2003
Reflets et perspectives de la vie économique
Faut-il régionaliser la négociation salariale ?
Robert Deschamps
[*]
At first glance, the collective wage bargaining process in
Belgium, being carried at the national level, could be blamed for the
persistent high unemployment rate in the Walloon Region, while a process per
Region would lead to differentiated wage increases leading towards lower wages
in the Walloon Region and therefore less unemployment. The paper shows that
such a reasoning is too short as, when lower labor costs would be welcome in
the Walloon Region to create more jobs, it is unlikely that the higher
unemployment rate would lead towards wage moderation. In addition, regional
bargaining could eventually backfire, through spillover effects on Social
Security.
Keywords :
wage bargaining, Belgium, unemployment, social security.
La régionalisation de la négociation salariale a été suggérée
par quelques économistes lors du Congrès des Économistes belges de langue
française de novembre 1998, comme étant une réforme institutionnelle
susceptible de favoriser une baisse du chômage surtout là où il est le plus
élevé, particulièrement en Wallonie. Depuis peu, le Vlaams Economisch Verbond
et quelques hommes politiques flamands plaident dans le même sens en partant du
constat que les coûts salariaux par unité produite sont plus élevés en Wallonie
qu’en Flandre. Que penser d’une telle proposition ? Dans cet article, je
tenterai de clarifier les enjeux de cette question compte tenu de la situation
du marché du travail dans les régions et au regard du système actuel de
négociation salariale à trois niveaux. Les implications institutionnelles d’une
telle régionalisation seront également abordées, en particulier pour
l’organisation de la Sécurité sociale.
1. ARGUMENTATION EN FAVEUR DE LA RÉGIONALISATION DE LA NÉGOCIATION
SALARIALE
Quelle argumentation est à la base de la proposition de
régionalisation de la négociation salariale ? Le chômage est devenu et reste
plus élevé en Wallonie qu’en Flandre et le P.I.B. par habitant y est plus bas.
Le système de formation des salaires est le même dans l’ensemble du pays. La
différence de P.I.B. par habitant reflète un différentiel interrégional de
productivité du travail. Comme le mode de formation des salaires est le même
dans l’ensemble du pays, le coût salarial par unité produite est donc plus
élevé en Wallonie et la production moins rentable; il en découle
proportionnellement moins d’activité économique en Wallonie et moins d’emplois,
d’où un taux de chômage plus élevé.
Si les salaires se négocient au niveau régional, le taux de
chômage supérieur en Wallonie va y entraîner des salaires plus bas qu’en
Flandre, ce qui aura un effet bénéfique sur la rentabilité des entreprises, sur
la demande de travail, et donc sur l’emploi wallon ; le chômage diminuera. La
proposition de changement institutionnel en découle : instaurons une
négociation des salaires au niveau régional; il s’ensuivra des salaires plus
bas qu’en Flandre, reflétant une moindre productivité de travail, d’où une
hausse de l’emploi et une diminution du chômage.
Dans l’esprit des accords interprofessionnels de 1998,2000 et
2002, une évolution se dessine vers une prise en compte plus explicite de
l’emploi dans les négociations salariales; la négociation devrait être plus
sensible au chômage si elle se déroule au niveau de la Wallonie plutôt qu’à
celui du pays car le chômage y est plus élevé.
Que penser de cette proposition ? Nous allons examiner
successivement les concepts et données économiques utilisés dans le
raisonnement, le système institutionnel actuel de formation des salaires, les
incidences qu’on peut attendre d’un tel changement institutionnel sur les
salaires et l’emploi ainsi que sur le fonctionnement du marché du travail et de
la Sécurité sociale.
2. QUE PENSER DE CET ARGUMENTAIRE ?
Le raisonnement se base principalement sur la comparaison de
deux variables économiques : la productivité du travail et le salaire.
L’estimation de ces concepts se fait à partir de données macroéconomiques, le
P.I.B. par habitant pour le premier et le système de formation des salaires
commun dans l’ensemble du pays pour le second.
