2002
Reflets et perspectives de la vie économique
Globalisation, performances commerciales et développement
Lionel Fontagné
[*]
Mondher Mimouni
[*]
Toute contribution au débat sur la relation entre ouverture et croissance sacrifie au
rappel de quelques faits stylisés : de la sortie de la seconde guerre mondiale au
tournant du siècle, les droits de douane ont été divisés par dix, le commerce mondial a été multiplié par dix-sept, le revenu mondial a quadruplé, le revenu par tête a
doublé. Dans une perspective historique encore plus longue, les périodes de prospérité ont toujours été des périodes d’ouverture; inversement, fermeture et stagnation ont généralement été de pair. Pourtant, la réduction des inégalités mondiales
n’a pas été au rendez-vous et, si la majeure partie des pays en développement ont
aujourd’hui rejoint l’OMC, les différences de performances restent patentes. Dani
Rodrik tire un enseignement de bon sens de ce puzzle : l’intégration à l’économie
mondiale ne saurait se substituer à une stratégie de développement
[1]. Ajoutons
que la stratégie de développement passe toutefois généralement par une intégration à l’économie internationale.
On a souvent parlé, à propos du prochain round de négociations commerciales multilatérales, de « round du développement ». Un meilleur accès aux marchés
du Nord, un réexamen des clauses relatives à la propriété intellectuelle, un éventuel raccourcissement du calendrier de l’Accord sur les Textiles et les Vêtements,
enfin la sortie du système des subventions aux exportations agricoles, seraient de
nature à soutenir la croissance dans ces pays.
La Banque Mondiale, dans son rapport annuel 2002 sur les « Global Economic
Prospects », souligne que les pays les plus pauvres, en raison de la nature de leur
spécialisation, font face aux obstacles aux échanges les plus élevés : protection
de l’agriculture dans de nombreux pays industrialisés, re-tarification des barrières
non tarifaires dans le secteur des vêtements, quotas tarifaires, pics tarifaires, procédures antidumping, normes, standards. Ce constat contraste avec l’idée d’un
traitement privilégié accordé aux pays en développement par le système de préférences généralisées ou du fait de l’existence de multiples accords préférentiels à
caractère régional ou bilatéral. L’initiative « everything but arms » lancée par l’Union
européenne, visant à assurer un accès libre à l’ensemble des produits des pays
les moins avancés (PMA) à l’exception des armes, du sucre, des bananes et du
riz
[2], est le modèle de libéralisation unilatérale de la part du Nord dont la Banque
Mondiale souhaiterait la généralisation. La conclusion d’un cycle de négociations
autorisant un accès libre des pays du Sud aux marchés du Nord aurait des effets
décisifs sur la croissance et la réduction de la pauvreté dans ces pays, selon les
estimations réalisées par la Banque.
Cette vision d’un enchaînement vertueux entre ouverture des marchés, performances commerciales et performances économiques résiste-t-elle à l’analyse ?
Aujourd’hui, les économistes partagent à la fois quelques principes essentiels,
principes caractérisant précisément l’approche économique de la question, et un
doute méthodologique. Ce balancement peut se résumer comme suit :
- l’ouverture est un jeu à somme positive, et non un jeu à somme nulle dans
lequel il y aurait une simple redistribution des parts de marché;
- les expériences de fermeture se sont toutes soldées par des désastres;
- les pays de petite taille économique, et donc la plupart des pays en développement, ont encore plus intérêt que les autres à avoir accès à un vaste réservoir de connaissances, de diversité des biens et services, de technologies;
- on peut toutefois imaginer des jeux d’hypothèses particuliers, fondés sur l’imperfection de la concurrence, ou encore la dynamique des avantages comparatifs, dans lesquels la théorie économique associe des pertes à l’ouverture
[3];
- les pays en développement ayant fait le choix d’une plus grande ouverture ont
d’ailleurs obtenu des performances inégales
[4], faisant que leurs performances
globales s’avèrent finalement assez peu différenciées de celles des pays en
développement moins ouverts
[5];
- il semble enfin que les conditions internes, gouvernance, institutions, éducation, santé, justice, fassent la différence.
