2002
Reflets et perspectives de la vie économique
L’économie sociale d’insertion, cheval de bataille ou cheval de Troie ?
Ides Nicaise
[*]
Luc Lauwereys
[*]
Nick Matheus
[*]
Ces dix dernières années, un sous-segment s’est développé dans le secteur de
l’économie sociale. Souvent qualifié d’« insertion par l’économique » ou « économie sociale d’insertion », cette insertion consiste en une offre d’emploi à des groupescibles défavorisés. Le cas échéant, cette offre est accompagnée d’une
formation destinée à leur offrir de nouvelles chances sur le marché de l’emploi. Les
participants sont des chômeurs de longue durée, peu qualifiés et freinés par un
certain nombre de facteurs « à risque » d’ordre personnel ou social, ou encore des
personnes émargeant à l’assistance publique. L’emploi offert peut être de courte
ou de longue durée. Il s’exerce dans des entreprises ou dans des projets mis sur
pied expressément à cet effet.
Dans cet article, nous évaluons l’efficacité de trois types d’économie sociale
d’insertion appliqués en Région flamande : les projets de formation par le travail,
les entreprises d’insertion et les ateliers sociaux.
(a) La formation par le travail est basée sur le concept de l’emploi-sas. Il s’agit de
procurer au groupe-cible une expérience de travail, liée ou non à une formation formelle, en vue du passage vers le marché de l’emploi classique. Cette
formule – hétérogène en soi – est offerte dans le cadre d’asbl et couvre quelques milliers de postes par an. Elle s’adressait, durant l’époque étudiée (1994) à des demandeurs d’emploi peu qualifiés et inoccupés depuis plus d’un an ou
des bénéficiaires du minimex;
(b) les entreprises d’insertion (créées à partir de 1996) visent la création d’emplois permanents. Dans une phase initiale de quatre ans, une subvention (dégressive) est prévue dans l’attente que le groupe-cible et l’entreprise puissent
devenir compétitifs dans le secteur marchand. Les petites entreprises concernées se situent dans les secteurs de la métallurgie, de la construction, du
transport et du recyclage. Les personnes embauchées sont généralement au
chômage depuis au moins un an et peu qualifiées. Leur nombre est encore
fort limité (environ 150);
(c) Une troisième forme d’entreprise vise l’insertion subventionnée en permanence
du groupe le plus relégué parmi les demandeurs d’emplois et pour lesquels
on estime très peu probable à court terme le passage vers un emploi régulier.
Si ce passage n’est pas exclu pour autant, il n’est pas posé comme principe
de départ. C’est dans ce segment que se situent les ateliers sociaux [sociale
werkplaatsen]. Leurs effectifs s’élèvent actuellement à quelque 1 600 postes.
En principe, les candidats sont inactifs depuis plus de cinq ans et très marginalisés dans les différents champs de la vie sociale (scolarité, famille, santé… ).
Les activités des ateliers sociaux se concentrent dans les services fournis aux
personnes (nettoyage, aide familiale, aide gériatrique… ), la rénovation et l’agriculture.
[1]
Dans le cadre de l’état social actif, l’économie sociale d’insertion est considérée par les uns comme un levier majeur de prévention de l’exclusion sociale : alors
que la sécurité sociale ou le minimex se limitent à compenser des pertes de revenus, l’emploi (subventionné ou non) permettrait aux bénéficiaires de se réintégrer
socialement, de rétablir leur capital humain et de se sentir citoyens à part entière.
Pour d’autres, cette insertion dans des « sous-statuts » ne constitue qu’un caroussel
qui remet les stagiaires sur le pavé après une période d’emploi plus ou moins
courte; à la limite, la pression exercée sur les personnes concernées pour leur
faire accepter un boulot renforcerait même l’exploitation de la main-d’œuvre peu
qualifiée et minerait davantage les conditions de travail dans le marché du travail
ordinaire.