Les deux notions ne sont pas adéquates pour mesurer le
différentiel de coût salarial par unité produite entre régions. Le P.I.B. par
habitant n’est pas vraiment un indicateur de la productivité par travailleur
dans la région. Il ne tient pas compte des travailleurs navetteurs qui ne
produisent pas dans leur région de résidence. Si la proportion de navetteurs
diffère d’une région à l’autre, les différences interrégionales de P.I.B. par
habitant ne reflètent pas les différences de P.I.B. par travailleur occupé. Il
en va de même si le taux de chômage n’est pas identique dans toutes les
régions. Le secteur non marchand, en ce compris les administrations publiques,
est inclus dans le calcul du P.I.B. sans pour autant affecter le calcul
économique des entreprises marchandes et leur demande de travail où intervient
la comparaison entre productivité et salaire. Pour effectuer des comparaisons
de productivité du travail, il convient de partir d’un niveau plus
désagrégé; les bases statistiques existantes rendent très difficile le
calcul d’indicateurs fiables de productivité du travail au lieu de
production
[1].
En ce qui concerne les salaires, le fait que le système
institutionnel est le même dans l’ensemble du pays n’implique pas que le
salaire moyen par travailleur soit le même dans toutes les régions. Ainsi, les
salaires diffèrent entre les secteurs économiques; si une région compte
proportionnellement plus d’entreprises de secteurs à productivité du travail
élevée et à salaire élevé, alors qu’une autre compte proportionnellement plus
d’entreprises de secteurs à productivité plus faible et à salaire plus bas, le
salaire moyen sera plus élevé dans la première région que dans la seconde, même
si les salaires sont identiques pour tous les travailleurs d’un même secteur à
même productivité, quelle que soit leur région. Comme pour la productivité, il
est difficile de calculer des salaires par travailleur à un niveau suffisamment
désagrégé de façon fiable. La comparaison productivité-salaire est par
conséquence difficile à estimer. Les comparaisons interrégionales basées sur
les chiffres agrégés P.I.B. par habitant et salaire conventionnel ne
constituent pas une mesure pertinente d’excédent salarial régional.
Des observations partielles fournissent néanmoins des
indications d’un coût salarial par unité produite plus élevé en Wallonie. Dans
le même sens, la présence d’un chômage beaucoup plus important en Wallonie
qu’en Flandre constitue aussi un indicateur d’une insuffisance de la demande de
travail en Wallonie, dans laquelle le niveau des coûts salariaux joue un rôle
important. Nous reviendrons plus loin sur ce point.
3. SYSTÈME ACTUEL DE NÉGOCIATION SALARIALE
Le système actuel de formation des salaires dans notre pays
fonctionne de la façon suivante. Tous les 2 ans, des négociations ont lieu tout
d’abord au niveau interprofessionnel, ensuite par secteur et enfin par
entreprise.
Depuis la mise en place de l’Euro, les pays ne peuvent plus
restaurer leur compétitivité par une dévaluation monétaire. La nouvelle Loi sur
la compétitivité a été adaptée à ce fait majeur et met l’accent sur une norme
salariale basée sur les anticipations d’évolution des salaires dans les trois
pays voisins, Allemagne, France et Pays-Bas. En novembre 1998, un accord entre
les partenaires sociaux est intervenu au niveau interprofessionnel, pour la
première fois dans cette perspective européenne. Il est intéressant d’observer
que cet accord parle non seulement de salaires mais aussi d’emploi et de
formation, et fait un lien entre les trois. Ce lien fut confirmé dans les
accords interprofessionnels suivants.
Une fois la négociation terminée au niveau interprofessionnel,
des négociations se déroulent dans chaque secteur, où un facteur important
influençant l’évolution salariale est la hausse de la productivité du travail
dans ce secteur. Après cela, des négociations se passent dans chaque
entreprise, où sont prises en compte à ce niveau l’évolution de la productivité
du travail et la compétitivité, y compris par rapport aux concurrents
étrangers.
Dans cette négociation en trois étapes, le niveau dominant dans
notre pays est celui du secteur; il le reste même si la mise en place du marché
unique européen (1993) et la création de l’Euro (1999) rendent plus forte la
concurrence entre entreprises de pays différents et dès lors plus crucial pour
chaque entreprise le résultat des négociations salariales.
