2004
Reflets et perspectives de la vie économique
Allégements de charges sociales : une mesure à promouvoir mais à réformer
Bart Cockx
Henri Sneessens
Bruno Van der linden
[*]
This paper compares the effects of three policies that aim at fighting the
low-skill unemployment problem in Belgium: reductions in employers’ social security
contributions, hiring subsidies and in-work benefits. From evaluation studies and our
analysis of the causes of unemployment in Belgium, we recommend the use of reductions
in employers’ social security contributions and argue that they should be more targeted
on low-paid jobs than they currently are. We propose a crude evaluation of the impact
of such a reform and put this proposal in the broader context of labour market policy
reforms in Belgium.
Keywords :
Unemployment, low-skill, payroll taxes, social security contributions, la- bour market policy.
Depuis plus de 25 ans, la Belgique connaît un chômage persistant, avec de
fortes différences cependant selon les sous-régions et selon les catégories socio-professionnelles. Selon l’Enquête européenne sur les forces de travail de l’année
2002, le taux d’emploi parmi les travailleurs de 25 à 64 ans titulaires au plus d’un
diplôme du secondaire inférieur s’élève à 48,2 % en Belgique, contre 55,2 % en
moyenne chez nos voisins (Pays-Bas, Allemagne et France)
[1]. Pour les niveaux
d’études plus élevés, on n’observe guère d’écart de performance par rapport à la
moyenne parmi nos trois voisins et les objectifs de Lisbonne sont dépassés.
Pour stimuler l’emploi de travailleurs moins qualifiés, la Belgique a progressivement mis en place une panoplie de mesures incitatrices. Un allégement forfaitaire des cotisations sociales patronales existait pour les ouvriers déjà à partir de
1981. Des allégements de cotisations patronales sur les bas salaires sont introduits à partir de 1993. S’y ajoutent depuis 2000 des réductions de cotisations
personnelles pour les travailleurs à bas salaires. Cet arsenal est progressivement
complété par des mesures fiscales. À ces dispositifs s’ajoutent, depuis longtemps
déjà, divers modes de subvention en cas d’embauche de travailleurs appartenant
à divers groupes-cibles
[2].
L’accent est mis ici sur les allégements de cotisations sociales mais nous
évoquons aussi d’autres dispositifs qui sont, potentiellement au moins, des compléments ou des substituts à ces allégements. Pour nous, le critère de réussite
ultime est le « bien-être collectif », ce qui signifie que l’emploi n’est pas une fin en
soi et qu’il faut tenir compte de considérations de juste répartition des revenus.
Nous commençons par un bref état des lieux des mesures prises en matière
d’allégement du coût du travail. Puis, après un très bref résumé de notre diagnostic du sous-emploi belge, nous abordons les résultats d’évaluations belge et internationale. Nous concluons par un ensemble de recommandations.
Les mesures d’allégement du coût du travail sont fréquemment modifiées. Le tableau 1 résume de façon sommaire l’importance des mesures d’allégement du
coût du travail.
Tableau 1
Mesures de réduction des cotisations sociales (millions d’euros)
Tableau 1
Mesures de réduction des cotisations sociales (millions d’euros)
Réductions patronales
inconditionnelles (A)
Réductions patronales
conditionnelles (B)
Réductions personnelles (C)
Total (A) + (B) + (C)
1995
692
349
1041
1999
1237
464
1701
2000
2266
598
81
2945
2001
2667
717
99
3483
2002
2718
867
91
3676
2003
2798
977
144
3919
(A) Mesures Maribel, Bas salaires et structurelles.
(B) Principalement : Plans plus 1, plus 2, plus 3, Plan d’embauche des chômeurs, Plan d’embauche des jeunes, Plan avantage à l’embauche, Premiers Emplois, Emplois-services, autres
mesures d’activation des allocations de chômage, Plan activa.
Sources: Perspectives économiques (Bureau Fédéral du Plan), Focus Social FEB (2000), O.N.S.S.
- Informations statistiques, brochure rose, 2002.
Sous l’intitulé « inconditionnelles », on retrouve les mesures de réduction des
charges patronales sans condition d’embauche (le stock des travailleurs occupés
est donc aussi concerné) ni limitation de durée. Les mesures « conditionnelles »
sont, avec des nuances, fonction du nombre de recrutements et limitées dans le
temps (la subvention disparaît après une certaine période d’occupation du travailleur). Les « réductions personnelles » sont des allégements de cotisations sociales personnelles accordées aux travailleurs à bas salaire. Les allégements
« inconditionnels » représentent la plus grande part des dépenses. Leur importance relative est maximale en 2000 (77 % du montant total des réductions). Par la
suite, la croissance plus forte des dépenses « conditionnelles » et l’introduction
des allégements de cotisations personnelles réduisent la part des dépenses inconditionnelles (71 % en 2003).