Étant donné la convergence actuelle entre l’économie sociale et le courant du
développement soutenable, l’on pourrait tester l’efficacité de ces dispositifs en
appliquant le concept d’« insertion soutenable ». Selon une note politique du Ministre flamand de l’emploi (Landuyt, 2000) ce concept se réfère à trois principes :
- l’emploi offert pendant la période d’insertion doit être de qualité suffisante en
termes de salaire, perspectives de promotion, conditions de travail etc.;
- l’insertion débouche sur un taux d’activité stable, même si le travailleur est
supposé changer d’emploi après un certain laps de temps;
- l’insertion dans le monde du travail ne peut pas s’effectuer au détriment de la
qualité de vie dans d’autres sphères (santé, vie familiale, participation socio-culturelle etc.).
Concrètement, à la mi-1997, nous avons effectué pour les trois types de dispositifs susmentionnés un sondage représentatif en termes de projets et de groupescibles : 123 personnes provenant d’entreprises de formation par le travail, 144
provenant d’ateliers sociaux et 62 provenant d’entreprises d’insertion. Afin de pouvoir comparer les profils et carrières du (des) groupe(s)-cible(s) concerné(s) à ceux
de la population de référence, il a été procédé à un échantillonnage de 311 demandeurs d’emploi de longue durée, peu qualifiés, et de clients du CPAS
[2] qui
n’ont participé à aucun type d’insertion par l’économique. Au total, 640 personnes ont été interrogées. Pour pouvoir mesurer les effets de l’insertion par l’économique sur le parcours professionnel et le bien-être des intéressés, nous avons
effectué une enquête rétrospective sur la période qui court avant et après l’entrée
en insertion. Nous appelons ce moment d’entrée
le « moment charnière » dans la
vie des intéressés. Pour le groupe témoin, le « moment charnière » correspondant
est le moment de référence de l’échantillonnage.
Hélas, ce moment charnière n’est pas identique pour tous les groupes. Cela
est dû au fait que les trois types de dispositifs étudiés n’ont pas la même « ancienneté ». Les entreprises de formation par le travail existent depuis déjà longtemps
et de ce fait, nous avons pu échantillonner une population qui y est passée dès
1994. De cette manière, lors de nos interviews réalisées fin 1997, nous avons pu
faire un tour d’horizon sur au moins 3 ans après le passage de l’échantillon. Les
ateliers sociaux ont, eux, acquis un cadre expérimental début 1995 et c’est à
partir de ce cadre qu’ont été fixés les critères actuels d’engagement. Par conséquent, nous avons sélectionné des arrivants de l’année 1995. Enfin, étant donné
que les entreprises d’insertion n’ont été opérationnelles qu’à partir de 1996, l’entrée dans cette forme de travail est encore plus récente. Pour des motifs de
comparabilité, nous avons donc décidé de tirer un échantillon témoin de la population de référence à deux moments charnières : le 30/06/94 et le 30/06/95.
Figure 1
Aperçu de l’enquête des groupes-cibles:
Le questionnaire comprend les rubriques suivantes : profil sociodémographique,
origine sociale, situation familiale, logement, niveau d’études, carrière professionnelle, loisirs, participation sociale, santé, revenus, appel à l’aide ambulatoire et
résidentielle, et bien-être psychique. Ces questions devaient fournir les informations sur la situation de l’échantillon avant le « moment charnière » et juste avant
l’interview.
La plupart des indicateurs confirment la position relativement faible des travailleurs du groupe-cible au moment charnière. Ils sont (encore) moins qualifiés
que le groupe de référence, connaissent plus de situations familiales brisées, plus
de placements d’enfants, ils habitent dans des maisons moins confortables, sont
en moins bonne santé (y compris des handicaps et des problèmes de désintoxication), ont plus souvent un passé psychiatrique ou ont connu un séjour en prison
et dépendent plus de l’aide ambulante et résidentielle. Le sentiment général de
bien-être est également inférieur chez les travailleurs du groupe-cible. D’autre part,
les stagiaires ont en général plus d’expérience de travail préalable que le groupe
témoin.