Ce système fonctionne depuis plus de 50 ans, à l’exception de
périodes où le Gouvernement est intervenu directement dans la formation des
salaires; l’exemple le plus frappant est l’interruption de l’indexation des
salaires décidée lors de la dévaluation de février 1982. Ce système commun à
l’ensemble des secteurs et des entreprises du pays ne conduit pas à des
salaires identiques ou en même croissance partout; les salaires ne sont pas au
même niveau et n’ont pas la même croissance dans tous les secteurs, dans toutes
les entreprises, pour toutes les catégories de travailleurs (ouvriers,
employés, ou à un niveau plus spécialisé). En effet, à chaque niveau de
négociation et lors de chaque cycle de négociation, l’évolution de la
productivité dans le secteur, dans l’entreprise, au cours des 2 années en
question, est un facteur central de l’évolution des salaires.
Les salaires moyens dans les différentes régions ne seront pas
nécessairement les mêmes et n’auront pas nécessairement le même taux de
croissance, malgré le fait que le système soit identique dans l’ensemble du
pays. En effet, si les secteurs à forte productivité de travail, ou à
productivité en forte augmentation, sont plus présents dans une région que dans
une autre, ou si une région compte plus qu’une autre des entreprises à forte
productivité ou à productivité en forte hausse, les salaires seront en moyenne
plus élevés dans la première région, en principe sans que les entreprises d’une
région aient plus de problèmes de compétitivité que dans l’autre. « En principe
», car il y a quand même un bémol, et il se situe au niveau du secteur. Si un
secteur compte, dans une région, des entreprises où la productivité du travail
croît rapidement, et dans l’autre région, des entreprises où la productivité du
travail croît lentement, toute hausse des salaires négociée pour l’ensemble du
secteur, qui se base sur la croissance moyenne de la productivité du travail
dans le secteur, entraînera dans la deuxième région des problèmes de
rentabilité pour les entreprises à faible croissance de la productivité et des
pertes d’emplois.
La négociation sectorielle joue un rôle utile en favorisant la
mobilité du travail entre entreprises ou secteurs en période de plein-emploi;
par contre, en période de chômage, elle risque d’entraîner le décrochage
d’entreprises et donc des pertes d’emplois. À cette remarque – importante –
près, le système actuel de formation des salaires gère les différentiels de
gains de productivité du travail entre secteurs et entre entreprises et ainsi,
par agrégation, entre régions.
Depuis quelques années est intervenue une plus forte
décentralisation de la formation des salaires. Dans plusieurs secteurs (dont
Agoria), les négociations sectorielles se déroulent au niveau provincial, ce
qui permet de mieux tenir compte des différences d’évolution de la productivité
non seulement entre régions mais même entre provinces. Un autre point fort
important et trop rarement mentionné est le fait que le niveau des salaires à
l’embauche diffère entre entreprises de régions différentes; les différences
interrégionales de productivité se traduisent de ce fait dans le niveau des
salaires. Ces deux comportements apportent une souplesse non négligeable dans
l’adaptation des salaires aux différences de productivité; ils démentent
l’affirmation selon laquelle l’existence d’un système national de négociation
salariale impose à l’évolution des salaires un carcan néfaste pour l’emploi
dans l’une ou l’autre région.
Les effets de ces pratiques se font sentir dans les différences
d’évolution entre salaire et productivité : ainsi, pour la période 1995-2000,
les salaires par unité produite ont diminué plus en Wallonie qu’en Flandre
(taux de variation des salaires moins taux de variation de la productivité), ce
qui a amélioré de 2,4 % la position compétitive des entreprises wallonnes par
rapport aux flamandes en termes de coût salarial, réduisant ainsi le handicap
concurrentiel des premières
[2].
4. EFFETS SUR L’EMPLOI ET LES SALAIRES DE LA RÉGIONALISATION DE LA
NÉGOCIATION SALARIALE
Les relations entre salaire, emploi, et chômage ont été
abondamment analysées par les économistes, dans différents contextes nationaux,
tant en théorie que dans des estimations économétriques. Ces travaux
fournissent deux enseignements intéressants pour notre réflexion.