La figure 1 illustre la façon dont sont calculées les réductions inconditionnelles. La figure est basée sur la législation en vigueur au deuxième trimestre de
l’année 2002 et concerne les ouvriers (qui représentent les trois-quarts des travailleurs « à bas salaire »). Le profil est similaire pour les employés. Schématiquement, le lien entre le salaire mensuel brut et la réduction des cotisations patronales
a la forme d’un U inversé. Tous les travailleurs bénéficient d’une réduction de cotisations patronales forfaitaires. Pour les salaires compris entre 855 €/mois et 1.735
€/mois, l’allégement est majoré; il revient ensuite progressivement à la valeur
forfaitaire applicable à tous.
Soulignons qu’un revenu mensuel brut de 855 € correspond à 75 % du revenu mensuel minimum moyen garanti de base et est également sensiblement
inférieur à la valeur des indemnités de chômage perçues par un chef de ménage.
La proportion de travailleurs avec revenu mensuel brut inférieur à 855 € est donc
faible. En revanche, la proportion de travailleurs ayant un revenu brut supérieur à
1.735 €/mois est élevée (quelque 73 %). Seulement 520.000 travailleurs (soit 11%
de la population active) bénéficient d’une réduction de cotisations patronales majorée. Le maintien d’une réduction forfaitaire au-delà du seuil de 1.735 €/mois
sans aucune limite de revenu implique que la toute grande majorité des dépenses
de réductions inconditionnelles (69 %) est consacrée à des revenus relativement
élevés. Seuls 9 % du budget total sont alloués aux majorations de réduction spécifiques aux bas salaires.
Figure 1
Allégements de cotisations patronales pour les ouvriers: situation initiale
Après prise en compte des allégements structurels en vigueur en 2002, le
taux de cotisations patronales ouvriers (employés) s’élève encore à environ 16 %
(5%) du salaire-coût pour les revenus au tiers du revenu moyen, et à environ 23 %
(15 %) du salaire-coût pour les revenus inférieurs à la moitié du revenu moyen. Audelà, le taux de cotisation augmente rapidement pour atteindre environ 31 % (24%).
Du diagnostic établi par Cockx et al (2003), et sans vouloir minimiser les spécificités régionales, le chômage structurel, en particulier celui des moins qualifiés, s’explique par une série de facteurs : les chocs de demande de travail défavorables
aux peu qualifiés, les phénomènes d’éviction de ces derniers par des travailleurs
plus qualifiés, les mécanismes de formation des salaires et les incitations à la recherche d’emploi. Le survol des évaluations des politiques distinguera trois groupes : les dispositifs visant à réduire de manière permanente le coût du travail, ceux
qui subventionnent de manière temporaire le recrutement et enfin ceux qui visent à
combattre les « trappes à chômage ».
2.1 Les dispositifs visant à réduire de manière
permanente le coût du travail
La sensibilité (appelée encore l’élasticité) de l’emploi au coût du travail fait l’objet
d’études depuis de nombreuses années. Elle varie fort selon que l’on se situe au
niveau de la firme, du secteur ou de l’économie entière. Elle varie aussi fortement
selon que l’on regarde le travailleur moyen ou des sous-groupes. Lorsqu’on prend
en compte les effets du coût du travail sur le volume de l’activité économique, une
élasticité de l’emploi au coût du travail proche de –1 apparaît raisonnable pour les
moins qualifiés (Cahuc, 2002). Toute chose égale par ailleurs (progrès technique,
taux d’intérêt, prix des inputs intermédiaires, etc.), une hausse d’1 % du coût du
travail réduit donc à terme leur emploi d’environ 1 %. L’élasticité est en général
moins forte pour les travailleurs plus qualifiés, pour lesquels il est plus difficile de
trouver des substituts dans le processus de production.
