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Recherches familiales

2012/1 (n° 9)


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Dans un pays comme la France, la constitution de groupes de parole chez les hommes est assez rare. Cette rareté tient à la généralisation de la mixité dans notre société mais aussi à l’objet même de ce rassemblement centré sur la parole et l’expression du vécu. De l’autre côté de l’Atlantique, au Québec, les groupes d’hommes ont émergé depuis les années 1970 pour devenir progressivement un « mouvement social d’émancipation visant l’affranchissement des hommes de leurs rôles sociaux traditionnels »[1][1] Jocelyn LINDSAY, Gilles RONDEAU, Jean-Yves DESGAGNES,.... Cependant, on remarque aussi au Canada l’émergence de certains groupes « masculinistes » souvent issus des situations conjugales conflictuelles, lesquels pour défendre la cause des pères divorcés tiennent parfois des propos antiféministes et victimaires [2][2] Ibid., pp.31-32. En France, le mouvement de « la condition paternelle » et l’association « SOS papa » sont également perçus comme tels. D’ailleurs, Aurélie Fillod-Chabod en souligne l’« héritage patriarcal et leur volonté d’instaurer un droit de garde égalitaire des enfants entre les deux parents »[3][3] Colloque international Perspectives futures en intervention,.... On peut être frappé par le paradoxe qui réside entre « l’héritage » situé du côté de la domination masculine et la revendication « égalitaire » qui est un vœu initialement féministe. Ces mouvements font donc régulièrement l’objet de tensions et d’oppositions, surtout dans leur forme radicale, alors qu’ils semblent poursuivre une même finalité, l’égalité, dans leur expression. Un frein social à la constitution de groupe d’hommes tient donc aussi à la solidarité masculine qui s’y manifeste et au risque d’engager des rapports de force entre les sexes parentaux. Il m’est donc apparu particulièrement intéressant d’accompagner pendant 10 mois un groupe de parole d’hommes séparés et divorcés mis en place dans l’Ouest de la France dans un cadre institutionnel pour mieux connaître leurs motivations, le fonctionnement du groupe et les effets qu’il produit. À ce jour, Bruno Décoret est l’un des rares praticiens chercheurs français à avoir écrit sur les pratiques de groupes de parole de pères séparés [4][4] Bruno DECORET, « Gradient de paternité et stratégies... ou encore des deux sexes [5][5] Bruno DECORET, « Organisation parentale et persistance.... Son approche est ethnométhodologique alors que je suis sociologue clinicien, à l’articulation des dimensions sociales et psychiques et pour lesquelles l’analyse groupale se situe à l’interface des approches psychosociologiques et cliniques.

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Les données et leur analyse reposent sur mes observations, sur les échanges qui se sont déroulés à l’issue de la restitution de mon travail avec une quarantaine de participants et sur un travail d’enquête par questionnaire que j’ai co-construit avec les animateurs et pour lequel une vingtaine de pères ont répondu. Ces pères sont assez représentatifs des 90 hommes qui ont participé à ce jour au groupe même s’ils apparaissent sensiblement plus âgés et expérimentés (cf. annexe I). Les pères qui fréquentent le groupe de parole sont le plus souvent des pères qui ont construit une vie de famille, sont « installés » et connaissent une rupture conjugale qui vient remettre en cause leur projet de vie. Les catégories socioprofessionnelles des pères sont très hétérogènes (cf. annexe I)

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Mon objectif de chercheur, de sociologue clinicien, n’est pas tant d’étudier la complexité des ruptures conjugales et leurs effets sur la position paternelle, ce que je connais déjà par ailleurs comme praticien [6][6] J’ai mené des enquêtes sociales pour le Juge des affaires... et chercheur [7][7] Mémoire de DEA, La libération des pères : modernité,..., que de tenter de comprendre les motivations de participer à ce groupe, le fonctionnement du groupe et les effets qu’il produit sur les hommes concernés, notamment en terme de position à l’égard de l’autre sexe : le regroupement d’hommes affermit-il une position « machiste » face aux inégalités de traitement des institutions des pères et des mères ou bien permet-il une remise en cause personnelle susceptible d’améliorer les relations coparentales ? Nous ne nous intéresserons donc pas à la trajectoire individuelle de chacun pour laquelle je n’ai pas mené d’investigation précise mais davantage à la dimension groupale et à ses effets, notamment ceux déclarés à travers le questionnaire.

Origine et fonctionnement du groupe

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Parler de la motivation des pères à venir dans ce groupe nécessite d’en passer par la motivation des professionnels qui l’ont mis en place. Le premier est assistant de service social. Le second est thérapeute familial. L’un et l’autre exercent une profession pour laquelle les hommes sont minoritaires et pour laquelle l’accompagnement social ou clinique en direction des hommes est moins fréquent. Ils ont, par leur parcours professionnel, rencontré des hommes en grande précarité, en difficultés psychiques et sociales, souvent identifiés à travers leur manquement, manque d’argent, manque de travail, démission ou exclusion parentale... Ils ont pu être témoins également de l’humiliation et de l’isolement, au moment des ruptures conjugales ou professionnelles et le plus souvent isolés. Bien que professionnels, ils soulignent le fait que leur action relève d’un certain engagement : ils ont pu rencontrer ou rencontrent encore des résistances chez certains de leurs collègues ou sur le plan institutionnel, ou parfois à l’inverse des encouragements comme si cette action suscitait de fortes prises de position.

