2003
Reflets et perspectives de la vie économique
La chronique des livres
[*]
Jacques FONTANEL, éd., Civilisations, globalisation, guerre.
Discours d’économistes, Coll. Débats – Économie, Grenoble, Presses
Universitaires de Grenoble, 2003,128 p.
Les économistes Adam Smith, Stuart Mill ou Karl Marx étaient,
on le sait, également de grands philosophes. À ce titre, ils avaient à cœur de
lier étroitement leur démarche scientifique au regard critique qu’ils posaient
sur les événements politico-économiques de leur époque. Emboîtant le pas aux
trois prix Nobel, Amartya Sen, Lawrence Klein et Kenneth Arrow, six économistes
engagés dans le mouvement des « Économistes contre la course aux armements »
(ECCAR) renouent avec cette tradition, et réfléchissent à voix haute sur les
défis contemporains. Globalisation, « choc des civilisations » et logiques de
guerre sont ainsi mis en perspective dans un essai stimulant qui ne craint pas
de conjuguer les perspectives philosophique, politique et éthique. Une
initiative suffisamment rare pour ne pas être saluée.
L’ouvrage se présente comme un recueil d’articles, clairs et
concis, et offre une mise en perspective réussie des analyses contrastées de
ces spécialistes confirmés et reconnus. Ces « discours d’économistes » livrent
au lecteur des points de vue personnels stimulants et audacieux qui osent
s’aventurer au-delà des « hypothèses convenues restrictives » du paradigme
dominant, pour développer en toute rigueur une réflexion plus générale sur les
hommes, leurs conflits, et une logique de globalisation qui confère au monde
contemporain ses contours spécifiques.
« La globalisation est à la fois un impératif économique et un
projet en vue de réduire les cultures nationales et d’exploiter le travail du
tiers-monde. » (p. 63) Cette entrée en matière de Kenneth Arrow, un peu abrupte
et vigoureuse, donne une idée de la liberté de ton qui caractérise l’ensemble
du recueil. Globalisation du commerce international, migration des peuples et
homogénéisation des cultures et idées en tout genre, les différentes facettes
de la mondialisation sont passées au crible et mises en relation les unes avec
les autres.
Amartya Sen met d’emblée en garde contre l’attraction
superficielle que suscite l’idée d’un « choc de civilisation ». Cette idée, au
fond très erronée, repose sur une catégorisation simpliste des peuples et peut
s’avérer dangereuse. Xavier Greffe interroge, quant à lui, la pertinence du
système de l’exception culturelle. La
globalisation détruit en effet autant qu’elle ne produit. Face à ce vaste
mouvement d’éradication des valeurs et des références, l’auteur appelle les
économistes à s’engager en faveur d’un maintien d’une véritable diversité
culturelle.
Les trois contributions suivantes dressent un bilan contrasté
de la globalisation et interrogent son lien avec une logique de puissance
militaire. Qu’en est-il en effet du déclin de
l’empire américain, toujours annoncé, mais pas encore amorcé ? Il
semble bien que cette hypothèse soit démentie par les faits, ce qui engage
Jacques Fontanel et Fanny Coulomb dans une relecture de ce « déclin » :
peut-être celui-ci se vérifiera-t-il à terme, en raison du fardeau militaire
croissant imposé par la politique hégémonique de cet « empire sans rival » ? Si
la globalisation comporte d’incontestables dangers, les avantages retirés
pourraient dépasser largement les inconvénients dénoncés, tel est l’avis de K.
Arrow. Il importe toutefois d’engager au plus tôt un processus de contrôle
démocratique. Quant aux conséquences sur la sécurité internationale ? « De
manière générale, on peut penser que la globalisation mène à la paix » (p. 67).
Cet optimisme n’est pas partagé par Claude Courlet et Jacques Fontanel qui
dressent un tableau accablant des conséquences
sociétales de la globalisation : persistance de la pauvreté et du
sous-développement, fin du travail industriel et des solidarités sociales,
essor de la criminalisation et du terrorisme, uniformisation des biens
culturels, menaces contre les écosystèmes et même la démocratie, etc. Les
avantages économiques globaux de la globalisation ne doivent pas faire oublier
le lot de souffrances quotidiennes produites par ces « déviances ».
Vient alors une stimulante lecture économique de la paix.
L’envisage-t-on, à la suite de Jürgen Brauer, comme un bien public mondial ? Il
s’ensuit une comparaison très instructive entre la production de ce bien et le
fonctionnement de marchés privés. On y apprend entre autres que le marché de la
paix est incomplet – ce qui explique le peu d’incitants à sa production – et
que la paix est un bien public mondial – ce qui explique qu’une fois « produite
», elle bénéficie à tous les peuples, en raison de hauts coûts d’exclusion. Les
opérations de maintien de la paix sur lesquelles se penche Nadège
Alfred-Sheehan constituent quant à elles un « produit joint », ou encore un «
bien collectif impur ». C’est sans doute la raison pour laquelle les États ont
tendance à adopter des comportements égoïstes. Enfin, Lauwrence Klein propose
une réponse macroéconomique à la guerre. Les dépenses militaires peuvent avoir
des effets positifs à court terme mais il faut se méfier d’une analyse
simpliste en termes d’effets multiplicateurs.
Sur le long terme, ce type de dépenses n’est pas propre à
construire le futur, et l’économie américaine risque d’y perdre son attraction
dominante. Par certains côtés, la guerre serait donc anti-économique.