Une mesure (para-)fiscale qui s’applique à un groupe précis d’individus (employeurs, travailleurs) peut effectivement être à charge de ce groupe comme elle
peut être (partiellement ou totalement) reportée sur l’autre côté du marché. Van
Poeck
et al. (1996), Ooghe
et al (2000) et Joyeux et Stockman (2002) aboutissent
à la conclusion que les hausses de cotisations patronales sont dans une large
mesure compensées par une diminution des salaires nets (voir également
Burggraeve et Du Caju, 2003). Ces études économétriques impliquent que l’emploi répond faiblement à une variation
proportionnelle du « coin fiscal » ou des taux
qui le composent. En agissant surtout sur le niveau des salaires, les allégements
de cotisations patronales des années nonante auraient donc surtout stimulé la
croissance des salaires nets et dès lors incité les taux de participation au marché
du travail à se redresser. Ces conclusions sont cependant hâtives. Les mesures
mises en place dans les années nonante n’introduisent en effet pas un changement proportionnel (voir le profil de la figure 1). Or, à niveau donné du coin fiscal,
une réforme qui augmente la progressivité
[3] de la (para-)fiscalité aura un effet modérateur sur les salaires négociés (Cahuc et Zylberberg, 2001, pp. 542-547). L’intuition est la suivante. À taux moyen donné de la (para-)fiscalité, une hausse des
taux marginaux de taxation (ou de cotisation sociale) a pour conséquence qu’une
hausse (marginale) du salaire brut « rapporte moins à l’employé qu’elle ne coûte à
l’entreprise. Cette dernière voit son profit plus affecté que par le passé par les
hausses de salaire, ce qui, au cours des négociations, contribue à freiner les revendications salariales » (Cahuc et Zylberberg, 2001, p. 544). Les effets des réformes des années nonante sur la progressivité du système (para-)fiscal n’ont pu être
étudiés par les auteurs mentionnés ci-dessus.
Venons-en à présent aux résultats d’évaluation des allégements de cotisations patronales. Appliquant une méthode quasi-expérimentale (Heckman
et al.,
1999), Crépon et Desplatz (2001) ont étudié l’impact d’une extension du dispositif
français d’allégement des cotisations patronales en 1995 et 1996. En pourcentage du salaire brut, les allégements ont été augmentés substantiellement de 6 %
à 18 % au niveau du salaire minimum (le « SMIC »). Cette exonération est dégressive en fonction du salaire et devient nulle au niveau de 1,3 fois le SMIC. Selon
l’étude, entre 255.000 et 670.000 emplois (= entre 1 et 2,5 % de la population
active), non qualifiés et, dans une moindre mesure, qualifiés, auraient été créés ou
sauvegardés à la fin 1997
[4].
Les simulations de modèles sont nombreuses en Belgique. Aussi, nous limite-rons-nous à trois études postérieures à celle de Van Poeck
et al. (1998)
[5]. Les
résultats de simulation de modèles diffèrent parce que les hypothèses de modélisation et les méthodes d’analyse ne sont pas les mêmes. De plus, l’ampleur des
allégements simulés diffère. Aussi, pour faciliter la lecture, avons-nous résumé les
effets de trois études récentes en extrapolant de manière purement linéaire les
résultats obtenus. Plus précisément, on a ramené les effets au cas d’un allégement
ex ante (sur les travailleurs à « bas salaire ») équivalent à 1 % du PIB
[6]. Il s’agit
chaque fois d’effets à moyen ou long terme sur l’emploi (en nombre d’unités).
Tableau 2
Impact extrapolé sur l’emploi d’un allégement des cotisations patronales
Tableau 2
Impact extrapolé sur l’emploi d’un allégement des cotisations patronales
sur les travailleurs à bas salaires équivalent ex ante à 1 % du PIB.
Etude
Sneessens et Shadman-Mehta (2000) (*)
Stockman (2002) (*)
Pierrard et Sneessens
(2003) (**)
Emploi peu qualifié
83.000
45.300
Emploi qualifié
33.000
12.700
Effet total
116.000
47.600 (salaires bruts
librement négociés)
80.800 (plein effet des
allégements sur le coût
du travail)
58.000 (***)
(*) Simulation sans prise en compte d’un financement compensatoire visant à stabiliser les
recettes de la Sécurité Sociale.
(**) Simulation avec prise en compte d’un financement compensatoire visant à stabiliser les
recettes de la Sécurité Sociale.
(***) L’effet est augmenté de 20 % si le financement compensatoire s’opère par une hausse de
la (para)-fiscalité sur les salaires des travailleurs qualifiés.
