processus totalement déterministe : la situation d'arrivée est un équilibre stationnaire déterminé a priori de façon univoque sur la base des préférences, des techniques et des dotations initiales des agents.[7] [7] Kurz (1995) analyse le cycle de Hayek comme la conséquence...
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21 Considérons successivement les deux cas de figure possibles. Examinons d'abord le cas où le taux d'intérêt effectif se modifie suite à une variation du volume monétaire de l'épargne. Une telle variation traduit un changement dans les préférences individuelles intertemporelles des agents. Le mécanisme d'ajustement qui est décrit, permet d'aboutir à une nouvelle configuration d'équilibre, l'équilibre général associé aux nouvelles conditions de préférences des agents. Dans ce cas, le taux d'intérêt constitue un « bon » signal pour les entrepreneurs qui adaptent leurs capacités productives aux nouvelles préférences des consommateurs. Par contre, si la rupture avec l'état stationnaire de départ consiste en une baisse du taux monétaire d'intérêt sans contrepartie réelle, c'est-à-dire sans modification des préférences intertemporelles des consommateurs mais uniquement du fait des politiques de crédit des banques, alors la configuration d'arrivée, après fluctuation, correspond à la même situation que celle de départ (les fondamentaux n'ayant pas été modifiés cette fois). Dans ce cas en effet, les entrepreneurs ont été induits à modifier la structure de production (« malinvestment ») sur la base d'un « mauvais » signal. Le cycle est le résultat d'une altération artificielle introduite par les banques et qui vient biaiser le jeu tendanciellement équilibrant du marché.

22 Certes Hayek abandonne définitivement après sa dernière tentative de 1941 dans The Pure Theory of Capital cette vision strictement déterministe du processus de marché à travers l'introduction d'une dynamique non prévisible dans le processus de découverte des connaissances ; cependant la notion de tendance équilibrante de l'activité concurrentielle sera conservée comme une constante fondamentale de la logique hayekienne.

Le débat sur la planification

23 Le débat sur la planification qui oppose dans les années 20-30 Mises et Hayek aux socialistes de marché, en particulier à Dickinson, Lange et Lerner, est une controverse pour le moins confuse. La confusion en question est pour partie le témoignage d'une tradition autrichienne en pleine constitution, non encore pleinement consciente de son originalité par rapport à la pensée néoclassique.[8] [8] Alors que Menger semblait tout à fait conscient de l'originalité...
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24 L'incompréhension entre les protagonistes du débat sur la planification provient en grande partie de l'usage de concepts similaires aux contenus cependant distincts. Don Lavoie (1985, p. 3) énumère les expressions faisant selon lui l'objet de malentendus : la conception de la théorie économique, la notion de calcul économique rationnel, les concepts d'équilibre, d'efficience, de prix, de propriété et de concurrence. Ce dernier concept revêt une importance particulière car réellement au centre du clivage qui confronte les deux parties.

25 Les deux arguments fondamentaux avancés par Hayek (1935a, 1935b) à l'encontre de la plannification économique ne recevront de fondements théoriques rigoureux qu'à partir des années 40.[9] [9] Mis à part bien évidemment l'article précurseur de 1937. ...
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(1) la formulation du problème de la connaissance permet à Hayek de revenir sur la question de l'impossibilité pratique de la planification : les connaissances sur lesquelles se basent les agents pour prendre leurs décisions sont par nature tacites et dispersées, elles sont difficilement centralisables ;
(2) l'analyse hayekienne de la concurrence comme processus de découverte et de diffusion des connaissances remet en question les solutions mathématiques (Pareto, Barone, Dickinson) ou compétitives (Lange, Lerner, Taylor) au défi lancé par Mises dans les années 20 : même si un bureau central parvenait à dupliquer l'état concurrentiel, il manquerait un mécanisme permettant à l'économie de s'adapter rapidement aux changements continus des données, le processus concurrentiel permettant justement la diffusion des nouvelles connaissances à travers les signaux donnés par les prix de marché.

26 La reconstruction a posteriori de l'argumentation hayekienne permet dans ce qui suit de faire ressortir la façon dont s'exprime sur le plan analytique l'hypothèse d'une tendance équilibrante de marché. La reconstruction a posteriori est d'autant plus justifiée que Hayek (1952, p. 123) lui-même reconnaît n'avoir que tardivement clarifié ses arguments et fait le lien entre le problème de la connaissance, sa conception de la concurrence et le débat sur la planification.