Le lecteur sort sans conteste stimulé de cette réflexion
d’ensemble sur l’évolution du monde. Demeurent toutefois certaines questions de
fond. Face aux « déviances » mises en exergue tout au long de ce recueil,
peut-on se contenter d’affirmer sereinement que les avantages retirés de la
globalisation dépassent largement ses inconvénients ?
En particulier, doit-on accepter que les dominations, les
inégalités excessives et la pauvreté mondiale soient le résultat inéluctable,
certes « provisoire », de la libre compétition ? De manière générale, on peut
douter de l’efficacité critique d’une pensée qui se contente d’en appeler à
l’éthique pour contrer les conséquences désastreuses d’une évolution systémique
qu’elle juge par ailleurs incontournable, voire indispensable. Cet appel à «
l’éthique » et aux « impératifs moraux » plutôt qu’au droit est certes dans
l’air du temps. Face au besoin pressant d’une régulation juridique apte à
résoudre les problèmes sociétaux posés par la globalisation, on peut se
demander toutefois s’il ne marque pas un recul de la pensée politique par
rapport aux acquis modernes de la démocratie et du droit.
Muriel RUOL
Eric BROUSSEAU et Jean-Michel GLACHANT, eds, The Economics of
Contracts. Theories and Applications, Cambridge, Cambridge University Press,
2002,584 p.
L’objet de la théorie des contrats est d’analyser les causes et
les conséquences de différentes formes contractuelles. Un contrat régit les
droits et les obligations de différents agents engagés dans une transaction et
est donc indissociable de l’activité économique. En outre, puisque les termes
du contrat déterminent les coûts et les bénéfices de la relation pour chaque
agent, la performance de l’économie dépend en général de la nature et de la
forme des contrats mis en place. Le livre édité par Eric Brousseau et
Jean-Michel Glachant fournit une excellente source de référence sur les
avancées de cette théorie; dix-neuf articles ont paru précédemment dans un
numéro spécial de la Revue d’économie
industrielle, sept articles originaux ont pour auteurs des sommités
dans le domaine et complètent harmonieusement les autres articles.
Alors que juristes et économistes partagent certainement la
même définition du terme « contrat », ils ont eu pendant longtemps des vues
fort différentes sur la nature des contrats. Prenons un simple acte d’échange
sur un marché. Pour l’économiste, le contrat était un prix et une quantité, et
correspondait à un point de la courbe de contrats de la boîte d’Edgeworth. Le
juriste s’inquiétait lui de différentes possibilités de non provision, de
vérification de la qualité, toutes choses absentes de la boîte
d’Edgeworth.
Le juriste s’amusait probablement de la naïveté de l’économiste
et l’économiste s’amusait de la complexité des détails du contrat
commercial.
Différents efforts, en particulier les recherches en théorie
des jeux et en théorie des mécanismes sous information incomplète, ont permis
aux économistes de développer la théorie des contrats dans des directions où
les juristes devraient mieux se reconnaître. Les auteurs datent à juste titre
le début de la théorie moderne des contrats à 1970, date à laquelle différentes
imperfections liées à l’asymétrie d’information, aux coûts de transaction, aux
difficultés d’imposer des clauses contractuelles, ont pu être incorporées dans
l’analyse.
Toutefois, être suspicieux des hypothèses fortes du modèle
d’échange walrasien est une chose; trouver d’autres hypothèses « naturelles »
en est une autre. Il y a par exemple une définition acceptée de rationalité en
économie, mais il y a un grand nombre de définitions de « rationalité limitée
». La théorie des mécanismes de révélation fait l’hypothèse de coûts de
communication et d’imposition du résultat nuls, hypothèses très fortes en
effet, mais restreindre l’ensemble des mécanismes fait en général appel à des
hypothèses tout aussi fortes. Pour ces raisons, la « théorie des contrats » est
en fait un ensemble d’approches apparaissant parfois fort différentes
méthodologiquement.
Un des attraits de ce livre est d’offrir une description simple
des différents courants en théorie des contrats (théorie des incitations,
théorie des coûts de transaction, théorie des contrats incomplets), de montrer
à la fois les points d’intersection et les points de différence et d’aider
l’économiste à se retrouver dans ce « labyrinthe méthodologique ». Il devient
en effet apparent que chacun des courants fait des hypothèses plus ou moins
fortes sur les possibilités contractuelles. Par exemple, la théorie des
incitations suppose que tout mécanisme (c’est-à-dire un système d’allocation
basé sur le résultat d’une communication vérifiable entre agents) est possible,
alors que la théorie des contrats incomplets suppose que certains mécanismes ne
sont pas admissibles;
ces deux théories supposent que le résultat d’un mécanisme ne
sera pas remis en question alors que la théorie des coûts de transaction
accepte que certaines clauses contractuelles ne puissent être imposées que de
façon imparfaite.
Les parties I et II fournissent cette « feuille de route
méthodologique »; certains des articles pourraient d’ailleurs être utilisés
pour un cours d’introduction en théorie des contrats. Le livre montre ensuite
que les trois courants (incitations, contrats incomplets, coûts de transaction)
sont bien vivants. Les spécialistes d’un courant, même s’ils regardent les
autres courants de façon critique, y trouveront matière à réflexion.
