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Dossier thématique : « La réforme de la filiation »

Vous consultezLa question de la paternité à la lumière des écrits de pierre legendre : aspects mythologiques, juridiques et symboliques

AuteurPascal David du même auteur


« Il ne suffit pas d’engendrer pour être père, il faut encore mériter ce titre. »Dostoïevski, Les Frères Karamazov (4e Partie, Livre IX, ch. XIII, éd. Pléiade p. 776)

À l’heure où la présence ou non d’un « référent paternel » est tenue pour négligeable en matière d’adoption et d’éducation, tandis que paternité et filiation se trouvent rabattues sur des problèmes de géniteur et d’ADN, rien de plus salutaire ni de plus urgent peut-être que de reprendre et méditer les écrits de Pierre Legendre, qui tous convergent peu ou prou vers cette question, des « enfants du texte » à « l’inestimable objet de la transmission », « étude sur le principe généalogique en Occident » en passant par le crime du caporal Lortie, « traité sur le Père », et quelques « textes juridiques indésirables sur la généalogie » instruisant « le dossier occidental de la parenté »[1] [1] Respectivement : Leçons VI (Fayard, 1992), Leçons IV...
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. La question du Père est en effet une question que les écrits de Pierre Legendre font ressortir comme une question centrale et, face aux dérives actuelles sourdes à « la dimension juridique de la vie »[2] [2] Leçons IV, p.  243. ...
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, ces écrits nous invitent tout simplement à raison garder, notamment cette ratio scripta ou « raison écrite » par laquelle a pu être caractérisée au Moyen Âge la compilation justinienne. Tel est bien l’empire de « la loi, en général » telle que saura encore l’entendre Montesquieu qui, dans L’Esprit des lois (livre I, ch. 3), définit celle-ci comme étant « la raison humaine, en tant qu’elle gouverne tous les peuples de la terre ». Pour autant que ce que nous appelons civilisation est comme son nom l’indique l’empire du droit civil, les questions abordées ici sont bien des enjeux de civilisation, c’est-à-dire d’arrachement à la barbarie, à cette barbarie dans laquelle aucune civilisation ne peut prétendre ne pouvoir retomber.

2 Il y va du droit, dans la mesure où la question de la paternité ou de la filiation met en jeu un marquage juridique qui sanctionne l’entrée de l’être humain dans un ordre symbolique – comme fils de. On dit plaisamment et ironiquement en espagnol : hidalgo, forme contractée de hijo de algo, « fils de quelque chose », c’est-à-dire : « il a de qui tenir », ce qui pourrait nous livrer en son épure la plus sobre structure formelle de toute filiation : avoir de qui tenir. C’est précisément cette inscription dans un ordre symbolique des fils et des filles qui en institue la vie comme proprement humaine – selon la forte expression juridique latine à laquelle revient toujours Pierre Legendre : vitam instituere, « instituer la vie »[3] [3] Cf. Sur la question dogmatique en Occident, Paris, Fayard,...
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, l’instituer, c’est-à-dire littéralement faire d’elle quelque chose qui tienne debout, au sein d’un certain montage, échafaudage ou « ficelage » dont la figure globale finira au XVIe siècle par s’appeller l’État. Institution faute de laquelle l’être humain se réduirait à « un paquet de viande » pourvu – comme on le sait aujourd’hui – d’une « traçabilité » génétique, au lieu de pouvoir « naître une seconde fois – naître à ce qui le dépasse, lui et ses parents »[4] [4] La Fabrique de l’homme occidental, Paris, Mille et une...
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. À nous d’entendre le singulier avertissement de Pierre Legendre : « La promotion biomédicale du lien parental comme lien de génitalité a poussé dans le sens d’une conception bouchère de la filiation. »[5] [5] Leçons VI, p.  304 ; cf. aussi Sur la question dogmatique. . . ,...
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3 Le contexte dans lequel s’inscrivent les réflexions à ce sujet de Pierre Legendre, et qui les appelle, c’est celui de nos sociétés modernes que notre auteur ne craint pas d’appeler « post-hitlériennes », en ce qu’elles vivent sur « une conception bouchère de la filiation ». La thèse qui sera ici instruite consiste à soutenir que si les pères ne sont pas des souverains, ils ne se réduisent pas pour autant à de simples géniteurs. Il semble possible de distinguer ici, mais afin de mieux les articuler plutôt que pour les dissocier, les aspects mythologiques, juridiques et symboliques de la figure du Père. C’est pourquoi ces différents aspects ne manqueront pas, dans ce qui suit, de se recroiser et d’interférer en s’éclairant mutuellement.