27 (1) Dès l'article précurseur de 1937, "Economics and Knowledge", Hayek met en avant la spécificité de la science économique en tant que science sociale ; l'économie se doit de reposer sur un point de départ empirique : la constatation de la nature diffuse et fragmentée de la connaissance. Par la suite, Hayek clarifie la nature du fossé qui sépare sa position de la vision néoclassique en insistant sur la distinction entre « connaissance scientifique » et « connaissance des circonstances spécifiques de temps et d'espace » (Hayek, [1945] 1949, p. 80). L'approche traditionnelle se limite à la prise en compte du premier type de connaissance, « [...] seule une petite partie du vaste problème » (Ibid.), occultant la question de l'acquisition, de la diffusion et de l'utilisation des connaissances subjectives et personnelles des agents. Or, ce type de connaissance, de nature souvent tacite et inconsciente, n'est pas centralisable. Comme l'explique Hayek (1978, pp. 181-2), « ... les combinaisons de connaissance et d'habiletés individuelles, que le marché permet [aux individus] d'utiliser, ne correspond pas ... à la connaissance factuelle qu'ils pourraient énumérer et communiquer si une autorité leur demandait de le faire ».

28 L'identification du problème de la connaissance permet à Hayek de donner un fondement plus rigoureux à sa critique du socialisme : la planification ne peut se fonder que sur la centralisation des informations factuelles et objectives dont disposent les individus, mais seul le jeu du libre marché peut permettre la coordination des connaissances spécifiques et tacites dispersées entre les acteurs. Les néoclassiques sont victimes de l'illusion scientiste les rendant trop confiants dans la capacité de l'entendement humain à maîtriser les phénomènes et plus précisément à ce niveau, en la possibilité de reproduire un état optimal d'interactions économiques complexes. La critique du scientisme et celle du constructivisme rationaliste qui lui est attachée est l'occasion pour Hayek (1942) de réaffirmer la spécificité des sciences humaines et de l'économie en particulier par rapport aux sciences de la nature, spécificité qui tient à la complexité du monde réel, irréductible à un ensemble de relations quantitatives ;[10] [10] L'attaque de la position constructiviste revient comme un...
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le problème de la connaissance représente l'un des facteurs fondamentaux qui illustre cette complexité.
(2) Au-delà d'une argumentation basée sur l'impossibilité pratique de collecter l'information nécessaire à la mise en place d'une procédure centralisée d'allocation, Hayek met l'accent sur la dimension forcément dynamique de la question fondamentale à laquelle doit répondre l'économie : le problème de la coordination des plans des acteurs individuels dans un monde de changement continu ; Hayek se situe ici dans la parfaite continuité de la critique avancée par Menger dans ses Grundsätze der volkswirtschaftslehre à la conception smithienne du progrès économique. Plus que de la division du travail, le progrès économique dépend selon Menger (1871, 1950, p. 74) du « degré de progrès dans les connaissances humaines ».

29 [...] but while the latter [division of labour] has been one of the main subjects of investigation ever since the beginning of our science, the former [division of knowledge] has been as completely neglected, although it seems to me to be the really central problem of economics as a social science. The problem which we pretend to solve is how the spontaneous interaction of a number of people, each possessing only bits of knowledge, brings about a state of affairs in which prices correspond to costs, etc., and which could be brought about by deliberate attention only by somebody who possessed the combined knowledge of all those individuals.

30 (Hayek, 1937, p. 49)

31 L'acquisition de la connaissance représente la source essentielle d'évolution, à travers la modification perpétuelle des plans individuels qu'elle engendre. Il s'agit pour Hayek de comprendre et de prévenir l'occurrence de discoordinations intertemporelles entre les plans des agents alors que les solutions néoclassiques, typiquement empreintes de constructivisme rationaliste, consistent à recopier un état théoriquement optimal, sans se préoccuper des forces dynamiques qui portent vers cet état.[11] [11] La critique hayekienne au constructivisme est au départ...
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Plus précisément, dans la perspective autrichienne, le processus concurrentiel de marché permet de résoudre les questions de coordination liées à la dispersion – division – des connaissances. L'essence de la position hayekienne à l'encontre du constructivisme des socialistes de marché, se résume en fin de compte à la définition de la concurrence ou processus de marché, comme un processus équilibrant de découverte des connaissances. Ce n'est cependant qu'en 1946 avec l'article "The Meaning of Competition", que Hayek explicite réellement l'originalité de la position autrichienne. L'auteur critique le concept de concurrence pure et parfaite tel que le développent les auteurs néoclassiques, concept selon lui abstrait et dépourvu de tout contenu empirique (parfaite information). La concurrence décrit un état statique idéal de l'économie et constitue l'une des hypothèses fondamentales de la théorie économique appréhendée en tant que « pure logique du choix ». Les conditions de concurrence pure et parfaite aboutissent à une solution tautologique prédéterminée : l'équilibre concurrentiel de longue période. La conception autrichienne oppose à la vision néoclassique de concurrence-état une définition dynamique de la concurrence appréhendée comme un processus susceptible de résoudre les difficultés liées à la dispersion des connaissances, i.e. de coordonner les actions des agents individuels organisées en plans intertemporels.

