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Reflets et perspectives de la vie économique

2006/1 (Tome XLV)



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Introduction

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Le rôle de l’entrepreneuriat dans l’économie a changé radicalement au cours du dernier demi-siècle. Durant la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, l’importance de l’entrepreneuriat et des petites entreprises a paru s’estomper. Si des appels pressants étaient exprimés alors en faveur de la préservation et de la protection des petites entreprises pour des raisons sociales et politiques, peu d’appels allaient dans ce sens pour des raisons d’efficacité économique. Cette situation a complètement été renversée au cours des dernières années. L’entrepreneuriat en est arrivé à être perçu comme un moteur du développement social et économique à travers le monde. Par exemple, Romano Prodi, lors de sa présidence de la Commission européenne, a proclamé que la promotion de l’entrepreneuriat était la pierre angulaire de la politique de croissance européenne : « Nos déficiences dans le domaine de l’entrepreneuriat doivent être prises au sérieux car il y a une accumulation d’évidences montrant que le facteur clé pour l’amélioration de la croissance et de la productivité réside dans la capacité d’entreprendre d’une économie » (Prodi, 2002, p. 1).

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Outre-Atlantique, Mowery (2005, p. 1) considère que « durant les années 1990, à l’ère dite de la “Nouvelle Économie”, de nombreux observateurs (dont certains avaient prédit, moins de dix ans auparavant, que l’économie américaine était condamnée au déclin économique face à la concurrence d’économies puissantes telles que l’économie japonaise) célébraient l’économie renaissante aux États-Unis en y voyant une illustration des vertus de l’entrepreneuriat de haute technologie. Les nouvelles entreprises qui, une décennie auparavant, avaient été critiquées par des autorités telles que la Commission du MIT pour la Productivité Industrielle (Dertouzes et al., 1989) pour n’avoir pas pu rivaliser avec de grandes entreprises non américaines, étaient maintenant considérées comme d’importantes sources de dynamisme économique et de croissance en termes d’emploi. En effet, l’évolution de la performance économique des États-Unis entre les années 1980 et 1990 n’est pas moins remarquable que l’incapacité de la plupart des experts académiques, gouvernementaux et industriels, à la prévoir. »

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L’objectif de cet article est d’expliquer comment et pourquoi le rôle de l’entrepreneuriat a changé si radicalement en l’espace du dernier demi-siècle. Le rôle changeant de l’entrepreneuriat reflète trois visions de l’économie qui correspondent à trois périodes historiques. La première période peut de manière schématique se définir comme étant celle de l’Economie du Capital (Solow). Elle débute approximativement avec la période de l’après-guerre. Vient ensuite l’Economie de la Connaissance (Romer), qui coïncide grosso modo à la période tardive de l’après-guerre (les années 1980). Enfin, l’Economie de l’Entrepreneuriat trouve ses racines dans le milieu des années 1970, mais ne connaît réellement son essor que plus tard, dans les années 1990.

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La première section explique comment le rôle économique des nouvelles et petites entreprises dans l’économie du capital (Solow) a généralement été considéré comme imposant une source d’inefficacité dans l’économie. Dans la section 2, nous expliquons comment ce rôle marginal, voire négatif, des nouvelles et petites entreprises a en fait été renforcé dans l’économie de la connaissance. Dans la section 3, nous expliquons pourquoi c’est seulement avec l’émergence de ce que l’on désigne par l’économie entrepreneuriale que la contribution de l’entrepreneuriat à la croissance économique a été largement reconnue. Finalement, dans la dernière section, nos conclusions proposent une vision de l’économie entrepreneuriale où l’entrepreneuriat joue un rôle déterminant dans la génération de la croissance économique.