Au total, même si les bénéfices de l’ouverture dépendent pour partie de la
qualité de la spécialisation des pays s’ouvrant, et donc de leurs performances
commerciales, et pour partie de conditions internes au bénéfice desquelles d’autres
« outils » que le commerce doivent être mobilisés (aid, not trade !), la première
tâche de l’économiste devrait être de mesurer précisément ces performances
commerciales. Or, ceci n’est généralement pas fait. Par voie de conséquence, audelà des mentions répétées de « concurrence sauvage » ou de « dumping » justifiant la mise en place de mesures protectionnistes retardant les nécessaires
ajustements dans les économies industrialisées concurrencées par les exportateurs des pays en développement, le niveau de performance réel de ces pays
reste en grande partie une inconnue
[6].
Le propos de cet article est d’offrir une première tentative de quantification
systématique des performances commerciales de l’ensemble des pays du monde
et de positionner les pays en voie de développement sur une échelle normative. Le
point important est que la norme que nous fixons ne reprend pas l’idée de « bonnes » et de « mauvaises » spécialisations : nous pensons au contraire qu’il existe
différentes spécialisations correspondant à différents niveaux de développement
et différentes dotations en ressources. Les spécialisations évoluent le long des
« sentiers de développement »
[7].
La construction d’un indice de performance commerciale
Comment quantifier les performances commerciales des pays en développement,
compte tenu de leur nature multidimensionnelle ? Comment chacun de ces pays
se positionne-t-il par rapport aux autres ?
Comment les variations de parts de marché de chacun de ces pays peuvent-elles s’expliquer sur la période récente ? Les pays industrialisés enregistrent-ils
systématiquement de meilleures performances, en raison de leur capacité d’offre,
de leurs performances technologiques, ou sont-ils d’ores et déjà surpassés dans
certains secteurs par des pays émergents ? La relation attendue entre niveau de
développement et performances commerciales est-elle contrariée, pour les pays
les plus pauvres, par l’enfermement dans une trappe de sous-développement et
une spécialisation défavorable ?
Pour répondre à ces questions, nous mobilisons dans cet article une nouvelle
méthode d’évaluation des performances des pays, basée sur les seules données
de commerce international. Une telle approche se différencie donc, en la complétant, de celle développée par exemple par le World Economic Forum et s’appuyant sur des indicateurs multicritères.
La question posée ici est la suivante : « quelle information peut-on tirer d’une
analyse systématique des données de commerce international les plus désagrégées pour l’ensemble des pays ?». Une telle approche a un avantage et pose une
difficulté. L’avantage est celui de la disponibilité des données à un niveau fin : aucune autre base de données que celle du commerce international ne permet
d’avoir des informations sur quelque 5000 produits et l’ensemble des pays. Or, les
données de commerce international, dans une économie ouverte, renvoient une
bonne « image » des conditions internes de compétitivité, de diversification de l’économie, de dynamisme enfin, dès lors qu’une dimension temporelle est disponible.
En contrepartie, la difficulté est évidente : une telle approche est réductrice, puisqu’elle ne s’intéresse pas aux activités non exposées à la concurrence internationale, et ne prend pas en compte la production sur place des firmes étrangères et
la production à l’étranger des firmes d’origine nationale.
L’indice de performance utilisé ici est le TPI (Trade Performance Index), développé au CCI (CNUCED-OMC). Cet indice constitue un outil d’évaluation et de
contrôle des performances à l’exportation et de la compétitivité des pays et de
leurs principaux secteurs exportateurs. Il couvre 184 pays et 72 secteurs et permet de déterminer le degré de compétitivité et de diversification d’un secteur exportateur par rapport à ceux d’autres pays. Le TPI mesure les performances, calcule
les gains et pertes de parts de marché sur le marché mondial et identifie les facteurs responsables de ces changements. Il permet également de mesurer le degré de diversification des produits et des marchés à l’exportation. Bien qu’il n’offre
qu’une approche quantitative, cet indicateur est une synthèse utile des différentes
dimensions des performances à l’exportation au niveau sectoriel.
