2003
Reflets et perspectives de la vie économique
Regard sur trente ans d’économie industrielle
Alain Balasse
[*]
L’article se propose de retracer la genèse et l’évolution de
l’économie industrielle, discipline consacrée à l’étude du système productif,
de ses composantes et de ses acteurs. Enrichie par la remise en cause des
notions d’entreprise et de concurrence, puis par les avancées de l’hypothèse
structuraliste et du paradigme structureconduiteperformance, la « nouvelle»
économie industrielle accorde désormais un rôle central aux stratégies
d’entreprises. Des concepts novateurs (théorie des contrats, coûts de
transaction, marchés contestables) et des réorientations inéluctables sur un
plan méthodologique permettent désormais d’envisager, via l’adoption d’un champ
d’analyse pluri-disciplinaire, une approche plus fine des mécanismes de marché
et des comportements stratégiques individuels.
Mots-clés :
économie industrielle, structures de marché, stratégies, performances.
This paper proposes to relate the origin and the evolution of
industrial organization, a field of investigation devoted to the study of the
productive activity, its components and its actors. The « new» industrial
economics results from the reviewing of the notions of firm and competition,
and from the adoption of the structuralist hypothesis and then of the trilogy «
structure-conduct-performance». Nowadays, it attributes a leading part to firm
strategies. New concepts (contracts theory, transaction costs, contestable
markets) and inescapable methodological repositioning (among which the adoption
of a pluri-disciplinary approach) contribute to the building of a more precise,
present-day analysis of market regulations and industrial strategic
behaviors.
Keywords :
industrial organization, market structures, firm behavior, performance.
Trop longtemps, économie et gestion sont apparues dans la
littérature spécialisée comme deux facettes alternatives d’un même savoir
scientifique. D’un côté, la science économique au sens large – telle
qu’enseignée dans les amphithéâtres – relève, de par son caractère normatif, de
schémas purement conceptuels souffrant, dès lors, d’un manque évident
d’opérationnalité. De l’autre, le management, en raison des domaines nombreux
et variés auxquels il est amené à faire référence, peut sembler orphelin d’une
base de réflexion théorique solide et unanimement reconnue.
Les choses évoluent cependant, en ce sens que ces dernières
décennies, des prolongements naturels de l’analyse économique classique,
singulièrement de l’analyse microéconomique, ont pu fournir des outils plus
adaptés à l’étude des marchés concrets et à la compréhension des mécanismes
fondamentaux qui sous-tendent les comportements stratégiques
individuels.
Dans ces quelques pages, nous souhaitons illustrer ce
rapprochement en retraçant la genèse d’une discipline aujourd’hui sans doute
arrivée à maturité. Nous voulons parler de l’économie industrielle, issue des
développements théoriques récents de la microéconomie et de plus en plus
utilisée pour décrire et analyser le système productif, ses composantes et ses
acteurs. Nous avons choisi de retracer chronologiquement les différentes étapes
de ce cheminement, en mettant systématiquement en évidence les interrogations,
les doutes et les prises de conscience qui furent à la base du progrès des
connaissances en ce domaine. Au terme de ce bref historique, nous espérons que
le gestionnaire d’entreprise puisse s’inspirer de cette démarche globale et se
doter ainsi d’une grille d’analyse lui permettant de mieux situer la complexité
de son environnement, mais aussi d’évaluer plus précisément sa position et ses
actions face à la concurrence actuelle et à venir.