32 La concurrence est essentiellement un processus de formation de l'opinion : en répandant l'information, elle crée cette unité et cette cohérence au sein du système économique que nous présupposons lorsque nous le concevons en termes de marché. Elle crée les idées que les gens se font à propos de ce qui est le mieux et le moins cher, et c'est grâce à elle que les gens en savent autant quant aux possibilités et aux opportunités. Il s'agit donc d'un processus qui entraîne un changement continu des données et dont l'importance est totalement négligée par toute théorie qui considère ces données constantes.

33 (Hayek, [1946] 1949, p. 106)

34 Dans ses écrits postérieurs, Hayek réaffirme et renforce l'originalité de cette position. En 1978, "Competition as a Discovery Procedure", l'auteur fournit la définition la plus claire de la conception dynamique sur laquelle il se fonde : « Je propose de considérer la concurrence comme une procédure de découverte de faits qui, en son absence, ne seraient connus de personne, ou du moins non utilisés » (Hayek, 1978, p. 179). Il précise quelques pages plus loin qu'une situation où tous les faits sont supposés connus, « [...] est un état des faits que curieusement la théorie économique appelle "parfaite concurrence". Il n'y a pas de place pour l'activité, appelée concurrence, qui est supposée avoir déjà joué son rôle » (Ibid., p. 182). Hayek dénonce dès 1946 le paradoxe lié à l'usage courant du terme de concurrence et la définition des néoclassiques : le concept de concurrence pure et parfaite signifie en réalité l'absence de compétition entre les agents.[12] [12] Don Lavoie (1985) propose d'introduire le terme de rivalité...
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35 Étant donné un ensemble de conditions initiales de l'économie, le planificateur peut calculer rationnellement l'état optimal correspondant ; cependant, Hayek et les autrichiens insistent sur le fait qu'en partant de ces mêmes conditions initiales, le processus de marché concurrentiel va être à l'origine de la découverte de nouvelles connaissances qui viennent modifier les anticipations et les plans des agents et amener à une solution différente de celle, figée et immédiatement obsolète, des planificateurs. Il est impossible de substituer une autorité centrale au processus de marché et de dupliquer ainsi le résultat de la concurrence, pour la simple raison qu'on ne peut savoir a priori ce que le processus en question va permettre de découvrir. En d'autres termes, l'argument hayekien issue de l'analyse du processus concurrenciel comme un « voyage vers l'inconnu » (Hayek, [1946], 1949, p. 101) revient simplement à dire que « ... ce qui ne peut être connue ne peut être planifié » (Hayek, 1952, p. 118).

36 Au cœur de la critique hayekienne de la planification se trouve donc une analyse du processus concurrentiel en tant que mécanisme équilibrant. Certes, l'analyse des forces de marché est substantiellement différente de celle qui sous-tend l'analyse hayekienne des cycles économiques. En effet, alors que dans la théorie des cycles la concurrence permettait la convergence vers un état prédéterminé d'équilibre, à partir des années 40 (mais déjà dans "Economics and Knowledge"), le problème pertinent ne réside plus dans l'analyse du point d'arrivée mais dans l'analyse de la concurrence comme processus équilibrant, permettant la convergence vers une situation non-prédéterminée (il est impossible de prévoir a priori quelles connaissances la concurrence permettra de découvrir et diffuser) et mouvante (les données se modifient perpétuellement et c'est le propre du marché que de s'ajuster continuellement) de compatibilité entre les plans individuels des agents (la référence traditionnelle à l'équilibre est remplacée par l'idée de coordination des plans). Dans les deux cas cependant, l'analyse demeure construite autour de la même hypothèse du marché stabilisateur. La tendance équilibrante des forces de marché a pour Hayek le statut d'évidence empirique.

37 À la lumière de notre analyse de la signification d'un état d'équilibre il serait facile de dire ce qu'est le contenu réel de l'affirmation selon laquelle une tendance à l'équilibre existe. Il ne signifie rien d'autre que le fait que sous certaines conditions la connaissance et les intentions des différents membres de la société sont supposées être de plus en plus en accord ou, pour dire la même chose dans des termes moins généraux et moins exacts mais plus concrets, que les anticipations des agents et, en particulier, des entrepreneurs sont de plus en plus correctes. Sous cette forme, l'affirmation de l'existence d'une tendance à l'équilibre est clairement une proposition empirique, c'est-à-dire, une affirmation relative à ce qui se passe dans le monde réel, qui doit au moins en principe, pouvoir faire l'objet d'une vérification.

