2004
Reflets et perspectives de la vie économique
Les défis techniques du suivi des dépenses pour la réduction de la pauvreté dans les pays d’Afrique francophone
Dominique Bouley
[*]
In 1999, the IMF established the Poverty Reduction and Growth Facility
(PRGF) with the twin objectives of reducing poverty and encouraging growth. The IMF
considers public expenditure management (PEM) to be an important instrument for
reducing poverty. Tracking changes in the composition of overall expenditure of the
budget should demonstrate that resources released through the Enhanced HIPC Ini~tiative facilitate an increase in poverty-reduction spending. The article is devoted to two
tools, budget classification and public accounting, within the context of French speaking
African countries. Budget classification comprises economic classification, administra~tive classification, and functional classification. They have to provide information on
expenditure and its targets in order to be able to analyze the function and the economic
nature of expenditures and to measure the budget involvement in poverty-reduction
programs. Public accounting is basic for reporting on budget execution.
Budget systems in French speaking Africa, legacies of the French system, deteriorated
over the 90s. Weaknesses and corrective measures are presented.
Keywords :
PGRF, budget functional classification, budget economic classification, WAEMU, HIPC Initiative, budgetary accounting, Treasury accounting.
1. PRÉSENTATION DE LA FACILITÉ POUR
LA RÉDUCTION DE LA PAUVRETÉ ET
LA CROISSANCE
La Facilité pour la Réduction de la Pauvreté et la Croissance (FRPC) du Fonds
Monétaire International a succédé en septembre 1999 à la FASR (Facilité d’Ajustement Structurel Renforcé). Ce nouvel instrument vise à centrer les efforts vers la
réduction de la pauvreté dans les pays à faible revenu, un élément décisif d’une
stratégie économique orientée vers la croissance.
Parmi les éléments essentiels qui soutiennent la FRPC, une importance accrue est dorénavant accordée aux politiques destinées à promouvoir la bonne
gestion des affaires publiques permettant de soutenir une gestion des finances
publiques à la fois efficiente et transparente. Ce point est particulièrement important parce que la FRPC requiert une modification de la répartition des dépenses
publiques au profit de programmes efficaces et bien ciblés de lutte contre la pauvreté.
Privilégier la bonne gestion publique passe par une meilleure gestion des ressources, une plus grande transparence et, plus généralement, une plus grande
responsabilisation des pouvoirs publics en matière de gestion budgétaire. Ceci se
traduit en pratique par une diffusion des informations qui ont trait aux activités des
administrations publiques, la transparence de la préparation et de l’exécution du
budget et des informations y afférentes, et l’intégrité de l’information budgétaire
assurée de manière indépendante.
Pour atteindre un tel objectif, il est nécessaire de mettre en place les outils
indispensables que sont les classifications budgétaires, pour clairement identifier
les dépenses, une comptabilité de l’État performante permettant de suivre l’exécution du budget et d’en analyser les résultats tant dans le domaine de lutte contre
la pauvreté que dans sa globalité, sachant que pour les pays objets de l’étude, le
but fondamental est la lutte contre la pauvreté et la croissance économique.
2. PROBLÈME DE CLASSIFICATIONS
Afin de s’assurer de la bonne affectation des ressources, il est nécessaire d’avoir
des informations claires sur l’exécution du budget, indiquant les informations nécessaires à la prise de décision : l’objectif de la dépense, le service administratif
gestionnaire de la dépense et la nature économique de la dépense.
La mise en place de classifications budgétaires appropriées permet de répondre à un tel souci.
2.1 Pour une présentation cohérente
des classifications budgétaires
Les codifications budgétaires sont un des éléments fondamentaux de l’analyse
des dépenses de réduction de la pauvreté et elles permettent aussi d’améliorer la
transparence de la préparation et de l’exécution budgétaire par une connaissance
de l’objectif, de la nature et du gestionnaire de la dépense. Il faut considérer que
ces trois types de classification sont la base minimum pour une compréhension
claire du contenu des lignes budgétaires.