2.2 Effets des subventions temporaires à l’embauche
Même si l’évidence empirique ne soutient pas que la persistance du chômage soit
essentiellement causée par un enlisement dans le chômage de longue durée
[7], une
subvention temporaire, qui s’annule après une certaine période d’occupation du
travailleur, pourrait être plus efficace qu’un allégement permanent des cotisations
sociales ciblé aux travailleurs faiblement qualifiés. En effet, si le travailleur augmente sa productivité par un apprentissage sur le tas, la subvention devient progressivement une perte sèche : le travailleur maintient son emploi même en
l’absence de la subvention (Orszag et Snower, 2003). Toutefois, il est maintenant
bien établi que la progression des salaires, et donc – avec des nuances – celle de
la productivité, est lente parmi les travailleurs peu qualifiés (Blundell et Meghir,
2002, p. 23). Ceci est compatible avec les résultats récents d’évaluation. Ceux-ci
indiquent que le taux de licenciement augmente sensiblement après la fin de la
période où l’occupation est subventionnée
[8] et que la durée des périodes d’emploi
ultérieures n’est pas affectée (Bolvig
et al., 2003). Une subvention temporaire,
ciblée sur les travailleurs faiblement qualifiés, risque donc de ne pas stimuler l’emploi durablement.
D’autres auteurs ont néanmoins conclu que des subventions temporaires aboutissent à une augmentation du taux de réinsertion dans un emploi non subventionné pour autant que les subventions temporaires soient réservées à des emplois
du circuit économique « normal » (Martin et Grubb, 2001; Calmfors et al., 2002 ;
Gerfin et al., 2002 ; Lalive et al., 2002) et pour autant que la subvention ne dure
pas. Une subvention temporaire semble donc efficace parce qu’elle réduit les coûts
de sélection des candidats et non pas parce qu’elle permet de renforcer progressivement la productivité du travailleur. Par conséquent, une subvention temporaire
ne se justifierait que pour des courtes périodes, disons de maximum 6 mois.
Plus que d’autres politiques d’activation, les subventions sont critiquées pour
leurs effets indirects. En ciblant la subvention sur des groupes de travailleurs spécifiques (les jeunes, les travailleurs âgés, les chômeurs de longue durée,… ), l’impact favorable pour ces groupes risque de se faire aux dépens de demandeurs
d’emploi n’ayant pas bénéficié de la politique d’activation (« effet de substitution »)
ou de travailleurs licenciés à cause de la compétition induite (directement ou indirectement) par le travailleur bénéficiant de l’activation (« effet de déplacement »). À
l’inverse, en absence de ciblage, comme dans le cas d’une baisse généralisée
des cotisations sociales, le travailleur serait souvent embauché même en absence
de l’aide (« d’effet d’aubaine » ou « d’effet de perte sèche »)
[9]. La littérature trouve
que ces effets indirects sont généralement importants (Martin et Grubb, 2001;
Calmfors et al., 2002 ; pour la Belgique, voir Van der Linden, 1997). Lorsque le
bénéficiaire de la subvention connaît un risque de chômage élevé et lorsque la
population des non-bénéficiaires n’a pas un niveau de productivité similaire, les
risques de perte sèche et d’effet de substitution ou de déplacement deviennent
cependant fort faibles. Une subvention ciblée sur les bas salaires rencontre bien
cette exigence.
2.3 Dispositifs luttant contre les trappes à chômage
Si la trappe à chômage était la cause principale du chômage structurel des peu
qualifiés, on pourrait argumenter qu’une stimulation de l’offre de travail de ce segment de travailleurs aurait plus d’impact qu’un renforcement de la demande. Une
telle stimulation s’effectuerait par exemple via le « bonus crédit d’emploi » proposé
dans le récent accord gouvernemental. Des études récentes
[10] sur l’effet des crédits d’impôts au profit des personnes à faible revenu aux États-Unis (« Earned
Income Tax Credit ») et au Royaume-Uni (« Working Families Tax Credit ») aboutissent toutefois à des conclusions mitigées. D’une part, ces dispositifs ont effectivement permis d’augmenter le taux d’activité de personnes célibataires et des couples
dont les deux membres sont inactifs. À l’inverse, ils ont diminué la participation
des personnes dont le conjoint travaille et diminué la durée de travail de personnes
qui ainsi réduisent leur revenu afin de bénéficier de l’avantage du crédit d’impôt.
Cahuc (2001) argumente que les contextes institutionnels différents des pays anglosaxons et de l’Europe continentale ne permettent pas de transposer ces résultats.
Le niveau du salaire minimum et la protection sociale étant plus généreux en Europe continentale, l’emploi d’une grande proportion des travailleurs faiblement
qualifiés y est contraint par manque de demande de travail à ce niveau de salaire.
Un accroissement de l’offre risque même d’exacerber le chômage de ce groupe,
s’il est plus important que la réduction du chômage frictionnel qui résulte d’un
renforcement de la prospection d’emploi suite aux conditions salariales plus attrayantes du fait du « bonus ».