Le premier est relatif à l’influence d’une hausse des salaires
sur l’emploi. D’une hausse des coûts salariaux plus forte que dans les pays
concurrents (compte tenu des différences de gains de productivité du travail),
on peut s’attendre généralement à un effet négatif sur l’emploi, comme le
montrent quantité d’analyses économétriques
[3], et cet effet est d’autant plus important que
l’économie est plus ouverte. L’impact négatif de la hausse des salaires sur
l’emploi a deux composantes. Il s’agit d’abord de la perte de compétitivité par
rapport aux concurrents étrangers en raison d’une hausse du coût salarial,
perte d’autant plus importante que l’économie est plus ouverte, ce qui est le
cas de l’économie belge et aussi de l’économie wallonne. Il s’agit ensuite d’un
effet de substitution de capital au travail en raison de la hausse du coût
relatif de celui-ci. Ce deuxième effet s’observe même si les entreprises « ne
remplacent pas des hommes par des machines » :
une hausse des salaires aura surtout des conséquences
dommageables sur la rentabilité des entreprises où la production est intensive
en travail et peu intensive en capital; c’est donc plutôt des entreprises de ce
type qui disparaîtront. Par conséquent, le rapport capital/travail dans
l’ensemble de l’économie augmentera, ce qui signifie une substitution de
capital au travail.
Symétriquement à ce résultat économique important, on peut
attendre d’une modération de l’évolution des coûts salariaux des effets plus
bénéfiques pour l’emploi. C’est d’ailleurs la raison principale de
l’instauration de la norme salariale dont parle la Loi sur la compétitivité et
qui se trouve dans l’accord interprofessionnel de novembre 1998. C’est aussi la
raison de la décision de diminuer les cotisations patronales à la Sécurité
sociale (surtout pour les salaires les plus bas), qui entraîne normalement une
baisse du coût salarial avec des effets favorables attendus sur l’emploi
(surtout pour les travailleurs les moins qualifiés, les plus touchés par le
chômage).
Le deuxième enseignement est relatif à l’influence du niveau de
chômage sur l’évolution des salaires et par là sur l’emploi, autrement dit à
l’autorégulation du marché du travail. Un taux de chômage élevé entraîne-t-il
une baisse (ou une moindre augmentation) des salaires qu’un taux de chômage bas
? Si c’est le cas, la modération salariale induite par le chômage aurait à son
tour des effets bénéfiques sur l’emploi comme indiqué dans le point précédent.
D’études économétriques portant sur cette question, et plus généralement sur
les facteurs influençant l’évolution des salaires, il ressort que le niveau du
chômage influence peu l’évolution des salaires, surtout en Europe
[4]. On observe ainsi une forme
d’hystérèse, une persistance du chômage, le rythme d’évolution des salaires
restant relativement peu sensible au niveau de chômage. Ces estimations
économétriques sont en cohérence avec des théories de formation des salaires,
en particulier la théorie insider-outsider et la théorie des salaires
d’efficience.
[5] Ce
résultat empirique n’est donc pas en soi surprenant.
Peut-on transposer ces résultats au niveau de la Wallonie alors
que les études économétriques portent presque toujours sur des données
nationales ? Le premier résultat devrait valoir aussi bien pour la Wallonie que
pour la Belgique, l’économie wallonne étant aussi une petite économie ouverte.
Quant au deuxième résultat, je ne vois aucun indicateur d’une plus grande
sensibilité de l’évolution des salaires au taux de chômage en Wallonie qu’en
Belgique; il faudrait pourtant, et à tout le moins, des indicateurs solides
dans ce sens avant de changer le fonctionnement institutionnel de la
négociation salariale dans l’espoir que cela améliorera la situation de
l’emploi.