La classification par nature économique permet d’identifier les moyens mis à
la disposition des services gestionnaires pour atteindre les objectifs fixés par le
Gouvernement et de les répartir entre traitements et salaires, achats de biens et
services, intérêts de la dette, subventions aux entreprises, transfert aux ménages
ou à d’autres administrations et les prêts.
L’unité de classification par nature économique est l’opération qui est identifiée par un code spécifique dans les documents budgétaires et dans la comptabilité de l’État. Elle est donc essentielle, d’autant plus que cette classification des
moyens permet le contrôle de l’utilisation des crédits budgétaires et de retracer les
opérations dans un schéma classique de comptabilité générale.
La classification administrative permet une identification claire du responsable
de l’utilisation des crédits, c’est-à-dire le service gestionnaire. La codification du
service gestionnaire peut aussi donner une indication de nature géographique sur
le lieu où s’effectue la dépense et si celle-ci est gérée au niveau central ou bien au
niveau local. Cette information est importante dans le cadre des dépenses de lutte
contre la pauvreté puisque l’impact d’une dépense est en principe plus efficace si
elle est faite au niveau du bénéficiaire direct.
La classification fonctionnelle permet d’examiner l’évolution dans le temps
des dépenses des administrations publiques relatives à telle ou telle fonction (approvisionnement en eau, enseignement primaire, enseignement secondaire, soin
de santé primaire, etc.) et donc aide à prévoir les dépenses futures. Ceci est un
avantage sur la classification administrative qui peut être plus fluctuante, car une
entité administrative peut disparaître ou bien au contraire être créée.
Un suivi efficace des dépenses de réduction de la pauvreté ne pourra se faire
que par la mise en place de codifications cohérentes déterminant clairement tous
ces éléments à la fois.
L’amélioration des classifications budgétaires est un préalable au renforcement de la transparence des finances publiques. Actuellement, les pays habilités à
bénéficier de la FRPC sont engagés pour la plupart dans une réforme de leur
classification budgétaire comme le Mali, le Niger, le Bénin, le Burkina Faso, la Côte
d’Ivoire, le Sénégal, le Cameroun, le Tchad, la Guinée, mais dans la plupart des
cas ces travaux ne sont pas encore achevés. En effet les besoins de transparence
en matière de suivi des dépenses liées à la lutte contre la pauvreté ont entraîné des
modifications des classifications en cours de mise en place afin de mieux appréhender ces informations spécifiques.
Ces codifications qui s’organisent sur les trois caractéristiques énoncées ci-dessus, nature, fonction et service gestionnaire, peuvent être complétées par
d’autres informations comme le bénéficiaire de la dépense ou bien l’origine du
financement. Cette dernière rubrique peut être importante pour les dépenses effectuées dans le cadre de l’initiative pour les pays pauvres très endettés (PPTE).
Les institutions internationales proposent des classifications par nature et
par objectif. Le Service des statistiques des Nations Unies a publié une classification
par nature économique et une classification des fonctions des Administrations
Publiques qui ont été développées par l’OCDE
[2]. Pour les classifications
administratives celles-ci sont propres à chaque pays et doivent suivre les besoins
édictés par les Parlements. Les classifications doivent suivre des règles de
codification strictes, par exemple l’utilisation de la codification décimale qui permet
une répartition cohérente au sein de chaque classification. L’UEMOA dans sa
Directive nº 04 de 1998 présente une nomenclature budgétaire qui devra être
utilisée par l’ensemble des pays membres. Elle comprend principalement une
classification par nature et une classification des services destinataires. La directive
présente aussi une classification fonctionnelle
[3].
La présentation de l’ensemble des codifications budgétaires peut être synthétisée au moyen d’une clef dont les différentes parties peuvent être interchangeables selon que l’on souhaite privilégier telle ou telle classification dans la présentation
des rubriques budgétaires, soit la classification administrative et principalement
par ministère, soit la présentation fonctionnelle, soit la présentation par nature économique.
Une présentation matricielle des informations budgétaires permet dans un
même tableau de connaître par exemple les moyens mis à la disposition des services administratifs ou bien des objectifs retenus.