Aspects mythologiques

4 Il convient d’emblée d’apprendre à distinguer père et Père, père minuscule et Père majuscule, de même que l’on a pu distinguer le roy et le Roy. Par Père s’entend la Référence majuscule, qu’elle s’appelle Zeus, Jupiter ou Dieu le Père selon les mythologies, ou plus volontiers de nos jours : Peuple, République, Démocratie, Droits de l’homme, etc. Cette Référence majuscule concerne donc tout aussi bien les mythologies grecque et romaine que l’économie trinitaire au sein de la théologie chrétienne. La fameuse querelle du filioque, qui devait entraîner le schisme de l’Église d’Orient, tourne autour de la question de savoir si le Saint Esprit procède du Père seul ou du Père et du Fils (filioque) – elle tourne donc tout entière autour d’une question liée à celle de la filiation. Le « principe jupitérien » consiste non pas à fonder ceci ou cela (au sens où l’on dit par exemple « fonder une famille »), mais à fonder absolument, à fonder dans l’absolu : condo. Le père minuscule, le pater familias, quant à lui, ne peut pas dire condo, mais seulement : genero, « j’engendre ». Le principe maternel, enfin, s’énonce : sustento, je fais subsister, je maintiens en état[6] [6] Leçons IV, p.  162. ...
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. Il ne suffit donc pas d’un père et d’une mère pour qu’un enfant vienne véritablement au monde, c’est-à-dire s’inscrive dans un ordre symbolique, il faut du tiers, un Tiers. Le père, ou pater familias qui a la potestas, à savoir le pouvoir domestique, n’est pas le Père, et il n’est père que par délégation de puissance, en quelque sorte par procuration de puissance phallique. Le terme aujourd’hui si souvent galvaudé de phallus a très tôt désigné dans la langue grecque antique, rappelons-le, non pas l’organe masculin lui-même, fût-il en érection, mais une représentation matérielle souvent en pierre, une représentation figurée relevant d’une dimension symbolique. Le phallus n’est donc pas en ce sens l’attribut dont seraient pourvus les phallophores, car l’homme n’a pas à proprement parler le phallus même si, selon la formule de Lacan, « il n’est pas sans l’avoir », et c’est bien pourquoi du reste la femme ne manque de rien.

5 À jamais incapable de fonder quoi que ce soit dans l’absolu, sauf dans une démesure entièrement imaginaire, le père est un maillon au sein d’une lignée – ce à partir de quoi s’amorce une descendance, selon la définition donnée par Isidore de Séville : pater est a quo nascitur initium generis[7] [7] Cf. Leçons IV, p.  279. ...
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. Tout fils, c’est-à-dire tout fils de, pourrait au fond porter le nom de son plus ancien aïeul connu suivi de la mention : énième du nom, comme dans les dynasties royales. Engendrer n’est donc pas fonder dans l’absolu : le pouvoir du père, s’il est assumé comme tel, consiste d’abord dans le renoncement à un pouvoir souverain. Ce renoncement, qui dans le vocabulaire de la psychanalyse s’appelle castration (symbolique), n’est autre qu’une privation réussie. Jupiter est en quelque sorte au-dessus de la mêlée, au-dessus de la mêlée des corps dont le commerce charnel va donner la vie. C’est pourquoi il est dit progenitor genitrixque, à la fois géniteur et génitrice[8] [8] Leçons VI, p.  429. ...
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. Les principes paternel et maternel en participent tous les deux, et c’est sous son égide qu’ils peuvent précisément se conjuguer. Au-dessus de la mêlée, Jupiter mène le jeu.