La partie III sur l’économie et le droit prouve une convergence
de vues entre juristes et économistes sur la nature et le rôle des contrats
tout en insistant, peut-être plus que ne le font les économistes, sur le rôle
de la doctrine juridique et les contraintes que celle-ci impose au juge. La
partie IV propose un tour de certaines avancées théoriques et les non
spécialistes pourront y trouver une introduction rigoureuse à certains des
principaux thèmes de recherche. La partie V offre deux papiers consacrés à des
revues de la littérature économétrique et expérimentale. Les parties VI et VII
montrent les applications possibles de la théorie des contrats en économie
industrielle et illustrent les succès évidents de la théorie, en particulier
dans l’analyse des structures verticales.
Le champ couvert est donc important et l’ouvrage constitue une
remarquable source de référence. Dans cette optique, je regrette toutefois
l’absence de deux axes de recherche importants. L’un concerne les applications
en macroéconomie, comme par exemple le rôle de la nature incomplète des
contrats sur le cycle (voir par exemple Bernanke et Gertler, 1989, et Caballero
et Hammour, 1998). L’autre axe concerne l’endogénéité des caractéristiques des
agents dans les contrats; ceci est en particulier important pour toute approche
économétrique dans la mesure où les effets de sélection (qui contracte avec
qui) peuvent contrecarrer les effets attendus des contrats (voir par exemple,
Chappiori et Salanié, 2002, Ackenberg et Botticini, 2002, et Legros et Newman,
1996).
RÉFÉRENCES
ACKERBERG, Daniel A. et Maristella BOTTICINI (2002), «
Endogenous Matching and the Empirical Determinants of Contract Form »,
Journal of Political Economy, 110, 3,
pp. 564-591.
BERNANKE, Ben et Mark GERTLER (1989), « Agency Costs, Net
Worth, and Business Fluctuations », American
Economic Review, 79,1, pp. 14-31.
CABALLERO, Ricardo J. et Mohamad L. HAMMOUR (1998), « The
Macroeconomics of Specificity », Journal of
Political Economy, 106,4, pp. 724-767.
CHIAPPORI, Pierre Andre et Bernard SALANIÉ (2003), « Testing
Contract Theory : A Survey of Some Recent Work », in : M. Dewatripont, L.
Hansen and S. Turnovsky, éds, Advances in
Economics and Econometrics, vol 1, Cambridge, Cambridge University
Press.
LEGROS, Patrick et Andrew F. NEWMAN (1996), « Wealth Effects,
Distribution, and the Theory of Organization », Journal of Economic Theory, 70,2, pp.
312-341.
Patrick LEGROS
William J. BAUMOL, The Free-Market Innovation Machine. Analyzing
the Growth Miracle of Capitalism, Princeton University Press, Princeton,
2002,318 p.
La thèse centrale que William Baumol développe dans ce livre
est la suivante : le système capitaliste d’économie de marchés peut être vu
comme une « machine à produire de la croissance économique » et, jusqu’à
présent, aucun autre système économique ne s’est montré plus performant en
cette matière.
Tout au long du livre, Baumol s’emploie à expliquer, de façon
très pédagogique, comment fonctionne cette machine et pourquoi le capitalisme
est à ce point performant quand il s’agit de générer de la croissance
économique. Il en veut pour preuves les taux de croissance, sans précédents,
des économies de marchés industrialisées en termes de productivité et de revenu
par tête.
Ce sont les pressions concurrentielles qui distinguent les
économies de marchés des autres systèmes et qui forcent les firmes non
seulement à investir sans cesse dans l’innovation, mais aussi – et c’est un
argument nouveau qu’avance l’auteur – à disséminer largement le fruit de leur
recherche. Ce dernier point est sans doute la conclusion la plus hétérodoxe du
livre. On admet généralement que le système d’économie de marchés est très
efficace d’un point de vue statique mais beaucoup moins d’un point de vue
dynamique. L’argument traditionnel consiste à dire que le niveau d’innovation
est sub-optimal en raison du caractère public de l’innovation qui empêche
l’inventeur de s’approprier seul les gains de l’innovation.
Baumol remet cet argument complètement en cause. Il observe
tout d’abord que cet argument semble être démenti par les faits, à savoir par
les performances spectaculaires et sans comparaison de l’économie capitaliste
en termes de croissance. Il explique ensuite que le processus de croissance
capitaliste, même s’il n’atteint pas l’efficacité économique parfaite, s’en
rapproche quand même beaucoup plus que ce que suggère la théorie économique
standard. Ceci pour deux raisons. D’une part, s’il est vrai que les effets de
débordement peuvent dissuader l’introduction d’innovations dont les bénéfices
sociaux (mais non privés) dépassent le coût, il est vrai également que ces
mêmes effets ont des conséquences positives en termes distributifs qu’il
convient de prendre en compte. Ensuite, le marché procure aux inventeurs des
incitants à disséminer leur innovation, même auprès des firmes rivales : les
prix relatifs sont effectivement souvent tels que le détenteur d’une innovation
préfère se spécialiser dans la location de l’input à d’autres plutôt que
d’utiliser lui-même cet input dans la production d’un output final.
La première partie du livre développe l’argument qui vient
d’être esquissé : l’innovation est devenue (i) la principale arme stratégique
dans beaucoup d’industries oligopolistiques, (ii) une activité essentiellement
routinière et donc moins risquée, (iii) un objet d’échange, de vente et/ou de
location profitable. En d’autres termes, l’économie de marchés procure aux
firmes de formidables incitants à produire et à diffuser l’innovation ; elle
assure ainsi, en raison du caractère cumulatif du processus d’innovation, un
rythme sans précédent de croissance économique.
