2003
Reflets et perspectives de la vie économique
Le modèle des « insiders-outsiders » : entre théorie et
pratiques
Luc Simar
[*]
The paper first attempts to present the insider-outsider theory.
The Belgian system of wage bargaining is highlighted in the second section. The
third section compiles some empirical studies on this issue. The findings do
not allow us to conclude that the insider-outsider theory works. Some countries
with decentralized systems of bargaining, especially the U.S., achieve results
close to ‘corporatiste’ countries. Wage in countries with centralized
bargaining are more responsive to unemployment than in some countries where
wage bargaining is decentralized. The ‘corporatiste’ countries do not seem to
systematically get poorer economic results. The Calmfors and Driffill model
with a U shaped relation between employment and bargaining level does not have
much empirical support according to an OECD study. The main significant result
is the clear relationship between centralization of bargaining and reduction of
wage inequality. The outsiders also share this last objective.
Keywords :
Insiders-outsiders, wages, unemployment, collective bargaining.
Comment une théorie économique traduit-elle les observations,
la réalité et avec quelles limites ? Permet-elle aux décideurs d’adopter des
comportements plus efficaces ? C’est la voie que tente d’explorer cette
contribution, plutôt « de terrain » que d’équations ou de modèles
sophistiqués.
Une première partie synthétise la théorie des «
insiders-outsiders » et ses implications. Une deuxième décrit le mode de
formation des salaires en Belgique. La troisième croise les hypothèses du
modèle à quelques résultats macroéconomiques. La dernière vise à lancer
quelques pistes de réflexion.
1. LA THÉORIE « INSIDERS-OUTSIDERS »
La théorie « insiders-outsiders » tente d’expliquer pourquoi
les salaires ne diminuent pas, voire continuent d’augmenter, en présence d’un
chômage important.
La théorie économique classique, un peu caricaturée, indique
que s’il y a du chômage persistant c’est parce que les salaires sont trop
élevés par rapport aux salaires d’équilibre. Une réduction des salaires
permettra des créations d’emploi.
L’observation indique que les salaires sont rigides, du moins à
la baisse. Plusieurs fondements expliquent cette rigidité, parmi ceux-ci la
théorie des « insidersoutsiders ». L’hypothèse est que seuls les travailleurs
ayant un emploi (les insiders) pèsent dans les négociations salariales. Cette influence
s’exerce au détriment des chômeurs, exclus de la négociation (outsiders). Les
travailleurs ayant un emploi se protègent en outre par des délais ou indemnités
de licenciement, des formations, …
Le pouvoir de négociation des travailleurs en place provient du
constat qu’en général il est coûteux pour une entreprise de remplacer ses
travailleurs en place par des nouveaux venus. Les coûts proviennent de
plusieurs sources. Le temps tout d’abord, recruter en demande. Viennent ensuite
les coûts de licenciement, de recrutement (annonces, interview, … ) et de
formation. Le pouvoir de négociation serait renforcé par les syndicats, qui
peuvent augmenter ces divers coûts : les coûts de licenciement des travailleurs
en place ou de recrutement en exigeant des procédures complexes ou des
formations.
Les revendications et les négociations salariales menées par
les travailleurs et leurs représentants syndicaux ne prendraient donc pas en
compte les chômeurs.
L’évolution du coût salarial ne tiendrait pas compte du chômage
élevé ou croissant. Une suite possible de cette assertion est la dérégulation
du marché du travail. Celle-ci devrait permettre aux salaires de s’ajuster, de
prendre en compte l’augmentation du chômage, comme cela se passe, suppose-t-on,
par exemple, aux États-Unis.
Une autre réponse à cet effet supposé du corporatisme est la
centralisation ou la coordination des négociations salariales. Dans ce cas, les
négociateurs devraient prendre en compte un plus grand nombre d’intérêts, dont
celui des sans emploi et celui de ceux qui risquent de le devenir si les
évolutions salariales se traduisent par des diminutions d’emploi. Les modèles «
insiders-outsiders » peuvent être vus comme un essai d’expliquer simultanément
l’existence de normes salariales, de chômage involontaire et le rôle économique
des syndicats de travailleurs (Lindbeck et Snower, 1988).