38 (Hayek 1937, p. 57)

39 La position de l'auteur à cet égard a peu évolué par la suite. L'analyse de la concurrence du Hayek plus mature repose sur le même point de départ empirique : l'efficience des forces de marché ne peut être démontrée « ... que sur la base du fait de l'expérience commune selon laquelle, généralement, elles sont mieux adaptées pour fournir les biens que les procédures alternatives » (Hayek, 1978, pp. 180-1).

Ordres et institutions

40 La planification constitue la forme extrème d'interventionnisme économique. L'attaque du scientisme et de la position constructiviste permet à Hayek de généraliser la critique de la planification à toute forme d'intervention qui viendrait entraver le jeu du libre marché. La généralisation passe par la substitution de la notion d'équilibre défini dès "Economics and Knowledge" comme la compatibilité entre les plans individuels à celle d'ordre.[13] [13] Caldwell (1997, p.  1871) interprète d'ailleurs l'analyse...
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Hayek définit alors le marché comme un exemple d'ordre social spontané et précise l'équation « spontanéité=efficience » par opposition à l'identité symétrique, « intervention=inefficience ».

41 Le concept d'ordre constitue l'un des thèmes centraux sur lesquels se concentre Hayek à partir de 1973 dans le premier tome de Law, Legislation and Liberty ; il en donne la définition suivante :

42 Par « ordre » nous désignerons toujours un état des choses dans lequel une multiplicité d'éléments de nature différente sont en un tel rapport les uns aux autres que nous puissions apprendre, en connaissant certaines composantes spatiales ou temporelles de l'ensemble, à former des pronostics corrects concernant le reste ; ou au moins des pronostics ayant une bonne chance de s'avérer corrects.

43 (Hayek, [1973], 1980, p. 42)

44 Le concept d'ordre est totalement adapté à la nature non déterministe qui caractérise les phénomènes économiques dans l'optique autrichienne. La science économique doit se limiter à la prédiction des caractéristiques générales des structures d'interaction entre les agents, la capacité prédictive de l'analyse se résumant ainsi à présager de la nature de l'ordre qui est susceptible d'émerger d'un contexte institutionnel particulier ; la prédiction de faits particuliers dépasse la compétence des économistes (Hayek, 1978, p. 181).

45 La notion d'institution est introduite comme un concept complémentaire à celui d'ordre économique. Hayek définit clairement deux niveaux d'analyse : l'ordre spontané est la structure relationnelle qui émerge d'un environnement institutionnel particulier. L'ambiguïté provient du fait qu'à leur tour, les institutions peuvent être le résultat d'un processus d'évolution non planifié. D'ailleurs, Hayek (1967, p. 77) n'hésite pas à parler « ... d'idées jumelles d'évolution et d'ordre spontané ». L'auteur admet toutefois que les institutions à partir desquelles se forme un ordre spontané peuvent également être, du moins en principe, des phénomènes délibérés.

46 ... si les règles sur lesquelles repose un ordre spontané peuvent être également d'origine spontanée, ce n'est pas nécessairement toujours le cas... et il est au moins concevable qu'un ordre spontané se forme, entièrement fondé sur des règles créées délibérément. Le caractère spontané de l'ordre résultant doit par conséquent être distingué de l'origine spontanée des règles sur lesquelles il repose ; et il est possible qu'un ordre qui doit pourtant être désigné comme spontané repose sur des règles résultant entièrement d'un dessein délibéré.

47 (Hayek, [1973] 1980, p. 59)

48 Comme le fait remarquer Vanberg (1989), le fait d'assimiler les institutions pragmatiques de Menger avec la notion d'organisation de Hayek d'une part, et symétriquement les institutions organiques avec le concept d'ordre d'autre part serait cependant abusif.[14] [14] Cf. également Garrouste (1999) qui fournit une claire typologie...
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En effet, les phénomènes se distinguent plus selon Hayek de part leur nature que de part leur origine. Hayek ([1973] 1980, p. 42) oppose ainsi les termes de taxis et de kosmos : le taxis représente un ordre fabriqué, le dessein d'un esprit pensant ; il s'agit d'une organisation, d'un arrangement opéré consciemment par des forces exogènes au système. Ce sont des ordres relativement simples dans la mesure où ils sont élaborés au service d'une intention précise et concrète, intuitivement perceptible ; le kosmos décrit un ordre abstrait qui ne semble pas être orienté vers un objet particulier. Il s'agit d'une structure endogène, auto-générée, dont la complexité peut dépasser celle de l'esprit humain ; plus précisément, un kosmos n'est pas forcément d'une grande complexité, mais tout ordre très complexe est forcément spontané.