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Initialement, le travailleur social avait pensé la co-animation avec une femme pour introduire de la mixité. Cette mixité est recommandée dans les cas de violences conjugales car elle favorise l’adhésion à « des normes égalitaires »[8][8] Valérie ROY, « Etre une femme, être un homme et intervenir.... Le tandem des deux animateurs procède cependant de statuts différents : l’un est représentant de l’institution, l’autre est un professionnel indépendant, rémunéré pour sa prestation. Ces deux hommes se connaissent suffisamment pour travailler en confiance l’un avec l’autre – ils ont vécu l’un et l’autre la séparation – mais agissent à des places différentes, l’un dans l’écoute « thérapeutique » de la souffrance, l’autre dans l’action et dans la perspective du changement. Il existe de fait une forme de mixité dans ce tandem, qui, si elle ne se situe pas dans le registre du sexe, intervient dans la répartition des fonctions dans l’accueil des participants, l’animation du groupe, l’accompagnement après le groupe. Les parcours des deux animateurs, sur le plan personnel comme sur le plan professionnel, les prédisposent aussi à entendre au-delà de la seule question de la séparation conjugale et du maintien du lien parental, les problématiques masculines telles qu’elles peuvent être liées aussi au rapport au travail, au lien avec les institutions, avec les autres dimensions de l’identité masculine dont André Rauch analyse la « crise »[9][9] André RAUCH, Le premier sexe, mutations et crise de... dans une perspective historique et Christine Castelain-Meunier, les « métamorphoses » [10][10] Christine CASTELAIN-MEUNIER, Les métamorphoses du masculin,... actuelles.

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Le groupe a fonctionné au rythme d’une rencontre mensuelle (les deux premières années), bimensuelles depuis un an, à raison de trois heures par réunion. Les rencontres ont lieu le soir à partir de 20h00 selon des horaires adaptés aux réalités professionnelles des hommes concernés. Depuis son existence, 90 pères ont utilisé ce service. C’est un groupe ouvert qui comporte entre 6 et 12 pères selon les rencontres.

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Le groupe se réunit autour d’une cause commune. Tous les participants sont en démarche de séparation, en instance de divorce, séparés ou divorcés et leur place de père est remise en question. Ils souffrent de cette séparation conjugale qui vient interroger aussi le maintien des liens avec leur(s) enfant(s). Pour certains, cette place était déjà bien installée, pour d’autres elle était mise en cause, pour la plupart, elle se révèle. La séparation conjugale, le conflit, la crise, nécessitent de repenser autrement le lien à ses enfants, soit que l’ex-compagne mette des obstacles au maintien des liens, à leur nature ou à leur fréquence, soit que le père lui-même s’interroge sur le comportement à adopter à l’égard des enfants dans cette situation. Certaines questions qui restaient « noyées » dans la conjugalité – le rôle de chacun, la participation parentale, la contribution matérielle... – émergent dans la séparation. Les pères qui ont choisi/accepté/subi d’être le « second » parent découvrent que leur place est à construire dans cette nouvelle configuration, place à construire face parfois à l’adversité de leur ex-compagne, place à construire aussi dans leur propre cheminement. La séparation oblige alors à sortir des compromis masqués.

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Les conflits d’intérêts interpersonnels et les conflits de valeurs intrapsychiques surgissent soudainement. La paternité apparaît sous un nouveau mode, se révèle et réveille des questions qui jusque là n’avaient pas nécessairement fait l’objet d’une élaboration personnelle ou d’un échange conjugal. Des hommes découvrent dans le groupe de parole que ce qu’ils pensaient être une histoire singulière s’inscrit aussi dans un parcours partagé. Le silence laisse place aux mots. Les maux laissent place à la solidarité.

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Même si le groupe représente pour chacun quelque chose de différent (cf. annexe II), il est d’abord un moyen de sortir de la solitude et d’exercer en retour un soutien pour les autres. Pour les uns, il s’agit d’un passage – d’un lieu où on dépose les valises avant de repartir – pour d’autres, il s’agit d’un espace de réparation où on soigne les blessures et où on construit l’avenir – pour d’autres enfin, c’est un havre, « une famille » dit l’un, un port d’attache dans lequel on revient, à l’occasion par exemple d’une recomposition familiale et des nouvelles questions que ça soulève. Le groupe confirme que « tu as une place », là où elle n’est pas reconnue ailleurs, ni dans la famille quittée, ni auprès « des amis qui ont autre chose à penser », ni auprès des institutions. L’homme-père est comme ré-intégré dans un collectif fondé sur l’échange et la transmission : il est accueilli et il accueillera à son tour. Le groupe offre aussi une forme de socialisation par les règles qui sont rappelées généralement par un plus ancien : « chacun ici dépose sa parole », « c’est confidentiel », « la personne n’est pas interrompue dans sa présentation », « le temps est limité pour permettre à chacun de s’exprimer ». Ces règles, outre le fait qu’elles favorisent le fonctionnement du groupe, renvoient les membres au principe d’équité e t au cadre qui les contient. Chaque membre du groupe s’exprime à tour de rôle et bénéficie en retour de l’écoute, des observations, commentaires, conseils parfois des autres membres. Ces règles ont leur importance car, dans les obstacles cités, apparaissent parfois le manque de temps pour chacun, le nombre trop important de participants au groupe ou encore la monopolisation de la parole de certains.

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Les animateurs, principalement le thérapeute, régulent la parole, prolongent la réflexion, orientent parfois vers une démarche plus personnelle en fonction du problème soulevé et/ou de l’état psychique de l’intéressé. Le groupe est à la fois témoin empathique, miroir du discours et conseil pour l’action.