2.2 Analyse de la situation actuelle
On ne peut que constater l’opacité actuelle des rubriques budgétaires, souvent
réduites à un amalgame sur la nature des dépenses qui ne permet pas d’effectuer,
dans la majorité des pays habilités à la FRPC, les analyses systématiques et précises qui sont en principe requises par la nouvelle facilité. Des efforts ont donc été
entrepris, notamment lors des missions de la Banque Mondiale ou du Fonds
[4],
pour identifier les mesures correctives nécessaires à court terme en attendant la
mise ne place des systèmes complets de gestion intégrée des informations budgétaires.
Classement par nature des dépenses
Les informations disponibles indiquent qu’il existe encore une grande confusion
malgré le caractère simple de ce type de classification. C’est ainsi que les dépenses de salaires peuvent très bien se retrouver intégrées dans des dépenses de
matériel ou dans des dépenses d’investissement. Pareillement, les dépenses dites d’investissement peuvent contenir des dépenses courantes en plus des dépenses en capital. Dans certains budgets des dépenses réelles de carburant se
retrouvent dans des rubriques budgétaires de personnel. De plus, souvent pour
des raisons de simplification des lignes budgétaires, des lignes « fourre-tout »
peuvent être utilisées pour les dépenses courantes autres que les salaires.
Classement fonctionnel
En matière d’objectif de la dépense, les classifications utilisées, lorsqu’elles existent, sont encore assez vagues, et ne permettent pas toujours de cerner les opérations visant à la réduction de la pauvreté. Ces classifications sont souvent déduites
des classifications administratives des ministères et des services. La multiplicité
des objectifs pour une structure administrative donnée rend l’analyse de la dépense imprécise. Cependant dans les années 1980, le Département des finances
publiques du FMI avait entrepris des actions pour améliorer les classifications budgétaires dans certains pays d’Afrique francophone et plus particulièrement pour
introduire une classification fonctionnelle des dépenses publiques en utilisant la
classification CFAP de 1981
[5]. Mais au fil des ans, la qualité de ces classifications
s’était dégradée et n’était plus significative fin des années 1990.
Classement administratif
La codification du service gestionnaire de la dépense est une information importante puisqu’elle indique le service administratif qui prend la décision de faire la
dépense. C’est à ce service que sont notifiés les crédits après adoption du budget
par le Parlement. Cependant dans certains pays le service gestionnaire de la dépense est une direction générale qui englobe un grand nombre de services spécifiques. Aussi une telle affectation des crédits ne permet pas d’avoir une idée précise
de la réelle entité administrative en charge de la dépense. Le problème est exacerbé par le fait que cette direction peut parfois couvrir des opérations très variées
et très différentes pour l’ensemble des activités du Gouvernement, comme cela
est souvent le cas au niveau des services de la Présidence ou du Premier Ministre.
3. L’ENREGISTREMENT DES ÉVÉNEMENTS
BUDGÉTAIRES ET FINANCIERS
Les services du budget utilisant des codifications pertinentes pour classer les
rubriques budgétaires doivent pouvoir disposer de moyens permettant d’être informés de l’exécution de celui-ci. Ceci est l’objet de la comptabilité budgétaire et
de la comptabilité générale de l’État.
L’enregistrement des évènements budgétaires et financiers relatifs à l’exécution budgétaire peut être réalisé de deux manières, soit en utilisant un système
comptable unique, soit en utilisant deux systèmes : une comptabilité budgétaire et
une comptabilité générale. Cette dernière retrace les opérations financières liées à
l’exécution budgétaire et doit établir les comptes de l’État. Les pays d’Afrique
francophone qui se sont inspirés du système français ont choisi le double système
d’enregistrement des évènements budgétaires et financiers.
3.1 La comptabilité budgétaire
Présentation de la comptabilité budgétaire
Une fois que les codifications des rubriques budgétaires ont été définies, il est
possible d’enregistrer les évènements qui sont liés à l’exécution budgétaire. C’est
un enregistrement temporel des évènements, que l’on désigne par la comptabilité
budgétaire. Celle-ci décrit les différentes phases de l’exécution du budget : la notification des crédits ou la mise à la disposition des crédits aux utilisateurs de ces
crédits (les gestionnaires de crédits), la décision de faire une dépense ou engagement de la dépense (la passation d’une commande), la livraison et la constatation
de cette livraison (la liquidation), la décision de payer, ou l’ordre de payer (l’ordonnancement ou le mandatement), et enfin le paiement.