2. LA FORMATION DES SALAIRES EN BELGIQUE
Un peu d’histoire
Les négociations collectives, qui concernent pour partie la
formation des salaires, se déroulent à trois niveaux : le niveau national,
appelé interprofessionnel, le niveau sectoriel, dans des commissions
paritaires, et le niveau de l’entreprise, où les négociations peuvent être
collectives ou individuelles.
Du début des années 50 jusqu’au milieu des années 70,
l’évolution des salaires est déterminée librement par les représentants des
employeurs et ceux des travailleurs. La formation des salaires passe largement
par les commissions et les sous-commissions paritaires sectorielles, où sont
conclues des conventions collectives de travail. Le niveau national, le Conseil
National du Travail en particulier, a un rôle, qui est fort limité (Pochet
2000). Les commissions paritaires fixent la classification des fonctions,
l’évolution des barèmes liés à ces fonctions, le mécanisme d’indexation des
salaires et l’octroi des augmentations salariales valables pour l’ensemble d’un
secteur. Les barèmes ou salaires conventionnels constituent les rémunérations
minimales qui doivent être respectées par les entreprises. Il s’agit d’un
socle. Les accords d’entreprises peuvent s’ajouter aux conventions sectorielles
ou les suppléer lorsqu’il n’y a pas d’accord sectoriel.
Dès le milieu des années 70, le pouvoir politique intervient
de manière contraignante dans la détermination des salaires. Les accords
nationaux ou de secteurs sont rares. L’accent est mis sur les négociations en
entreprises. Le dialogue est rompu entre 1976 et 1985. Le gouvernement bloque
les salaires et suspend l’indexation automatique au début des années 80.
Ensuite, il y a quelques accords nationaux qui renvoient la responsabilité des
négociations salariales aux secteurs.
La situation actuelle résulte de la loi de 1996 relative à la
promotion de l’emploi et la sauvegarde de la compétitivité, troisième du genre,
après celles de 1983 et 1989.
La loi de 1996 introduit une norme salariale qui fixe, par
période de 2 ans, les limites de l’évolution des salaires nominaux, en tenant
principalement compte des évolutions du coût salarial des trois principaux
partenaires commerciaux de la Belgique, l’Allemagne, la France et les Pays-Bas.
Si les représentants des entreprises et ceux des travailleurs ne parviennent
pas à un accord, le gouvernement fixe lui-même la norme. Cela c’est produit
pour les années 1997 et 1998. Les accords suivants, négociés en 1998,2000 et
2002, contiennent la définition d’une marge par les interlocuteurs sociaux
eux-mêmes. Ces marges sont indicatives mais sont globalement respectées par les
différents secteurs.
L’accord interprofessionnel 2003-2004, conclu fin 2002,
s’exprime sur la norme salariale de la manière suivante : « Conformément à la
loi du 26 juillet 1996, la hausse du coût salarial de 5,4% pour les deux
prochaines années est admise comme norme indicative. Vu les perspectives
internationales et économiques incertaines, les interlocuteurs
interprofessionnels appellent les négociateurs dans les secteurs et les
entreprises à ménager au maximum l’année 2003 lorsqu’ils fixeront les
augmentations du coût salarial. Comme la cotisation patronale maximum en
matière de chèques-repas n’a pas suivi l’évolution du coût de la vie, les
interlocuteurs sociaux demandent au gouvernement d’augmenter le montant maximum
de l’intervention patronale de 4,46 € à 4,91 € par chèque, sans modifier la
quote-part personnelle du travailleur. »
Cet accord interprofessionnel est alors traduit en
conventions collectives de travail sectorielles, souvent rendues obligatoires
pour tous les acteurs du secteur.
Ces conventions ont généralement une durée de 2 ans.
2. LES ACCORDS SECTORIELS 2003 -2004
De nombreuses conventions sectorielles 2003-2004 sont conclues.
Au 30 juin 2003, sur base de l’analyse de 44 accords en commissions paritaires,
quelques enseignements peuvent être tirés. La marge conseillée dans l’accord
interprofessionnel, bien qu’indicative, n’a été dépassée dans aucun secteur.