6 La mythologie grecque est depuis Hésiode théogonie, à savoir histoire de génération, d’engendrements divins. Elle participe foncièrement d’un principe généalogique. Ce que la mythologie latine permet de comprendre trouve un éclairage certes différent, mais nullement antagoniste, dans l’Ancien Testament et l’économie trinitaire. Le Dieu de l’Exode (III, 14) dit de lui-même : Ego sum qui sum, « je suis Celui qui suis ». Seul Dieu le Père est, les pères minuscules sont, eux aussi, mais ne sont pas vraiment. Or, il est ici capital de bien comprendre que la paternité de Dieu le Père n’est pas une projection humaine, relevant d’un anthropomorphisme. D’après saint Thomas d’Aquin, Dieu n’est pas appelé Père par référence à une réalité humaine, mais parce que l’idée de paternité s’applique d’abord à Dieu : la paternitas est prioritairement divine, et n’est appliquée là encore que par une sorte de métonymie à l’humaine paternité[9] [9] Somme théologique, Ia, q. XXXIII, art. 2 ; cf. aussi Paul...
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. C’est parce qu’il y a un Père (celui auquel s’adresse le Pater noster) qu’il y a des pères – là encore par procuration – ce n’est pas parce qu’il y a des pères qu’il y a un Père. Ce n’est donc pas la génération naturelle qui sert ici de paradigme à la génération, mais la génération spirituelle. Prenons un exemple : selon la génération naturelle, Marie est la mère de Jésus, et il est son fils ; selon la génération spirituelle, Marie devient en quelque sorte la fille de son propre fils, comme le soulignera Dante en un poème qui est aussi prière à la Vierge (Par. XXXIII, 1) : « Vergine Madre, figlia del tuo figlio » (« Vierge mère, fille de ton propre fils »).

7 Telle est aussi, dans le poème « Bénédiction » des Fleurs du Mal de Baudelaire, la figure de la mère du poète (figure mariale inversée si le poète est maudit) :

8

Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le Poète apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié.

9 L’apparition du Christ selon Dante, celle du Poète selon Baudelaire introduit une sorte de rupture dans l’ordre de la génération, la généalogie n’est plus soumise à un ordre chronologique mais retrouve une tout autre épaisseur du temps, où l’arbre généalogique lui-même se métamorphose en guirlande des saisons. En Marie se réveille une nouvelle Ève, de même qu’en Christ advient un nouvel Adam. Toujours est-il que seule la génération spirituelle permet ici de comprendre ce à partir de quoi une génération naturelle est susceptible de s’inscrire dans un ordre symbolique.

Aspects juridiques

10 Si la mythologie nous instruit du fait que les pères ne sont pas des souverains, et les prémunit ainsi contre toute forme de démesure ou d’hybris que ne manquerait pas de châtier la nemesis, c’est au droit romain qu’il revient de montrer qu’ils ne se réduisent pas pour autant à de simples géniteurs. Juriste agrégé de droit romain, Pierre Legendre ne nous présente pas seulement la question du père comme étant une question parmi d’autres, si importante soit-elle, ayant trouvé place dans les élaborations du droit romain, mais bien le droit romain tout entier comme une construction de la figure du Père. Dissipons d’emblée toute ambiguïté dans le vocabulaire : si le père est celui qui engendre [genero], celui qui engendre ne se réduit pas pour autant à un simple géniteur. D’où le célèbre adage du droit romain : Is est pater quem nuptiæ demonstrant, qui survit dans l’article 312 de notre Code civil : « Tout enfant conçu pendant le mariage a pour père le mari », sous-entendu : quand bien même celui-ci serait distinct du géniteur, ce qui n’est pas rare, encore qu’il arrive aussi que père et géniteur coïncident. Ce que les juristes appellent la « possession d’état » détermine ici le père de l’enfant comme étant celui qui est considéré comme pourvu de cette qualité par l’enfant et par son entourage. Il s’agit-là d’une construction, d’une fiction au sens juridique du terme. Au fond, le père est là, comme père, pour avoir été là, ou pour mieux dire, pour être censé avoir été là en sa qualité d’époux au moment de la conception de l’enfant. Le droit romain nous instruit ici de ceci d’essentiel que la question de la paternité ne se laisse pas rabattre sur la seule dimension de l’hérédité, qu’elle relève plus largement, et tout autrement, de celle de l’héritage. La gestation ne fait pas la mère, et moins encore la semence le père, c’est pourquoi des expressions qui ont cours aujourd’hui telles que « mère porteuse » (dans la tout aussi étrangement nommée « gestation pour autrui ») ou « père biologique » sont, juridiquement parlant, des monstres, ce que Kant appellerait des « concepts usurpés ».