2. LES LIMITES CONCEPTUELLES DE LA THÉORIE MICROÉCONOMIQUE OU LA
REMISE EN CAUSE DE SES FONDATIONS TRADITIONNELLES, LES NOTIONS D’ENTREPRISE ET
DE CONCURRENCE
Si la théorie microéconomique pure présente un grand intérêt
pour introduire et expliciter les phénomènes économiques fondamentaux, elle
n’en reste pas moins enfermée dans des conditions très sévères, ses hypothèses
particulièrement restrictives la rendant peu (et d’ailleurs de moins en moins)
adaptée pour comprendre la réalité industrielle. En particulier, deux piliers
essentiels de l’analyse classique ont rapidement dû être remis en cause et
adaptés à l’évolution du système productif (Morvan, 1976). Le premier concerne
la notion même d’entreprise, présentée en théorie comme une unité de production
souveraine aux contours nettement définis, centrée sur un entrepreneur
individuel à la fois propriétaire et dirigeant, poursuivant un objectif unique
de maximisation du profit en prenant, de manière automatique, des décisions lui
garantissant une situation optimale… Indiscutablement, il convenait donc
d’adopter une définition plus opératoire de la firme, tenant compte des
multiples évolutions observées à son niveau. De nombreux paramètres
supplémentaires ont ainsi pu être progressivement intégrés dans la réflexion
économique : coexistence de différents groupes au sein (et en dehors) de
l’entreprise-« organisation », montée en puissance des managers, composition de
l’actionnariat et concentration de la propriété économique via les groupes
industriels et financiers; dynamique de l’organisation, croissance et
modification des structures; notions d’autonomie stratégique et de
planification, de pouvoir de marché et plus généralement de pouvoir économique
(par la maîtrise des relations « hors marché »); prise en compte d’autres
motivations et d’autres objectifs que la seule recherche du profit maximum à
court terme; … De cette manière, on a pu évoluer vers une approche de
l’entreprise davantage orientée vers l’expérimentation et la compréhension du
comportement des acteurs.
Le second concerne le concept de concurrence, à propos duquel
un malaise s’est rapidement fait ressentir. Les conditions d’existence de la
concurrence pure et parfaite en tant que structure de marché (voir plus loin),
bien connues de tous, sont particulièrement contraignantes. Leur violation
quasi systématique dans la réalité industrielle (les imperfections des marchés
sont en effet permanentes et croissantes) est à l’origine d’une grande variété
de marchés de vendeurs, souvent bien éloignés de l’« idéal concurrentiel »
abstrait. Il a donc fallu, ici aussi, intégrer dans la notion même de
concurrence les profondes mutations observées au sein du système industriel :
diminution du nombre d’entreprises et augmentation de leur taille, efforts de
différenciation des produits et concurrence par la qualité ou d’autres formes
de « non price competition »,
existence de barrières à l’entrée et à la sortie freinant la mobilité des
ressources, interdépendance grandissante entre vendeurs débouchant sur des
formes modernes de rivalité ou de coopération sur fond d’oligopolisation des
marchés, …
C’est ainsi que, pour décrire correctement le fonctionnement de
plus en plus complexe des marchés, la concurrence contemporaine doit également
prendre en compte les éléments déterminants de la conduite des firmes. Cette
référence, plus ou moins explicite à ce stade, aux stratégies individuelles se
verra d’ailleurs davantage formalisée par la suite.
3. LE POINT DE DÉPART DE L’ÉCONOMIE INDUSTRIELLE : L’HYPOTHÈSE
STRUCTURALISTE
Dans le prolongement de la microéconomie classique et des
indispensables correctifs qui y ont progressivement été apportés, on peut
considérer que l’hypothèse structuraliste a constitué un véritable détonateur,
ouvrant la voie à des investigations au caractère théorique certes encore fort
marqué, mais adoptant néanmoins déjà la démarche de type méso-analytique qui
caractérisera bientôt l’économie industrielle contemporaine. Historiquement,
les premiers travaux qui se réclament de cette hypothèse structuraliste,
c’est-à-dire de la référence explicite et exclusive à des structures de marché
pour expliquer les performances économiques, sont largement inspirés de l’école
anglo-saxonne, de l’industrial
organization. Le cadre de référence pour l’observation est ici le «
marché », assimilé à l’industrie (définie comme le regroupement de toutes les
firmes ayant des productions voisines ou identiques), dont on caractérise donc
les structures.