3. QUALITÉ DE L’INSERTION PAR L’ÉCONOMIQUE
Deux tiers des emplois occupés (83% dans les ateliers sociaux) concernent des
fonctions d’ouvriers non qualifiés. Le salaire net moyen pour un emploi de 38
heures est inférieur à 31.000 BEF. Environ 1 emploi sur 5 l’est à temps partiel.
La formation par le travail se distingue des deux autres types d’insertion, non
seulement par le caractère temporaire des contrats mais également par la grande
diversité des statuts : certains ont un contrat ordinaire à durée indéterminée, d’autres
un statut ACS et d’autres encore se situent dans « l’article 60 » de la Loi sur les
CPAS, bénéficient d’une allocation de chômage ou n’ont aucun revenu.
D’autre part, les entreprises de formation par le travail investissent davantage
dans la formation, avec un quasi équilibre entre la formation technique et la formation générale. Pour les ateliers sociaux et les entreprises d’insertion, cette proportion est d’environ de 2 contre 1. Ce sont les ateliers sociaux qui offrent globalement
le moins de formation. La question est de savoir si une formation supplémentaire
ne pourrait pas contribuer à une revalorisation du contenu du travail et à des chances de transition plus grandes.
Pour terminer, nous avons également examiné les conditions de travail. Sur le
plan de l’atmosphère du travail, il n’y pas de différences significatives à constater
entre les trois types de dispositifs. Mais la pression du travail est nettement plus
forte dans des entreprises d’insertion qu’ailleurs : la perspective d’autofinancement dans un avenir proche pèse très lourdement sur les travailleurs. Nous reviendrons sur ce point plus loin.
4. EFFETS SUR LE PARCOURS PROFESSIONNEL
DES PARTICIPANTS
La figure 2 reflète le taux d’emploi des trois groupes de travailleurs en insertion et
du groupe de référence à différentes étapes avant et après le moment charnière,
indépendamment de la nature du travail, du statut, de l’employeur, etc. Il faut d’abord
remarquer que 20 à 40% des travailleurs du groupe-cible exerçaient déjà l’une ou
l’autre forme de travail avant leur entrée en insertion, même s’il s’agissait souvent
d’un travail occasionnel ou de statuts précaires. Ceci vaut également pour le groupe
de référence qui concerne pourtant des chômeurs de longue durée, d’après la
définition du VDAB mais qui, en fait, étaient actifs pour 10 à 20%, au cours de
l’année précédant le moment charnière. Le travail au noir n’est rapporté que par
quelques individus; les autres font du travail intérimaire, du volontariat ou travaillent dans un statut PRC (Plan de résorption du chômage).
Figure 2
Taux d’emploi des groupes-cibles
Au moment charnière, les taux d’emploi du groupe-cible s’élèvent logiquement à 100%. Dans le groupe formation par le travail nous remarquons ensuite
très rapidement qu’un participant sur 10 décroche; après un an on constate une
baisse, le taux d’emploi allant jusqu’environ 70%, et le taux d’emploi se stabilise
après deux ans à environ 62%, ce qui peut être appelé un résultat décent, eu
égard au fait qu’il s’agit d’occupations quasi exclusivement situées dans le marché du travail ordinaire.
Dans les ateliers sociaux, très peu de travailleurs retombent dans le chômage : deux ans après l’embauche, 86,5% des travailleurs sont encore au travail, même
si environ un travailleur sur dix transite vers un autre emploi.
Les chiffres pour les entreprises d’insertion sont fiables jusqu’à 6 à 9 mois
après embauche, parce que la période d’observation ne va pas beaucoup plus
loin pour la plupart des intéressés. Nous remarquons une rechute d’environ 15%
au cours de cette période, ce qui démontre que la durabilité du travail dans les
entreprises d’insertion est loin d’être garantie.