49 L'auteur définit les phénomènes sociaux tels que le langage, la morale et certaines règles de droit comme des phénomènes spontanés, fruits d'un processus d'évolution non planifié. Ils représentent la solution à un problème de coordination complexe. Dans le domaine plus spécifique de l'économie, le marché est l'ordre spontané qui permet de résoudre le problème de la diffusion des connaissances ; il est en effet selon Hayek, « ... le seul moyen par lequel de si nombreuses activités, fondées sur des connaissances dispersées, puissent se trouver intégrées effectivement dans un ordre unique » (Hayek, [1973] 1980, p. 50).

50 L'ordre engendré par l'ajustement mutuel des plans individuels à travers le marché est plus précisément dénommé par Hayek, catallaxie. L'auteur illustre ainsi la différence de nature qui existe entre la notion d'ordre spontané et celle d'organisation dans le domaine des décisions économiques : au terme de catallaxie il oppose celui d'économie qui renvoie à l'idée d'un arrangement au sein duquel les ressources sont délibérément réparties vers des besoins hiérarchisés par une autorité (Hayek 1978, p. 183). Dans son dernier ouvrage, Hayek (1988, p. 37) introduit une analyse rapide mais intéressante qui précise encore les rapports entre ordre étendu et organisation : l'environnement institutionnel qui conditionne la nature de l'ordre spontané correspondant peut également faciliter le développement d'organisations.

51 La distinction entre ordre spontané et organisation qui permet à Hayek de distinguer entre différents types d'ordre est complétée par la distinction qu'il opère entre règles et commandements spécifiques afin de distinguer entre différents types d'institution. Là encore, la typologie hayekienne dépend plus de la nature des phénomènes concernés que de leur origine. Ainsi, les règles consistent en des régularités de comportement qui s'appliquent de façon anonyme et sans discernement à des catégories d'agents, indépendamment de tout objectif précis, alors que les commandements spécifiques consistent à assigner des tâches particulières aux individus selon leur fonction au sein d'une structure fixe, tâches orientées vers un but spécifiquement défini (Hayek, [1973] 1980, pp. 58-9).

52 La théorie hayekienne de l'évolution culturelle est un parfait exemple d'approche de type main invisible. Ullmann-Margalit (1978) en fournit les fondements philosophiques. Il s'agit d'une méthode d'analyse spécifique et bien définie des phénomènes sociaux organiques qui s'applique, dans l'optique autrichienne, tant au niveau des ordres qu'à celui de l'environnement institutionnel qui les engendre. Ullmann-Margalit distingue deux sortes d'explication de main invisible : les explications génétiques et les explications fonctionnelles. La question centrale à laquelle une explication génétique tente de répondre est celle de l'émergence d'un phénomène institutionnel. Il s'agit de fournir une explication convaincante du processus d'émergence d'une structure sociale complexe spontanée. Le domaine d'application de ce type d'explication est donc strictement défini et concerne les phénomènes sociaux qui, bien que présentant un degré évident d'organisation et de structure, ne sont pas le résultat de l'action consciente d'un planificateur. Il s'agit de fournir une explication alternative de ces phénomènes, en termes d'interactions individuelles non orientées vers leur élaboration. Les explications fonctionnelles répondent quant à elles à la question du pourquoi de l'existence des institutions. La question est précisément celle de leur raison-d'être. La justification de l'existence d'une institution est recherchée à travers la fonction qu'elle remplit au sein du système dans lequel elle s'insère.

53 La théorie évolutionniste hayekienne constitue l'exemple choisi par Ullmann-Margalit pour illustrer l'approche fonctionnelle des institutions. La question de l'origine des institutions ne représente plus l'interrogation centrale et l'auteur se concentre sur les raisons qui expliquent le maintien et la stabilité des règles. L'existence d'une institution est justifiée par la fonction qu'elle exerce au sein du groupe dans lequel elle a émergé. L'argument est alors simple : quelle que soit son origine, le succès de la diffusion d'un phénomène social tient à l'efficience de la fonction qu'il remplit en termes de survie du groupe impliqué. Ainsi, selon Hayek, « [l']ordre présent de la société a largement émergé, non par dessein, mais à travers la prédominance des institutions les plus efficientes au sein d'un processus de sélection » (Hayek, 1979, p. 9). Il semble bien que l'auteur ait cherché à concilier une analyse de l'émergence et de l'évolution des institutions dans la mesure où la sélection naturelle peut constituer une explication de l'émergence à long terme de ces phénomènes, mais le pouvoir explicatif de la sélection naturelle à ce niveau reste en soi très faible.