On pourrait évidemment argumenter que le chômage élevé en Europe continental est in fine causé par cette protection sociale généreuse. Bien que nous
estimions que l’efficacité de l’assurance-chômage peut être améliorée par un réaménagement du profil des indemnités (cfr. Cockx et Ries, 2003), nous ne pensons
pas que le chômage structurel puisse baisser de manière appréciable sans une
baisse significative du niveau moyen de l’indemnité. Puisqu’une telle politique risque d’augmenter sensiblement le taux de pauvreté, elle n’est pas, selon nous, une
option à prendre en considération.
3.1 Priorité à la création d’emploi
pour les moins qualifiés
La conclusion de notre diagnostic est que la priorité doit être donnée à la création
de postes de travail pour les personnes moins qualifiées. Dès lors, les allégements
de charges patronales devraient être concentrés sur une fourchette assez étroite
de bas salaires pour avoir le plus d’effet au moindre coût. De l’autre côté de la
distribution des salaires, un plafonnement des cotisations sociales va fort
probablement entraîner des pressions salariales sur ce segment du marché du
travail et aura donc des effets négligeables sur l’emploi. Dans son volet relatif aux
barèmes supérieurs d’imposition, la récente réforme fiscale devrait avoir des effets
similaires.
3.2 Réformer le système des allégements structurels
La figure 1 schématise la réforme proposée pour un ouvrier
[11]. Nous proposons de
réformer le dispositif d’allégement structurel de sorte qu’on élimine toute cotisation patronale sur les salaires inférieurs ou égaux à 1111 €/mois. À titre de comparaison, le salaire minimum de base brut était de 1140 €/mois en janvier 2002
(1186 €/mois en juin 2003). Au-delà de ce niveau de salaire, l’allégement devrait
décroître progressivement. L’allégement forfaitaire actuel est maintenu au-delà d’un
salaire mensuel brut de 1735 € pour les ouvriers et 1538 € pour les employés.
Afin de mieux appréhender les implications d’une telle réforme, nous avons
entrepris d’en simuler, fût-ce sommairement, les effets. Confrontés à l’absence de
plusieurs informations, nous avons dû baser nos calculs sur certaines hypothèses.
Nous supposons que l’élasticité de la demande au coût salarial se situe entre
-0,75 et -1 dans ce segment du marché du travail. Nous ne tenons pas compte de
l’effet de la réforme sur le salaire négocié ni de l’impact positif sur l’emploi de
travailleurs à salaires plus élevés. Les résultats de cette simulation sont donc à
considérer avec prudence. Ils n’offrent qu’un ordre de grandeur des effets.
Le coût
ex ante d’une telle réforme serait de l’ordre de 415 millions € par an
(0,15% du PIB), ce qui correspond à un peu plus de la moitié du budget prévu
pour les allégements supplémentaires dans le récent accord gouvernemental. Elle
permettrait de créer ou de sauvegarder de 27.000 à 36.000 postes de travail
correspondant à un nombre allant de 16.000 à 21.000 emplois en équivalent temps
plein (EFT). Le coût
ex ante est donc de 19.000 à 26.000 € par an par EFT supplémentaire.
Ex post le coût sera toutefois plus faible, puisque l’État économise : bien
qu’il doive financer les allégements des nouveaux emplois créés, les indemnités
de chômage ne sont plus dues et des taxes sont perçues sur la rémunération
additionnelle. Nous estimons cette économie à 4.500 € par an par EFT supplémentaire
[12]. Le coût
ex post serait donc situé entre 14.500 et 21.500 € par EFT et
entre 8.750 et 12.500 € par poste. Le coût net de la réforme serait ainsi de l’ordre
de 315 à 340 millions € par an.
Comme indiqué ci-dessus, nous avons, pour la simplicité, maintenu l’allégement forfaitaire au-delà d’un salaire de 1.750 €/mois. Une alternative, que nous
estimons meilleure pour l’emploi, consisterait à réduire l’allégement d’une manière
moins abrupte et à l’annuler au-delà d’un seuil (disparition de l’allégement
forfaitaire).
Si la réforme proposée était en outre d’application aux employeurs qui sont
des personnes physiques, elle serait efficace dans la lutte contre le travail au noir à
bas salaire. Il ne faut pas en rester là. Nous proposons d’instaurer le même allégement aux travailleurs à bas salaire du secteur non-marchand et ceci, selon les
mêmes modalités que pour le secteur marchand, afin d’assurer la transparence
du système. En effet, s’il s’agit de promouvoir l’emploi, il n’y a pas lieu de différencier la subvention selon le secteur. Cela dit, il y a des raisons d’octroyer un financement spécifique à des services du non-marchand mais ceci en vertu de la nature
des services offerts. Dans le même ordre d’idée, les subventions aux premiers
travailleurs engagés devraient être remplacées par des subsides à la création
d’entreprises.