Des observateurs du marché du travail en Belgique évoquent le
risque qu’entraînerait une négociation salariale interprofessionnelle par
région lorsque le taux de chômage est plus bas dans l’une (Flandre) que dans
une autre (Wallonie), en raison de l’asymétrie de la réaction des salaires au
taux de chômage et des effets de démonstration : le taux de chômage étant fort
bas en Flandre, une négociation salariale régionale y entraînerait une hausse
importante des salaires; cela induirait par effet de démonstration et souci
d’équité des demandes de hausse salariale en Wallonie. Le résultat final serait
un accroissement plus élevé des salaires que dans le système de négociation
national, une perte globale de compétitivité et un taux de chômage
supérieur.
Deux enseignements découlent de ces analyses économiques et
observations quant à la formation des salaires en Wallonie.
- Une modération salariale est cruciale si l’on veut élever
le niveau de l’emploi et, par là, faire baisser le chômage.
- Si l’on régionalise la négociation salariale, on ne pourra
guère compter sur le fait que le niveau plus élevé du chômage en Wallonie qu’en
Flandre entraîne une modération salariale plus forte en Wallonie et par là une
amélioration plus importante de l’emploi et une baisse plus soutenue du
chômage.
Pour que le coût salarial (qui inclut les cotisations à la
Sécurité sociale) diminue en Wallonie par rapport à la Flandre, il faudrait de
plus que les taux des cotisations patronales à la Sécurité sociale y diminuent
relativement à ceux de la Flandre. Comme nous le verrons dans la section
suivante, l’impact d’une régionalisation de la formation des salaires sur le
fonctionnement de la Sécurité sociale risque d’avoir l’effet inverse.
5. CONSÉQUENCES INSTITUTIONNELLES, EN PARTICULIER POUR LA SÉCURITÉ
SOCIALE
Une régionalisation de la négociation salariale aurait des
conséquences institutionnelles qui vont au-delà de son impact sur la formation
et l’évolution des salaires.
Si l’on se contente d’instaurer une négociation salariale
régionale, on super-pose un niveau de négociation supplémentaire aux niveaux
actuels. Comme chaque niveau de négociation ajoute quelque chose aux décisions
prises par ceux qui l’on précédé, et n’en annule aucune, cela ne ferait
qu’accroître les rigidités du marché du travail et n’en améliorerait pas le
fonctionnement; l’objectif visé de plus forte modération salariale et de baisse
du chômage en Wallonie ne serait certainement pas au rendez-vous. Par
conséquent, la mise en place d’une négociation salariale régionale
nécessiterait la suppression de la négociation interprofessionnelle nationale.
De même, les négociations sectorielles nationales seraient en porte-à-faux par
rapport à la nouvelle logique institutionnelle et devraient être remplacées par
des négociations sectorielles régionales. Il s’agit là d’un changement
institutionnel majeur.
Les implications pour les entreprises qui ont des sites de
production dans plusieurs régions du pays ne sont pas non plus à sous-estimer
en raison des disparités de salaires entre sites de production. Cela
alourdirait les coûts de gestion du personnel, compliquerait la mobilité des
travailleurs entre sites de production, rendrait plus difficiles les calculs de
rentabilité et altérerait l’affectation efficace des ressources
humaines.
D’autres modifications institutionnelles suivraient. Les
cotisations à la Sécurité sociale sont fonction de la masse salariale et
constituent une composante fort importante des coûts salariaux (leur total
dépasse celui de l’impôt des personnes physiques). Les partenaires sociaux
participent à la fixation de leurs taux pour cette raison et parce qu’ils
cogèrent la Sécurité sociale et ses différents secteurs.
Outre le fait que les recettes de la Sécurité sociale seraient
affectées par le résultat des négociations salariales régionales, une
négociation des salaires au niveau régional n’a de sens que si l’ensemble des
coûts salariaux y sont intégrés, y compris donc les cotisations à la Sécurité
sociale : sans cela, les négociateurs régionaux ne maîtriseraient pas l’impact
de leurs négociations sur le coût salarial, ni dès lors sur l’emploi. On
aboutira donc logiquement à un transfert au niveau régional de la détermination
des taux de cotisation à la Sécurité sociale. Les moyens financiers de la
Sécurité sociale pouvant ainsi évoluer différemment entre régions, les dépenses
de la Sécurité sociale (principalement soins de santé, pensions, allocations de
chômage, allocations familiales) devraient elles aussi progressivement différer
entre régions. Par conséquent, c’est l’ensemble de la Sécurité sociale qui
serait régionalisé, tôt ou tard, sous la pression de différences d’évolution
des cotisations et de choix différents dans les dépenses.