Dans la deuxième partie du livre, Baumol s’emploie à intégrer
cet argument et la théorie de la croissance dans l’analyse économique standard.
En montrant que l’innovation devient de plus en plus une activité de routine,
Baumol l’intègre dans les modèles microéconomiques traditionnels comme
n’importe quel autre investissement. Enfin, l’auteur consacre une (courte)
troisième partie à étendre son argument central dans une perspective
macroéconomique. Il tente de « recoller » les éléments microéconomiques des
deux premières parties en utilisant à la fois des modèles théoriques et des
éléments de preuve historiques.
L’ouvrage se lit assez facilement. Baumol écrit dans un style
très agréable et s’efforce de limiter la formalisation à un minimum. Il
présente ses arguments de manière claire et convaincante. L’analyse est
originale et amène le lecteur à remettre en question pas mal d’idées reçues, ce
qui rend la lecture de ce livre extrêmement profitable. On peut regretter,
toutefois, une volonté un peu trop manifeste de convaincre le lecteur et les
nombreuses répétitions entre les chapitres.
Paul BELLEFLAMME
Nicolas FLAMANT, Une anthropologie des managers, Coll. Sciences
sociales et société, Paris, Presses Universitaires de France, 2002,2e édition
2003,222 p.
Sous ce titre attrayant, N. Flamant nous livre le résultat de
recherches menées dans le cadre d’une thèse sur l’anthropologie du pouvoir et
des hiérarchies sociales chez les cadres supérieurs d’une entreprise française
de l’industrie spatiale, citée sous le pseudonyme de SDE. La SDE développe des
produits complexes pour les programmes stratégiques du ministère de la Défense
et le Programme spatial européen. Elle est engagée dans un processus de
transformation de régie en entreprise publique autonome tandis qu’à la priorité
accordée à l’activité de production se substitue la primauté du marché et de la
finance.
Suite à des enquêtes menées sur les ateliers d’un des services
de production, N. Flamant obtient l’autorisation d’entreprendre une étude sur
les cadres supérieurs et les directeurs de l’entreprise. Il la fonde, d’une
part, sur l’observation sur le terrain du fonctionnement des comités de
direction de deux divisions de l’entreprise et, d’autre part, sur une série
d’entretiens avec des membres de ces comités. Non content d’analyser le jeu de
la décision à ce niveau intermédiaire entre la direction générale et les
acteurs opérationnels, il s’interroge sur la position et l’action de chacun des
membres du co-mité dans la mise en œuvre de l’activité productrice de la
division.
Sans méconnaître les travaux majeurs de la sociologie des
organisations, l’auteur a pour objectif d’en dépasser le cadre en adoptant deux
hypothèses de travail. La première consiste à combiner l’approche de l’activité
rationnelle de production avec celle de l’approche imaginaire et symbolique. La
seconde hypothèse prend en compte l’ensemble des aspects de la vie sociale de
l’acteur et le rapport de l’entreprise avec son environnement social
immédiat.
L’ouvrage se compose de trois parties. La première est
consacrée à l’étude du comité de direction de la division sud dont le
fonctionnement tend à le déposséder de toute autorité politique, donc de
pouvoir, au profit d’une organisation rigoureuse de la circulation et de la
transmission d’informations. Tout débat débouchant sur des enjeux de pouvoir
est reporté vers d’autres instances dans lesquelles seuls interviennent les
acteurs concernés. Cette neutralisation d’une instance symbolique du pouvoir
s’impose par la nécessité de mobiliser vers de nouveaux objectifs les cadres
anciens dont l’ascension s’est fondée sur la compétence technique et ce, avec
le concours de managers venus de l’extérieur de la division. L’analyse du
parcours et du rôle des différents membres du comité de direction débouche sur
le constat, au demeurant fréquent dans les études de cas d’entreprises ou
d’autres organisations : de nombreux cadres, mêmes supérieurs, ne prennent pas
de décision.
La deuxième partie présente le comité de direction de la
division nord, dont le fonctionnement à première vue chaotique révèle une
tension permanente entre l’obligation de suivre la politique de la direction
générale et la volonté du comité de direction de s’affirmer au sein de la
division en mobilisant le sentiment d’appartenance à la communauté.
Ce sentiment se nourrit du rôle pionnier de la division dans
l’industrie spatiale et du prestige de l’entreprise dans la société locale dans
laquelle elle est implantée. N. Flamant est conscient de ce que sa
participation régulière au comité de direction introduit un biais dans ses
entretiens avec les directeurs et cadres supérieurs. Il n’en constate pas moins
que les critères de recrutement affichés par les membres du comité de
direction, à savoir l’intelligence, la capacité de travail, la polyvalence,
recoupent en réalité un modèle hiérarchique des écoles, dominé par les grandes
écoles d’ingénieurs.
S’il met en évidence la hiérarchie des écoles et le caractère
exceptionnel d’ascension de cadres issus d’autres établissements, il ne fait
pas explicitement état des facteurs réseau et allégeance qui, dans la vie des
entreprises, interviennent dans le parcours des acteurs.
La troisième partie envisage la mise en œuvre par les acteurs
de l’idéologie managériale et de la représentation du pouvoir dans les rapports
sociaux au sein de l’entreprise. Il montre comment la notion de pouvoir de
décision intervient dans le clivage entre poste opérationnel et poste
fonctionnel et en conséquence dans la légitimation et la hiérarchisation des
acteurs de ces deux catégories.