Certains secteurs ont prévu des augmentations inférieures de 0,1 à 0,5%. Il
s’agit notamment des non ferreux, de la construction mécanique et métallique,
des garages, des industries alimentaires. L’appel à ménager l’année 2003 pour
les augmentations salariales a été suivi par de nombreux secteurs. Les
premières augmentations auront lieu soit fin 2003, soit en janvier 2004.
Certains secteurs ont même repoussé une première augmentation à mi 2004. Parmi
les secteurs faisant exception, celui de la chimie est probablement le plus
significatif.
Plusieurs accords sectoriels mettent en place divers mécanismes
pour faire correspondre la marge négociée à la marge réelle ex post, compte
tenu de l’inflation réalisée qui peut être différente de l’inflation anticipée.
Ce point n’est pas présent dans l’accord interprofessionnel en raison d’un
désaccord entre les organisations représentatives des employeurs, attachées à
des augmentations prévisibles « all inclusive » et les organisations syndicales
attachées aux mécanismes de l’indexation des salaires aux prix à la
consommation.
Deux méthodes de correction se trouvent parmi les accords
sectoriels. La première méthode consiste à octroyer une augmentation salariale
en fin de période de validité de l’accord, soit fin 2004, et de conditionner
cette augmentation.
Elle est calculée, par exemple, comme étant le solde entre la
marge salariale sectorielle et l’indexation réelle plus l’augmentation
préalable. Si l’inflation réelle est inférieure à celle prévue, il y aura un
supplément d’augmentation. Ce mécanisme est appliqué dans plusieurs secteurs du
métal, l’industrie alimentaire et le nettoyage. Une deuxième méthode de
correction tient dans l’enchaînement des marges dans le temps. Si l’indexation
effective a été plus importante que celle anticipée, la différence réduira la
marge pour la période suivante. Ce mécanisme est appliqué dans la construction
et le nettoyage.
Le rapide tour d’horizon d’une partie significative des accords
sectoriels indique, pour la période 2003-2004, un respect de la marge
indicative, un développement des mécanismes de correction liés à l’indexation
et des augmentations de salaires plutôt proportionnelles (en pour cent) que
nominales.
3. INSIDERS-OUTSIDERS, ÉLÉMENTS EMPIRIQUES
Les études empiriques utilisent généralement l’un ou l’autre
indicateur relatif à la centralisation des négociations collectives, comme
celui présenté au tableau 1.
D’après l’OCDE, le degré de centralisation des négociations
salariales est relativement stable dans le temps. Le niveau décentralisé, de
l’entreprise, domine aux États-Unis, au Japon, au Royaume-Uni depuis 1994. Les
pays nordiques et l’Autriche ont un degré élevé de centralisation. Les pays du
« modèle rhénan », comme les Pays-Bas, l’Allemagne et la Belgique, sont
généralement classés comme intermédiaires.
Tableau 1.
Degré de centralisation des négociations collectives
Tableau 1. Degré de centralisation des
négociations collectives 1980 1990 1994 Austria 2+ 2+ 2+ Belgium 2+ 2+ 2+
Denmark 2+ 2+ 2+ Finland 2,5 2% 2+ France 2 2 2 Greece n.a. n.a n.a Ireland
n.a. n.a n.a Italy 2- 2- 2 Luxembourg n.a. n.a n.a Netherlands 2 2 2 Portugal
2- 2+ 2 Spain 2+ 2 2 Sweden 3 2+ 2 United Kingdom 2 2- 1.5 Switzerland 2 2 2
Japan 1 1 1 United states 1 1 1 (a) 1 = Company/plant level 2 = Sectoral level
3 = Central level Source : OECD Employment Outlook 197 (OECD Secretriat
estimates), p. 71
OECD Employment Outlook 197 (OECD Secretriat estimates), p.
71
Le degré élevé de centralisation belge n’apparaît pas nettement
à la lecture du processus, qui fait des secteurs les acteurs majeurs. Cependant
le mécanisme d’indexation, commun à toutes les branches d’activités, a un
aspect centralisateur. Entre 1990 et 1998, par exemple, 40% de l’augmentation
totale des salaires étaient dus à l’indexation (Pochet 2000). Le caractère
centralisé paraît renforcé depuis l’adoption de la loi de 1996.