En comparaison avec le groupe témoin, le gain d’emploi reste toutefois important : le degré d’activité de ce groupe reste au-dessous de 20%. Le fait qu’il ne
monte pas spontanément démontre que les effets d’aubaine de l’économie sociale d’insertion restent limités (en d’autres mots, sans insertion sociale, les intéressés n’atteindraient pas de manière autonome un degré d’occupation plus élevé).
Pour être complet à ce sujet, il y a lieu de vérifier dans quelle mesure ce gain
d’insertion s’explique réellement par le passage dans des initiatives proprement
dites d’insertion par l’économique, ou plutôt par les caractéristiques observées ou
cachées des individus concernés, qui font qu’ils trouveraient facilement un travail
ailleurs. En d’autres mots, y a-t-il un biais dans les différences observées dans le
taux d’emploi ? Pour pouvoir répondre à cette question, un modèle de régression
« à effet fixe » a été estimé, à savoir une technique appropriée pour épurer les biais
de sélection. La variable dépendante est la différence individuelle en temps presté
pendant une période de référence déterminée avant et après le moment charnière. Dans la mesure où des caractéristiques individuelles (observées ou cachées) influencent les chances d’une mise au travail, il est supposé que, normalement,
elles joueraient un rôle tout aussi bien avant qu’après le moment charnière. Seules
les caractéristiques qui changent avec le temps (comme par exemple l’âge) doivent être reprises explicitement dans le modèle comme variables indépendantes.
La différence en degré d’occupation ainsi mesurée peut alors seulement être attribuée à l’insertion sociale en soi.
[3]
Dans la deuxième colonne du tableau 1, l’effet net « épuré » de l’occupation
sociale est reflété, tel qu’évalué par le modèle. Chaque chiffre donne la différence
en temps presté entre le groupe-cible et la population de référence, exprimée en
mois, pendant les trois ans après le moment charnière et corrigée pour les différences en caractéristiques individuelles (observées et non observées). À titre de
comparaison, on trouve dans la colonne 3 l’effet brut, c’est-à-dire la différence
observée sans correction pour une participation sélective. Il apparaît que l’effet net
est plus petit que l’effet brut : sans offre d’insertion, le modèle prédit effectivement
que les intéressés auraient également eu un certain avantage par rapport au groupe
de référence, en raison de leur plus grand lien a priori avec le marché de l’emploi.
Tableau 1
Effet net de l’insertion sociale après épuration des caractéristiques
Tableau 1
Effet net de l’insertion sociale après épuration des caractéristiques
individuelles
Type d’occupation sociale Effet net Effet observé
(corrigé) (non corrigé)
Année 1
Formation par le travail 8,3 9,7
Atelier social 7,1 10,1
Entreprise d’insertion 7,2 8,8
Année 2
Formation par le travail 3,4 6,0
Atelier social 5,5 9,0
Entreprise d’insertion –
Année 3
Formation par le travail 3,6 6,0
Atelier social – –
Entreprise d’insertion – –
Un « –» signifie que la mesure n’est pas fiable en raison d’un grand nombre d’observations manquantes (« censure par la droite»).
Outre des effets purement quantitatifs de l’insertion par l’économique, la qualité de l’emploi importe également, notamment après le passage vers un travail
régulier (par ailleurs, la qualité de l’insertion en tant que telle a déjà été commentée
en section 3). Nous considérons ici ceux qui occupent un travail « classique » au
moment de l’interview : il s’agit de 85 ex-stagiaires de l’insertion sociale et de 89
personnes du groupe témoin. Nous comparons d’abord les emplois actuels des
ex-stagiaires avec leurs emplois précédents (en insertion sociale); ensuite, nous
les comparons aux emplois des membres du groupe témoin ayant trouvé un emploi.