La conclusion se rallie aux théories sociales de l’entreprise
formulées depuis vingt ans.
Le pouvoir ne correspond plus à la capacité d’agir sur autrui
mais à la capacité d’agir sur les représentations des acteurs de manière à
induire le comportement qu’on attend d’eux.
Les résultats de cette étude de cas convergent avec ceux de
travaux de sociologie, d’économie, d’histoire de l’entreprise de la fin du XXe
siècle, à savoir qu’au-delà des compétences scientifiques et techniques, les
capacités relationnelles et institutionnelles qui relèvent de l’ordre du
politique et du culturel jouent un rôle décisif dans l’émergence de managers de
haut vol.
Ginette KURGAN – VAN HENTENRYK
Edwin MANSFIELD, Économie managériale. Théories et applications,
traduction de la 4e édition américaine par Bruno Jérôme, Coll. Ouvertures
économiques – Balises, Bruxelles, De Boeck, 2002,784 p.
L’ouvrage d’Edwin Mansfield Économie managériale est aujourd’hui devenu un
ouvrage classique. Sa traduction en langue française vient de paraître. Elle
reprend le texte de la quatrième édition américaine sortie en 1999.
L’objectif de l’économie managériale, comme discipline
d’enseignement, consiste essentiellement à introduire les apports des sciences
économiques en vue d’améliorer la prise de décision dans l’entreprise. Inutile
de préciser que la source d’inspiration première est microéconomique. Cet
enseignement vise par ailleurs plutôt un public de gestionnaires qui n’est pas
supposé a priori posséder des
connaissances préalables en économie.
L’ouvrage d’Edwin Mansfield s’inscrit très clairement dans cet
esprit. Outre l’introduction, il comprend cinq parties qui permettent au
lecteur de découvrir très concrètement comment appliquer bon nombre d’outils
microéconomiques dans leur pratique managériale. La première de ces cinq
parties porte – classiquement – sur l’analyse de la demande. Elle rappelle les
éléments fondamentaux de la théorie de la demande et du comportement du
consommateur, pour ensuite aborder la question de la prévision économique. La
deuxième partie développe – non moins classiquement – l’analyse de l’offre.
Elle aborde l’analyse des coûts et de la productivité, puis présente les
fondements de la programmation linéaire. La troisième partie traite des
structures de marché et de leurs implications sur le comportement des firmes
(théorie des jeux; tarification).
La quatrième partie s’intéresse à l’analyse du risque et à la
décision d’investir. Enfin, la dernière partie sensibilise le lecteur à la
prise en compte de l’environnement réglementaire dans les politiques
d’entreprise (rôle de l’État, globalisation).
Cet ouvrage possède incontestablement de grandes vertus. Pour
le lecteur non économiste, il développe tous les raisonnements depuis leurs
fondements avec une grande pédagogie, ce qui lui confère une grande
accessibilité. Cela se traduit d’ailleurs par une taille volumineuse (près de
800 pages). Le lecteur déjà versé en économie trouvera une perspective
appliquée qui fait généralement défaut dans les manuels de
microéconomie.
Le nombre et la richesse des exemples et des problèmes fournis
sont là pour en attester. L’auteur possède une grande expérience en économie
appliquée, expérience dont témoignent la clarté et la maîtrise du texte. On
prend donc peu de risque à dire qu’il s’agit d’un excellent manuel.
Il n’empêche que certaines critiques peuvent être formulées.
Nous en formulerons ici deux principalement. En premier lieu, dans sa facture
globale, cet ouvrage souffre un peu, paradoxalement, d’en être à sa quatrième
édition. Le lecteur un tant soit peu attentif perçoit rapidement l’ajout des
nouveaux chapitres au cours du temps. Cela permet à l’ouvrage de rester à jour
mais nuit parfois à la cohérence d’ensemble. Le chapitre sur la théorie des
jeux, par exemple, qui est une nouveauté de la quatrième édition, dénote ainsi
quelque peu dans sa partie. Telle est la difficulté lorsqu’il s’agit
d’introduire un thème qu’on ne peut passer sous silence sans modifier la
structure d’ensemble de l’ouvrage. En second lieu, on peut regretter à
l’inverse l’absence de thèmes qui occupent pourtant un vaste pan de la
microéconomie contemporaine. Aucun passage de l’ouvrage ne traite en effet de
l’entreprise comme organisation, ni de ses différents aspects (gouvernance,
incitations, architecture organisationnelle, processus d’innovation… ). Les
apports des travaux issus de théories comme celles de l’agence, des coûts de
transaction ou des droits de propriété occupent aujourd’hui une place
conséquente dans de nombreux manuels concurrents
[1]. Cette omission est très certainement la principale
faiblesse de l’ouvrage d’Edwin Mansfield.
Régis CŒURDEROY
Bertrand BELLON, Adel BEN YOUSSEF et Alain RALLET, éds, La
Nouvelle Économie en perspective, Paris, Economica, 2003,288 p.
La Nouvelle Économie dont il a été si souvent question dans les
médias apparaît comme une nébuleuse née principalement du développement et de
l’application des TIC (les technologies de l’information et de la
communication), et favorisée par la mondialisation et le processus de
déréglementation. Bien souvent cantonnée aux secteurs dits technologiques et
aux soubresauts boursiers des dotcoms, elle ne serait pour certains qu’un
épiphénomène en voie de disparition. C’est bien ce que tente de contredire cet
ouvrage qui défend l’idée que la Nouvelle Économie est un phénomène durable,
porteur de réels changements à effets multiples. Pour ce faire, quatorze
contributions ont été rassemblées autour de diverses problématiques, avec pour
but, d’une part, d’expliciter les changements en cours ainsi que leurs origines
et, d’autre part, d’en saisir la durabilité et l’impact sur le comportement des
agents économiques, et in fine sur les modèles d’analyse économique.