Le TPI est fondé sur la plus vaste base de données d’échange, COMTRADE,
de la Division des Statistiques des Nations Unies. COMTRADE couvre 90% du
commerce international et permet ainsi de calculer le TPI des pays qui publient
leurs statistiques nationales de commerce, mais aussi celui des pays qui n’en
publient pas
[8]. Pour chaque pays et chaque secteur, le TPI fournit des indicateurs
globaux, des indicateurs de position et des indicateurs d’évolution des performances à l’exportation sur les cinq dernières années. Le TPI comprend au total vingt-quatre indicateurs de performance quantitatifs. Sur la base de ces indicateurs,
deux classements combinés sont calculés : le premier (Indice courant) permet de
déterminer la position actuelle du pays et du secteur en question par rapport aux
183 autres pays alors que le second (Indice d’évolution) classe le pays selon l’évolution de ses performances commerciales récentes.
Chacun de ces deux indices se fonde sur cinq indicateurs. Le TPI permet
donc de positionner les secteurs exportateurs de 184 pays sur une échelle de
compétitivité, et ce, d’un point de vue à la fois statique et dynamique (en fait sur les
cinq dernières années).
Les indicateurs relatifs à l’Indice courant sont la valeur des
exportations nettes
(éliminant les réexportations et tenant compte de la division internationale des procédés de production), les
exportations per capita (orientation des ressources nationales vers le marché mondial), la
part de marché mondial (rapport entre la somme
des exportations du pays et le total des importations mondiales), la
diversification
des produits (mesurée par le nombre de produits d’importance égale qui assurerait un degré de concentration des exportations identiques à celui observé, d’une
part, et la dispersion des exportations, d’autre part), la
diversification des marchés
(mesurée de façon similaire, nombre équivalent et dispersion). Outre les indicateurs classiques de performance, le TPI prend donc en compte le degré de spécialisation géographique ou par marché. La vision classique des conséquences
de l’ouverture souligne que la spécialisation des pays permet l’allocation des ressources dans les emplois les plus efficaces, en vertu du principe « d’avantage
comparé ». Pour autant, une extrême spécialisation présente de nombreux risques; retournement de la demande mondiale, apparition d’un nouveau concurrent, épuisement des ressources, croissance appauvrissante (dégradation des
termes de l’échange) si le pays a une part de marché importante. Risques dont les
pays en développement mono-exportateurs sont fréquemment victimes. A contrario, une économie orientant ses exportations de façon équivalente sur un grand
nombre de produits ou de marchés bénéficiera d’un effet de diversification de son
portefeuille
[9]. Au sein des secteurs, la diversification des produits reflète une performance globale et les effets d’entraînement positifs d’une production vers l’autre
au sein d’activités proches. La diversification des marchés pour un secteur donné
reflète quant à elle la capacité à vendre à de nombreux clients différents, et donc à
ne pas tirer uniquement parti de relations historiques et/ou préférentielles.
Concernant l’Indice d’évolution des performances à l’exportation, on prend
tout d’abord en compte la variation de la diversification des produits et des marchés définie comme précédemment. On cherche ainsi à voir si la spécialisation du
pays s’est accrue ou non, en termes de produits comme en termes de marchés.
Répétons-le, une spécialisation accrue au sein des secteurs, tant en termes de
produits que de secteurs, n’est pas considérée ici comme une amélioration des
performances. Bien au contraire, une augmentation de la diversification des exportations traduit la capacité à pénétrer de nouveaux marchés.
Ensuite, on s’intéresse à la variation de la part de marché mondial. Le point de
départ est que la part de marché détenue par un pays peut aussi s’écrire comme
la résultante de deux éléments : d’une part, les parts de marché détenues par ce
pays sur chacun des pays partenaires, d’autre part, le poids de chacun de ses
partenaires dans le commerce mondial. Cette identité permet, en variation, de
répartir la part de marché en trois termes, correspondant à un effet de pure compétitivité, un effet d’entraînement (le bénéfice tiré de positions initiales fortes sur les
marchés dynamiques), enfin un effet d’adaptation (la capacité à s’orienter vers les
marchés dynamiques et à se désengager des marchés récessifs). L’effet d’entraînement ou de spécialisation initiale peut lui-même se décomposer en un effet de
spécialisation géographique initiale et un effet de spécialisation sectorielle initiale.