Les « ex-insérés » forment un groupe « trié sur le volet » : ils viennent principalement des projets d’expérience du travail, avaient souvent des statuts précaires
et une rémunération très faible, mais recevaient davantage de formation. Après
transition vers l’autre poste, ils ont considérablement amélioré leur position sur le
marché de l’emploi : beaucoup sont passés de la catégorie « ouvrier non qualifié »
au statut « employé »; les salaires s’approchent de la moyenne de tous les travailleurs (insérés sociaux et travailleurs réguliers) du sondage et le nombre de contrats à durée indéterminée s’est accrû de manière significative
[4]. Leur autonomie
au travail et leur satisfaction ont augmenté, même si la pression du travail est plus
forte qu’auparavant. Pour eux, le stage d’insertion a donc visiblement été un « investissement », malgré un statut social initialement faible.
En comparaison avec les travailleurs nouvellement mis au travail du groupe
témoin, les travailleurs ex-insertion sociale ont obtenu bien plus souvent des emplois à plein temps. Ils appartiennent plus souvent à la catégorie « ouvrier qualifié »
et moins aux autres catégories. Les autres aspects qualitatifs examinés (salaire
horaire moyen, atmosphère de travail, pression du travail,… ) sont comparables
entre les deux groupes. Ces indications montrent donc que des travailleurs exinsertion sociale ont été « convenablement » intégrés dans le marché du travail
malgré leur position initiale faible.
5. EFFETS SUR LE BIEN-ÊTRE
En dehors des effets de l’insertion sur l’employabilité proprement dite, nous voulions savoir si elle avait également des effets (négatifs ou positifs) sur le bien-être
des personnes concernées. On peut espérer par exemple que leurs revenus et
leurs contacts sociaux augmentent et, par conséquent, peut-être également leur
confort matériel, leur participation socioculturelle, leur santé mentale etc. Nous
avons examiné ces aspects en nous fondant sur une série d’analyses bivariées et
sur un modèle de régression plus général avec un nombre déterminé de dimensions importantes liées au bien-être.
Dans les analyses bivariées, une double comparaison est faite à chaque fois : le glissement intervenu dans la situation d’un inséré social « avant/après » (par
exemple des revenus plus élevés) n’est en effet pas suffisant pour conclure que
l’insertion mène à des revenus plus élevés. Il est possible en effet que le groupe de
référence ait vu croître également ses revenus. La probabilité d’un lien causal réel
avec l’insertion sociale augmente toutefois lorsqu’on constate que l’augmentation
des revenus est plus forte et/ou plus fréquente chez les travailleurs (ex-)insérés
que chez le groupe de référence. En outre, la probabilité du lien causal doit excéder une valeur plancher si l’on veut parler d’un effet « statistiquement significatif ».
D’après ces normes strictes, les effets suivants ressortent des analyses :
- le revenu personnel des insérés a augmenté mais cela ne signifie pas encore
que les problèmes financiers au niveau familial aient diminué de manière significative
[5];
- sur le plan familial il y a peu de changement, en dehors du fait que les insérés
sociaux (après contrôle d’âge) entament plus de nouvelles relations avec des
partenaires;
- beaucoup d’insérés sociaux sont également devenus moins dépendants de
l’aide ambulatoire. Un effet similaire n’est toutefois pas perceptible dans l’aide
résidentielle;
- les insérés ont acquis plus de confiance en eux-mêmes, se sentent davantage maîtres de leur vie et se montrent plus satisfaits en général. Cela est vrai
surtout pour les travailleurs des ateliers sociaux;
- les effets les plus frappants se font sentir sur le plan socioculturel : on lit davantage pendant les loisirs, il y a plus de sorties (culturelles) et on s’affilie à de
nouvelles associations. En même temps, les contacts informels avec la famille, les voisins et les amis se sont intensifiés. Ces effets socioculturels sont
surtout perceptibles chez les stagiaires de la formation par le travail, et le moins
- (parfois pas du tout) dans les ateliers sociaux.
- Enfin, on note pour le seul groupe de formation par le travail une amélioration
de la santé physique et psychique, y compris une baisse de la toxicomanie et
moins de consultations chez les psychiatres.