Toutes ces étapes sont importantes dans l’exécution du budget et donc il
convient d’enregistrer ces différents évènements qui permettent de gérer le budget. Sans notification des crédits, le service utilisateur n’est pas en mesure de
connaître le niveau des dépenses qu’il peut effectuer. La comptabilisation des engagements permet de connaître les crédits utilisés et les crédits restant disponibles, la liquidation permet d’évaluer le montant à payer au fournisseur ou au
prestataire de service, cette phase peut être concomitante avec la phase d’ordonnancement où l’on donne l’ordre de payer, lorsque le gestionnaire de crédits est
aussi l’ordonnateur. La phase de paiement est la phase ultime du processus qui
libère l’État de sa dette vis-à-vis des tiers ou de ses ayants droits.
La situation de la comptabilité budgétaire
de ces dernières années
Un constat général est que la tenue globale de la comptabilité budgétaire n’est
pas satisfaisante dans la plupart des pays concernés. Cependant, dans la majorité des cas, la comptabilité des engagements est tenue d’une façon cohérente,
les informations sont vraisemblables et proches de la réalité, mais rarement exactes dans la mesure où souvent il est omis d’annuler les engagements qui n’ont pas
été exécutés.
L’étape de la liquidation donne rarement lieu à un enregistrement dans la comptabilité budgétaire. L’opération de liquidation est le plus souvent formalisée au niveau du service gestionnaire, mais cette étape ne fait pas l’objet d’une réelle prise
en charge. Ces informations ne dépassent pas le niveau des gestionnaires de
crédit et ne sont pas consolidées. Néanmoins, dans la mesure où le service gestionnaire n’est pas le service ordonnateur, la connaissance des montants liquidés
est fondamentale puisqu’elle permet de quantifier la dette de l’État.
Les informations relatives à l’ordonnancement sont rarement satisfaisantes
dans un délai raisonnable. À ce stade, le problème majeur provient des crédits qui
sont utilisés par les services de l’État à l’intérieur du pays (dépenses des services
déconcentrés). Les informations relatives aux opérations ainsi réalisées ne sont
transmises qu’après de longs délais pour effectuer la consolidation.
Enfin au stade du paiement, l’information au niveau des rubriques budgétaires
détaillées est quasiment inexistante, car les opérations de paiement sont globalisées.
Les raisons de ces disfonctionnements sont multiples :
- Grand nombre d’acteurs dans l’exécution du budget
- Réglementation mal comprise
- Dispersion géographique des acteurs et absence de consolidation des informations
- Circuit très complexe des opérations et absence de communication entre les
différents acteurs
L’exécution du budget est faite par des acteurs multiples
Ces acteurs comprennent les services du ministère des Finances, les services
des ministères dépensiers auxquels les crédits sont affectés, les services de contrôles qui peuvent être indépendants du ministère des Finances et les services en
charge du paiement qui sont le plus souvent des services déconcentrés du ministère des Finances ou quelquefois un service spécialisé de la Banque Centrale. On
peut évaluer, pour une dépense au niveau central, le nombre minimum d’acteurs
principaux à quatre : le gestionnaire de crédit, le contrôleur financier ou contrôleur
des engagements des dépenses, l’ordonnateur et le payeur. Au niveau déconcentré ce nombre d’acteur peut doubler voire quelquefois tripler lorsque plusieurs
niveaux de l’administration sont impliqués dans une dépense budgétaire : national, provincial et local. Qui doit alors tenir la comptabilité budgétaire, et qui a une
vue globale du processus ? La réponse a priori n’est pas aisée.
Réglementation mal comprise
L’ensemble de ces pays possède une réglementation le plus souvent adaptée
de la réglementation française
[6], avec la mise en place du principe de séparation
des ordonnateurs et des comptables, qui est en fait la séparation entre celui qui
décide d’effectuer une dépense et celui qui règle cette dépense. Ce principe a été
instauré pour mettre en œuvre un contrôle sur la dépense publique, car il n’existe
pas de garde-fou naturel
[7] comme pour les recettes pour limiter la dépense publique.