1 - L’économie du capital (Solow)

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La croissance économique constitue une préoccupation majeure pour les économistes, depuis au moins Adam Smith. Ainsi, William Stanley Jevons proposa une théorie de la croissance basée sur l’activité du soleil, mesurée à partir des taches solaires. Robert Solow prit un chemin moins exotique pour expliquer la croissance économique. Écrivant dans la période d’après-guerre, Solow a été récompensé par le prix Nobel pour sa modélisation de la croissance économique basée sur ce qui a été désigné depuis comme étant la fonction de production néo-classique. Dans le modèle de Solow, deux facteurs clés de la production, le capital physique et la main-d’œuvre (non qualifiée), sont économétriquement associés pour expliquer la croissance économique.

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Solow a, bien entendu, reconnu que le changement technologique contribue aussi à la croissance économique. Cependant, formellement, dans les termes de son modèle, ce changement était considéré comme étant un résidu inexpliqué, qui « tombe du ciel comme une manne ». Comme le souligne Nelson, dans un article de revue important publié dans le Journal of Economic Literature (1981, p. 1030-1031) : « l’article théorique de Robert Solow de 1956 visait en grande partie le pessimisme à l’égard de la croissance de plein emploi, inhérent au modèle de Harrod-Domar. […] Dans ce modèle, il admettait la possibilité d’avancement technologique. »

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La recherche novatrice de Solow a inspiré une génération d’économistes et l’a incitée à considérer le modèle de la fonction de production comme une base pour l’explicitation des déterminants de la croissance économique. L’approche a généralement consisté à relier diverses mesures représentant ces deux facteurs fondamentaux de production, le capital physique et la main-d’œuvre, pour tenter d’expliquer les variations dans les taux de croissance. Cela s’est fait de manière classique par l’analyse temporelle, en référence à un seul pays, ou par l’analyse en coupe transversale, pour un groupe de pays. Il faut insister sur le fait que le résidu inexpliqué, qui représente une large part de la variation (inexpliquée) des taux de croissance, était attribué au changement technologique. Comme le concluait Nelson, « depuis le milieu des années 1950, une recherche considérable a été entreprise, suivant de près la formulation néo-classique. Une partie de ce travail a été d’ordre théorique. Diverses formulations de la fonction de production ont été inventées. Des modèles ont été développés, qui impliquaient l’idée que l’avance technologique devait être incorporées dans les nouveaux biens de capital. […] Ce travail a été en grande partie d’ordre empirique et a été guidé par le cadre de la comptabilité de croissance implicite dans le modèle néo-classique » (Nelson, 1981, p. 1032).

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La politique (économique) de croissance, si elle n’a pas été façonnée à partir du modèle théorique de Solow, correspondait sans aucun doute à l’opinion selon laquelle l’incitation à l’investissement, particulièrement l’investissement en capital physique, était la clé pour engendrer la croissance économique et les accroissements de productivité du travail. Autant la littérature économique que le discours politique correspondant étaient centrés sur la question de savoir quels instruments – tels que la politique monétaire versus la politique fiscale, ou la fiscalité relative aux intérêts versus le régime des amortissements du capital – étaient les mieux adaptés pour induire des investissements en capital physique et à terme promouvoir la croissance. Si ces débats ne purent jamais être résolus de manière satisfaisante, leur caractère récurrent reflète la profonde certitude quant à la primauté des investissements en capital en tant que source fondamentale de croissance économique.

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Tandis que la politique de croissance semblait s’inscrire pleinement dans le domaine de la macroéconomie, la primauté du capital comme facteur de production avait des implications au niveau microéconomique dans l’organisation de l’entreprise, de l’industrie et du marché. Des arguments à la fois d’ordres théorique et empirique suggéraient que l’organisation de l’activité économique à des fins d’utilisation efficace du capital physique pourrait en fait ne pas satisfaire aux hypothèses nécessaires à la concurrence parfaite, et en conséquence au bien-être économique. En particulier, le capital semblait être utilisé plus efficacement dans les grandes entreprises à même de réaliser d’importantes économies d’échelle ; le processus aboutissant toutefois à la concentration de l’industrie ou du marché servi seulement par quelques producteurs de grande taille. L’émergence et le développement en économie du champ de recherche appliquée de l’organisation industrielle reflétaient l’importance des préoccupations en la matière.