Ainsi, l’effet de spécialisation géographique est positif si le pays considéré détient
initialement de meilleures positions sur les zones importatrices les plus dynamiques, tandis que l’effet de spécialisation sectorielle est d’autant plus grand que le
pays détient de meilleures positions sur les produits les plus porteurs. La spécialisation, ainsi mesurée par l’adéquation à la demande internationale, est favorable
si le pays exportateur détient initialement des positions sur des marchés porteurs,
c’est-à-dire sur des zones géographiques ou des produits dont le poids dans la
demande internationale augmente
[10]. De même, la spécialisation sera favorable si
le pays est initialement peu spécialisé sur les produits déclinants ou les marchés
dont l’importance décroît. L’effet d’adaptation des exportations aux variations de
la demande sur les cinq dernières années est positif si le pays réalise ses meilleures performances en cours de période sur des marchés dynamiques. Ceci témoigne de la capacité ou de l’incapacité du pays considéré à profiter des modifications
des tendances de la demande étrangère.
On considère enfin la tendance du taux de couverture des exportations par les
importations et l’adéquation au dynamisme du marché mondial. Ce dernier indicateur est une simple corrélation de rang entre le classement des parts de marché
d’un pays donné et le classement des tendances relatives aux taux de croissance
mondiale des différents produits exportés sur le marché international. Un indice de
1/(-1) signifie que la classification des parts de marchés des produits exportés par
le pays en question est en concordance/ (discordance) totale avec la classification
du taux de croissance des exportations de ces mêmes produits sur le marché
international.
LES PERFORMANCES COMMERCIALES DES PAYS
EN DÉVELOPPEMENT
Nous calculons ici les performances commerciales pour l’année 2000, en combinant les critères venant d’être explicités, et identifions les pays dont le PIB par tête
à parité de pouvoir d’achat est inférieur à 10 000 dollars à cette date. Nous donnons également le classement par rapport à l’ensemble des 184 pays classés
[11].
Le Tableau 1 indique les dix pays en dessous de 10 000 dollars de revenu par
tête PPA en 2000 enregistrant les meilleures performances globales. La Malaisie,
la Chine et le Vietnam occupent les trois premières places parmi les pays n’atteignant pas le seuil retenu de richesse par habitant, suivies de l’Afrique du Sud, de
l’Indonésie et du Mexique. Ainsi, la Malaisie est-elle classée au cinquième rang
mondial pour ses performances commerciales, derrière l’Irlande, la Corée, la Suède
et la Finlande, et devant la France, le Danemark, les Pays-Bas ou l’Allemagne. La
Chine et le Vietnam suivent immédiatement l’Allemagne dans ce classement. Trois
pays en transition, l’Estonie, l’Ukraine et la République Tchèque suivent. À l’autre
extrémité du spectre, la Gambie, les Comores et le Kyrgysztan sont les trois pays
dont les performances commerciales sont les moins bonnes.
Tableau 1
Les dix meilleures performances commerciales globales pour
Tableau 1 : Les dix meilleures performances commerciales globales pour
les pays en développement ou transition, 2000
PIB PPP
per capita
Malaisie 9 352
Chine 4172
Vietnam 1 697
U. D. Afr. du Sud 6 691
Indonésie 3 093
Mexique 8 359
Estonie 7 830
Ukraine 2 636
Rep. Tchèque 9 033
Cambodge 1 069
Rang
global
5
10
11
14
16
17
25
29
31
32
Rang
Position
14
18
41
26
21
58
44
37
31
106
Rang
Variation
32
28
3
15
37
4
17
33
50
2
Exportations
Milliers USD
73 268 310
183 733 509
8 001 990
19 526 619
48 839 246
117 284 202
2 817 493
6 289 031
28 252 533
837 998
Source: CHELEM-CEPII, première colonne – COMTRADE, calcul des auteurs pour les colonnes suivantes.
CHELEM-CEPII, première colonne – COMTRADE, calcul des auteurs pour les colonnes suivantes
En termes de variation, et si l’on exclut la Yougoslavie, en raison de la période
considérée, le Cambodge, le Vietnam, le Mexique, la Géorgie, le Salvador et le
Liban sont les pays en développement dont les performances commerciales se
sont le plus améliorées sur la période 1996-2000 (Tableau 2). La comparaison des
expériences d’ouverture du Vietnam et du Mexique est intéressante : ouverture en
cours en s’appuyant sur des coûts de main-d’œuvre très bas dans un cas, bénéfice du régionalisme et de l’ancrage à un grand marché dans l’autre.