Les conséquences de ce principe sont le cloisonnement
des activités et des informations qui sont le plus souvent enregistrées
de façon partielle au niveau des « comptables publics ».
L’ordonnancement est transmis au comptable qui paie, mais l’ordonnateur
n’a aucune information sur ce qui a été payé et quand cela a été payé. Le comptable ne fait pas de liaison entre l’ordonnancement et le paiement dans sa comptabilité au niveau de chaque opération de dépense. Les règlements sont enregistrés globalement. Ceci est cause d’obscurité dans la gestion voire de possibilité
de corruption dans la mesure où le comptable décide de ce qu’il va payer sans en
référer à d’autres responsables dans le cadre de la gestion de l’exécution. À ce
niveau, la comptabilité budgétaire connaît une défaillance grave puisque la dépense n’est enregistrée que jusqu’à la prise en charge par le Trésor et non jusque
dans sa phase ultime qui est le paiement.
Dispersion géographique des acteurs et absence de consolidation des
informations
Cette dispersion a des effets considérables sur la méconnaissance des évènements budgétaires. Elle est à deux niveaux.
- Un même évènement, l’engagement ou l’ordonnancement, pour une même
rubrique budgétaire peut se réaliser dans plusieurs endroits différents du pays.
- Qui sera alors responsable de son enregistrement et comment cette opération pourra-t-elle être consolidée ?
- Les étapes du processus de la dépense sont effectuées dans des endroits
différents, entraînant un problème similaire. L’engagement se fait au niveau
local, le contrôle au niveau provincial, l’ordonnancement au niveau local ou au
niveau provincial. La comptabilité budgétaire est alors mal ou pas suivie.
Il a été souvent constaté qu’il n’existait pas de procédure efficace pour consolider les données et avoir une information complète au niveau de l’État. Différents
systèmes ont été mis en place pour pallier ces difficultés. Dans certains pays, on
considère que le processus de délégation de crédits n’est pas un réel processus
de transfert de crédits, mais simplement une mise à la disposition de ces crédits
de la même manière que si cela transitait par une régie de dépenses. Ceci implique que toute dépense faite au niveau déconcentré n’est pas une opération budgétaire définitive, mais une opération temporaire qui doit être justifíée au niveau
central, malgré la présence d’un ordonnateur (en fait un sous ordonnateur qui a les
mêmes prérogatives qu’un ordonnateur) et d’un comptable public. Tout ceci entraîne que les dépenses budgétaires faites au niveau local sont souvent inconnues
dans leur réalisation, ou bien connues avec de grands retards
[8].
Circuit très complexe des opérations et absence de communication
entre les différents acteurs
Le circuit de la dépense fait intervenir comme cela a été présenté plus haut un
grand nombre d’acteurs et d’étapes de la phase de la décision de passer commande au paiement réel. Dans certains pays, on compte plus de dix étapes. Ceci
ne contribue pas à clarifier la comptabilisation des opérations : quand et par qui
doivent être retracées ces opérations.
Le gestionnaire de crédit qui prend la décision de dépenser n’est souvent pas
informé de l’opération de l’ordonnancement, encore moins du paiement. Tout ceci
mène à un émiettement de la comptabilisation des évènements budgétaires : le
contrôleur financier comptabilisant les engagements et donc les consommations
de crédit, et l’ordonnateur les ordonnancements.
Le comptable du Trésor n’intervenant qu’après l’ordonnancement, tient le plus
souvent une comptabilité des ordonnancements visés et des paiements. Le plus
souvent le lien entre ordonnancement et paiement se fait dans sa propre comptabilité par grande masse et non en détail. La conséquence de ce système est qu’il
n’existe aucune vision globale de la comptabilité budgétaire pour les acteurs principaux de l’exécution budgétaire : gestionnaires de crédits, ordonnateurs, contrôleurs financiers et comptables publics. En outre, les informations ne dépassent
pas le stade de la prise en charge par le comptable et il est habituellement impossible d’obtenir des informations détaillées par ligne budgétaire sur les paiements.