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Durant la période de l’après-guerre, une génération de spécialistes a animé le champ de l’organisation industrielle en développant un agenda de recherche dédié à l’identification des questions impliquant cette contradiction entre l’efficacité économique, d’une part, et la décentralisation politique et économique, d’autre part (Scherer, 1970). Une abondante littérature s’est concentrée principalement sur trois interrogations : (i) Quels sont les gains découlant de la taille et de la production à grande échelle ? (ii) Quelles sont les implications d’un marché oligopolistique ou concentré pour le bien-être économique ? Autrement dit, la performance économique est-elle favorisée ou est-elle réduite dans une industrie comprenant une poignée de firmes de grande taille ? (iii) Enfin, étant donné que la production à grande échelle résultant de la concentration économique est de toute évidence associée à une efficacité accrue, quelles en sont les implications en termes de politiques publiques ?

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De manière systématique et avec persévérance, les chercheurs se sont employés à documenter l’évidence empirique qui se trouve à la base de la conclusion de Joseph A. Schumpeter (1942, p. 106) : « Ce que l’on doit accepter, c’est que l’établissement ou l’unité de contrôle à grande échelle en est arrivé(e) à devenir l’engin le plus puissant du progrès et en particulier de l’expansion à long terme de la production. » John Kenneth Galbraith (1956, p. 86) a fourni une interprétation pour la période d’après-guerre : « Il n’existe pas de fiction plus plaisante que celle selon laquelle le changement technologique est le produit d’une ingéniosité inégalée du petit homme forcé par la concurrence d’employer son esprit pour le bonheur du voisin. »

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La peur de l’Union soviétique, qui a prévalu lorsque la guerre froide a succédé à la Seconde Guerre mondiale, s’est accompagnée d’une compétition militaire et d’une course effrénée vers l’espace. D’aucuns à l’Ouest s’inquiétaient du fait que le lancement du Spoutnik ne vienne démontrer la qualité supérieure de l’organisation de l’industrie soviétique. Favorisée par une planification centralisée, l’économie soviétique générait apparemment des taux de croissance supérieurs à ceux des économies de l’Ouest, menaçant, à terme, d’« enterrer » (comme l’a fameusement exprimé le Premier soviétique Nikita Khrouchtchev) le marché de libre concurrence. Après tout, les pays d’Europe de l’Est, et l’Union soviétique en particulier, jouissaient d’un avantage inhérent à leurs systèmes de planification centralisée : une concentration d’actifs économiques allant au-delà de tout ce qui était imaginable à l’Ouest, où un engagement envers la démocratie semblait imposer un engagement concomitant en faveur de la décentralisation économique.

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Les économistes et les responsables politiques occidentaux de l’époque étaient presque unanimes dans leurs éloges à l’égard des grandes entreprises. Il y a sans aucun doute une ironie de l’histoire dans le fait que ce consensus se soit développé face au gigantisme soviétique, qui paraissait fonder sur une doctrine alimentée par les écrits de Marx et mise en œuvre par la main de fer de Staline. C’était l’ère de la production de masse, une ère où les économies d’échelle semblaient être le facteur décisif et déterminant de l’efficacité. Ce monde a été décrit de manière pittoresque par John Kenneth Galbraith (1956) dans sa théorie du pouvoir compensatoire, selon laquelle la masse organisée des travailleurs et des gouvernements puissants constituaient une entrave aux grandes entreprises. C’était l’ère de l’homme en complet de flanelle gris (Riesman, 1950) et de l’homme de l’organisation (Whyte, 1960), l’ère où chaque institution sociale et économique majeure s’employait à renforcer la stabilité et la prévisibilité nécessaires à la production de masse (Piore et Sabel, 1984 ; Chandler, 1977).