Classiquement, ce sont les effets macroéconomiques qui sont
discutés en premier lieu. La question posée est celle de savoir si le
développement des TIC est en mesure de générer un accroissement substantiel des
gains de productivité du travail tel qu’observé aux États-Unis d’Amérique au
cours des années 90 et, subsidiairement, si ce regain de croissance est
durable. Rappelant la controverse entre les différents auteurs sur ce point,
cette approche atteint rapidement ses limites en raison de problèmes
statistiques et méthodologiques. Les résultats des analyses économétriques sont
loin d’être convergents et le fameux paradoxe relevé par R. Solow, « les
ordinateurs sont partout sauf dans les statistiques de productivité »
[1], loin d’être démenti.
C’est donc essentiellement à travers des analyses
microéconomiques que les mutations en cours peuvent être le mieux appréhendées.
C’est sans aucun doute à ce niveau que l’apport de l’ouvrage est le plus
intéressant pour l’économiste. Plusieurs chapitres posent la question de
l’évolution de l’organisation des marchés et en particulier des marchés dits
électroniques. Abordée de façon quelque peu différente par les différents
auteurs, la problématique centrale est bien celle de savoir comment les
caractéristiques des biens et services ayant un fort contenu informationnel et
échangés sur ce nouveau type de marché modifient les comportements des firmes,
des consommateurs, des intermédiaires et les besoins de régulation. Plusieurs
controverses agitent dans ce domaine les économistes, notamment celle de savoir
si ces marchés, où l’information est accessible à tous et les coûts de
transaction potentiellement très faibles, sont susceptibles de voir advenir une
concurrence presque parfaite ou si, au contraire, les fonctions de production
caractérisées par des coûts fixes élevés et des coûts marginaux quasiment nuls,
et les externalités de réseau importantes ne mènent pas naturellement à des
situations de type monopolistique. Pour répondre à ces questions, les auteurs
abordent successivement la problématique des nouvelles formes d’intermédiation
qui prennent la place des intermédiaires présents sur les marchés
traditionnels, celle du maintien de barrières à l’entrée, du contrôle de
l’offre sur la demande et inversement du manque de contrôle de la demande sur
l’offre, suggérant au final l’émergence de nouvelles formes d’organisation,
loin du mythe de la concurrence parfaite.
Ces contributions sont utilement complétées par une analyse du
marché électronique du compact-disc en France où la dispersion des prix est
élevée ainsi qu’une analyse du potentiel de migration vers le commerce
électronique des firmes installées dans l’économie réelle dans trois secteurs
traditionnels : la grande distribution, le tourisme et l’industrie
automobile.
La Nouvelle Économie ne se résume cependant pas au champ des
TIC. Le développement technologique, en partie décuplé par les TIC, en est une
des caractéristiques majeures. Au centre des débats, la question de la
protection des droits intellectuels, vue par certains comme un facteur
incitatif à l’innovation et par d’autres comme un facteur contre-productif car
susceptible de conduire à des positions monopolistiques, est analysée dans
trois domaines différents : les TIC, les biotechnologies végétales et les tests
génétiques. Très faciles d’accès et illustrées par des exemples concrets, ces
contributions sont au cœur de l’actualité, à l’heure où les décisions sur les
droits de propriété intellectuelle se multiplient.
Ceci étant, cet ouvrage n’est pas exempt de tout reproche.
Conçu comme une collection d’articles, le lecteur peut y faire son marché au
gré de ses intérêts. Mais on cherchera en vain une conclusion nous permettant
de synthétiser toutes les implications de ces nombreux développements. Enfin,
et même si cela ne gène pas réellement la lecture, on peut regretter la
mauvaise orthographe et les erreurs de frappe, dans un ouvrage de qualité sur
une vaste problématique qui offre encore de très nombreux sujets de
controverse.
Mary VAN OVERBEKE
Alain FAYOLLE, Le métier de créateur d’entreprise. Motivations,
parcours, facteurs clés de succès, Paris, Éditions d’Organisation, 2003,238
p.
L’importance d’un tel ouvrage apparaît très clairement dès
l’introduction lorsque celle-ci vient à nous présenter le double discours de la
société française en matière d’entrepreneuriat. En effet, si le verbe le
promeut haut et fort depuis quelques années, il semble que la France continue
dans le même temps de soutenir des valeurs et des comportements qui nuisent à
l’émergence et au développement des entrepreneurs.
Ce constat est développé de façon percutante et originale par
Alain Fayolle. Ce dernier ne montre toutefois aucun découragement en
conséquence. Bien au contraire, il nous fait profiter dans cet ouvrage de sa
solide expérience de formateur en entrepreneuriat ainsi que de sa connaissance
reconnue du domaine. L’ouvrage auquel il nous convie fournit non seulement des
repères et des balises de réflexion pour bien mesurer les enjeux qui sont en
cause mais aussi des pistes d’action concrètes pour participer à la création
d’une France plus entrepreneuriale.