À titre d’exemple, nous citerons deux prolongements théoriques
de la microéconomie qui s’inscrivent dans ce courant de pensée novateur pour
l’époque. Samuelson (Samuelson, 1982) tout d’abord, observant la liaison entre
tendance des coûts de production et imperfections structurelles des marchés,
note que certains modèles de variation des coûts ne peuvent qu’aboutir à la
dislocation de la concurrence parfaite. En particulier, si les coûts unitaires
de production des entreprises d’une branche d’activité se redressent
tardivement eu égard à la demande totale, la coexistence de nombreux
concurrents est impossible et on assistera vraisemblablement à l’établissement
d’un oligopole. C’est le cas de la majorité des secteurs industriels, où la
concurrence – au sens large du terme ici – ne peut s’exercer qu’entre un nombre
restreint d’acteurs, de dimension non négligeable parce qu’ils auront engrangé
toutes les économies d’échelle indispensables pour assurer leur
compétitivité-coût.
À signaler qu’on explique donc ici une structure de marché (le
nombre de producteurs dans une industrie donnée) par une caractéristique
fondamentale des opérations de production pour les firmes en place. L’objectif
sera ensuite de voir dans quelle mesure cette structure de marché, qui peut
être assimilée à l’ampleur de la concentration industrielle, influence les
performances observées au niveau de la branche. Sur ce point, Bain (Bain, 1951)
par exemple a pu, dans une approche empirique des secteurs industriels aux
États-Unis, relever une relation positive très significative entre profit
sectoriel et concentration, les industries où les quatre plus grandes firmes en
place assuraient plus de 70% des ventes totales dégageant un profit moyen
largement supérieur (de plus de 10%) à la moyenne de l’industrie manufacturière
dans son ensemble. Par la suite, de nombreux résultats empiriques sont venus
corroborer ce constat.
Une autre construction théorique, fort en vogue en son temps,
concerne la relation formelle entre l’oligopolisation des marchés et ce que
l’on appelle la « perte sociale », c’est-à-dire l’ensemble des préjudices subis
par la collectivité lorsque les marchés s’écartent de l’idéal concurrentiel.
Basée sur la notion de rente, de surplus des agents économiques producteurs et
consommateurs, une tentative de conceptualisation de cette perte sociale amène
à en détecter deux grandes causes. La perte sociale due à la monopolisation (au
passage d’une structure concurrentielle à une structure monopolistique) conduit
d’abord à des hausses du prix payé par le consommateur final (les quantités
vendues à l’équilibre ayant diminué). À cela s’ajoute le préjudice subi par le
système économique tout entier en raison de la moindre efficacité présumée des
firmes concernées (seule la concurrence les pousserait en effet à produire à
coût minimum). Cette notion, largement tombée en désuétude, est pourtant
intéressante en soi. Elle a fait l’objet d’estimations diverses, pas toujours
concordantes en raison des hypothèses de travail particulièrement lourdes qui
doivent nécessairement être posées. On peut simplement avancer que les
conséquences néfastes de la transformation des structures – et donc de la
suppression de la concurrence – représentent « quelques pour cent » du P.I.B. …
En ce qui nous concerne, nous retiendrons plutôt l’esprit de la démarche, qui
vise ici aussi à estimer, mais au niveau global cette fois, l’impact sur les
performances du système productif tout entier des structures des marchés qui le
composent.
4. L’ÉCONOMIE INDUSTRIELLE TRADITIONNELLE OU LA TRILOGIE
STRUCTURES DE MARCHÉ – CONDUITE – PERFORMANCE
L’économie industrielle traditionnelle s’inspire de l’école
française et du célèbre paradigme « Structure – Conduite – Performance ».