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Marquée par une préoccupation certaine pour le rôle joué par les grandes entreprises, les situations oligopolistiques et la concentration économique, la littérature consacrée à l’organisation industrielle a fourni nombre d’éclaircissements clés à propos de l’efficacité et de l’impact des nouvelles et petites entreprises sur la performance économique :

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1. Les petites firmes étaient généralement considérées comme étant moins efficaces que les firmes de grande taille. Des études émanant des États-Unis dans les années 1960 et 1970 ont révélé que l’efficacité des petites entreprises en matière de production était moindre, ce qui amenait Weiss (1976, p. 259) à conclure qu’« en moyenne, environ la moitié des livraisons dans les industries considérées ont pour origine des usines sous-optimales. La majorité des usines dans la plupart des industries sont sous-optimales quant à l’échelle, et un très grand pourcentage de la production provient d’usines sous-optimales. » Pratten (1971) a découvert une évidence similaire au Royaume-Uni, où les établissements à échelle sous-optimale étaient à la source de 47,9 % des livraisons industrielles.

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2. Les petites firmes fournissaient aux travailleurs des compensations d’un moindre niveau. L’évidence empirique provenant d’Amérique du Nord et d’Europe a montré une relation systématique et positive entre les compensations versées aux travailleurs et la taille de l’entreprise (Brown, Hamilton et Medoff, 1990 ; Brown et Medoff, 1989).

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3. Les petites entreprises n’étaient que marginalement impliquées dans l’activité d’innovation. Il ressortait de mesures en matière de R&D que les PME comptaient pour une petite part seulement de l’activité d’innovation.

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4. L’importance relative des petites entreprises déclinait avec le temps aussi bien en Amérique du Nord qu’en Europe. Une tendance claire a été identifiée montrant un accroissement de la part de l’activité économique générée par les plus grandes entreprises, tandis que les petites firmes perdaient de l’importance dans l’économie (Scherer, 1970).

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Même les fervents défenseurs des petites entreprises s’accordaient à dire qu’elles étaient moins efficaces que les grosses compagnies.

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Cela étant, un passage du Robinson Patman Act protégeait les petites entreprises contre la fixation prédatrice des prix par les plus grands concurrents, qui vraisemblablement jouissaient d’économies d’échelle, et une agence fédérale, la United States Small Business Administration fut créée pour protéger et préserver les intérêts des petites entreprises. Dans l’économie traditionnelle, capitalistique, correspondant au modèle de Solow de l’après-guerre, les petites firmes et l’entrepreneuriat apparaissaient comme un luxe, peut-être nécessaire en Occident afin d’y assurer la décentralisation des décisions, mais un luxe maintenu au prix d’une perte d’efficacité.

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Malgré la politique de préservation, le rôle des petites entreprises continua de diminuer après la Seconde Guerre mondiale, ainsi que le montrent de manière systématique les études empiriques effectuées aux États-Unis. La part de l’emploi des petites entreprises dans tous les secteurs industriels déclina de 55,1 % en 1958 à 52,5 % en 1977. Ce déclin a atteint des montants à deux chiffres dans les secteurs miniers, de la vente au détail et en gros. Les montants sont à un chiffre dans la construction, le secteur manufacturier et les services.

2 - L’économie de la connaissance (Romer)

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Ce serait une erreur de penser que la connaissance n’était pas considérée comme un facteur influençant la croissance économique avant même que n’advienne la « nouvelle théorie de la croissance endogène ». Comme on l’a déjà expliqué, une des conclusions majeures du modèle de Solow était que les facteurs traditionnels – le capital et la main-d’œuvre – ne suffisaient pas à expliquer les variations dans les performances de croissance. C’était, en effet, le résidu – attribué aux effets du changement technologique – qui apparaissait comme le facteur le plus important des variations dans la croissance économique. Comme le conclut Nelson (1981, p. 1033), la recherche « fournit des preuves évidentes que les variables néoclassiques ne suffisent pas à expliquer toutes les différences de productivité entre les firmes ». Malgré cela, la plupart des recherches économétriques restreignirent leur spécification des facteurs explicatifs de la croissance à des mesures de capital physique et de main-d’œuvre.