Tableau 2
Les dix pays en développement ou transition ayant le plus
Tableau 2 : Les dix pays en développement ou transition ayant le plus
amélioré leurs performances commerciales sur 1996-2000
Cambodge
Vietnam
Mexique
Géorgie
Salvador
Liban
Liberia
Maldives
Surinam
Bangladesh
PIB PPP
per capita
1 069
1 697
8 359
1 696
3 310
6 067
497
2 344
5 787
1 207
Rang
global
32
11
17
80
50
56
72
84
47
55
Rang
Position
106
41
58
154
99
113
136
146
85
102
Rang
Variation
2
3
4
5
7
9
10
11
12
13
Exportations
Milliers USD
837 998
8 001 990
117 284 202
168 089
1 251 159
436 401
1 248 899
84 201
547 479
5 055 213
Source: CHELEM-CEPII, première colonne – COMTRADE, calcul des auteurs pour les colonnes suivantes.
CHELEM-CEPII, première colonne – COMTRADE, calcul des auteurs pour les colonnes suivantes
À l’opposé, les expériences n’ayant pas débouché sur des performances commerciales satisfaisantes confirment généralement ce que l’on sait des pays concernés. Le bas du classement, repris dans le Tableau 3, reflète bien souvent une
situation alarmante, dont l’aspect commercial n’est qu’un des éléments. La situation économique de la Gambie, de l’Erythrée, du Burundi, de la Sierra Leone ou du
Mali n’a pas besoin d’être décrite ici. On remarquera d’ailleurs que ces pays ont à
la fois de très mauvais classements en niveau et en variation. Parmi les quinze
pays enregistrant la pire variation de leurs performances commerciales, on trouverait en effet neuf des dix pays repris dans le Tableau 3, auxquels s’ajoutent deux
pays très pauvres (le Mali et la République démocratique du Congo), mais aussi le
Ghana et la Côte d’Ivoire, ou à des niveaux de richesse bien supérieurs la Libye et
le Venezuela.
Tableau 3
Les dix moins bonnes performances commerciales globales
Tableau 3 : Les dix moins bonnes performances commerciales globales
pour les pays en développement ou transition, 2000
Gambie
Comores
Kyrgysztan
Erythrée
Bénin
Burundi
Sierra Leone
Ste. Lucie
Mali
St. Vincent
PIB PPP
per capita
736
1 480
1 944
964
1 511
474
351
4 724
603
4 405
Rang
global
183
182
181
180
179
178
177
176
175
174
Rang
Position
170
182
168
183
176
179
165
167
155
152
Rang
Variation
183
181
182
168
176
173
178
175
180
179
Exportations
Milliers USD
138 576
11 617
262 131
22 202
221 067
70 628
115 830
51 717
217 657
48 001
Source: CHELEM-CEPII, première colonne – COMTRADE, calcul des auteurs pour les colonnes suivantes.
CHELEM-CEPII, première colonne – COMTRADE, calcul des auteurs pour les colonnes suivantes
Ces premiers résultats rappellent que certains pays en développement/transition peuvent obtenir d’excellentes performances commerciales, alors que d’autres
associent niveau de développement très bas et faibles performances commerciales, caractéristiques d’économies totalement déstructurées. Cette diversité des
performances commerciales des pays étant établie, quel enseignement peut-on
tirer, au niveau global, de la relation entre le développement économique et ces
performances ?
PERFORMANCES COMMERCIALES ET
DÉVELOPPEMENT
On peut tout d’abord raisonner en termes de rang mondial : les 184 pays (en
développement ou non, donc) peuvent être classés alternativement selon leur revenu par tête à parité de pouvoir d’achat, et selon leur indice de position commerciale, telle que définie par notre indicateur composite, pour l’année 2000. Le
Graphique 1 reprend cette comparaison, en classement inversé : les pays à droite
du graphique sont les plus riches et/ou ceux ayant les meilleures positions commerciales : États-Unis versus Allemagne, France ou Suède. Proches de l’origine,
se concentrent les pays les plus pauvres ayant les plus faibles positions commerciales, déjà évoqués.