11 Le droit romain a donc construit la figure du père – autant sans doute que la figure emblématique du Père a permis au droit romain de se construire. Il l’a construite, cette figure, à partir de deux adages fondamentaux, ou de deux principes.

12 Le premier dit que tout enfant est filius utriusque sexus, à savoir fils (ou fille) de [essentielle génitivité, nous l’avons vu] l’un et l’autre sexes. La grammaire parle ici de génitif pour exprimer le principe généalogique de toute société humaine. Que tout enfant soit statutairement, juridiquement issu de l’un et l’autre sexes n’est pas sans interroger quant au statut d’enfants qui seraient issus du clonage reproductif. Nous ne faisons qu’indiquer ici l’ampleur du problème juridique posé par la possibilité technique d’une reproduction humaine autre que sexuée (à l’image de la scissiparité chez certains protozoaires comme les amibes), qui pourrait bien s’avérer, dans le cadre de pensée du droit romain, une fabrique d’orphelins. Non plus seulement orphelin au sens où l’on peut être orphelin de père à la naissance, ou orphelin d’un être cher, comme Orphée d’Eurydice, mais orphelins de la dimension filiale, privés d’ordre symbolique. Orphelins du texte. Le deuxième adage précise que si la mère est on ne peut plus sûre, sur le père, en revanche, plane toujours l’ombre d’un doute (Mater certissima, pater semper incertus). D’où une dissymétrie fondamentale dans le rapport de l’enfant aux figures respectives de la mère et du père. De la première, il va devoir progressivement apprendre à se détacher, à être sevré, à « couper le cordon ombilical », à se décoller, tandis que de la seconde, il va lui falloir tenter de se rapprocher, quitte à devoir la construire. Par définition, et indépendamment des situations et des traits de caractère, la mère se définit comme celle qui est trop là (même si elle est souvent absente), le père trop peu là (même s’il est toujours présent). La mère est donc en quelque sorte structurellement envahissante, le père absent. « L’enfant (...) digère le couple », disait le philosophe Alain[10] [10] Propos du 29 août 1921 intitulé « Famille »,...
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 – à condition, pourrait-on ajouter, qu’on lui présente quelque chose d’assimilable et non, nous y reviendrons bientôt, de l’inassimilable comme la « parentalité ». La dissymétrie dont les juristes romains n’ont pas manqué de s’aviser eu égard aux conditions de la conception de l’enfant n’exclut d’ailleurs pas d’autres dissymétries, dont Aristote avait fait l’analyse dans son Éthique à Nicomaque (VIII, 15) : les mères ont plus d’affection que les pères pour leurs enfants, les enfants, une fois devenus parents, ont plus d’affection pour leurs propres enfants que pour leurs parents, ils s’éprouvent davantage comme parents de leurs enfants que comme enfants de leurs parents. C’est là le sens, ici vers l’aval, de ce que nous appelons descendance.