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L’attention spécifique pour la main-d’œuvre et le capital, considérés comme étant les facteurs explicites principaux de production, et l’exclusion générale ou la banalisation du rôle de la connaissance n’étaient pas limitées seulement à la sphère de la macroéconomie. Les théories du commerce international les plus en vogue à cette époque étaient basées sur le capital, le travail (et parfois la terre) comme facteurs de production. Ainsi, le théorème fondamental du commerce international, le théorème d’Hecksher-Olin, plus tard étendu au modèle d’Heckscher-Samuelson-Ohlin, se concentrait sur la terre, la main-d’œuvre et le capital comme facteurs de production. Selon la théorie d’Heckscher-Ohlin, la proportion des facteurs de production détermine la structure des échanges. S’il existe une abondance de capital physique relativement à la main-d’œuvre, un pays va tendre à exporter des biens dont la production est intensive en capital, tandis qu’une abondance relative de main-d’œuvre entraînera l’exportation de biens dont la production est intensive en main-d’œuvre.

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En fait, ce qui devint le Paradoxe de Leontief était basé sur des évidences statistiques qui réfutaient ou tout au moins ne concordaient pas avec le modèle d’Heckscher-Samuelson-Ohlin. En particulier, le Paradoxe de Leontief montrait que la structure des échanges américains ne correspondait pas aux prédictions du modèle (Bowen, Leaner, et Sveikauskas, 1988). Plutôt que d’importer des biens dont la production est intensive en main-d’œuvre et d’exporter des biens dont la production est intensive en capital, l’étude empirique montrait exactement le contraire pour les États-Unis, ce qui suggérait que l’avantage comparatif pour les États-Unis d’après-guerre était basé sur la main-d’œuvre (non qualifiée) plutôt que sur le capital.

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Pendant qu’ils s’acharnaient à résoudre le Paradoxe de Leontief, les économistes commencèrent aussi à changer de perspective, se détachant du modèle centré sur les facteurs capital et main-d’œuvre pour tenter d’y inclure certains aspects liés à la connaissance. Les premiers modèles ainsi étendus incluaient le capital humain et la main-d’œuvre qualifiée, ainsi que la technologie. Les théories néo-technologiques portaient leur attention sur le rôle de la R&D et sur la création de nouvelles connaissances économiques dans la formation de l’avantage comparatif et des flux d’Investissement Direct Etranger. Gruber et al. (1967) ont suggéré que les dépenses de R&D reflétaient un avantage comparatif temporaire résultant des produits et des techniques de production qui n’avaient pas encore été adaptés par les concurrents étrangers. En conséquence, les industries avec une composante relativement élevée de R&D sont considérées comme conductrices d’avantages comparatifs pour les firmes des nations les plus développées.

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L’hypothèse des habiletés humaines a étendu la théorie d’Hecksher-Ohlin en faisant en sorte que soit inclus le capital humain comme troisième facteur explicatif de la structure des échanges (Keesing, 1966 et 1967). En présence d’une abondance relative de main-d’œuvre à haut niveau de capital humain, les pays sont apparus en effet comme exportateurs de biens dont la production est intensive en capital humain. De façon similaire, l’abondance en main-d’œuvre qualifiée tendait à promouvoir l’exportation de biens dont la production est intensive en main-d’œuvre qualifiée.