On observe à la fois une relation nettement positive et une forte dispersion des
résultats. Ceci signifie qu’en moyenne les pays les plus avancés sont aussi ceux
ayant les meilleures performances commerciales (sans que le sens de la causalité
soit établi) et que de nombreuses exceptions à cette règle existent. Concernant la
relation entre classement en termes de revenu et de performances commerciales,
le coefficient de détermination est de 54% et quatre places gagnées en termes de
performances commerciales sont en moyenne associées à trois places gagnées
en termes de richesse par habitant. Concernant la forte dispersion autour de cette
relation moyenne, une interprétation pessimiste est que l’ouverture, même en cas
de bonnes performances commerciales, peut être associée à des niveaux de développement très différents. Le Mexique et l’Inde ont un niveau de performances
commerciales similaires mais le second pays a un revenu par tête cinq fois inférieur au premier. L’interprétation optimiste est que même des pays pauvres peuvent obtenir de bonnes performances commerciales : en pleine ouverture, la Chine
réussit déjà aussi bien que le Canada en termes commerciaux.
Graphique 1
Relation entre le classement des pays en termes de
CHELEM-CEPII et COMTRADE, calcul des auteurs
Un second type de relation simple peut être recherché entre la richesse par
habitant et les positions commerciales dont rend compte notre indicateur composite. La relation reproduite dans le graphique 2 est non linéaire
[12] et passe par un
point bas autour de la 140ème place mondiale en termes de position commerciale
(c’est-à-dire la position du Togo ou de l’Albanie). En deçà de la performance commerciale de ces deux pays, la relation entre revenu par tête et performances commerciales s’inverse. L’augmentation de la richesse par habitant s’accompagne
d’une dégradation des performances commerciales, ou inversement. Ce phénomène, souvent repris sous le terme de trappe à pauvreté, ou trappe de sous-développement, ne doit toutefois pas être interprété comme un impact négatif de
l’ouverture pour les plus pauvres : l’analyse se faisant ici en coupe, on compare
des pays ayant des revenus et des performances différents, non le même pays à
différentes dates, revenus ou performances commerciales. Et de plus, la dispersion est très forte pour ces pays, comme nous allons le voir maintenant.
Graphique 2
Relation entre le revenu par tête PPA (US$) et le classement
CHELEM-CEPII et COMTRADE, calcul des auteurs
Si l’on s’intéresse en effet plus spécifiquement aux pays dont les performances commerciales sont les moins bonnes, ou qui sont les plus pauvres, la relation
entre ces deux dimensions disparaît, comme le prouve le graphique 3. Les pays
les plus pauvres comme la Guinée Bissau, le Burundi, la Somalie et la Sierra Leone
n’ont certainement ni les infrastructures, ni les ressources suffisantes pour affronter le marché mondial. Ce sont sans surprise les pays situés près de l’origine de ce
graphique. Quelques pays comme l’Erythrée, les Comores, Djibouti, Haïti, le Sénégal, le Honduras, Cuba, l’Albanie, Myanmar ou l’Equateur suivent la relation
générale trouvée plus haut entre les deux classements. Mais la plupart des pays
les moins bien placés ont des classements assez divergents selon les deux critères. L’Arménie, Tonga ou St Vincent ont des niveaux de richesse par habitant sans
commune mesure avec ce que leurs performances commerciales « autoriseraient »,
tandis que le Ghana, le Nigeria, le Soudan, la Zambie et la Tanzanie, à des niveaux
de richesse supérieurs, ont des performances commerciales inattendues compte
tenu de leur niveau de développement.
Graphique 3
Relation entre le classement des pays en termes de
CHELEM-CEPII et COMTRADE, calcul des auteurs
Cet article avait pour objectif de dresser un classement normatif et exhaustif des
performances commerciales des pays en développement sur la base d’un indicateur synthétique utilisant des données fines de commerce international (5000 produits) et d’examiner la relation entre ce classement et le niveau de richesse par
habitant. Nous mettons en évidence de grands succès mais aussi des processus
d’ouverture ne s’étant pas accompagnés des résultats escomptés. Contrairement
aux idées reçues, de nombreux pays en développement, et pas seulement des
NPI, obtiennent d’excellentes performances dans certains secteurs. À l’autre extrémité du spectre, de nombreux pays – à faible niveau de revenu – restent enfermés dans des spécialisations peu dynamiques et n’ayant pas pour contrepartie
de bonnes performances économiques d’ensemble. Cette conclusion rejoint le
consensus sur le fait que l’ouverture, à elle seule, ne saurait être le moteur de la
croissance, sans réformes internes, sans politique volontariste de recherche des
marchés les plus porteurs. On ne doit pas oublier que l’ouverture apporte d’abord
de grands bénéfices au travers des
importations du pays s’engageant dans cette
politique, alors que l’exportation est avant tout le résultat de réformes structurelles
réussies ou de gains de productivité importants : les producteurs efficaces exportent
[13].