54 Hayek se concentre de façon quasi exclusive sur l'analyse des phénomènes spontanés, comme le marché, les règles culturelles, les lois, au détriment des phénomènes délibérés tels que les firmes et les organisations. Cette attitude est totalement compatible avec la position normative de l'auteur selon laquelle et pour dire les choses quelque peu brutalement, seuls les phénomènes spontanés sont efficients ; l'intervention est source d'inefficience et reflète l'excessive confiance de l'homme en sa capacité à contrôler les phénomènes complexes résultant de l'interaction individuelle. Une telle position ne serait acceptable que dans la mesure où il serait analytiquement démontré que les phénomènes spontanés sont effectivement plus efficients que les phénomènes organisés. Une telle démonstration fait cependant cruellement défaut. La principale raison de ce vide analytique tient à l'ambiguïté avec laquelle Hayek définit la notion d'efficience. La question de l'efficience est pourtant de première importance dans la mesure où le discours Hayekien sur les phénomènes spontanés a précisément pour finalité de démontrer la supériorité de ceux-ci par rapport aux phénomènes construits. Le fait est que différents critères d'efficience s'entrelacent au sein de la pensée hayekienne ; l'unique certitude qui subsiste au lecteur regarde le rejet définitif du critère parétien. L'efficience d'un ordre tient plutôt à sa capacité à permettre aux individus d'accomplir leurs plans d'action. A priori donc, tout recours à une quelconque notion holiste de bien-être collectif à la Pigou est écarté et l'efficience d'un ordre est établie sur une base strictement individualiste.[15] [15] Dans cette perspective et de façon générale, l'efficience...
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55 De plus, l'efficience d'un ordre ne peut être envisagée indépendamment de celle des institutions qui le sous-tendent. C'est le caractère plus ou moins approprié des institutions qui assure l'efficience de l'ordre spontané correspondant. Les constitutionalistes (en particulier Vanberg, 1986), regrettent cependant que Hayek ne s'appesantisse pas sur ce qu'il entend par « règles appropriées » et s'en tienne à des considérations générales quant à la capacité des institutions à permettre la compatibilité des plans individuels. Une difficulté supplémentaire provient du fait que Hayek évalue tantôt l'efficience du processus de marché, tantôt celle du résultat de l'interaction marchande. Dans le premier cas, l'argument rejoint l'analyse du problème de la connaissance : l'ordre spontané de marché est plus efficient car fondé sur des institutions (en particulier le système des prix de concurrence) qui permettent une meilleure diffusion des connaissances dispersées entre les individus. Les phénomènes spontanés, ordres et règles, sont pour Hayek la solution à un problème de coordination complexe, insoluble par la planification ou les commandements spécifiques.[16] [16] « En guidant les actions des hommes par des règles plutôt...
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56 En cohérence avec l'approche non déterministe des phénomènes économiques, l'efficience est donc définie de manière indirecte par rapport aux attributs du processus concurrentiel plutôt que par rapports aux caractéristiques d'un éventuel état final.

57 If we do not know the facts we hope to discover by means of competition, we can never ascertain how effective it has been in discovering those facts that might be discovered... All we can hope to find out is that, on the whole, societies which rely for this purpose on competition have achieved their aims more successfully than others. This is a conclusion which the history of civilisation seems eminently to have confirmed.

58 (Hayek, 1978, p. 180)

59 Dans le second cas, Hayek (1988, chap. 8) se ramène à un cadre de statique comparative et utilise un critère d'efficience frappant, de nature démographique : l'efficience d'un ordre se mesure à l'accroissement de la population qui le compose.

60 Le capitalisme a créé la possibilité de l'emploi. Il a créé les conditions dans lesquelles des gens que leurs parents n'ont pas dotés d'instruments et de terre pour s'entretenir, eux-mêmes et leurs enfants, ont pu en être dotés par d'autres, à leur bénéfice mutuel... Il a fait naître et prospérer des millions d'êtres qui autrement n'auraient pas vécu et qui, s'ils avaient vécus n'auraient pu procréer par manque de moyens.

61 (Hayek, [1988] 1993, p. 123)

62 Ce critère d'efficience perd le caractère anecdotique dont il est souvent affublé par les commentateurs désireux de préserver la cohérence de la pensée hayekienne dès lors qu'il est mis en relation avec le critère (non moins gênant) de sélection de groupe auquel se réfère l'auteur dans le cadre de la théorie de l'évolution culturelle.

63 Les nouvelles règles se répandent non parce que les hommes comprennent qu'elles sont effectivement plus efficientes, ou calculent qu'elles mènent vers l'expansion, mais simplement parce qu'elles permettent aux groupes qui les mettent en oeuvre de procréer avec succès et d'intégrer les outsiders.

64 (Hayek, 1988, p. 16)

65 La plus grande efficience des phénomènes spontanés repose sur des fondations analytiques discutables. La justification de Hayek est essentiellement basée sur l'argument évolutionniste de nature fonctionnelle : si les institutions émergent dans une large mesure par hasard, leur développement est la preuve de leur adéquation aux problèmes existants de coordination entre les individus. En d'autres termes et pour dire les choses simplement : seules les phénomènes efficients – institutions ou ordres – survivent et évoluent.