3.1 L’OCDE teste le lien salaire-chômage
Si l’existence de syndicats, d’institutions pour la formation
des salaires, d’allocations de chômage « généreuses » expliquent des salaires
trop élevés en Europe continentale, les salaires de pays où les négociations
sont plus décentralisées devraient être plus sensibles aux variations du
chômage. Une étude économétrique, réalisée par l’OCDE, permet d’approcher ces
relations. Elle s’intéresse aux déterminants de la formation des salaires et
vérifie dans quelle mesure une hausse du chômage peut avoir un lien sur la
formation des salaires. Le tableau 2 reproduit les principaux
résultats.
Tableau 2.
Sensibilité des salaires au chômage
Tableau 2. Sensibilité des salaires au
chômage Belgique Danemark France Italie Pays-Bas Norvège -0,78 -0,66 -0,58
-0,54 -0,99 -0,96 Autriche Suède Royaume-Uni États-Unis Allemagne -1,16 -1,59
-0,54 -0,60 -1,26 Source : (OCDE, 1993 in Janssen)
(OCDE, 1993 in Janssen)
Contrairement à l’intuition du modèle insider-outsider, ce
tableau semble indiquer que la formation des salaires dans divers pays de
l’Europe continentale ne réagit pas moins à une hausse du chômage qu’aux
États-Unis ou au Royaume-Uni. Dans les pays qui connaissent un marché du
travail flexible et peu de négociation collective, un accroissement du taux de
chômage de 1% conduit à un ralentissement de l’évolution des salaires réels de
0,5% à 0,6%. Les résultats pour la France, l’Italie, le Danemark et la Belgique
révèlent une sensibilité des salaires au chômage comparable à légèrement
supérieure. Certains pays comme les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Autriche, la Suède
réagissent plus vigoureusement à une augmentation du chômage. Dans ces pays, la
sensibilité de la croissance salariale est supérieure à l’unité.
3.2 Les différences intersectorielles de salaires
En théorie, les différences salariales entre secteurs sont
déterminées par les compétences des travailleurs et la compensation de
caractéristiques propres à l’emploi, comme le risque, le travail de nuit,… À
court terme, des variations de productivité dans un secteur peuvent se traduire
par des salaires plus élevés dans ce secteur; mais ensuite, ces gains salariaux
devraient disparaître, suite à l’arrivée de nouveaux travailleurs dans ces
secteurs rémunérateurs (Holmlund et Zetterberg 1991).
Cependant, les négociations salariales peuvent perturber ces
évolutions. Dans un modèle centralisé de négociation, il n’y a que peu de place
pour des marges salariales au sein des secteurs ou des entreprises. Par contre,
dans un système de négociation où les secteurs sont privilégiés, les
travailleurs d’un secteur vont tenter d’obtenir des augmentations salariales en
lien avec les gains de productivité de ce secteur. Sur base de données
sectorielles pour 5 pays du degré de centralisation des négociations
salariales, Holmlund et Zetterberg testent l’hypothèse selon laquelle les
salaires d’un secteur sont déterminés par les conditions de ce secteur ou s’ils
sont déterminés par des conditions économiques générales. Les « insiders »
seraient en action dans le premier cas, pas dans le second. Les pays retenus
sont la Suède, la Norvège, la Finlande, l’Allemagne et les États-Unis.
Le principal résultat empirique est que c’est aux États-Unis
que les salaires sont les plus sensibles aux conditions de prix et de
productivité sectorielles, tant à court qu’à long terme. Or ce pays est
toujours classé comme le moins corporatiste. Ce qui est plutôt contre intuitif
du point de vue de la théorie « insideroutsider ». Les salaires sectoriels dans
les pays nordiques sont très peu affectés par des facteurs sectoriels. Pour
l’Allemagne, il y a une forme de partage de la rente sectorielle mais moins
prononcée qu’aux États-Unis.
Holmlund et Zetterberg examinent également le lien entre le
chômage et l’évolution des salaires. Pour la Suède, la Finlande et l’Allemagne,
le signe est négatif et significatif : une augmentation du chômage s’accompagne
d’une moindre augmentation des salaires. Par contre, la relation est inversée
pour la Norvège et les États-Unis
[1].