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Alors que la théorie des échanges internationaux commençait à incorporer des facteurs reflétant le savoir, la technologie, les habiletés, la R&D et le capital humain dans des modèles plus réalistes, la théorie de la croissance suivit aussi dans la même voie en considérant l’inclusion de diverses variables représentatives de la connaissance comme facteur explicite ou même endogène de la croissance économique. Comme Nelson l’a fait remarquer en 1981, « il est intéressant de noter qu’au début de la période marquant l’après-guerre, les conceptions microéconomiques sous-tendant les analyses empiriques de la croissance de la productivité semblaient plus près de la vieille tradition théorique que des nouvelles ». Nelson a considéré les travaux d’Abramovitz (1956), de Schmookler (1952), de Schultz (1953) et de Kendrick (1956) comme « remarquables en tant que précurseurs des conclusions centrales d’études faites quelque temps après dans le cadre néo-classique – à savoir que la croissance de la production observée aux États-Unis a été significativement plus grande que ce qui pouvait raisonnablement être attribué à la croissance des intrants. L’avance technologique, changeant la composition de la force de travail, les investissements en capital humain, les réallocations de ressources d’activités de basse productivité vers celles de haute productivité, les économies d’échelle, tous ces éléments ont été reconnus comme faisant partie de l’explication. Mais aucun effort n’a été fait pour reconnaître à chacun le crédit qu’il lui revenait » (Nelson, 1981, p. 1030).

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L’introduction de la connaissance dans les modèles macroéconomiques de croissance a été formalisée par Romer (1986) et Lucas (1988). La critique de Romer à l’égard de l’approche de Solow ne portait pas sur le modèle de base de la fonction néo-classique de production, mais plutôt sur ce qu’il estimait avoir été omis dans ce modèle – la connaissance. Non seulement Romer (1986), mais Lucas (1988) et d’autres, ont expliqué que la connaissance était un facteur important de production, à côté des facteurs traditionnels, le travail et le capital ; en outre, ce facteur, étant déterminé de façon endogène au travers des externalités et des effets de débordements, apparaissait particulièrement important.

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Que l’entrepreneuriat puisse jouer un rôle déterminant dans une économie basée sur la connaissance semble contraire à de nombreuses théories conventionnelles de l’innovation. Le point de départ de la plupart des théories de l’innovation correspond à la firme. Selon ces théories, les firmes sont exogènes et leur performance dans la génération de changement technologique est endogène. Ainsi, dans le modèle prévalent présenté dans la littérature sur le changement technologique, le modèle de la fonction de production de connaissance formalisé par Griliches (1979), les firmes existent de façon exogène et s’engagent ensuite dans la poursuite de nouvelles connaissances économiques servant d’intrant dans le processus générateur d’activité innovante. Le facteur le plus décisif de la fonction de production de connaissance apparaît être la nouvelle connaissance économique.

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A la suite de l’article pionnier de Griliches, les études empiriques testant la fonction de production de connaissance se multiplièrent. L’agenda de recherche fut confronté à de nombreuses questions de mesure qui concernaient à la fois l’output d’innovation et les facteurs explicatifs liés à la connaissance qui devaient être opérationnalisés. Étant donné que le concept économique de l’activité d’innovation ne se prêtait guère à des mesures exactes (Griliches, 1990), les spécialistes développèrent des mesures telles que le nombre d’inventions brevetées, l’introduction de nouveaux produits, la part des ventes représentée par les nouveaux produits, la croissance de la productivité et la performance des exportations comme variables « proxy » de l’output d’innovation.

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Développer des mesures reflétant les investissements en facteurs liés à la connaissance est également apparu comme un défi. Malgré cela, de nombreuses études (Cohen et Klepper, 1992a et 1992b ; Griliches, 1984) s’attachèrent au dévelopement de variables « proxy » d’investissements dans de nouvelles connaissances économiques spécifiques aux firmes, sous la forme des dépenses en R&D et en capital humain et ce, comme intrants clés pour la production hautement novatrice.

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La littérature qui s’ensuivit, testant empiriquement le modèle de la fonction de production de connaissance, a généré une série de résultats économétriques robustes apportant quelques fondements à la vision de Griliches selon laquelle les investissements dans les facteurs liés à la connaissance étaient requis pour engendrer la production novatrice. Cohen et Levinthal (1989) ont fourni une interprétation encore plus convaincante du lien empirique entre les investissements dans la connaissance spécifiques aux firmes et la production novatrice.