66 Il serait cependant exagéré de prétendre que selon Hayek les résultats du processus d'évolution culturelle sont par définition optimaux. L'argument central de l'auteur consiste plutôt à mettre l'accent sur les résultats indésirables de l'intervention, fournissant ainsi une sorte de preuve indirecte de la plus grande efficience des phénomènes spontanés. Selon Hayek, la complexité de l'ordre spontané est telle que toute tentative de reproduction intentionnelle est vouée à l'échec. De la même façon qu'il est impossible de reproduire le cristal en réassemblant les atomes chacun à leur place, il est impossible de reproduire l'ordre de marché en contrôlant et en organisant les connaissances fragmentées et les actions des acteurs économiques (Hayek, [1973] 1980, p. 46). Selon Hayek, c'est surestimer la capacité de l'esprit humain que de croire qu'il soit possible de reproduire une organisation dont la complexité dépasse celle de l'entendement. L'échec des tentatives constructivistes découle donc de la nature complexe de la réalité institutionnelle.

67 Certes, Hayek ne va pas jusqu'à associer sélection et optimalité. Dans sa logique, l'ordre du marché n'est pas la méthode d'organisation optimale mais représente certainement une façon plus efficiente de coordonner les plans et les connaissances dispersées entre les individus par rapport aux autres formes non spontanées de structures organisationnelles. Le recours à une logique évolutionniste de sélection permet à Hayek d'associer spontanéité et meilleure efficience. Cependant, même dans cette version plus modérée, l'argument est peu justifié. Le recours au principe de la sélection naturelle ne permet pas d'exclure rigoureusement la possibilité de développement de phénomènes spontanés inefficients comme l'illustre par exemple l'analyse de Veblen (1899) d'institutions « imbéciles ».

Conclusion

68 L'analyse précédente a tenté de montrer comment, malgré de substantielles modifications de méthode – véritable "U-turn" selon Hutchison de l'apriorisme vers le falsificationnisme, puis vers le réalisme critique selon Fleetwood – et de concepts analytiques – en particulier des concepts d'équilibre et d'efficience – l'analyse économique hayekienne demeure attachée à une même vision de la réalité économique basée sur l'idée de l'efficience des forces de marché. Cette proposition s'exprime différemment sur le plan analytique lors des différentes phases de la pensée hayekienne : dans la théorie des cycles économiques, elle se traduit par la nécessité théorique d'introduire un élément perturbateur dans l'analyse, une contre-tendance (l'action des banques), qui permette de justifier l'existence empirique des fluctuations ; la tendance équilibrante du marché acquiert une nouvelle formulation analytique à l'issue de la controverse sur la planification, ce débat étant l'occasion pour Hayek d'élaborer sa vision de la concurrence comme processus efficient – à travers les signaux envoyés par les prix de marché – de découverte et diffusion des connaissances à l'origine d'une meilleure coordination des plans individuels ; lorsque le Hayek plus mature abandonne définitivement le concept d'équilibre pour celui d'ordre, la notion de tendance équilibrante est conservée. Cette notion se manifeste à travers l'idée d'une plus grande efficience des phénomènes spontanés – ordres et institutions – par rapport aux phénomènes organisés, remettant ainsi en cause une fois encore la pertinence de l'intervention étatique sur le plan économique. L'équation « spontanéité=plus grande efficience » qui sous-tend la théorie hayekienne de l'évolution culturelle résulte d'une analyse fonctionnelle des phénomènes institutionnels.

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Notes

[ 1] L'auteur est maître de conférences à l'Université de Saint-Étienne et rattachée au Creuset, 6 rue Basse des Rives, 42023 Saint-Étienne Cedex 2 ; gloria@univ-st-etienne.fr.Retour

[ 2] O'Driscoll donne une interprétation de la théorie du cycle économique en termes de problème de coordination entre les plans des producteurs et des consommateurs bien qu'il n'y ait aucune évidence qui permettrait de soutenir que Hayek avait effectivement de tels schémas en tête au moment de l'exposition de la théorie en 1931 dans Prix et Production. Au contraire, Hayek explique en 1981 lors d'une leçon commémorative de l'ouvrage de 1931, que la fonction signalatrice des prix ne lui est pas apparue avant 37 dans "Economics and Knowledge". Hayek a ainsi réagi positivement à cette interprétation quoique de façon curieuse : il a accepté la thèse de O'Driscoll tout en confessant n'en avoir jamais été conscient !Retour

[ 3] Kirzner se réfère ici à l'interprétation que donne Butos (1985, p.110) du programme de recherche hayekien qu'il définit en termes de « bande de continuité ».Retour