13 L’enfant – à savoir, faut-il le rappeler ? l’infans, le « non-parlant », le non encore parlant, à comprendre non comme simple négation, mais comme privation : celui qui d’emblée se situe dans la dimension de la parole à laquelle il a vocation à accéder – l’enfant, donc, est pro-grammé, au sens non pas génétique, mais bien généalogique du terme, comme un être issu d’une structure nécessairement binaire, ou pour mieux dire duelle, et dissymétrique. Tel est le bagage qui va lui permettre de s’inscrire dans un ordre symbolique. Sous prétexte d’égalité des sexes ou de non-discrimination, c’est, sous le nom de « parentalité », « concept qui frise l’absurdité », nous dit Pierre Legendre, puisque revenant à « faire du père et de la mère des pions interchangeables », que s’exhibe aujourd’hui sous nos yeux ahuris « la dernière version de l’annulation du père »[11] [11] Leçons VI, pp.  430-1. ...
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. S’est-on bien avisé du fait qu’avec l’annulation du père, c’est tout l’édifice du droit, tel qu’il nous a été transmis comme romain, puis romano-canonique, qui se trouve chancelant, voire décapité par cette sorte de parricide ?

Aspects symboliques

14 Par symbolique, nous entendons ici cette dimension essentielle à toute vie, à toute existence humaine, qui permet de transfigurer le réel en réalité, c’est-à-dire qui permet de rendre le monde vivable et habitable comme monde au sein duquel je me trouve jeté, mais aussi comme monde commun. Le réel, c’est la réalité privée de sa dimension symbolique, et qui nous frappe de plein fouet, épreuve qui peut mener à la folie sous la forme de la psychose, telle qu’il arrive à Lacan de la définir comme suppléance du symbolique par l’imaginaire. La réalité, c’est le réel transfiguré dans une dimension symbolique – ce que permettent le langage, l’art, le droit, les rites, les mythes, la religion. Nous nous limiterons ici à la dimension symbolique dont le droit est porteur dans son élaboration de la figure du père.

15 On l’aura compris : le géniteur fait partie du réel, tandis que le père s’inscrit dans la réalité. Le géniteur s’inscrit dans l’ordre de l’hérédité, le père dans celui de l’héritage. Et par là dans celui de la transmission. Une transmission qui ne se fonde pas sur un contenu, mais dont l’essentiel consiste dans l’acte de transmettre – non pas tant léguer des biens qu’instituer un héritier[12] [12] Leçons IV, p.  50. ...
suite
. La transmission consiste à ne transmettre rien d’autre au fond, mais rien de moins non plus, que ce qui vous a été transmis, comme un passage de témoin de génération à génération, faisant de tous les maillons une même chaîne humaine. D’où l’importance de la transmission traditionnelle du nom du père, elle aussi aujourd’hui bafouée.

16 Une donnée biologique fait le géniteur, l’inscription dans un ordre symbolique fait le père, c’est-à-dire une dimension à assumer, une tâche à accomplir. D’où la citation de Dostoïevski que nous avons placée en exergue de cet article : « il ne suffit pas d’engendrer pour être père, il faut encore mériter ce titre ». Toute l’œuvre de Pierre Legendre peut se lire en un sens comme un magistral commentaire de cette déclaration du grand écrivain russe, et nous invite à comprendre que ce titre de père, la figure construite du père comme titulaire, engage l’édifice du droit tout entier. Mérité ou immérité, « père » est un titre qui met en jeu une certaine créance. Un titre ne prend son sens que dans la dimension de la parole, dimension par définition et par excellence nourricière pour l’enfant. « Dès l’origine, l’enfant se nourrit de paroles autant que de pain », dit Jacques Lacan dans le livre IV de son Séminaire (p. 189). La question du père apparaît dès lors indissociable de celle du nom du père. Selon Jacques Lacan, « toute l’interrogation freudienne se résume à ceci : qu’est-ce que c’est qu’être un père ? »[13] [13] Séminaire, livre IV, p.  189. ...
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. Tout comme le droit romain selon Pierre Legendre, la psychanalyse serait elle aussi, selon Jacques Lacan, tout entière aimantée par la question du père, même si Lacan se refuse précisément à l’aborder sous cet intitulé, tant la question est d’une certaine façon inabordable[14] [14] Cf. J. LACAN, Des-Noms-du-Père, Paris, Seuil, 2005, p.  85 :...
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. À question psychanalytique dégagée chez l’auteur de Totem et tabou, réponse étrangement théologique donnée par Lacan : « Le seul qui pourrait répondre absolument à la position du père en tant qu’il est le père symbolique, c’est celui qui pourrait dire comme le dieu du monothéisme – Je suis celui qui suis. Mais cette phrase que nous rencontrons dans le texte sacré ne peut être littéralement prononcée par personne. »