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Selon Cohen et Levinthal, en développant la capacité d’adapter la nouvelle technologie et les idées développées dans d’autres firmes, les investissements en connaissance spécifiques à la firme tels que la R&D rendaient possible l’absorption de connaissances externes. Cette idée clé impliquait que l’investissement en R&D permettait à la firme de développer sa capacité d’absorption pour s’approprier au moins certains avantages découlant d’investissements en nouvelles connaissances extérieurs à elle. Elle renforçait la conclusion selon laquelle l’évidence empirique établissant le lien entre les investissements spécifiques des firmes en nouvelles connaissances et la production novatrice vérifiait les hypothèses sous-jacentes au modèle de la fonction de production de connaissance.

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Une abondante littérature empirique accompagne le modèle de la fonction de production de connaissance. Le lien empirique entre les facteurs de connaissance et la production novatrice est d’autant plus fort que l’unité d’observation est plus agrégée. Par exemple, au niveau d’observation des pays, la relation entre la R&D et les brevets est très forte. Les pays les plus novateurs, tels que les États-Unis, le Japon et l’Allemagne, tendent aussi à entreprendre de grands investissements en R&D. De manière contrastée, peu d’activité en matière de brevets est liée aux pays en voie de développement, qui ont de très faibles dépenses en R&D. De même, le lien entre la R&D et la production novatrice, mesurée en termes de brevets ou de nouveaux produits, est aussi très fort lorsque l’unité d’observation est l’industrie. Les industries les plus novatrices, comme celles des ordinateurs, des instruments et des produits pharmaceutiques, tendent aussi à être fortement intensives en R&D. Audretsch (1990) trouve un coefficient de corrélation simple de 0,74 entre les facteurs de R&D et la production novatrice dans les industries de la Classification Standard des Industries (SIC) à un niveau de quatre chiffres.

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Il existait donc à la fois une argumentation théorique et des évidences empiriques pour soutenir la vision selon laquelle, dans une économie basée sur la connaissance, les petites firmes seraient au moins autant désavantagées que dans une économie de Solow. De la même façon que les petites et nouvelles firmes étaient confrontées à des désavantages inhérents à la taille dans l’économie de Solow, leur incapacité à générer de larges investissements en connaissance, au moins en termes absolus, les empêchait apparemment de développer un avantage compétitif dans l’économie de Romer, basée sur la connaissance.

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En outre, il y avait de sérieuses raisons théoriques, confirmées par l’évidence empirique, pour que l’entrepreneuriat, au moins sous la forme de nouvelles firmes, ne soit pas compatible avec l’économie basée sur la connaissance. Ce qui est également frappant, c’est que, dans les années 1990, l’évidence empirique croissait jusqu’à devenir pléthorique et elle indiquait que le facteur économique de la connaissance gagnait rapidement en importance, particulièrement en relation avec les deux facteurs traditionnels, le capital physique et la main-d’œuvre (non qualifiée). Par conséquent, au fur et à mesure que le facteur de la connaissance gagnait en importance, la plupart des prédictions suggéraient que les nouvelles et les petites firmes joueraient seulement un rôle marginal dans la contribution à l’innovation et à la croissance.

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La globalisation combinée au changement technologique et en particulier à la percée de la technologie de l’information et de la communication rend l’avantage comparatif dans les industries à basse technologie, voire à technologie moyenne et traditionnelle, incompatible avec de hauts niveaux de salaire. Au même moment, l’avantage comparatif émergeant, qui est compatible avec de hauts niveaux de salaire, est basé sur l’activité innovante. Plusieurs indicateurs reflètent le changement dans l’avantage comparatif des pays à hauts salaires et une importance accrue de l’activité d’innovation. Par exemple, le secteur des TIC aux États-Unis a bénéficié d’un accroissement du taux de croissance annuel, passant de 5 % en 1991 à presque 20 % en 1998. De manière contrastée, le reste de l’économie a crû plutôt de manière régulière, à un taux de l’ordre de 3 % sur cette période. Kortum et Lerner (1997, p. 1) ont documenté le saut sans précédent dans l’activité des brevets aux Etats-Unis, qui correspond à l’explosion des applications de brevets américains par des inventeurs américains depuis 1985. Au cours de ce siècle, les applications de brevets ont fluctué à l’intérieur d’une marge allant de 40 000 à 80 000 par année. En 1995, par contre, plus de 120 000 applications de brevets ont été enregistrées. De même, Berman, Bound et Machin (1997) ont montré que la demande de travailleurs moins qualifiés a chuté dramatiquement dans les pays membres de l’OCDE, tandis qu’au même moment, la demande de travailleurs qualifiés a explosé.