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Le groupe étant ouvert, avec des entrées et sorties permanentes, quelle est son entité ? Les expériences de vie étant très différentes – un père n’a pas vu ses enfants depuis 18 ans quand l’autre est en instance de divorce, un père est chef d’entreprise quand l’autre est ouvrier et menacé d’être licencié... – comment se réalise l’unité ?

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Le groupe forme une enveloppe dans laquelle la singularité de chacun peut s’exprimer. Cette différenciation trouve cependant à s’atténuer autour d’éléments fondateurs, éléments qui sont ressortis massivement lors de la réunion et qui résultent d’un fort sentiment d’injustice, les mères ayant un avantage relationnel avec les enfants, lequel avantage est généralement renforcé par « l’injustice de la Justice ». Cela se traduit par une représentation des pères réduite à leur fonction de « payeur », par « l’inégalité de traitement entre des pères » – qui ne payent pas la pension alimentaire – et « des mères » – qui ne présentent pas l’enfant lors du « droit de visite ». L’exemple d’un père du groupe qui a porté plainte près de 20 fois pour non présentation d’enfant sans que la justice n’intervienne est régulièrement cité en exemple et sert parfois d’« étendard » à la cause des pères. La Justice est mise en cause par ses avocats qui font durer les procédures par intérêt financier ou ses juges qui cautionnent généralement les propos de la mère au détriment du père. La longueur des procédures maintient durablement l’éloignement de l’enfant de son père, ce qui fragilise la relation père/enfant et aboutit parfois à ce que certains pères dénoncent sous le vocable d’« aliénation parentale ».

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Ce sentiment de victime est assez partagé bien qu’il faille aussi apporter des positions différentes selon les situations. Abdelkader, 40 ans, père de 4 enfants entre 12 et 3 ans affirme : « Je pensais effectivement que la justice (JAF) m’en voulait à moi personnellement, mais force est de constater, qu’elle a un rapport aux pères “particulier’’. » Certains rires partagés dans le groupe sur la supposée domination masculine témoignent de l’écart entre l’expérience vécue et les idées communes sur le sujet. Certains pères disent cependant être gênés par des discours qui discréditent les mères. Michel se dit « trahi par son ex-femme et ses enfants qui le rejettent comme un diable » quand Daniel affirme qu’il s’agit d’« une petite révolution... comparable au mouvement féministe ». Auguste, écrit, non sans humour, ne pas vouloir défendre la cause des pères mais « détendre la cause parentale ». Il y a des positions individuelles sur le sujet qui évoluent généralement avec le temps et les rencontres.

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Le débat fait cependant ressortir deux positions antagonistes, l’une plutôt victimaire et sexiste, l’autre plutôt combative et égalitaire. Les pères qui ont le moins de prise sur leur destin défendent la première position qui est rapidement relativisée par les pères qui parviennent à faire évoluer favorablement leur situation. En effet, certaines expressions misogynes qui soulagent du mépris sont contrebalancées par une prise de conscience plus complexe de la réalité ; le partage d’observations sur les enfants pris dans un conflit de loyauté par exemple. Le groupe permet de passer du ressentiment à l’ébauche d’une analyse. Daniel après avoir souligné l’iniquité de traitement – « la maman a les allocations familiales, le supplément familial du traitement des fonctionnaires » quand, lui, fait « tous les voyages », comprend mieux ce qui conduit « les deux filles » à « strictement répéter devant le juge ce que leur maman leur avait dicté ». Mathieu témoigne que le groupe l’a aidé à comprendre qu’« on peut vivre avec une femme pendant 20 ans sans pour autant la connaître ». Il en tire pourtant comme enseignement « qu’il faut continuer à s’entendre même si c’est la guerre » et éviter que « la justice s’en mêle ». Patrice remarque encore « le désarroi et la grande détresse de certains pères ». Il dit se sentir « démuni devant des situations inextricables » et espère pouvoir faire évoluer « les autorités compétentes qui n’ont peut-être pas conscience de cette problématique ». La reconnaissance d’un parcours des plus anciens sur l’expérience des plus jeunes, ainsi que les retours des animateurs permettent à certains pères d’atténuer leur colère et de réfléchir aux meilleurs moyens de (re)créer du lien avec leurs enfants. Il en résulte une sorte d’apprentissage collectif qui conduit à évoluer dans ses positions même s’il ne conduit pas à une uniformité.

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Un groupe de parole masculin est en général nouveau pour la plupart des participants. Ils y font le bilan de leurs autres relations, principalement de conjoint et de père. Ils tentent ainsi de s’orienter vers une autre façon d’envisager la vie et les relations avec les autres, notamment avec les plus proches d’entre eux, leurs enfants. Ces derniers maintiennent en fait un lien avec le passé, étant témoins de l’alliance et de la filiation, et permettent aussi, en même temps, de se projeter dans l’avenir. Le groupe a permis à Philippe, 51 ans, père d’un adolescent de 15 ans, de « se reconstruire », d’avoir des conseils, de retrouver espoir... Philippe pense que sans le groupe, le conflit aurait « dégénéré ». Il dit maintenant avoir « l’esprit plus libre », être « apaisé », le groupe ayant pour fonction « une sorte de thérapie ». L’existence du groupe est pour Antoine, participant depuis mai 2008, « un combat » qu’il fait connaître « à presque tout le monde » autour de lui. Il permet, selon lui, « de travailler sur soi-même » et d’envisager la séparation comme « un nouveau chemin ».