- Sur d’autres terrains (logement, placement d’enfants en dehors de la famille,
contacts sociaux, certains aspects de l’occupation des loisirs, … ) les effets
sont insignifiants ou parfois même contraires selon le groupe de participation
ou l’indicateur choisi.
Une analyse factorielle a été menée sur les quelque 80 variables du bien-être
observées après l’insertion sociale (au moment de l’interview ou au cours des 12
mois précédents). Quatre dimensions du bien-être se sont ainsi dégagées : le bien-être financier et affectif, le confort du logement, la participation socioculturelle et
l’assujetissement familial. Ensuite, quatre régressions ont été estimées avec chacun des scores factoriels susmentionnés comme variable dépendante. Les variables indépendantes étaient les scores de facteurs avant le moment charnière et
une dummy pour le stage d’insertion. Les régressions démontrent encore une fois
que l’insertion par l’économique a une influence positive significative sur la participation socioculturelle. En d’autres mots, via le travail et un revenu individuel plus
élevé, les intéressés sont à même de sortir davantage, de se développer également sur le plan culturel et de mieux jouir de la vie. Il est frappant qu’il n’y ait
aucune influence significative sur les autres facteurs et notamment sur le facteur
« bien-être financier et affectif » : ce dernier facteur est fortement lié à la marge
financière du ménage et au climat familial positif. Il semble dès lors que l’insertion
sociale comporte bel et bien une promotion sociale pour l’individu mais n’amène
pas pour autant des garanties pour un bien-être amélioré du ménage.
De ce qui précède, nous pouvons déduire quelques implications pour la politique
(à divers niveaux) et pour la pratique.
- Le statut des travailleurs du groupe-cible s’est progressivement amélioré au
cours des dernières années. Le besoin de revalorisation subsiste toutefois
pour deux raisons : (a) surtout dans le secteur de la formation par le travail,
certains effectuent le même travail avec des statuts totalement différents; (b) l’occupation sociale améliore le revenu personnel des travailleurs dans une
certaine mesure mais a peu d’effet jusqu’à présent sur l’insécurité d’existence
sur le plan familial. Un meilleur salaire et un emploi à temps plein sont souhaitables, même s’il faut se prévenir contre des « pièges à l’insertion », où le
stimulant pour transiter vers un travail régulier pourrait être découragé.
- Oui, l’économie sociale d’insertion semble produire une insertion « soutenable ». Cela vaut tant sur le plan quantitatif (stabilité des taux d’emploi à moyen
terme) que sur le plan de la qualité de vie. De manière inattendue même, la
formation par le travail marque beaucoup de points en matière d’efficacité,
dans plusieurs dimensions. Elle entraîne une formation (tant technique que
générale) relativement conséquente. Le taux d’emploi ex post reste bien plus
élevé que beaucoup ne pourraient le penser (du moins, en Flandre – au-des-sus de 60% bruts) et cet emploi est de bonne qualité. Mais c’est à d’autres
niveaux (surtout la participation socioculturelle et la santé physique et mentale) que les effets des stages d’insertion sont les plus patents. Une comparaison
stricte entre les types de dispositifs est hasardeuse : tant le groupe-cible que
les objectifs sont différents, et il en va de même des délais impartis pour en
mesurer les effets. Malgré tout, nous osons tirer au moins les conclusions
suivantes : (a) l’opinion assez répandue selon laquelle « la formation par le
travail n’est qu’un faux-fuyant » et ne produit pas d’effets durables est contre-dite par les faits; (b) une partie du succès de ces stages pourrait être attribuée
à une approche intégrale en termes de parcours d’insertion, avec par exemple une composante formation. Ce dernier point mérite spécialement d’être
adopté dans les autres formes de travail.