3.3 Des subsides à l’embauche avec une période
de subvention plus courte
Comparée à ce qui se pratique actuellement, la durée des subventions temporaires à l’embauche devrait être plus courte, certainement s’il s’agit des subventions
aux travailleurs peu qualifiés, comme le sont souvent les chômeurs de longue
durée. Pour ces travailleurs, le rythme de croissance de la productivité au cours de
la période d’embauche est trop lent pour qu’il puisse compenser la baisse de
l’allégement au cours du temps : après la période de subvention, le travailleur sera
très souvent licencié. Néanmoins, une subvention temporaire brève permet d’accroître l’efficacité du processus d’appariement entre les employeurs et les demandeurs d’emploi : elle incite les premiers à entamer une relation de travail avec des
populations en moyenne moins favorisées et la période temporaire d’embauche
permet de révéler de l’information sur les qualités du travailleur.
3.4 Le bonus crédit d’impôt : là n’est pas la priorité
Selon notre analyse, l’emploi d’une grande proportion de travailleurs faiblement
qualifiés est avant tout contraint par le manque de demande de travail (c’est-à-dire
d’offre d’emploi) en raison des niveaux de coûts salariaux. Stimuler l’offre de travail
(c’est-à-dire la demande d’emploi) par de nouvelles mesures d’allégement
(para-)fiscal au bas de l’échelle des revenus du travail devrait principalement aggraver le problème du chômage pour ces groupes de population. Par ailleurs,
même si la trappe à chômage pose un problème pour certains travailleurs, les
études étrangères nous permettent de conclure que le bonus crédit d’impôt n’augmente pas toujours le taux d’emploi et peut même le réduire pour certains
travailleurs.
Il est vrai toutefois que des emplois vacants assez peu qualifiés demeurent à
tout moment non pourvus. Avant d’incriminer les conditions salariales de tout travail faiblement qualifié, il y a lieu de prendre en compte d’autres facteurs susceptibles d’expliquer ce phénomène. Par exemple, les postes d’emploi non pourvus
sont souvent spécifiques au sens où ils sont associés à des conditions de travail
précaires : horaires irréguliers ou longs, travail dangereux ou de nuit, etc. En l’absence de compensation monétaire ou non monétaire de ces conditions précaires
dans ces emplois spécifiques, il est compréhensible que les travailleurs ne les
acceptent pas. Par ailleurs, d’autres éléments peuvent expliquer la présence d’offres d’emploi peu qualifié non satisfaites : information imparfaite sur les offres et les
candidats, discriminations à l’embauche, offre inappropriée de crèches et de garderies scolaires, problèmes de mobilité, etc.
3.5 Cibler intelligemment
Lorsqu’on alloue une diminution de charge, il s’agit de minimiser les effets de
substitution et de déplacement. Ces effets sont surtout importants s’il existe des
membres de la population active non-bénéficiaires de la subvention ayant une
productivité similaire à celle des travailleurs subventionnés. Il faut ainsi surtout éviter de cibler le dispositif via des critères, tels que l’âge, qui ne sont pas fortement
liés à la productivité. Le niveau des salaires, la durée de chômage ou le niveau
d’étude semblent mieux rencontrer cette exigence. En outre, même pour ces critères, il faut éviter tout clivage brusque (toute séparation tranchée) entre les publics éligible et non éligible (par exemple, en disant que seuls les chômeurs
inoccupés depuis plus de 2 ans sont éligibles).
3.6 Modération salariale, assurance-chômage et
formation
Cet article s’est penché sur la question d’une politique du marché de travail : l’allégement des charges sociales. Vu leur proximité, il nous a paru nécessaire d’aborder
également les formules de type crédit d’impôt. La politique d’emploi ne doit bien
sûr pas se limiter à cela. Nous avons déjà mentionné qu’une réforme rendant
l’assurance chômage plus incitative à la recherche d’emploi est souhaitable. Sous
peine de dégrader fortement le bien-être des populations peu qualifiées, elle n’apportera toutefois pas à elle seule une réponse au chômage structurel. Par ailleurs,
il faudra sans doute davantage coupler des subventions à des formations (suffisamment longues) en entreprise. À cette fin, un système de certification des formations en entreprise devrait être instauré pour que les compétences apprises
puissent être reconnues au-delà de l’entreprise formatrice. Enfin, le maintien de
notre compétitivité internationale est essentiel. La modération salariale est ici un
des facteurs essentiels. Elle doit aussi être conçue dans la perspective des réformes préconisées plus haut : il est inévitable qu’une part des allégements de cotisations patronales se retrouve sous la forme de salaires nets – et ceci rend le
bonus-crédit d’impôt d’autant moins nécessaire. Mais il importe de maîtriser strictement cet effet. Dans ce but, on n’échappera donc pas à une modération salariale des salaires bruts, imposée par une norme ou, mieux, voulue par les partenaires
sociaux eux-mêmes.