17 Aucun père minuscule ne peut donc mériter le titre de père envisagé dans la plénitude de sa dimension symbolique. Le père est donc précisément en ce sens : ce qu’il n’y a pas, ce qui brille par son absence, et qui par là même s’avère d’autant plus nécessaire. En guise de conclusion à ces quelques remarques, on se contentera de souligner l’étrange convergence qui se dessine ici entre les abords juridique, théologique et psychanalytique de la question du père. Et si cette convergence était une plus profonde connivence, tenant aux fondements mêmes de la culture européenne envisagée sous l’angle du droit civil, c’est-à-dire comme civilisation ? S’il y a une vie du droit, celui-ci ne peut omettre de s’interroger sur la dimension symbolique, constitutive de l’existence humaine comme telle, avec laquelle elle ne cesse d’opérer, quitte à devoir penser aujourd’hui l’inquiétante oblitération de la figure du père, préjudiciable aux actuelles et futures générations. Oblitération dont le droit ne saurait être complice sans trahir sa vocation, qui n’est pas de se contenter de refléter les changements « sociétaux », mais bien de les normer.

 

Notes

[ 1] Respectivement : Leçons VI (Fayard, 1992), Leçons IV (Fayard, 1985), Leçons VIII (Fayard, 1989), Leçons IV, suite (Fayard, 1988).Retour

[ 2] Leçons IV, p. 243.Retour

[ 3] Cf. Sur la question dogmatique en Occident, Paris, Fayard, 1999, pp. 106-7, 197, 257. [Sauf indication, les titres renvoient à des ouvrages de Pierre Legendre.]Retour

[ 4] La Fabrique de l’homme occidental, Paris, Mille et une nuits, 2000, p. 23.Retour

[ 5] Leçons VI, p. 304 ; cf. aussi Sur la question dogmatique..., op. cit., p. 182.Retour

[ 6] Leçons IV, p. 162.Retour

[ 7] Cf. Leçons IV, p. 279.Retour

[ 8] Leçons VI, p. 429.Retour

[ 9] Somme théologique, Ia, q. XXXIII, art. 2 ; cf. aussi Paul PAYAN, Joseph. Une image de la paternité dans l’Occident médiéval, Paris, Flammarion, 2006.Retour

[ 10] Propos du 29 août 1921 intitulé « Famille », in ALAIN, Propos, Paris, Gallimard, éd. Pléiade, tome I, p. 283.Retour

[ 11] Leçons VI, pp. 430-1.Retour

[ 12] Leçons IV, p. 50.Retour

[ 13] Séminaire, livre IV, p. 189.Retour

[ 14] Cf. J. LACAN, Des-Noms-du-Père, Paris, Seuil, 2005, p. 85 : « Il ne peut être question de la question du père, pour la raison que nous sommes au-delà de ce qui peut se formuler comme question. »Retour

Résumé

À l’heure où la mise en œuvre de tests génétiques (ADN) n’a pas été exclue en vue de cadrer une politique de « regroupement familial », où la « parentalité » autorise l’indifférenciation des figures paternelle et maternelle, il s’impose de prendre le recul de la réflexion et de mesurer l’ampleur et le sens de l’héritage qui, si nous ne nous en avisons, pourrait être bradé bien lestement. Il s’impose de bien distinguer hérédité et héritage, comme de prendre la mesure du caractère symbolique de la dimension du père, de la paternitas, dans sa construction juridique. Dans le dédale de ces questions, et afin d’éviter l’écueil d’une « conception bouchère de la filiation », l’œuvre de Pierre Legendre nous semble constituer un guide exemplaire pour questionner la filiation.


PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Pascal David « La question de la paternité à la lumière des écrits de pierre legendre : aspects mythologiques, juridiques et symboliques », Recherches familiales 1/2010 (n° 7), p. 77-83.
URL :
www.cairn.info/revue-recherches-familiales-2010-1-page-77.htm.