- Nous voudrions également avertir le lecteur des limites de notre enquête et
tracer en même temps des pistes pour la poursuivre : (a) un certain nombre de
liens de causalité sur le plan du bien-être sont tellement complexes que nos
analyses pourraient mener ici ou là à des interprétations prématurées dans un
sens positif ou négatif; (b) l’effet n’a pu être mesuré que sur une période
relativement courte pour différentes raisons. Nous présumons toutefois que
les effets, tant sur le marché de l’emploi que sur le bien-être, pourraient s’en
trouver accrus à plus long terme. C’est pourquoi nous avons entretemps effectué une nouvelle enquête de suivi, au printemps 2001, dont les analyses
sont actuellement en cours.
·
LANDUYT, Renaat (2000), Beleidsnota Werkgelegenheid 2000-2004, Bruxelles : Cabinet du Ministre flamand de l’Emploi et du Tourisme.
·
LAUWEREYS, Luc, MATHEUS, Nick, NICAISE, Ides (2000), Sociale tewerkstelling in
Vlaanderen : doelgroepbereik, kwaliteit en doelmatigheid, Leuven : HIVA.
[*]
Ides NICAISE (docteur en sciences économiques) est chargé de recherches au Hoger Instituut
voor de Arbeid de la K.U.Leuven. Il est en outre président du Service de lutte contre la pauvreté.
Luc LAUWEREYS (sociologue) et Nick MATHEUS (ingénieur commercial) étaient, jusque récemment, collaborateurs scientifiques dans son équipe. La présente contribution fait partie d’une évaluation plus large du ciblage, de la qualité et de l’efficacité des projets d’insertion par l’économique,
effectuée en 1998-2000 et publiée dans un rapport intitulé « Sociale tewerkstelling in Vlaanderen :
doelgroepbereik, kwaliteit en doelmatigheid » (Lauwereys, Matheus, Nicaise, 2000). La recherche a
été financée par les Services fédéraux des affaires scientifiques, technologiques et culturelles (SSTC).
[1]
On pourrait encore distinguer une quatrième forme :
l’insertion par l’activité semi-formelle. Sa finalité est encore imprécise : la réinsertion dans le circuit régulier n’est pas envisagée ouvertement
mais n’est pas non plus exclue. Le « travail » qui y est fourni poursuit une finalité psychosociale
(occupation, contact social, donner un sens à la vie) plutôt qu’une fonction d’intégration. On n’accorde pas un vrai salaire à ce type d’emploi ni un véritable statut de travail et, dans une large
mesure, la législation en matière de protection du travailleur n’y est pas d’application. Nous classons ici les centres de « travail thérapeutique » [arbeidszorg].
[2]
peu qualifié : diplôme maximum de l’enseignement secondaire supérieur; demandeur d’emploi de
longue durée = minimum 1 an sans travail au moment de l’échantillonnage. Les critères appliqués
sont en vigueur au moment appelé « moment charnière », à savoir sans considérer si les intéressés
ont travaillé ou changé de statut entre le moment du sondage et le moment de l’interview. Parmi les
« clients du CPAS », nous comptons les ayants droit au minimex tout comme les bénéficiaires
d’une aide sociale financière du CPAS. Pour de plus amples détails au sujet du sondage et des
réponses reçues, nous nous référons à LAUWEREYS, MATHEUS et NICAISE (2000).
[3]
Un problème complémentaire est dû au fait que la période observable après le moment charnière
est inférieure à trois ans pour beaucoup d’individus et que dans bien des cas, des années incomplètes sont prises en considération. Ceci est appelé dans le jargon statistique la « censure ». Pour
prévenir des biais par la censure, on n’a pas appliqué une régression ordinaire (moindres carrés)
mais un modèle TOBIT estimé par la méthode du maximum de vraisemblance. Pour les détails au
sujet de la méthode d’évaluation et des résultats, nous nous référons à LAUWEREYS, MATHEUS et
NICAISE (2000).
[4]
Il est vrai que le travail à temps partiel augmente également après le passage à un emploi régulier
mais il s’agit toujours d’une minorité.
[5]
10% des intéressés ont encore des problèmes financiers en permanence, et 17,5% de temps à
autre. Cela représente une baisse en comparaison avec la situation précédente mais dans le groupe
de référence également une baisse est perceptible.