Celui-ci apparaît comme un prolongement logique de l’hypothèse structuraliste
et comble en quelque sorte un vide théorique. Il permet en effet d’expliquer
pourquoi, à structures équivalentes, les performances ne sont pas
nécessairement identiques … si des différences apparaissent dans les
comportements observés entre les marchés. Sur le plan conceptuel, les progrès
sont considérables. L’approche confirme l’intérêt d’une démarche de type
méso-analytique, mettant l’accent à la fois sur le secteur (la branche) et sur
la firme, tout en intégrant explicitement un nouvel acteur, les pouvoirs
publics (lesquels, via la politique industrielle, peuvent aussi influencer les
mécanismes d’ajustement des marchés). En annexe figure le schéma général
d’explication des performances articulé autour du cadre de réflexion de
l’économie industrielle classique (Carlton & Perloff, 1998). Sur un plan
empirique, la référence à cette grille de lecture pré-déterminée s’avère aussi
fort utile, les économistes qui se fondent sur ce paradigme utilisant
prioritairement des données industrie par industrie. La performance d’une
branche d’activité (sa « capacité à satisfaire les consommateurs ») y est
considérée comme dépendant du comportement « moyen » (voir plus loin) des
entreprises en place, comportement lui-même déterminé par des caractéristiques
structurelles de marché (l’ensemble des facteurs qui concourent à la
compétitivité d’un secteur) qui ne sont pas distribuées au hasard, mais
dépendent de conditions fondamentales rencontrées tant au niveau de l’offre que
de la demande.
Ce modèle d’analyse des performances a été maintes fois testé
pour expliquer, le plus souvent via des ajustements économétriques, les
différences de rentabilité observées entre secteurs d’activité. La persistance
(durable) de profits systématiquement supérieurs dans certaines branches a
ainsi pu être associée à de nombreux facteurs explicatifs. Parmi ceux-ci, les
plus incontournables concernent le « pouvoir de monopole » lié à la
concentration du secteur et aux barrières à l’entrée (les obstacles rendant
difficile, voire impossible, l’apparition de nouveaux concurrents concernent
essentiellement des avantages absolus de coûts, des économies d’échelle ou un
niveau élevé de différenciation des produits). On retrouve aussi des
indicateurs comme la croissance des ventes de l’industrie, l’endettement global
ou l’intensité capitalistique et, pour des pays comme la Belgique, des
variables liées à l’ouverture au commerce extérieur (taux d’importation et taux
d’exportation). Il se confirme ainsi que, dans une économie de plus en plus
ouverte, tant le degré de compétition internationale que la structure du marché
domestique contribuent à expliquer la variabilité intersectorielle des marges
de profit.
Si les nombreux résultats empiriques obtenus dans ce contexte
sont souvent significatifs, il reste toutefois à expliquer comment la
rentabilité globale observée au niveau de l’industrie est distribuée entre les
firmes du secteur, au sein même de l’activité. Pour ce faire, la même approche
séquentielle a, dans un premier temps, été retenue, alimentée par ailleurs par
des informations récoltées au niveau de la firme. L’analyse des déterminants
des profits individuels confirme, outre le rôle du contexte sectoriel global
dans lequel évolue l’entreprise (l’hypothèse structuraliste), l’importance de
variables traduisant essentiellement les caractéristiques de la firme en
matière de dimension (la rentabilité évoluant inversement avec la
taille) et en matière de risque. Sur ce dernier point, tant le risque
financier lié au niveau et à la structure de l’endettement que le risque
industriel (représenté alternativement par la dispersion des profits de
l’entreprise dans le temps et par une sensibilité aux variations
conjoncturelles différente des firmes exerçant le même métier) semblent
influencer fortement la rentabilité individuelle. Il s’agit là d’une
validation, en milieu industriel, de l’esprit des modèles d’analyse financière
et boursière : les entreprises plus risquées apparaissent en contrepartie plus
rentables, en raison du comportement d’aversion envers le risque qui
caractérise les acteurs du système économique.
Toutefois, on peut penser que ces deux principales variables
explicatives du profit individuel sont inter-corrélées. Ainsi, les relations
profit-dimension et profitrisque ne doivent pas être cloisonnées vu l’impact
direct de la dimension sur le risque : si les grandes entreprises se
caractérisent par la stabilité de leurs résultats, elles sont généralement
moins rentables … parce qu’elles sont aussi moins risquées.