Les trois premiers chapitres qui forment la première partie de
l’ouvrage, permettent de donner du sens à l’entrepreneuriat, d’en comprendre
les enjeux économiques et sociaux ainsi que de voir comment il s’insère dans
une évolution sociale plus large qui conduit bon nombre d’entreprises, pas
seulement des individus, à entreprendre et à gérer autrement. Dans une deuxième
partie intégrant les chapitres 4,5 et 6 de l’ouvrage, l’auteur nous permet de
mieux connaître les sources et les facteurs susceptibles de favoriser
l’émergence du goût d’entreprendre, de visualiser une grande variété de
parcours possibles en même temps qu’il nous présente des éléments pour mieux
saisir les différentes logiques en cause. Comment l’idée entrepreneuriale en
vient-elle à germer et quelles motivations, quels facteurs sont-ils
susceptibles d’amener une personne à passer à l’action sont des exemples de
questions intéressantes à laquelle Fayolle répond ici. Le lecteur appréciera
particulièrement le fait de se voir présenter différents modèles du processus
entrepreneurial. Bien que la présentation n’en soit pas exhaustive, l’auteur a
su mettre en évidence les plus utiles et les plus importants. Fait intéressant
: différentes logiques sont illustrées par des exemples concrets qui viennent
appuyer le propos et faciliter la compréhension pour le lecteur plus
néophyte.
Les trois derniers chapitres sont consacrés à l’importance et à
la nécessité d’une formation entrepreneuriale renouvelée et aux enjeux majeurs
qui sont ici en cause. De toute évidence, Alain Fayolle connaît bien le sujet
et il a examiné à fond les différents rapports et études permettant de mieux
cerner le phénomène, aussi bien en France qu’en Europe de façon plus générale.
La formation entrepreneuriale s’y développe à un rythme soutenu mais beaucoup
de travail reste à faire. Selon Fayolle, il faut bien distinguer différents
ordres d’objectifs et d’approches s’agissant de former des entrepreneurs. On
peut vouloir sensibiliser, former aux étapes de la création ou encore
accompagner ceux qui ont décidé de passer à l’action. Mais encore faut-il pour
cela que les enseignants soient disposés et intéressés à changer leurs
paradigmes et pratiques pédagogiques. La nécessité de former ces derniers est
d’ailleurs soulignée avec discernement par Fayolle. Des questions fondamentales
sont posées quant au contenu des enseignements, sur le pourquoi et le comment
et certaines pistes sont proposées pour y réfléchir. J’ai particulièrement
apprécié cette troisième et dernière partie de l’ouvrage. Elle invite en effet
à l’action et au changement. Comme nord-américaine qui regarde la France de
l’extérieur, je suis très optimiste quant à l’avenir de la recherche en
entrepreneuriat en France; j’envie d’ailleurs cette dernière quand je vois le
nombre croissant de jeunes doctorants s’intéressant au phénomène. En ce qui
concerne l’enseignement toutefois, j’aurais souhaité que l’auteur traite
davantage des freins importants qui risquent de venir de la position et de
l’attitude typique du professeur français, ce dernier ayant traditionnellement
été formé au rôle du maître qui transmet des connaissances plutôt qu’à celui du
jardinier qui cultive le goût d’entreprendre ou du guide accompagnant celui qui
opte pour l’aventure de la création d’entreprise.
Plus globalement, Alain Fayolle a réussi à livrer un ouvrage
qui se différencie très bien de ce qui s’est écrit jusqu’à présent dans les
volumes français sur l’entrepreneuriat. En effet, son travail est à la croisée
des contributions à caractère plus académiques et de celles à portée nettement
opérationnelle et qui visent à proposer des recettes pour réussir l’acte
d’entreprendre. Il m’est apparu comme un ouvrage de vulgarisation intéressant,
passionnant, qui ne tombe pas dans le piège de la vulgate ni dans celui du
discours trop académique. C’est tout un défi que de prétendre réussir à
intéresser tant les chercheurs du domaine, les formateurs, les décideurs du
monde de l’enseignement, les intervenants économiques impliqués dans la
recherche de l’essor entrepreneurial que les étudiants et les lecteurs plus
néophytes et je pense qu’Alain Fayolle le relève avec brio. En terminant, je
remercie ce complice en entrepreneuriat de cet ouvrage de qualité et je lui
souhaite que son appel final à libérer les envies et les énergies créatrices
soit entendu.
Camille CARRIER
François GILBART, Le risque-pays dans le secteur bancaire.
Approche multicritère, Coll. Fortis Bank Award 4, Louvain-la-Neuve, Academia
Bruylant, 2003, 152 p.
L’intérêt de cet ouvrage est multiple dans la mesure où
l’auteur traite plusieurs aspects d’une actualité politico-économique brûlante
: le risque-pays dont les évolutions profondes et rapides durant les trente
dernières années ont été importantes, la sensibilité du secteur bancaire aux
risques-pays comme tels en fonction de ses activités internationales dans le
cadre de la globalisation de l’économie et enfin les types de modèles
développés pour évaluer et tenter de prévoir les effets négatifs de l’émergence
des risques-pays sur les banques. L’originalité de l’ouvrage réside
spécifiquement dans la construction par l’auteur de modèles fondés sur des
méthodes multicritères de surclassement.
Le chapitre premier reprend de manière rapide mais extrêmement
complète l’ensemble de la problématique du risque-pays, certes dans une optique
bancaire, mais surtout en apportant des précisions d’ordre historique et
technique. En vue d’introduire les techniques de traitement et la modélisation
du risque-pays, l’auteur en explicite les facettes et en précise les
changements que les crises financières des années 90 ont induits en la matière.