3.3 La négociation collective revisitée par l’OCDE
Une autre étude de l’OCDE, publiée avec les perspectives de
l’emploi 1997, s’intéresse de manière générale à la relation entre la
négociation collective et la performance économique des pays pour la période
1974-1996. Le point de départ n’est pas tout à fait le modèle « insider-ousider
», qui suppose une relation quasi linéaire entre performance économique et
degré de centralisation. Il s’agit de l’hypothèse de Calmfors et Drifill, selon
laquelle les pays dotés d’un système très centralisé ou très décentralisé
obtiennent de meilleurs résultats que ceux dotés d’un système intermédiaire,
c’est-à-dire sectoriel. Le nombre de variables macroéconomiques prises en
compte est élargi, les systèmes de négociations sont précisés (coordination,
taux de syndicalisation, taux de couverture des conventions collectives, …
).
Le principal résultat statistiquement significatif est la
corrélation négative observée entre la plupart des indicateurs du système de
négociation et l’inégalité des salaires (OCDE 1997). Les résultats ne
témoignent guère d’une relation entre la performance économique et les
indicateurs du système de négociation. Le seul résultat significatif est que ce
sont les pays à systèmes centralisés/coordonnés qui affichent le taux de
chômage le plus faible. Dans le domaine de l’inflation, les pays à systèmes
centralisés/coordonnés et ceux à systèmes intermédiaires obtiennent des
performances identiques et meilleures que celles des pays à systèmes
décentralisés/non coordonnés. Les résultats les plus probants concernent
l’inégalité des salaires. Les pays à systèmes centralisés/coordonnés et à
systèmes intermédiaires ont une échelle des salaires plus égalitaire que les
autres pays.
Un élément d’explication à ces relations peu significatives
(Teulings 1995) serait que les mécanismes de marché comportent leurs propres
rigidités. Dans un marché du travail « libre », comme celui des États-Unis, les
contrats individuels incorporent des éléments d’incertitude comme l’évolution
future des prix. Lors de mouvements macroéconomiques, les changements se font
au fil des renouvellements de contrats de travail, ce qui peut prendre du
temps. Dans un marché du travail plus « institutionnalisé » les travailleurs et
les employeurs confient au niveau sectoriel ou national la négociation sur les
adaptations au contexte macroéconomique, qu’il s’agisse de la croissance réelle
ou de l’inflation. Dans cette situation, ce sont l’ensemble des contrats d’un
secteur d’activité ou du secteur privé qui sont adaptés. La modification,
peut-être moins radicale, s’applique à un ensemble beaucoup plus large, d’où la
relative « flexibilité » de systèmes pourtant dénoncés comme rigides.
La Belgique a peut-être connu la coexistence de ces deux
mécanismes durant les années 99-00, où les évolutions salariales ont été assez
rapides mais moins dans les secteurs où les négociations collectives sont
régulières. Certains secteurs, des NTIC notamment, ont connu des hausses de
salaires liées à des accords individuels, plus proches de la situation de
marché que de celle de la régulation.
4. LE POINT DE VUE DES « OUTSIDERS »
Les personnes sans emploi sont-elles vraiment hors du mécanisme
de négociation ? Si, dans certains pays ou dans les entreprises, les
organisations représentatives des travailleurs n’ont comme membres que des
actifs, il n’en va pas de même en Belgique, où les organisations syndicales ont
aussi une fonction d’organisme de paiement des allocations de chômage. Le taux
de syndicalisation des chômeurs belge est d’environ 85%. Ils représentent une
part non négligeable de l’ensemble des affiliés.
Leur participation aux débats et décisions internes est
inférieure à leur poids numérique mais plus la discussion est centralisée, plus
leur voix peut se faire entendre. À l’intérieur d’une entreprise, l’écho est
très faible mais ce n’est pas un niveau de négociation très important en
Belgique. Dans les secteurs, la prise en compte est faible; par contre au
niveau de l’ensemble, interprofessionnel, l’attention à l’emploi et au chômage
est bien présente.
Les outsiders recherchent un emploi de qualité. Ils sont donc
solidaires des demandes de revalorisation salariale, d’amélioration des
conditions de travail. La dualité supposée par le modèle est peu perceptible
sur ces matières. Par contre, la dualité est présente au sujet de deux autres
thèmes qui font également partie des négociations collectives : la forme des
augmentations salariales et l’utilisation des réductions de cotisations
sociales. Les personnes sans emploi, chômeurs ou autres allocataires sociaux,
sont très attentives à ce que les rémunérations soient soumises aux cotisations
sociales et à l’impôt. Ils stigmatisent les rémunérations octroyées sous forme
de chèques-repas, de voitures de société ou d’assurances diverses.