De toute évidence, elles recherchent en fait délibérément une
plus grande sécurité, qui leur est assurée par des facteurs de taille, d’âge,
d’organisation, … mais aussi par des stratégies spécifiques visant à
régulariser l’évolution future de leurs performances. C’est justement sur ce
dernier point que des progrès devaient encore être réalisés. En effet, si
l’approche séquentielle retenue introduit le rôle des stratégies d’entreprise,
elle minimise toutefois l’impact des comportements individuels puisque, par
hypothèse, toutes les firmes d’un secteur sont censées poursuivre le même
objectif et s’adapter plus ou moins passivement aux conditions imposées par
leur environnement industriel (par leurs « structures de marché »).
Il fallait donc dépasser cette vision restrictive,
particulièrement limitative dans le contexte de l’explication des performances
individuelles en tout cas. C’est le propre des développements plus récents de
l’économie industrielle que d’avoir donné aux stratégies des firmes toute leur
importance.
5. LA « NOUVELLE » ÉCONOMIE INDUSTRIELLE OU LE RÔLE CENTRAL DES
STRATÉGIES INDIVIDUELLES
Si l’adoption comme schéma de réflexion du paradigme structure
– comportement – performance s’avère pertinente au niveau sectoriel, son
application au niveau individuel pose, nous l’avons noté, davantage problème.
Seules en effet des caractéristiques de situation de l’entreprise (dimension,
risque) et pas des caractéristiques de comportement peuvent être intégrées dans
les modèles de performance en complément des structures traditionnelles des
marchés. L’approche ne met donc pas l’accent sur l’éventail des stratégies qui
s’offrent aux entreprises et ne permet pas d’expliquer pourquoi, à structures
de marché comparables, des firmes d’un même secteur obtiennent des performances
différentes … simplement parce qu’elles choisissent des stratégies différentes.
À n’en pas douter, la prise en compte explicite d’une panoplie de choix
stratégiques individuels constitue un pas supplémentaire vers une meilleure
compréhension des déterminants des résultats observés en milieu
industriel.
En ce sens, les recherches menées plus récemment confirment
l’intérêt de retenir comme cadre d’analyse une approche individualisée,
contingente, menée essentiellement au niveau de la firme (la référence aux
structures de marché n’étant donc plus ni directe ni automatique). Sur un plan
méthodologique, la « nouvelle » économie industrielle est donc de type
behavioriste; elle part du principe que les stratégies des acteurs, analysées
dans une logique de domination, visent essentiellement pour les entreprises à
s’affranchir des structures des marchés qui les abritent. De fait, les
résultats empiriques obtenus dans ce contexte élargi illustrent le rôle-clé des
décisions prises par les entreprises. En particulier, les performances
observées au niveau individuel semblent fortement liées aux stratégies
poursuivies dans des domaines nombreux et variés : politique commerciale, R
& D, diversification des activités, intégration verticale, modalités et
financement de la croissance, organisation administrative, … Il est
symptomatique de noter que ces derniers résultats rapprochent fortement
l’économie industrielle des préoccupations fondamentales du management et
contribuent ainsi sans doute à cimenter davantage deux volets de plus en plus
complémentaires de l’étude du système productif et de ses composantes.
6. L’ÉCONOMIE INDUSTRIELLE REVISITÉE PAR LA THÉORIE DES
CONTRATS
Parallèlement à ces derniers développements intrinsèques de
l’économie industrielle, un courant de pensée d’application plus générale est
venu, « de l’extérieur » (ses fondements sont principalement d’ordre
juridique), éclairer d’un jour nouveau l’analyse du système productif : la
théorie des contrats
[1].