·
BLUNDELL, R. et C. MEGHIR (2002), Active Labour Market Policy versus Employment
Tax Credits : lessons from recent UK reforms, IFAU discussion paper, 2002 -1.
·
BOLVIG, I., P. JENSEN et M. ROSHOLM (2003), « The Employment Effects of Active
Social Policy », IZA discussion paper, 736, Bonn.
·
BURGGRAEVE K. et PH. DU CAJU (2003), The case of reductions of employers’ social
security contributions under a wage norm regime with automatic indexing of wages,
Banque Nationale de Belgique, Bruxelles, Working Paper 36.
·
CAHUC P. et A. ZYLBERBERG (2003), Microéconomie du marché du travail, La Découverte, Paris, Collection Repères, 354.
·
CAHUC, P. (2002), Baisser les charges sociales : jusqu’où et comment ?, Centre d’Observation d’Économie, Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris, Document , n° 59. Paru également dans la Revue française d’Economie, 17, janvier
2003.
·
CAHUC, P. et A. ZYLBERBERG (2001), Le marché du travail, De Boeck Université,
Bruxelles, Collection Balises.
·
CAHUC, P. (2001), La Prime pour l’Emploi à la lumière des expériences étrangères,
Centre d’Observation d’Economie, Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris, Document n° 56.
·
CALMFORS, L., A. FORSLUND et M. HEMSTRÖM (2002), Does active labour market
policy work ? Lessons from the Swedish experiences, IFAU Office of Labour Market Policy Evaluation, Working Paper 2002-4.
·
COCKX , B., H. SNEESSENS ET B. VAN DER LINDEN (2003), Allégement des charges
sociales : une mesure à promouvoir mais à réformer. Regards Economiques, 15.
I.R.E.S., U.C.L. (http ://regards.ires.ucl.ac.be).
·
COCKX B., C. GÖBEL, S. ROBIN et B. VAN DER LINDEN (2004), Politiques d’activation pour des jeunes chômeurs de longue durée. Une évaluation, rapport final
d’une étude commanditée par la Politique scientifique fédérale, à paraître.
·
COCKX B. et J. RIES (2003), Impact sur la réinsertion de la fin de droit à l’indemnisation
dans l’assurance chômage, Partie 2 dans COCKX, B., L. DE LATHOUWER, C.
BOGAERTS, J. RIES et K. VAN DEN BOSCH, L’impact des sanctions relatives
aux allocations de chômage sur la réinsertion et sur la pauvreté, rapport final
d’une étude commanditée par la Politique scientifique fédérale.
·
CRÉPON B. et R. DESPLATZ (2001), Une nouvelle évaluation des effets des allégements de charges sociales sur les bas salaires, Economie et Statistique, 348,
pp. 3-24.
·
GERFIN, M., M. LECHNER et H. STEIGER (2002), Does Subsidised Temporary
Employment Get the Unemployed Back to Work ? An Econometric Analysis of
Two Different Schemes, IZA Discussion paper 606, Bonn.
·
HECKMAN J., R. LALONDE et J. SMITH (1999), The Economics and Econometrics of
Active Labor Market Programs, in O. ASHENFELTER et D. CARD (eds.), Handbook
of Labor Economics, vol. III, Amsterdam : North Holland.
·
JOYEUX CH. et P. STOCKMAN (2002 ), Patronale bijdrageverminderingen en
loonkostvoet : een partiële analyse voor 1995-2000, Bureau fédéral du Plan, Bruxelles, Rapport au Conseil Central de l’Économie.
·
HENDRICKX K., CH. JOYEUX, M. LOPEZ-NOVELLA, L. MASURE et P. STOCKMAN
(2003), Un nouveau modèle macro-économétrique du marché du travail : estimation, simulation de base et simulation de politiques d’emploi, Working Paper 13-03 du Bureau fédéral du Plan, Bruxelles, avril.
·
LALIVE, R., J. VAN OURS et J. ZWEIMÜLLER (2002), The Impact of Active Labor
Market Programs on the Duration of Unemployment, mimeo, IEW, University of
Zürich.
·
MARTIN, J. P. et D. GRUBB (2001), What works and for whom : a review of OECD
countries’ experiences with active labour market policies, IFAU Office of Labour
Market Policy Evaluation Working Paper, 2001-14.