Analyse de la dynamique groupale

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Deux lectures de la dynamique du groupe sont possibles, la première synchronique, la seconde diachronique, lesquelles aboutissent probablement à une troisième, mixte ou dialectique.

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Une analyse du groupe met en évidence qu’il tient par son centre, le noyau que représente ceux qui s’inscrivent au cœur du processus de transformation qui fait quitter les rivages de la conjugalité pour accoster autrement sur les rives de la paternité, parallèlement à la procédure de séparation. A la périphérie, des situations diverses, souvent complexes, pour lesquelles la séparation a conduit à des éléments délétères et produit des effets de type « aliénation parentale », « fausses allégations », stigmatisation et rejet du père, difficultés de communication... Il existe pour certains un processus qui accompagne la procédure, quand pour d’autres la lenteur ou l’enkystement de la situation entraînent découragement et rancœur. Lorsque sa situation individuelle est dans une impasse, le père peut voir aussi que, dans d’autres cas, la situation avance et il reprend espoir. Si d’autres situations sont également dans une impasse, il s’aperçoit pour le moins qu’il n’est pas seul, et pas nécessairement responsable de cette difficulté.

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Pour les uns, le divorce est vécu comme un accident de parcours ; pour d’autres, il s’inscrit dans une suite d’événements défavorables. Sortir de la spirale nécessite le soutien de ceux qui se relèvent de leur expérience difficile. Ce processus positif prend source dans deux types de situation : d’une part, celle vécue par ceux qui n’ont pas encore fait le deuil du couple conjugal et/ou de la famille idéale, souvent au début du processus, et d’autre part celle vécue par ceux qui sont dans l’attente d’un changement favorable, d’une décision du juge – jugement de divorce, révision des droits de visite et d’hébergement, extension des droits – et qui entrevoient alors une sortie possible.

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Une autre lecture du groupe conduirait à penser que les membres passent d’un état où s’exprime la souffrance, la plainte, et verse dans une forme dépressive, voire régressive, à un état où l’action va mobiliser un espoir de changement. En effet, le groupe fait apparaître un processus d’initiation entre « les expérimentés » et « les novices ». Pour le nouvel arrivé, il est généralement surpris de trouver d’autres hommes ayant vécu la même situation que lui. Il découvre alors qu’il n’est qu’au début d’un processus qui va être long, comprenant des étapes qui ne sont pas toujours linéaires. Il s’agit d’une certaine façon d’un travail de deuil [11][11] A Montréal, une association « pères séparés », animée... que le groupe va pouvoir accompagner. Les plus anciens dans le groupe accélèrent la prise de conscience de la disparition du lien conjugal et de la nécessité pour le père de construire son lien parental indépendamment de l’ex-partenaire. Le groupe apparait alors comme un lieu ressource, comme si les difficultés conjugales avec l’autre sexe nécessitaient une compréhension « entre hommes », entre pairs, de ce qui se joue à ce moment là. Le délitement d’un modèle conjugal nécessite le remodelage d’un modèle masculin et paternel. Les références pour construire son lien à l’enfant ne peuvent être puisées dans le modèle hérité du père et du couple parental de l’intéressé. La reconstruction nécessite une déconstruction que les autres pères/pairs vont pouvoir étayer. Chaque histoire est singulière mais l’expérience groupale permet de produire un effet de catalyse sur le processus. L’homme peut faire confiance à l’expérience de son semblable : il évite ainsi les écueils qui jalonnent parfois les expériences douloureuses : abattement, esprit de vengeance, manipulations... Il apparaît au final une sorte de « carrière morale »[12][12] L’expression « carrière morale » est à entendre ici... du père séparé. Le groupe développe une énergie et produit des effets qui aident l’intéressé dans son positionnement à l’égard de l’ex-partenaire, des enfants (avec la singularité de chacun), des institutions comme la justice, l’école, l’entreprise... Auguste, pour qualifier son évolution, dit « je me sens papa amélioré » et « j’ai la prétention d’améliorer mes relations parentales » ; comme si l’expérience de la parentalité le conduisait à en améliorer les pratiques [13][13] Didier HOUZEL, Les enjeux de la parentalité, Erès,....

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À défaut d’une transmission verticale, intergénérationnelle qui n’est pas très opérante du fait de l’évolution rapide de la société et des mutations de la famille, une forme de transmission « horizontale » s’opère entre ceux qui sont plus avancés dans le processus et ceux qui en sont au début. Comme l’a dit un père, « la justice est verticale, le groupe est horizontal ». Le passage d’un état « dépressif » à un état « constructif » est finalement le miroir des postures professionnelles des deux animateurs, de celui qui écoute et soulage la souffrance et de celui qui accompagne et oriente l’action. La réussite du groupe de parole tient à l’hétérogénéité du groupe et à l’homogénéité de l’objectif poursuivi, deux éléments qu’Enrique Pichon-Rivière avait déjà pointés comme efficients [14][14] Enrique PICHON-RIVIERE, Le processus groupal, Erès,....

Les effets du groupe

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Les effets que produit le groupe sur chacun sont divers et l’évaluation peut-être différente selon que l’on s’appuie sur les changements visibles ou sur les dimensions subjectives et relationnelles. L’impact le plus marquant reste la solidarité.