Dans une première approche, pour pallier ce manque d’informations, l’étape
de l’engagement est souvent utilisée pour déterminer le niveau de l’exécution du
budget. Cependant cette étape ne donne pas une vision réelle de l’exécution de la
dépense, dans la mesure où le montant de l’engagement peut être supérieur à la
réalisation dans la gestion considérée, d’où une évaluation erronée de l’exécution
budgétaire entraînant une connaissance imparfaite des restes à payer voire des
arriérés.
De plus, avec une telle dilution des responsabilités, la bonne tenue des comptabilités des services est limitée pour ne pas dire absente, le gestionnaire des
crédits n’est pas informé de ce qui est payé, l’ordonnateur n’est pas intéressé par
la commande du gestionnaire de crédit et peut mettre en paiement après de longs
délais, le comptable paie le plus souvent en fonction de ses propres objectifs que
de ceux du gestionnaire de crédit.
Pour une amélioration de la comptabilité budgétaire
Au milieu des années 1980, des expériences ont été tentées pour améliorer la
comptabilité budgétaire, avec la centralisation de la dépense quel que soit le lieu
de décision pour tenter d’obtenir des informations exhaustives. Mais cela n’a pas
été concluant, car les paiements différés se sont transformés en arriérés entraînant une dilution totale de la responsabilité des services de l’État.
L’amélioration de la comptabilité budgétaire ne peut se faire dans un système
où les intervenants
[9] sont nombreux que par la mise en place d’un réseau intégré
d’information. Il est fondamental que les informations de tous les acteurs (gestionnaires de crédits, contrôleurs financiers, ordonnateurs et comptables publics) puissent être partagées. Dans un certain nombre de pays,
[10] un effort a été fait pour la
mise en place de cette intégration avec concomitamment l’utilisation de nouvelles
codifications budgétaires permettant une analyse de la dépense. Mais ce sont des
expériences récentes et qui ne sont pas totalement opérationnelles et jusqu’à présent, force est de constater que cette intégration s’arrête au niveau de la mise en
paiement chez le comptable
[11]. Il est nécessaire de dépasser cette étape afin que
les informations soient disponibles depuis la notification des crédits jusqu’au paiement pour chaque ligne budgétaire. Dans quelques pays, les travaux sont en cours
pour procéder à l’intégration totale de ces informations.
3.2 L’enregistrement des événements financiers
La comptabilité budgétaire a pour objectif de retracer l’exécution du budget, rubrique budgétaire par rubrique budgétaire. La comptabilité générale de l’État présente ces informations dans le cadre global des opérations financières de l’État.
Elle enregistre les évènements financiers liés à l’exécution budgétaire. Cette comptabilité suit le plus souvent un cadre normatif qui est le Plan comptable général de
l’État inspiré du Plan Comptable National dont l’origine est le Plan comptable général français. Cette comptabilité décrit les informations concernant la phase finale
de l’exécution du budget à savoir les modalités du règlement des dépenses : par
caisse, par virement bancaire, par transfert à d’autres entités sur un compte de
dépôts, en attente de paiement. Cette comptabilité retrace aussi les ressources
permettant le paiement de ces dépenses : recettes fiscales et non fiscales, et
financement par emprunt à court ou moyen terme. Elle peut aussi enregistrer
d’autres opérations non budgétaires pour les comptes de tiers, comme la tenue
de comptes de dépôts de fonds des établissements publics ou des particuliers.
Enfin cette comptabilité doit être un moyen de fournir les informations concernant
les actifs et passifs de l’État. Cette comptabilité est appelée comptabilité générale
de l’État. Elle est tenue par les comptables publics et principalement par les comptables du Trésor qui sont des comptables à compétence générale. Les comptables publics à compétence spéciale sont par exemple les comptables des
administrations financières comme les receveurs des douanes ou les receveurs
des impôts.