L’objectif de départ, à savoir des coûts salariaux plus bas en
Wallonie qu’en Flandre, serait loin d’être garanti : en cas de régionalisation
de la Sécurité sociale, une baisse plus forte en Wallonie des taux de
cotisation est peu vraisemblable, compte tenu des déséquilibres financiers
régionaux actuels en Sécurité sociale.
Dès lors, et compte tenu de la sensibilité de l’emploi au coût
salarial, les conséquences favorables pour l’emploi, avec diminution du
chômage, ne seraient certainement pas au rendez-vous en Wallonie.
Le transfert au niveau régional de la négociation salariale
doit être apprécié à la lumière de toutes les conséquences qui en
découleraient, tant sur l’évolution relative des coûts salariaux entre régions
(y compris les cotisations à la Sécurité sociale), et par là sur le niveau de
l’emploi, que sur l’organisation institutionnelle de la Sécurité sociale. Cette
proposition institutionnelle ne paraît pas recommandable, étant donné son
inaptitude à atteindre l’objectif visé (réduire le chômage en Wallonie) et ses
effets institutionnels indirects.
Par ailleurs, l’argument en faveur d’une régionalisation des
négociations salariales part du constat de différentiels interrégionaux des
taux de chômage. Dans cet esprit, la proposition devrait logiquement être
poussée plus loin : les taux de chômage sont différents d’une province à
l’autre, entre arrondissements, entre communes proches. Le raisonnement à la
base de cette proposition devrait conduire à une négociation des salaires au
niveau provincial, voire communal. Le paysage institutionnel, en ce compris la
Sécurité sociale, en serait bouleversé. L’emploi pourrait difficilement gagner
à l’introduction de toutes ces nouvelles structures locales et aux
cloisonnements qui en découleraient.
Il y a d’autres voies à suivre, moins risquées que la
régionalisation de la négociation salariale, pour favoriser la reprise de
l’emploi et réduire le chômage en Wallonie.
En ce qui concerne la négociation salariale, l’instauration de
l’Euro a fondamentalement changé la donne. Dans les négociations au niveau de
l’entreprise, intervient de plus en plus la prise en compte de sa compétitivité
internationale :
avec la libre circulation des biens, des services, des
personnes et des capitaux (Marché unique de 1993) et avec la monnaie unique, la
concurrence entre entreprises de pays différents produisant des biens proches
est plus forte et plus trans-parente
[6]. La négociation salariale menée au niveau de
l’entreprise est plus cruciale qu’auparavant pour la rentabilité, la production
et l’emploi (même s’il ne faut pas oublier que la négociation salariale au
niveau de l’entreprise ne prend pas en compte les chômeurs, mais uniquement
l’emploi à l’intérieur de l’entreprise). En même temps, un ancrage de la
négociation collective est nécessaire au niveau interprofessionnel pour que
l’évolution des coûts salariaux soit compatible avec l’objectif du
plein-emploi. Cet ancrage signifie que l’évolution des coûts salariaux ne peut
diverger par rapport à celle des pays voisins, d’où l’intérêt d’une norme
salariale, ou référence salariale, semblable à celle figurant dans les accords
interprofessionnels de 1998,2000 et 2002.
Les rôles de ces deux niveaux de négociation,
interprofessionnel et d’entreprise, étant devenus plus cruciaux, il serait sans
doute approprié de réduire le poids des secteurs dans la négociation salariale.
Comme on l’a vu plus haut, la négociation sectorielle peut avoir des
conséquences dommageables sur la rentabilité ou l’emploi dans les entreprises
où la productivité du travail croît moins vite que la moyenne du secteur. En
situation de plein emploi, cela ne pose pas de problèmes et induit une mobilité
des travailleurs vers les entreprises les plus performantes mais, en période de
chômage, cela entraîne des pertes d’emplois ou en freine la création.