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Concrètement, la situation familiale des pères interrogés a généralement peu changé, du début à la fin de la réunion du groupe. Les procédures sont longues et encore plus lentes quand il y a des difficultés relationnelles entre les deux parents. Comme le souligne Louis-Marie, 42 ans, venu une douzaine de fois depuis 3 ans pour chercher occasionnellement du soulagement, un soutien moral, il s’agit avant tout « d’un problème de société ». Il n’a pas trouvé de réelles « solutions à sa problématique dans le groupe ».

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Certains pères recensent toutes les mesures susceptibles de différer le jugement et auxquelles certains ont été confrontés : enquêtes sociales, enquêtes de personnalité, mesures d’investigation et d’observation, mesures d’orientation éducatives, visite dans un espace de rencontre... Ces mesures sont, de leur point de vue, essentiellement utilisées pour différer les décisions et ne visent pas principalement à faire évoluer la situation. Au final, certains obtiennent la résidence alternée et se sentent reconnus, mais à quel prix !

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Les pères qui ont la vision la plus positive du groupe sont ceux pour qui la situation a évolué le plus favorablement. Benoit manifeste son enthousiasme (note de 8,75/9) pour le groupe en même temps que sa joie de savoir que sa fille demande à venir vivre principalement chez lui, « après 15 mois de mesure éducative » ; alors que Samuel (note de 7/9) et Michel (note de 6/9) ont fatalement une vision plus négative du groupe compte tenu de l’absence de résultat concret. Ceux qui disent avoir le plus avancé sur le plan personnel aimeraient parfois que le groupe passe davantage à l’action pour résoudre vraiment les problèmes. Certains pères reprochent au fonctionnement du groupe d’être trop centré sur la parole. Jean-Paul vient depuis le début (3 ans) 1 fois par mois. Il a récemment divorcé et éprouve un sentiment d’injustice très fort. Il regrette que le groupe ne lui ait pas permis « une médiation » ou ne lui ait pas « facilité l’accès au tribunal ». Richard, père de deux enfants de 12 et 14 ans, n’est venu que 5 ou 6 fois durant 4 mois. Il ne vient plus car il « n’aime pas reparler du passé » et n’a « toujours pas digéré la situation ». Il est aujourd’hui divorcé et a trouvé « la procédure trop longue et trop chère [7 000 euros] ». Ce mécontentement traduit d’une certaine façon « les limites » d’un groupe institué qui a pour principale fonction d’être un relais dans une situation de crise identitaire, une étape de transition vers une nouvelle mobilisation, et non un groupe militant et actif. Certains pères achoppent sur l’écart temporel qui existe entre l’élaboration psychique et l’efficacité juridique.

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Globalement, les pères notent très positivement le groupe – moyenne de 7,65 sur une échelle de 9 – et tous reconnaissent la qualité des animateurs. Le terme qui revient le plus souvent est celui de « moral » (le groupe redonne le moral), indiqué par 14 pères sur 19. Les points positifs soulignés concernent essentiellement le fait de ne pas se sentir seul et d’éprouver l’écoute et le soutien des autres qui ont les mêmes difficultés. La présence des animateurs, l’empathie du groupe, la vision de pères pour qui la situation évolue favorablement – ceux qui obtiennent la résidence alternée par exemple – ont un effet quasi-thérapeutique.

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Certains pères soulignent cependant qu’ils ne reviennent plus au groupe quand leur moral est trop bas, ou encore quand ils ne se sentent pas prêts à entendre des histoires encore plus dramatiques que la leur. Daniel, par exemple a découvert à travers le groupe ce qu’il nomme « le monde de la séparation » dont « l’ampleur tragique » lui était « étrangère ». Sa participation au groupe lui est parfois difficile en raison justement des « situations graves et tragiques » qu’il y entend. Patrice remarque aussi « le désarroi et la grande détresse de certains pères ». Il dit se sentir « démuni devant des situations inextricables ». Samuel qui ne voit plus ses enfants dit au contraire que « c’est [son]combat qui [le]tient debout ». Le groupe produit donc une plus grande lucidité sur les réalités paternelles, qui peut entraîner alternativement désenchantement et mobilisation. Les effets positifs sont soulignés en termes de place de père, d’investissement paternel, d’autonomie, mais surtout d’affirmation de soi. Patrice souligne que les relations affectives avec ses enfants ont évolué de manière positive. Le groupe lui a permis de prendre la mesure « de la juste valeur de l’amour des pères ». Antoine parle d’ouverture d’esprit et indique que le groupe « repositionne les enfants au centre de notre vie ». Le groupe apporte en effet un meilleur positionnement dans les relations qui évoluent positivement, dans deux tiers des cas selon les répondants. Bastien, 43 ans, divorcé voit régulièrement ses enfants de 8 et 11 ans qui « se sentent plus proches d’eux »... [ « de lui » voulait-il écrire ou encore voulait-il signaler que lui se sent plus proche d’eux]. Les pères disent en général mieux connaître leurs enfants, mais ceux qui ne voient plus concrètement leurs enfants parlent en revanche de détérioration des relations. Les pères témoignent que la rupture des liens finit par entrainer la méconnaissance de leurs enfants (leurs goûts, leur centres d’intérêt...), ce qui les met en difficulté au moment de renouer les contacts. Pour Michel, il devient même difficile dans le groupe de « parler de [ses] enfants qu’[il] ne voi[t] pas... ». La séparation conjugale entraîne aussi parfois de nouvelles activités avec les enfants autour du jeu, des repas, du sport... Le suivi scolaire, quant à lui, dépend essentiellement des moyens mis en place par les établissements pour transmettre les informations aux deux parents, et qui par ce biais reconnaissent ou non les deux parents dans leur existence et dans leur autorité. Les pères (pour 7 d’entre eux) estiment que durant leur participation au groupe, leurs relations avec l’ex-compagne se sont dégradées. Elles ne se sont améliorées que pour 2 d’entre eux. On peut penser que la participation au groupe permet de mieux connaître ses droits et a un effet stimulant pour revendiquer sa place mais que cette « nouvelle » revendication peut engendrer aussi des conflits. Chacun prend une sorte d’engagement symbolique devant le groupe. Il prend des initiatives et peut vivre comme un échec le fait de ne pas parvenir à ses fins. Il vit alors la relation avec l’ex-compagne davantage comme une détérioration. Daniel pour qui sa « relation avec ses enfants a toujours été de très bonne qualité » constate que « c’est [sa] situation coparentale qui est catastrophique car elle n’a jamais été reconnue ».