Le contrat, défini comme un accord par lequel deux parties s’engagent sur leurs
comportements réciproques (et donc assimilé, en ce qui nous concerne, à un
dispositif quelconque de coordination entre deux firmes), s’est progressivement
imposé comme une notion centrale en analyse économique en général, en économie
industrielle en particulier. Dans cette optique, l’étude du fonctionnement de
l’économie s’opère sur d’autres bases que sur les notions de marché et de
système de prix puisqu’on privilégie l’analyse d’échanges menés plutôt dans le
cadre de rencontres bilatérales entre agents.
Née dans les années septante et fortement développée depuis
lors, l’« économie des contrats » a débouché sur l’élaboration de modèles
alternatifs :
théorie des incitations, théorie des coûts de transaction (voir
plus loin),…
Relativement simple sur un plan conceptuel, elle s’avère
particulièrement utile pour appréhender, au-delà de toute logique
microéconomique classique (de type Walras), certains types de contrats de
coordination inter-entreprises considérés jusqu’alors comme
anti-concurrentiels. Outre le fait qu’elle permet de mieux caractériser les
régimes de coordination en vigueur dans certaines industries, l’approche
éclaire les choix stratégiques des décideurs économiques individuels. Ainsi, on
observe par exemple qu’en termes d’organisation industrielle, des pratiques
contractuelles de coordination inter-firmes peuvent contribuer à l’efficacité
économique, contrairement à ce que laisse augurer l’approche
traditionnelle.
De fait, sur le plan des résultats empiriques, la théorie des
contrats conduit à une relecture des interactions microéconomiques par la mise
en évidence et l’analyse de différents types de pratiques contractuelles qui
peuvent cette fois être légitimées. De nombreux travaux consacrés à ce thème
particulièrement porteur identifient ainsi, comme mode de coordination efficace
avec d’autres acteurs du système, la contractualisation entre une entreprise et
ses fournisseurs (sous-traitance) ou ses concurrents (partenariats
industriels). En outre, ils éclairent d’un jour nouveau les stratégies
d’intégration verticale (amont et aval), les politiques d’outsourcing (recentrage sur les compétences
spécifiques), les accords de distribution sélective liant industriels,
grossistes ou détaillants (la franchise), … De tels comportements sont
justifiés par le fait qu’ils créent des externalités positives qui sont en
quelque sorte « internalisées », ce qui accroît les performances des
entreprises partie-prenantes dans chaque contrat, renforce la compétitivité de
leurs industries et va donc dans le sens du bien-être collectif. Le même
raisonnement a d’ailleurs été, plus récemment, étendu à de nouvelles familles
de contrats : les licences de technologie (et plus généralement tous les
contrats portant sur des ressources intangibles) ou les accords
d’interconnexion entre opérateurs de réseaux par exemple.
À la lumière de ces résultats, nous retiendrons que la notion
de contrat, envisagé comme un outil de coordination pouvant prendre de
multiples formes, permet incontestablement d’enrichir l’économie industrielle
puisqu’à ce niveau d’analyse « infra-microéconomique » on se libère de la
conception d’un comportement totalement déterminé par les structures du marché
ou de la branche pour se plonger au cœur même de l’activité multiforme des
entreprises analysées.
7. CONCLUSION : BILAN ET PERSPECTIVES
Dresser ce panorama volontairement très synthétique, et donc
parfois caricatural et par trop réducteur (nous nous sommes bornés à identifier
les grandes tendances, pas les contributions ponctuelles – fussent-elles
importantes – de quelques « franc-tireurs »), peut paraître ambitieux même si
la sélectivité de notre démarche repose sur les bases les plus objectives
possible. Présentées dans une logique chronologique, les différentes approches
élaborées dans la volonté d’améliorer sans cesse l’étude du système productif
et de ses acteurs nous amènent, en guise de conclusion, à dresser un bilan sous
forme d’un triple constat.
7.1 La mise à disposition de nouveaux outils analytiques
Dans les prolongements de la théorie des prix, de nouveaux
concepts (ou des concepts plus anciens un temps délaissés, mais opportunément
remis à jour), au caractère opératoire incontestable, ont pu être intégrés dans
la « boîte à outils » des spécialistes de l’économie industrielle. À titre
d’illustration, nous retiendrons deux développements spécifiques des modèles
faisant référence à la théorie microéconomique comme cadre formel d’analyse du
fonctionnement des marchés.