·
OOGHE E., E. SCHOKKAERT et J. FLECHET (2000), The incidence of social security
contributions : An empirical analysis, Discussion paper DPS 00.23, Center for
Economic Studies, Department Economie, KUL.
·
ORSZAG, J.M. et D. SNOWER (2003), Designing employment subsidies, Labour
Economics, 10(5), pp. 557-572.
·
SNEESSENS H. et F. SHADMAN (2000), Analyse macro-économique des effets des
réductions ciblées des charges sociales, Revue Belge de Sécurité Sociale, 42,
Septembre, pp. 613-630.
·
STOCKMAN P. (2002), General and selective reductions in employer social-security
contributions in the 2002 vintage of HERMES – A revision of WP 8-01, Federal
Planning Bureau, Brussels, Working Paper 6-02.
·
VAN DER LINDEN, B. (1997), Effets des formations professionnelles et des aides à
l’embauche : exploitation d’une enquête auprès d’employeurs », Economie et Prévision, 130, pp. 113-30.
·
VAN POECK A., J. VANNESTE et P. DE CAJU (1998), Leidt een vermindering van de
bijdragen van Sociale Zekerheid tot meer werkgelegenheid in België ?, Cahiers
économiques de Bruxelles, 157,1er trimestre, pp. 35-63.
[*]
Bart COCKX, Henri SNEESSENS et Bruno VAN DER LINDEN sont attachés à l’Institut de Recherches Economiques et Sociales (IRES), Département des Sciences Economiques, Université catholique de Louvain. Bruno Van der Linden est chercheur qualifié du F.N.R.S. Les auteurs remercient
Jean Ries pour son assistance à la rédaction de cet article, ainsi que Kris Degroote (collaborateur
scientifique au secrétariat du Conseil Central de l’Economie), Pierre Dmitrevsky (ONSS), Luc Masure (Bureau fédéral du Plan) et Christian Valenduc (Ministère des Finances) pour leur disponibilité
de même que Vincent Bodart et Vincent Vandenberghe pour leurs commentaires sur une première
version de ce texte. Le texte ci-dessous n’engage en rien ces personnes mais seulement ses
auteurs. Une version plus complète du texte est disponible sur le site http ://regards.ires.ucl.ac.be.
[1]
Calculs : Conseil Central de l’Économie.
[2]
Le lecteur intéressé par un inventaire détaillé consultera h
http :// www. meta. fgov. be/ pa/ paa/
framesetfrbb01.htm.
[3]
Un allégement forfaitaire est progressif car le montant du forfait diminue en proportion du revenu.
Ainsi, l’élasticité du coût salarial par rapport au salaire brut est supérieure à l’unité. Cette même
propriété s’observe dans la zone où l’allégement majoré décroît.
[4]
Cette étude a suscité de nombreuses réactions soulignant les limites de la méthode adoptée. Ces
critiques ont toutefois été parées (voir Cahuc (2002), pp. 14-15, pour une discussion).
[5]
Voir Van Poeck
et al. (1998) pour une synthèse de la littérature plus ancienne. On consultera également Hendrickx
et al. (2003).
[6]
Cette approche est assez sommaire car les effets ne sont pas linéaires. De surcroît, vu la croissance du PIB, le niveau total de l’allégement dépend de l’année où la mesure entre en vigueur (1 %
du PIB représente en 2001 environ 2,5 milliards €). La notion de « peu qualifié » ou de « bas
salaire » n’est en outre pas identique dans chaque simulation. Néanmoins, le tableau 2 devrait
fournir des ordres de grandeur.
[7]
S’il en était ainsi, un emploi temporaire préviendrait l’enlisement et ainsi la persistance du chômage.
[8]
Les résultats de l’impact du Plan avantage à l’Embauche sur des jeunes chômeurs de longue
durée en Belgique vont dans le même sens (Cockx
et al., 2004).
[9]
Le ciblage peut aussi être inapproprié et favoriser l’effet d’aubaine. Le tableau 5 de Lopez-Novella
(2003) le suggère fort clairement dans le cas des Plan Plus.
[10]
Voir Cahuc (2001) pour une synthèse.
[11]
L’allure de la courbe serait la même pour les employés. Toutefois, comme le taux de cotisations
patronales est nettement plus faible pour les employés, la réduction maximale est de 384 € par
mois pour les employés.
[12]
Notez que l’Etat doit également pour ces nouveaux emplois financer le coût des subventions déjà
accordées avant la réforme : ce coût était négligé dans le calcul rapporté dans Cockx
et al (2003).