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Les mots clés exprimés spontanément par les pères sur ce que leur avait apporté jusqu’à présent le groupe relèvent, dans l’ordre d’importance décroissant, des registres : « changement personnel », « empathie », « aide », « conseil » et « lien » (cf. annexe II). L’ensemble de ces termes se concrétise par des actions de solidarité entre eux, notamment par le partage des compétences. L’hétérogénéité des membres du groupe amène chacun à s’appuyer sur le groupe pour résoudre sa propre difficulté, mais aussi à apporter au groupe des connaissances, des compétences, des aptitudes, des habilités. Cette complémentarité se traduit à la fois dans la situation groupale et dans les actions individuelles conduites entre les rencontres.

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Dans le groupe, les animateurs, mais aussi les autres participants, interviennent et réagissent aux propos, soit pour évoquer ce que le témoignage suscite en eux, soit pour proposer à l’intéressé d’approfondir ce qui lui pose problème. Le groupe a un effet de régulation et parfois de conseil. C’est ainsi qu’apparaissent des « spécialités » chez les uns et les autres. Certains vont apporter des conseils, souvent judicieux, sur le plan relationnel, la manière d’être et de se comporter à l’égard de l’ex-compagne ou des enfants en fonction de leur âge, de leur sexe, de l’histoire et des liens déjà tissés. Certains participants repèrent très bien ce qui dans le positionnement de tel père le conduit à une impasse relationnel et leurs conseils sont souvent bien acceptés lorsqu’ils viennent d’un pair : « garder son sang-froid » (Djamel), « ne jamais baisser les bras » (Benoît). Les mauvaises stratégies déployées par certains, souvent soulignées par les animateurs, sont pointées par les pairs, sur un mode qui est respectueux des situations, sans jugement, sans dépréciation. Le groupe forme alors, d’une certaine façon, une équipe. D’autres vont apporter un véritable conseil juridique, tirant partie de leur expérience et de questions qu’ils ont dû résoudre pour eux-mêmes, des recherches qu’ils ont du faire, compte-tenu par exemple de la complexité de leur situation. Les uns vont faire bénéficier les autres des réseaux qu’ils ont tissés et faciliter l’orientation des pères plus démunis. Ces différentes « expertises », relationnelles et juridiques, permettent d’éviter des erreurs que chacun aurait pu, individuellement, commettre.

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À l’extérieur, cette complémentarité joue également. Les connaissances informatiques de l’un, l’aisance communicationnelle de l’autre, les avis juridiques d’un troisième vont être mis à profit pour l’ensemble du groupe. Selon les animateurs, le groupe serait pratiquement prêt pour créer une association, ce qui est d’ailleurs l’intention explicite de Samuel. Son projet actuel serait de construire une association ou un groupe pour dénoncer le phénomène d’aliénation parentale et militer alors pour l’accélération des procédures en justice. Il précise qu’il s’agit de défendre la cause des pères mais « pas dans une logique anti-maman ».

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La mixité sociale du groupe permet aussi une mise en confiance progressive des pères plus démunis. Un apprentissage expérientiel a lieu et permet le développement de compétences parentales qui, jusqu’alors, se sont trouvées bridées faute d’exemples concrets. En même temps, il apparaît pour les plus dotés culturellement, économiquement ou socialement, une autre réalité : ils constatent certes des conditions d’existence plus défavorisées, mais apprécient l’énergie que d’autres hommes sont capables de déployer pour résoudre leurs difficultés. Il y a un apprentissage réciproque dans un climat de respect et de bienveillance.

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Ce constat met bien en évidence « l’utilité publique » (Benoît) d’un tel dispositif, d’autant qu’une situation familiale dégradée entraine parfois d’autres difficultés sur le plan économique et/ou sur le plan professionnel, qui elles-mêmes rendent difficile parfois l’exercice des droits de visite (si éloignement) ou le versement de la pension alimentaire (si réduction de revenus). Les pères perdent en fait la maîtrise des dépenses familiales et vivent parfois mal la « condamnation » à verser une pension alimentaire, voire une prestation compensatoire. Face à cette difficulté, les animateurs comme les autres participants, tout en permettant l’expression de « tous ses ressentiments », permet l’accès à « une crédibilité », qui se traduit par la mise en œuvre d’actions concrètes et le recentrage sur l’intérêt de l’enfant.