[ 4] Hutchison (1981) par exemple, établit la fameuse distinction entre Hayek I et Hayek II ; Hayek I serait proche de l'apriorisme misesien alors que Hayek II, après l'article de 1937, "Economics and Knowledge", se serait converti au falsificationnisme popperien. L'article de 37 est également au centre de l'interprétation de Caldwell (1988) pour qui la transformation de Hayek est liée à la signification et au rôle attaché au concept d'équilibre ; Cf. Arena (1999) pour une remise en question de la thèse de « la transformation de Hayek » fondée sur une analyse du contenu du concept d'équilibre utilisé par Hayek. L'interprétation plus récente de T. Lawson (1994) et Fleetwood (1995) ajoute une troisième phase à ces lectures : dans ses écrits tardifs, à partir de 1960, Hayek (III) romprait définitivement avec le positivisme méthodologique et se rapprocherait du réalisme critique.Retour

[ 5] Pour une exposition détaillée du dilemme de l'intégration du phénomène des cycles dans la logique de l'équilibre général, cf. Hayek, [1931] 1975, pp. 42-3.Retour

[ 6] Le traitement des anticipations représente la critique principale adressée par Lachmann (1940) à la théorie hayekienne des cycles. L'auteur propose par la suite (Lachmann 1956, 1986) une théorie des fluctuations qui restaure la dimension subjectiviste dynamique dans sa juste mesure (« juste » du point de vue de la tradition autrichienne incarnée par Lachmann et les subjectivistes radicaux).Retour

[ 7] Kurz (1995) analyse le cycle de Hayek comme la conséquence d'une modification des données relatives aux goûts et préférences des consommateurs, les autres données fondamentales (techniques et dotations) restant inchangées.Retour

[ 8] Alors que Menger semblait tout à fait conscient de l'originalité de sa position par rapport à celle de Walras comme en témoignent les lettres échangées à l'époque entre les deux auteurs (Cf. Antonelli, 1953), les auteurs des deux générations successives (Böhm-Bawerk et Wieser pour la première, Mises et Hayek pour la seconde) ont contribué à l'assimilation de la pensée autrichienne dans la logique marginaliste. L'entre-deux-guerres constitue l'aboutissement de ce processus d'assimilation et le débat sur la planification marque le début de la prise de conscience de la spécificité autrichienne. Cette interprétation est défendue, à quelques nuances près par Vaughn (1980, 1994) et Kirzner (1988). Pour une analyse détaillée du processus d'assimilation, cf. Gloria-Palermo (1999, Part 2).Retour

[ 9] Mis à part bien évidemment l'article précurseur de 1937. Cf. Desai (1994) qui présente les implications pour le débat sur la planification des idées développées dans "Economics and Knowledge".Retour

[ 10] L'attaque de la position constructiviste revient comme un leitmotiv dans les développements de l'auteur. Cf. en particulier le discours mémorial de prix Nobel en 1974, "The pretence of Knowledge" : « La reconnaissance des limites insurmontables de sa connaissance enseigne à l'étudiant de la société une leçon d'humilité qui doit le mettre en garde contre la tentation de devenir complice de la lutte fatale des hommes pour contrôler la société – une lutte qui fait de lui non seulement un tyran à l'encontre de ses semblables, mais également le destructeur d'une civilisation qu'aucun cerveau n'a conçu mais qui s'est développée à partir des efforts de millions d'individus libres » (p. 34).Retour

[ 11] La critique hayekienne au constructivisme est au départ (Hayek, 1952, Ch. 10) dirigée contre la « mentalité d'ingénieurs » des économistes français.Retour

[ 12] Don Lavoie (1985) propose d'introduire le terme de rivalité pour mettre fin à l'ambiguïté sémantique que revêt le concept.Retour

[ 13] Caldwell (1997, p. 1871) interprète d'ailleurs l'analyse hayekienne de l'ordre spontané comme l'ultime série d'arguments de l'auteur à l'encontre de la planification socialiste.Retour

[ 14] Cf. également Garrouste (1999) qui fournit une claire typologie des règles de conduite chez Hayek.Retour

[ 15] Dans cette perspective et de façon générale, l'efficience est définie par les autrichiens de la façon triviale suivante : "Efficiency for the social system means the efficiency with which it permits its individual members to achieve their several goals" (Kirzner, 1963, p. 35).Retour

[ 16] « En guidant les actions des hommes par des règles plutôt que par des commandements spécifiques, il est possible de mettre en œuvre une connaissance que personne ne possède en entier » (Hayek, [1973] 1980, p. 57).Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Sandye Gloria-Palermo « Continuité dans la pensée hayekienne », Recherches économiques de Louvain 3/2002 (Vol. 68), p. 313-333.
URL :
www.cairn.info/revue-recherches-economiques-de-louvain-2002-3-page-313.htm.
DOI : 10.3917/rel.683.0313.