Mais surtout, les pays du Sud souffrent peut-être plus de la fermeture des
marchés du Nord… que de l’ouverture de leurs propres marchés. Sur la base de
ce constat, on doit donc afficher une priorité à l’ouverture des marchés du Nord,
comme le fait à juste titre la Banque mondiale. On doit aussi reconnaître que l’ouverture est le catalyseur, et non le moteur, de la croissance
[14] : le processus d’ouverture crée les conditions de la croissance en fixant des objectifs clairs aux agents
économiques, en contraignant à une transparence minimale et à une amélioration
des institutions, en permettant de réduire les distorsions et les rentes de situation
« prospérant » dans les économies fermées.
[*]
Lionel FONTAGNÉ est professeur à l’Université Paris I et Directeur du CEPII, Paris.
Mondher MINOUNI est économiste au Centre du Commerce International (UNCTAD–WTO, Genève).
Les idées développées ici sont propres aux auteurs et n’engagent pas le CCI.
[1]
Rodrik D.,
Development Strategies for the Next Century, Conference on Developing Economies in
the 21
st Century, Institute for Developing Economies, Japan External Trade Organization, 26-27
janvier 2000.
[2]
Les importations de bananes en provenances des PMA seront libéralisés en 2006, celles de sucre
et de riz en 2009.
[3]
Grossman G.M., Helpman E.,
Innovation and Growth in the Global Economy, 1993, MIT Press,
Cambridge.
[4]
Bensidoun I., Chevallier A. & Gaulier G., Repenser l’ouverture commerciale,
La lettre du CEPII,
(205), 2001.
[5]
Voir par exemple Rodriguez F., Rodrik D., Trade Policy and Economic Growth : A Skeptic’s Guide
to the Cross-National Evidence.
NBER Working Paper, 1999,7081.
[6]
Citons toutefois les travaux de Feenstra et Rose sur le cycle du produit, mettant en évidence un lien
positif entre la position dans le cycle des produits et la croissance. Feenstra R., Rose A.J, Putting
Things in Order : Patterns of Trade Dynamics and Growth ,
NBER Working paper, 1997,5975.
[7]
Leamer E.D., Path of Development in the Three-Factor n-Good General Equilibrium Model,
Journal
of Political Economy, (95), 5,1987 : 961-999.
[8]
L’évaluation de la performance commerciale est dans ce cas effectuée sur la base des données
statistiques des pays partenaires. Même si cette méthode de statistiques miroir a ses limites (notamment puisque le commerce entre pays non rapporteurs n’est pas renseigné), elle permet tout
de même de générer des informations auxquelles il serait impossible d’accéder autrement.
[9]
Busson F., Villa P. (1997), Croissance et spécialisation,
Revue économique : 1457-1483.
[10]
Bensidoun et al. montrent que les pays dont la spécialisation porte sur des produits dynamiques
de la demande mondiale ont de meilleures performances en termes de croissance. Bensidoun I.,
Gaulier G., Ünal-Kesenci D. (2001), The Nature of Specialization Matters for Growth : an Empirical
Investigation,
Document de travail CEPII, 2001 : 13.
[11]
Le détail des indicateurs des indices composites n’est pas donné, faute de place. Le lecteur intéressé se référera à h
http :// www. intracen. org/ menus/ countries. htm,rubrique Trade Performance
index.
[12]
Coefficient de détermination : 55 %
[13]
Ces idées sont par exemple développées par Rodrik. Rodrik D.,
The New Global Economy and
Developing Countries : Making Openness Work. John Hopkins University Press, Overseas
Development Council, Washington DC, 1999.
[14]
Fontagné L., Guérin J.L., L’ouverture, catalyseur de la croissance;
Economie internationale, (71)
1997 : 135-167.