Le premier concerne la notion de coûts de transaction,
c’est-à-dire l’ensemble des dépenses liées aux échanges effectués par les
agents économiques entre eux, qui s’ajoutent au prix des biens eux-mêmes.
L’existence de coûts de coordination liés au recours au marché pèse sur les
structures, les comportements et les performances. En effet, puisque
l’entreprise et le marché constituent deux moyens alternatifs d’organiser
l’activité économique, le choix entre les deux scénarios dépend du coût du
passage par le marché par comparaison avec celui des ressources de
l’entreprise. Cette approche identifie les facteurs liés à l’environnement
global, qui expliquent à la fois l’organisation interne de la firme et celle de
l’économie; elle connaît un important succès du fait de son vaste pouvoir
explicatif (par exemple pour comprendre les décisions stratégiques des firmes
en matière d’intégration, de sous-traitance, … ).
Le second concept a trait au marché dit contestable. Il
définit un marché qui, bien que composé d’un nombre limité d’entreprises, a les
caractéristiques d’un marché très concurrentiel dès l’instant où la menace de
l’entrée d’autres firmes pèse sur les entreprises en place. Les marchés de ce
type, où l’entrée et la sortie sont envisageables sans délai ni coût excessifs
(où donc les barrières à la mobilité des ressources sont négligeables), ont des
propriétés d’équilibre assimilables à celles de l’équilibre de concurrence pure
et parfaite tout en s’affranchissant de la condition d’atomicité de l’offre. La
spécificité d’un marché contestable dérive directement du rôle régulateur joué
par la concurrence potentielle d’acteurs opérant sur d’autres marchés, qui
réduit à néant l’opportunité de tout comportement stratégique. Un tel concept
permet de poser un regard plus nuancé sur les structures de marché et l’état de
la concurrence qui y est associée.
7.2 Un glissement nettement perceptible dans l’objet de
l’analyse, et donc dans la méthodologie
Progressivement, nous l’avons vu, l’objet de l’analyse s’est
déplacé d’une approche menée au niveau d’une branche d’activité à une démarche
élaborée au niveau de l’entreprise elle-même, voire de l’une ou l’autre de ses
composantes. L’influence de l’école behavioriste et l’élaboration de nombreuses
« théories de la firme » relevant plus nettement d’approches managériales ont
contribué à faire de l’entreprise l’élément central des recherches les plus
récentes en économie industrielle.
Ce glissement dans l’objet de l’analyse s’est nécessairement
accompagné d’une réorientation sur le plan de la méthodologie retenue, le
diagnostic devenant le plus souvent de nature qualitative, uni ou
multidimensionnel. Ce changement radical de méthode d’investigation correspond
en fait à une remise en cause profonde de la notion même de secteur d’activité,
qui sous-tend le paradigme structure-conduite-performance. Comment, en effet,
expliquer par exemple les différences inter-sectorielles de profit si les
frontières entre les différentes branches industrielles sont de moins en moins
étanches, notamment parce qu’elles sont perméables au comportement de
diversification trans-sectoriel des groupes de sociétés ?
En conséquence, l’approche économétrique en coupe instantanée
de type inter-industriel a été progressivement délaissée au profit d’analyses
intraindustrielles, où l’hétérogénéité des objectifs et des stratégies des
agents économiques, au sein d’un même secteur, peut être prise en compte. Dans
la foulée, on a vu fleurir tout l’arsenal des validations empiriques menées au
niveau industriel :
typologies d’entreprises, monographies, mais aussi études de
cas et recours aux expériences de terrain. Même si le problème essentiel reste
l’accès à des données de qualité, ces analyses menées au niveau de la firme
jouent un rôle fondamental;
elles contribuent elles aussi à rapprocher l’économie et la
gestion, la pratique des études de cas étant depuis longtemps un important
vecteur de progrès pour le management. Ce passage du « général quantifié » au «
particulier qualitatif » (qui est d’ailleurs loin d’être propre à l’économie
industrielle) est-il inéluctable ? Nous le pensons, tout au moins tant que l’on
n’aura pas pu adopter une clé de découpage du système productif plus adéquate
que la notion, héritée d’un passé déjà lointain, de secteur
d’activité.