Conclusion

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Nous avons parcouru pendant près d’une année la vie d’un groupe de paroles de pères séparés. Ce groupe a mis en évidence la volonté des pères de maintenir une relation de qualité avec leurs enfants et d’être reconnus pour leurs valeurs paternelles. Une des difficultés rencontrées tient au maintien d’une représentation du « couple comme idéal »[15][15] Gérard NEYRAND, « Le couple comme idéal, réponse à... pouvant conduire à la rivalité parentale, sous-tendue alors par l’aspiration à faire couple avec l’enfant. Dans ce cadre, « la guerre des sexes » conduit les pères à une double désillusion suite à la séparation : celle, d’une part, de constater l’inégalité parentale ; celle, d’autre part, de « découvrir » une justice qui valide la prévalence maternelle.

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Le groupe présente alors un lieu d’empathie, de réconfort, de compréhension face à ce qui paraît infondé ou injuste, un lieu aussi de conseils et de possibles changements. Le groupe de pairs offre un cadre, une écoute, une solidarité, une initiation, un relais face à cette réalité dans laquelle les positions masculines peuvent osciller. Auguste constate avec malice que ce qui l’a le plus soutenu dans le groupe, le plus aidé à trouver une sérénité, c’est « le mariage de la délicatesse et des papas mâles » comme s’il s’agissait finalement d’une forme de réconciliation entre sensibilité et virilité, réconciliation entre féminin et masculin et, au bout du compte, capacité de « papas dignes » à se rassembler « dans leur douleur ». Le groupe de pères est une expérience d’hommes qui luttent à leur manière, à l’image du féminisme, contre les stéréotypes de genre. Cette transition se fait avec le temps. Comme l’affirme un des animateurs : « Certains sont dans une velléité de libération mais ils ne sont pas conscients qu’à l’image du mouvement des femmes, ils devront s’organiser collectivement et trouver des soutiens dans la société. Beaucoup souhaitent la rencontre avec des femmes pour échanger à partir de leurs questions. Quelques-uns sont conscients du besoin d’accorder en soi le développement du masculin et du féminin. »

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On ne peut affirmer que le regroupement d’hommes affermisse nécessairement une position « machiste », cette position étant exprimée généralement par une minorité d’entre eux, et souvent dans des circonstances particulières du processus, au début lorsqu’ils prennent conscience que leur situation individuelle « d’exclusion » est partagée par un grand nombre de pères – leur ex-compagne pouvant être alors assimilée à l’ensemble des « ex-femmes de » – ou lorsque leur situation « d’exclusion » s’éternise et que leur ex-compagne représente alors le mauvais objet, celui qui fait obstacle à la pratique de leur paternité par l’emprise réelle ou supposée qu’elle exerce sur les enfants.

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Le groupe permet au contraire qu’un débat s’instaure avec ceux qui militent pour défendre une posture co-parentale. Ces derniers semblent plus lucides sur « la domination masculine » dans le domaine professionnel, économique, politique... et sur sa contrepartie dans le secteur familial qui se traduit souvent par la prévalence maternelle. Tout se passe comme si cette expérience de rupture conjugale – qui leur est défavorable sur le plan de la parentalité – « leur ouvrait les yeux » sur les liens invisibles, les représentations sociales, les rapports de pouvoir qui se tissent dans notre société entre les sexes et entre les générations, et dont nos institutions sont aussi les vecteurs. La conjugalité est certainement le point d’aveuglement de ces rapports de domination car ils sont masqués initialement par l’amour. La rupture conjugale avec la fin de cette idylle dévoile alors ces rapports qui font le plus souvent du père le pourvoyeur principal des revenus familiaux et de la mère « la première » des parents. Cette prise de conscience collective et progressive conduit des hommes à militer pour l’égalité parentale. Cette position n’est cependant pas partagée par tous les hommes, que ce soit à l’échelle de ce groupe ou à l’échelle humaine. Il est bien difficile pour les hommes et les femmes de reconnaître des prérogatives de genre quand elles sont à leur avantage et, a contrario, bien facile de les dénoncer en cas de situation de désavantage. Le chemin à parcourir pour les hommes et les femmes soucieux d’égalité est cependant différent dans la mesure où l’héritage et les modes de socialisation de genre situent les uns et les autres dans un rapport différent à la question, les uns dans le renoncement, les autres dans la conquête. Un groupe d’hommes, dans un moment si crucial qu’est une séparation conjugale, favorise ce processus.

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Finalement, ce groupe se situe dans les préconisations du récent rapport Terra Nova [16][16] Terra Nova, L’implication des hommes, nouveau levier... qui invite à une égalité hommes/femmes à travers 48 propositions, dont la proposition 44 : « Faire de la garde partagée le modèle standard en cas de séparation des parents. » Bien évidemment, cette proposition s’inscrit dans un ensemble plus vaste qui touche aussi bien la famille, le travail, la politique et qui nécessite « l’implication des hommes » au niveau des représentations, dans l’éducation et la formation, dans la santé... et pour lesquels la formation de tels groupes d’hommes pourrait aussi être constructive.


Annexe

Annexe I : Présentation des pères ayant répondu à l’enquête

Annexe II : Quelques résultats du questionnaire

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Les répondants ont entre 39 et 64 ans (moyenne d’âge, 47 ans). Ils ont entre 1 et 4 enfants (1 enfant : 3 ; 2 enfants : 6 ; 3 enfants : 7 ; 4 enfants : 3), soit 2,5 enfants en moyenne. Les pères concernés ont rarement des enfants en bas âge. Ils sont plus fréquemment adolescents, voire même adultes (2 enfants seulement de moins de 5 ans ; 14 enfants entre 5 et 10 ans ; 20 enfants entre 10 et 18 ans ; 11 adultes). La moyenne d’âge des enfants de ces pères est de 14 ans.