Des améliorations ont été apportées au système de négociation
salariale. Celui-ci évolue vers plus de souplesse au niveau sectoriel
(négociations sous-régiona-les). Au niveau des entreprises, des différences
interrégionales de salaires à l’embauche reflètent des différences de
productivité. De telles pratiques permettent une évolution différenciée des
coûts salariaux entre entreprises de régions différentes. Les entreprises
wallonnes ont ainsi pu améliorer leur position concurrentielle en matière de
coûts salariaux, récupérant une part significative de leur handicap par rapport
aux flamandes au cours des dernières années.
Une régionalisation du système de négociation salariale
n’apporterait rien de plus à cet égard. En outre, nous avons vu (section 5) les
conséquences qui en découleraient pour la Sécurité sociale.
En ce qui concerne les travailleurs les moins qualifiés, pour
lesquels le taux de chômage est le plus élevé, une diminution des cotisations
patronales à la Sécurité sociale devrait réduire le coût salarial et favoriser
ainsi la demande de travail, sans pour autant affecter le salaire net des
travailleurs.
Par ailleurs, dans la structure fédérale de l’État belge, les
Régions disposent de larges compétences en matière de politique d’emploi. En
développant plus systématiquement la formation et l’insertion professionnelle
des adultes (surtout des chômeurs), la Région wallonne peut contribuer à
améliorer le capital humain de la population active et favoriser ainsi son
employabilité
[7]. Une
grande part du problème du chômage en Wallonie tient au trop faible niveau de
formation des chômeurs et à la perte de leurs qualifications suite à une longue
période de chômage. Elever leur niveau de formation est pour beaucoup d’entre
eux la condition nécessaire à une réinsertion sur le marché du travail. C’est
sans doute par là qu’au niveau régional on peut le mieux agir pour favoriser la
croissance de l’emploi et ainsi diminuer le chômage, plus que par une
modification institutionnelle du système de négociation des salaires. Une
amélioration de la qualité du système éducatif, rendue possible par le
refinancement des Communautés, jouerait de son côté un rôle crucial dans la
même perspective.
·
ANDERSEN, Torben, Niels HALDRUP and Jan Rose SÖRENSEN (2000), «
Labour market implications of EU product market integration »,
Economic Policy 30, April 2000, pp.
105-133.
·
BEWLEY, Truman (2000), « Why wages don’t fall during a
recession », Harvard University Press.
·
BLANCHFLOWER, David and Andrew OSWALD (1994), « The wage curve
», MIT Press.
·
DESCHAMPS Robert (1998), « Politique économique en Wallonie :
priorité à l’emploi », Wallonie, 51,
février 1998, pp. 42-48.
·
DRÈZE, Jacques and Charles BEAN (1990), « Europe’s unemployment
problem », MIT Press.
·
LAYARD, Richard, Stephen NICKELL and Richard JACKMAN (1991), «
Unemployment », Oxford University Press.
[*]
Robert DESCHAMPS est professeur d’économie aux Facultés
universitaires de Namur. La présente contribution s’inspire largement de
l’article « Faut-il régionaliser la formation salariale ? » paru dans
Reflets et Perspectives de la Vie
Économique, n∞ 1-2, Tome XL, 2001.
[1]
Nous avons essayé de le faire dans l’étude CREW (FUNDP)-IRES
(UCL) « Facteurs explicatifs de l’évolution de l’emploi et de la divergence
régionale pour la période 1974-1995 », et à la suite de cette étude. Une
synthèse de cette étude a été publiée dans
Wallonie, mai 1999.
[2]
F.E.B., document de la Commission économique, mai 2003, sur
base de statistiques de l’Institut des Comptes Nationaux.
[3]
Voir Blanchflower and Oswald (1994), Drèze and Bean (1990, pp.
1-65) et Layard, Nickell and Jackman (1991).
[4]
Voir Bewley (2000) et Drèze and Bean (1990).
[5]
À ce propos, voir aussi l’article de L. Simar dans le présent
numéro (NdlR).
[6]
Andersen, Haldrup and Sörensen (2000).
[7]
Deschamps (1998).