7.3 Les perspectives
Si l’on s’en tient aux importants progrès qui ont été
réalisés depuis que l’économie industrielle s’est détachée de l’analyse
microéconomique traditionnelle, on pourrait craindre que les possibilités
d’améliorations futures atteignent progressivement leurs limites asymptotiques.
En effet, il peut paraître difficile d’aller beaucoup plus loin sur le plan
empirique dans l’état actuel des connaissances : les comportements individuels
sont de plus en plus différenciés (et n’entrent donc plus nécessairement dans
une logique modélisable), des problèmes existent en matière de
conceptualisation (perception des faits pertinents), de choix d’indicateurs, de
mesures de ces indicateurs, …
Toutefois, on peut envisager ce débat dans un cadre plus
général, plus théorique. Ainsi, les nouveaux outils analytiques dont les «
économistes industriels » se sont dotés sont aussi utilisés dans les principaux
domaines de l’économie appliquée (finance, commerce international, économie
publique, … ) … et certains même au-delà. Dans cet ordre d’idées et en arguant
de cette interdisciplinarité, certains considèrent plutôt que « la fécondité de
ces approches, qui ont bouleversé de nombreux pans de l’analyse économique au
cours des dernières décennies, est loin d’être épuisée » (Brousseau &
Glachant, 2000). Ils justifient cet optimisme par les nouveaux champs
méthodologiques qui vont s’ouvrir en raison des échanges rendus possibles entre
différentes disciplines pouvant, de près ou de loin, apporter leur contribution
à l’étude du système productif (sociologie, histoire des organisations, droit,
sciences politiques et administratives, mais aussi anthropologie, ethnologie, …
). Dès lors, l’économie industrielle, exploitant ces « fertilisations
trans-disciplinaires », devrait bénéficier à l’avenir d’une meilleure maîtrise
des réalités du terrain, gage d’une marge de progression qui, dans ce cas,
reste peut-être importante. Seul l’avenir nous permettra d’en juger.
ANNEXE : MODÈLE D’ANALYSE DE LA PERFORMANCE EN ÉCONOMIE
INDUSTRIELLE
CARLTON D.W. & PERLOFF, J.-M., Économie industrielle,
Ouvertures économiques, De Boeck Université, 1998
·
ARENA R., BENZONI L., DE BANDT J. & ROMANI P.M. (1991),
Traité d’économie industrielle,
Economica.
·
BAIN J.S. (1951), « Relation of Profit-Rate to Industry
Concentration : American Manufacturing, 1936-1940 »,
Quarterly Journal of Economics,
65.
·
BROUSSEAU E. & GLACHANT J.M.(2000), « Économie des contrats
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CABRAL L.M.B. (2000), Introduction to Industrial Organization, The
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CARLTON D.W. & PERLOFF J.M. (1998),
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MEDAN P. & WARIN T. (2000), Économie industrielle : une perspective
européenne, Dunod.
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MORVAN Y. (1976), Économie
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MORVAN Y. (1985), Fondements
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SAMUELSON P.A. (1982), L’Économique, tome 2, Armand Colin
Editeur.
·
WILLIAMSON O.E. (1996), Industrial Organization, Edward Elgar Publishing
Limited.
[*]
Alain BALASSE est chargé de cours à la Faculté Warocqué de
l’Université de Mons-Hainaut (UMH).
[1]
Pour un survol particulièrement complet de l’apport de
l’économie des contrats à différents domaines de l’analyse économique, voir
Brousseau, E. & Glachant, J.-M., 2000.