Constat de la tenue de la comptabilité de l’État
Comme il en a été déjà fait mention dans un document préparé au Département
des finances publiques du FMI
[12], la mauvaise tenue de la comptabilité générale de
l’État est un problème grave dans la plupart des pays d’Afrique francophone. La
comptabilité générale de l’État s’est dégradée au début des années 1980, avec
en corollaire la généralisation du recours à des comptes hors Trésor pour la tenue
de certaines opérations budgétaires, la création en grand nombre de comptes et
fonds spéciaux échappant au principe de l’unité de caisse. Il est clair que pendant
plus de 20 ans, la plupart des services du Trésor, malgré les « règles strictes de
responsabilité du comptable » ont failli à une de leurs tâches fondamentales qui
était de tenir une comptabilité fidèle et sincère de l’exécution du budget de l’État,
avec les constats suivants : aucun arrêté des gestions comptables pendant de
nombreuses années ; utilisation de nomenclatures partielles, avec l’absence de
certains comptes d’actifs et de passifs (immobilisations, dettes, actifs financiers,
etc.) ; aucune balance des comptes cohérente produite dans des délais raisonnables, soit un à deux mois maximum de la fin de la période comptable considérée ;
consolidation de situations périodiques ne correspondant pas à des périodes comptables identiques ; soldes anormaux des comptes de tiers ; transferts entre comptables publics non suivis entraînant des déséquilibres dans les montants consolidés.
À cela se sont ajoutées des pratiques comptables critiquables comme :
- la présentation de données complètement hermétiques dont l’administration
elle-même n’est plus en mesure de vérifier la qualité. Lorsque des précisions
sont demandées, il est alors indiqué de bien vouloir se référer aux instructions
comptables pour tenter de comprendre les mécanismes de fonctionnement
des comptes, mais en fait, il s’avère que cet hermétisme est plus le résultat de
dérives des procédures comptables que de la mise en œuvre de la réglementation écrite ;
- la complexité des inscriptions comptables qui renforce l’opacité des comptes
de l’État. Pour certaines opérations de recettes, six écritures comptables sont
prévues pour enregistrer un seul mouvement ;
- des pratiques importées qui rendent difficile la compréhension des évènements comptables : c’est par exemple le cas de l’introduction des droits constatés pour les recettes qui s’avère inadaptée lorsque le taux de recouvrement
n’est pas significatif
[13] ou bien la multiplication des comptes de régularisation,
d’attente ou d’imputation provisoire.
Pendant une longue période située entre mi 1980 et la fin des années 1990, la
comptabilité générale de l’État est tombée dans une profonde apathie dans la
plupart des pays d’Afrique francophone. Les responsables au plus haut niveau
n’avaient pas alors le sentiment que la tenue de la comptabilité de l’État était
fondamentale dans le suivi des finances publiques. Ceci a conduit le plus souvent
à des dysfonctionnements graves dont l’exemple le plus visible est le développement des arriérés budgétaires intérieurs.
Devant une telle opacité des informations comptables, des systèmes ont été
mis en place pour tenter de pallier cette absence de comptabilité fiable et obtenir
des informations sur l’exécution du budget de l’État. Il s’agit plus spécifiquement
du tableau des opérations financières de l’État (TOFE), développé par le FMI dont
l’objectif est l’obtention d’informations rapides sur la gestion de l’État permettant
un suivi de l’exécution du budget et de la trésorerie et de connaître les variations
des dettes et des créances de l’État. Mais cette vue était plus globale, le champ
des opérations incluses dans le TOFE dépassant les opérations suivies par les
services du Trésor, contenues dans les balances des comptes. De plus les sources d’informations étaient disparates pour élaborer le TOFE en l’absence de balances des comptes. Les unes étaient d’origine comptable, les autres d’origine
statistique, la cohérence de l’ensemble n’étant assurée que par les données de la
Banque Centrale.
Des tentatives d’informatisation de la comptabilité de l’État ont été effectuées
durant cette période pour remédier aux carences constatées mais le résultat en a
été le plus souvent décevant.
Aussi, suite aux travaux des missions du FMI et de la Banque Mondiale sur
l’évaluation de la capacité des pays à suivre les dépenses visant à la réduction de
la pauvreté, le constat était qu’il est fondamental de remettre à niveau la comptabilité de l’État. Sans cela, la vision de la gestion de l’État ne serait que partielle,
inexacte et infidèle.