Ces évolutions, vers les risques systémiques en particulier, ont
considérablement augmenté le danger que court le secteur bancaire
international. L’évaluation du risque-pays au travers du
scoring (notation établie à partir
d’indicateurs financiers, politiques et économiques), du
ranking (classement des pays en
fonction du risque qu’ils sont censés représenter) et du
sorting (répartition des pays en
classes plus ou moins homogènes de risque) est un enjeu majeur pour les banques
en termes de gestion de portefeuille, de cumul de risques acceptables par pays
et de constitution de provisions, corollaire des activités internationales des
banques.
Le deuxième chapitre se focalise alors tout naturellement sur
les modèles d’évaluation du risque-pays utilisés à ce jour tant par les
assureurs-crédit à l’exportation que par les collaborateurs des revues
spécialisées ou encore par les agences de notations. Les descriptions sont
intéressantes et précises alors que les limitations méthodologiques sont
clairement explicitées. C’est ainsi que la normalisation des échelles, la
compensation, les conflits entre scores réalisés sur chaque type de risques et
l’épineux problème que constituent les données manquantes sont analysés en
profondeur au moyen d’exemples clairs. Confrontées à des désaccords quant à
l’appréciation du risque de plusieurs pays, à l’absence d’évaluation pour
certains autres pays, à l’émergence constante de nouveaux risques ou à «
l’opacité » de certaines approches, les banques commerciales ont mis au point
leurs propres méthodes d’évaluation en fonction de leurs propres besoins.
L’auteur compare très à propos les résultats des différents modèles pour
constater que les perceptions des risques-pays par les analystes ne sont pas
identiques ni surtout univoques.
Le lien entre le deuxième et le troisième chapitre, qui traite
de la construction de deux modèles de ranking et de sorting à partir de
méthodes multicritères de surclassement, est constitué par la présentation des
avantages que les approches multicritères offrent par rapport aux méthodes
dites « classiques ». Les avantages les plus marquants de l’approche des
méthodes multicritères de surclassement sont les possibilités de prise en
compte des préférences du décideur et des mutations de l’économie globalisée
mais aussi celles offertes par le fait de pouvoir déterminer a priori les
critères des modèles, ce qui augmente la cohérence du processus global. En
l’occurrence, c’est la première fois que l’analyse multicritère de
surclassement est appliquée à l’analyse des risques-pays.
Dans le troisième chapitre, deux modèles d’analyse
multicritères sont construits en vue de montrer combien ces méthodes sont aptes
à traiter la complexité mais également le caractère évolutif des risques-pays.
L’approche utilisée dans cet ouvrage est celle des méthodes de surclassement :
la quatrième famille des méthodes multicritères. Deux méthodes de surclassement
sont utilisées : la méthode PROMETHEE qui permet d’obtenir un ranking des pays
en fonction des risques qu’ils représentent tout en évitant les écueils des
approches statistiques plus traditionnelles et la méthode METAPROMETHEE
susceptible d’obtenir de manière directe un sorting. La particularité de cette
dernière méthode est qu’elle définit non seulement des classes de risque (le
sorting) mais aussi leur nombre en se fondant directement sur les
caractéristiques politiques, économiques et financières de chaque pays sans
passer par le ranking ou le scoring. Une telle approche est bien entendu
applicable à de nombreux thèmes de recherche vu qu’elle permet d’obtenir une
répartition cohérente en plusieurs classes homogènes sans que le nombre de
classes et d’objets par classe ne soit fixé a priori et ce, en se basant
uniquement sur les critères d’évaluation des objets à classer.
L’intérêt des exposés mais aussi la clarté des explications et
l’originalité de l’approche font de cet ouvrage un livre passionnant.
Conceptuellement, la particularité des méthodes multicritères de surclassement
réside dans leur souplesse d’application et dans leur capacité de traiter les
évolutions des phénomènes étudiés. La gestion des risquespays est en soi une
problématique attrayante ; son traitement par des méthodes multicritères de
surclassement l’éclaire d’une lumière nouvelle du fait de la richesse des
résultats présentés. Certes, il ne s’agit sans doute pas de méthodes
définitives et sans reproche mais l’avancée méthodologique présentée est telle
pour les gestionnaires des risques-pays que ce mode de gestion ne restera pas
sans suite. En raison de la qualité et de la pertinence de l’approche proposée,
en fonction de l’enjeu que les risquespays représentent pour les banques
commerciales internationales, on comprend parfaitement que cet ouvrage ait été
récompensé par le « Fortis Bank Award » en 2002.
Bernard COUPÉ
[*]
La chronique des livres est coordonnée par Marcus DEJARDIN, des
Facultés Universitaires de Namur (courriel :
marcus.
dejardin@ fundp. ac. be).
[1]
Voir, par exemple, David Besanko, David Dranove, Mark Shanley,
Scott Schaefer,
Economics of Strategy,
Chichester, Wiley, 3d edition, 2003 ; James A. Brickley, Clifford W. Smith,
Jerold L. Zimmerman,
Managerial Economics and
Organizational Architecture, London, McGraw-Hill, 3d edition,
2003.
[1]
« You can see the computer age everywhere but in the
productivity statistics ». Robert M. Solow, « We’d Better Watch Out »,
New York Times Book Review, July
12,1987, p. 36.