Les « outsiders », comme certains économistes
[2], reprochent aux négociateurs
d’utiliser une partie des réductions de cotisations à la sécurité sociale à des
augmentations de salaires. Des résultats de recherche, cités par l’Ires,
avancent qu’au moins 50% des allègements de cotisations patronales ont été in
fine récupérés sous forme d’une hausse du salaire brut. Les rapports annuels de
la Banque Nationale soulignent également cette évolution.
Comme l’indique Solow, « les mécanismes des prix et des
salaires témoignent d’un manque de flexibilité. Je crois qu’il est absurde de
pouvoir espérer remédier à ces imperfections avec le temps. Je pense que les
rigidités de prix et de salaires correspondent à des besoins auxquels les
institutions sociales tentent de répondre, et ces institutions ne fonctionnent
pas très bien quand les salaires sont à la merci de mouvements importants à
tout instant. Nous avons donc deux approches. D’un côté, on pourrait supposer
que, le système fonctionnant bien, la réalité n’a aucune raison de ne pas
reproduire ce monde merveilleux décrit par les manuels. L’alternative consiste
à déclarer le système irrémédiablement défectueux.
On ne peut parvenir à faire fonctionner correctement le
capitalisme, laissons donc l’État ou un autre acteur tout gérer. »
La théorie « insider-outsider » a connu un certain succès comme
élément explicatif de supposées rigidités salariales. Plusieurs éléments
empiriques, avec leurs propres limites, relativisent la portée pratique de ces
enseignements. D’autres systèmes que les systèmes décentralisés sont efficaces,
permettent une adaptation des salaires aux conditions macroéconomiques, tout en
assurant une plus grande égalité. Si la négociation collective est efficace, on
peut se demander pourquoi elle n’est pas généralisée. Suivant Teuling, la
principale raison est qu’elle suppose la préexistence d’organisations
représentatives qui aient une légitimité suffisante pour recevoir de ses
adhérents, qu’ils soient travailleurs ou employeurs, le pouvoir de signer des
accords qui les engagent. Ce type d’institution est plus facile à détruire qu’à
construire.
À l’heure de l’Union Économique et Monétaire et de
l’élargissement de l’Union européenne, de nouveaux défis se posent aux acteurs
et aux institutions qui participent à la fixation des salaires. Les économistes
sont aussi des « insiders », se préservant des champs de travail
futurs.
·
BODART V., JACQUET L., VAN DER LINDEN B. (2002), « Salaires et
norme salariale en Belgique » Regard
économique, IRES, UCL, Louvain-la-Neuve, n∞ 6.
·
CARRUTH A., OSWALD A. (1987), « On union preferences and labour
market models : insiders and outsiders », Economic Journal, 97 (376).
·
HOLMLUND B. and ZETTERBERG J. (1991), « Insider effects in wage
determination », European Economic Revue,
1009-1034.
·
JANSSEN R. (1997), La promesse
brisée, Erasme et Artel.
·
LINDBECK A. et SNOWER D. (1988), The insider-outsider theory of employment and
unemployment, MIT, Cambridge.
·
LOPEZ NOVELLA M. (2001), « Salaires conventionnels et effectifs
en Belgique : une analyse empirique et macroéconomique des écarts »,
BfP Working Paper 2-01.
·
OECD, Employment
Outlook (1993,1997).
·
POCHET P. (2000), Union monétaire
et négociations collectives en Europe.
·
SOLOW R. (2003), « L’économie expliquée par Robert Solow »,
Problèmes économiques, n∞
2808.
·
TEULINGS C. (1995), « Efficiënte loonvorming door sociale
partners », Economisch en Sociaal
Bericht, pp. 460-464.
[*]
Luc SIMAR est économiste et conseiller au Service d’Études de
la Confédération des Syndicats Chrétiens.
[1]
Ils ajoutent « The results for Norway and the U.S. are perhaps
not very believable, but similar estimates are not unheard of » (p.
1024).
[2]
Bodart, Jacquet et Van der Linden (2002).