Un grand effort a été entrepris pour améliorer et informatiser la comptabilité
générale de l’État dans certains pays. Cependant il a été constaté que le plus
souvent il n’existait pas d’intégration automatique des données de l’ordonnateur,
lorsque celles-ci étaient informatisées, dans le système informatisé du comptable
et que ces données faisaient l’objet d’une reprise manuelle au niveau du comptable public.
Objectifs et moyens pour une amélioration
de la comptabilité générale de l’État
L’objectif global est avant tout d’avoir une vision synthétique, cohérente et exacte
des opérations du Gouvernement. Pour cela il convient de produire des situations
sincères et fidèles de l’exécution des opérations du Gouvernement, opérations
budgétaires et opérations financières, dans des délais acceptables.
Les objectifs particuliers sont :
-
La réconciliation aisée entre les données du Trésor et celles de la Banque Centrale, ce qui est un gage de la bonne tenue des opérations et de leur
exhaustivité.
-
La compréhensibilité des situations présentées pour l’utilisateur, ce qui est un
objectif fondamental de transparence.
-
La clarté du système d’enregistrement de la comptabilité.
-
L’adaptation du système comptable aux besoins du pays et l’appropriation
par le pays des outils comptables.
-
La sincérité et la fidélité des comptes.
L’amélioration de la comptabilité générale de l’État
Il conviendrait dans les pays d’Afrique francophone que la comptabilité générale
de l’État soit intégrée dans un système global d’information sur l’exécution du
budget plutôt qu’elle ne reste un ensemble complètement séparé et autonome.
Des expériences sont en cours pour mettre en place des systèmes de gestion
intégrés de l’information
[14], pour l’ensemble des services financiers de l’État. Ces
systèmes devraient pouvoir permettre la tenue d’une comptabilité de l’État à la fois
budgétaire et générale.
L’enjeu pour l’État est de disposer de chiffres clairs, pertinents et fiables. Cette
tâche est impérative pour permettre de vérifier que les ressources mises à la disposition de l’État sont les mieux utilisées dans la lutte contre la pauvreté et le
développement vis-à-vis de la société civile et des bailleurs de fonds.
La transparence des informations est un puissant facteur dans l’amélioration
de la gestion budgétaire. Les classifications budgétaires et les systèmes comptables sont essentiels dans la mise en œuvre de cette amélioration.
[*]
Dominique BOULEY est économiste principal au Département des finances publiques du Fonds
Monétaire International. Les opinions exprimées sont celles de l’auteur et ne doivent pas être interprétées comme représentant l’opinion du Fonds Monétaire International ou celle des services du
FMI.
[2]
Une nouvelle classification a été publiée en 2000.
[3]
Cette nomenclature UEMOA doit être mise à jour pour prendre en compte les modifications du
GFS 2001.
[4]
Depuis 2001, des missions conjointes, FMI-Banque Mondiale, d’évaluation des capacités de suivi
des dépenses de lutte contre la pauvreté ont visité les pays bénéficiant de l’initiative PPTE.
[5]
Classification fonctionnelle des administrations publiques du bureau de statistiques des Nations
Unies
[6]
À l’exception de la République démocratique du Congo et du Burundi.
[7]
Le contribuable limite les activités anormales de l’administration en matière de recettes, car il a des
possibilités de recours ; en matière de dépenses il convient de mettre en œuvre des contrôles et
des responsabilités spécifiques.
[8]
La régularisation de ces données pouvait prendre de un à deux ans pour certains pays.
[9]
Un autre problème à évoquer est celui d’une meilleure rationalisation du circuit de la dépense afin
de diminuer les intervenants.
[10]
Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Mali, Niger par exemple.
[11]
Il n’existe pas d’explication objective sur ce problème noté au niveau des comptables publics.
[12]
IMF working paper : Comment fonctionnent les systèmes du Trésor dans les pays francophones
de l’Afrique subsaharienne par D. Bouley, J. Fournel et L. Leruth.
[13]
Que doit-on faire alors des montants enregistrés qui ne seront jamais recouvrés ? Quelquefois les
recettes irrécouvrables peuvent atteindre 90%.
[14]
Les travaux ont débuté en 2001 et 2002.