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Les CSP des répondants sont hétérogènes : 7 ouvriers ou employés, 5 professions intermédiaires, 2 professions libérales, 5 ingénieurs ou cadres. Deux sont aujourd’hui retraités et l’un est au chômage.

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Leurs motivations à participer au groupe sont dans l’ordre : questions personnelles (11 fois), questions relationnelles avec leur ex-compagne (8 fois), questions relatives à la procédure de séparation/divorce (8 fois), questions relatives à la relation avec leurs enfants (8 fois).

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Leur objectif est : rencontrer des hommes dans la même situation qu’eux (16 fois), parler et être entendu (14 fois), défendre la cause des pères (10 fois), avoir des conseils d’ordre juridique (12 fois), relationnel (10 fois), social (6 fois), éducatif (4 fois).

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Ce que le groupe leur apporte relève du :

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  • Registre du changement personnel (11 fois) : confiance, estime de soi, crédibilité, remise en question, analyse, prise de conscience, sagesse, ténacité, combativité (x2), courage.

  • Registre de l’empathie (11 fois) : écoute (x6), compréhension (x2), respect, attention.

  • Registre de l’aide (14 fois) : soutien (x4), réconfort (x2), apaisement (x2), rassuré (x2), solidarité, positivité, thérapie, exister.

  • Registre du conseil (6 fois) : conseils (x5), information.

  • Registre du lien (5 fois) : échange (x2), partage, rencontre, convivialité.

Notes

[1]

Jocelyn LINDSAY, Gilles RONDEAU, Jean-Yves DESGAGNES, « Bilan et perspectives du mouvement social des hommes au Québec », in Regards sur les hommes et les masculinités, Québec, Presses universitaires Laval, 2010, p. 36.

[2]

Ibid., pp.31-32

[3]

Colloque international Perspectives futures en intervention, politique et recherche sur les hommes et les masculinités, Québec, Université Laval, 9-10-11 mars 2011.

[4]

Bruno DECORET, « Gradient de paternité et stratégies d’adaptation du père divorcé : recherche-action ethnométhodologique », Revue internationale de l’éducation familiale, vol. 2, 1998, pp. 25-38.

[5]

Bruno DECORET, « Organisation parentale et persistance du lien après divorce, recherche ethnométhodologique avec les divorcés », Dialogue, 1er trimestre 2001, pp. 39-50.

[6]

J’ai mené des enquêtes sociales pour le Juge des affaires familiales, ai été coordinateur d’un espace de Rencontre parent/enfant, suis administrateur d’une association de médiation familiale et interviens comme formateur dans des formations concernant les conflits parentaux suite à des divorces et séparations.

[7]

Mémoire de DEA, La libération des pères : modernité, égalité, paternité, non publié, 2000 ; Thèse, Paris VII, 2006, L’homoparentalité, côté pères, ayant donné lieu à un ouvrage : L’homoparentalité au masculin, le désir d’enfant contre l’ordre social, Paris, PUF, 2008.

[8]

Valérie ROY, « Etre une femme, être un homme et intervenir auprès des clientèles masculines », in Regard sur les hommes et les masculinités, Québec, Presses Universitaires de Laval, 2010, pp 177-198.

[9]

André RAUCH, Le premier sexe, mutations et crise de l’identité masculine, Paris, Hachette, 2000.

[10]

Christine CASTELAIN-MEUNIER, Les métamorphoses du masculin, Paris, PUF, 2005.

[11]

A Montréal, une association « pères séparés », animée par Patrick CAVALIER, travaille avec de tels groupes selon une méthode reposant sur un processus de deuil.

[12]

L’expression « carrière morale » est à entendre ici dans la perspective interactionniste (Erving Goffman) comme « un entremêlement successif de déterminismes et contingences ».

[13]

Didier HOUZEL, Les enjeux de la parentalité, Erès, 2010.

[14]

Enrique PICHON-RIVIERE, Le processus groupal, Erès, 2004.

[15]

Gérard NEYRAND, « Le couple comme idéal, réponse à l’ultra moderne solitude de l’individualisme démocratique et marchand », Cahiers de psychologie clinique, n° 36, 2011, pp. 117-128

[16]

Terra Nova, L’implication des hommes, nouveau levier dans la lutte pour l’égalité des sexes, Projet 2012, Contribution n° 4, www.tnova.fr, 2011.

Résumé

Français

Une institution dans l’Ouest de la France a mis en place depuis 3 ans un groupe de parole de pères séparés. Ce groupe, animé par deux professionnels, un travailleur social et un thérapeute familial, a accueilli à ce jour 90 pères. Peu d’études ont été réalisées sur le sujet, d’autant que peu de groupes de parole entre hommes existent en France. Ces hommes, souvent démunis, parfois désespérés face à la situation de séparation, trouvent dans le groupe les moyens de partager leur expérience, de réfléchir collectivement à leur situation et à la manière de la faire évoluer favorablement. Ils se dégagent progressivement des ressentiments à l’égard de leur ex-compagne et y découvrent de surcroît une forme de solidarité masculine. Ils se recentrent alors sur les relations avec leurs enfants et s’éveillent autrement à la paternité, revendiquant alors une forme d’égalité parentale.

Plan de l'article

  1. Origine et fonctionnement du groupe
  2. Analyse de la dynamique groupale
  3. Les effets du groupe
  4. Conclusion

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