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L’inclusion du facteur additionnel – la connaissance – dans les modèles de croissance n’a peut-être pas engendré un changement dans les objectifs de la politique publique, mais elle a certainement correspondu à l’émergence d’un nouvel ensemble d’instruments de politique publique visant à promouvoir la croissance économique. D’après les conclusions de Lucas (1993) et de Romer (1985), le rôle des investissements dans la nouvelle économie de la connaissance est devenu le point de mire de la politique économique visant à générer emploi et compétitivité internationale, au moment même où la préoccupation antérieure pour les investissements en capital s’estompait, ou du moins perdait de son caractère prédominant dans les débats de politique publique. L’implication fondamentale qui ressortait des modèles de croissance endogène était que de plus hauts niveaux de croissance économique pourraient être atteints par la voie des investissements en connaissance. Une telle conclusion politique était certainement cohérente avec l’ascendance prise par la recherche universitaire, les investissements technologiques et l’attention accordée au capital humain dans les années 1990.

Le contexte spatial

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La globalisation et la révolution des télécommunications ont amené deux développements qui n’avaient guère été anticipés. Le premier développement concerne la géographie économique. Les régions et la proximité géographique ont, en effet, (ré)émergé en tant qu’éléments spatiaux de grande importance pour l’activité économique. Le second développement est d’ordre organisationnel : l’entrepreneuriat a (ré)émergé comme forme organisationnelle significative générant l’innovation et la croissance économique.

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Que l’activité d’innovation soit devenue plus importante au cours du temps n’est pas surprenant. Comme on l’a montré dans la section précédente, une pléthore d’indicateurs économiques reflète une explosion pour ce qui concerne les facteurs de connaissance et la production qui en résulte, mesurée en termes d’activité d’innovation.

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Ce qui a sans doute été moins anticipé, c’est qu’une part majeure de l’activité d’innovation est moins associée aux entreprises transnationales mobiles qu’à l’entrepreneuriat de haute technologie situé dans des clusters régionaux d’innovation, tels que la Silicon Valley, le Research Triangle, Austin Texas, et la Route 128 autour de Boston. Il y a quelques années à peine, l’opinion communément admise prédisait que la globalisation rendrait caduques ces régions en tant qu’unités significatives pour l’analyse économique et ferait apparaître les petites firmes comme un phénomène archaïque. Selon The Economist [1]  Frances Cairncross, “A Survey of Telecommunications:... [1] , « la mort de la distance comme facteur déterminant les coûts des communications va probablement être la force économique la plus importante, modelant la société dans la première moitié du prochain siècle ». Cela étant, l’obsession des décideurs publics, partout dans le monde, à vouloir « créer la prochaine Silicon Valley » révèle précisément l’importance accrue de la proximité géographique et des agglomérations régionales.

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Nous avons là un des paradoxes apparents de la globalisation : la (ré)émergence de la localisation comme plate-forme spatiale pour l’organisation efficace de l’activité économique. Que la globalisation soit un des changements définissant le changement de siècle est assez clair, à la simple lecture de la presse populaire. Comme tout grand concept, une définition de la globalisation ne peut être qu’évasive et susciter des critiques. Affirmer que les économies domestiques sont globalisantes est certes un cliché, mais cela ne le rend pas moins vrai. En réalité, le changement qui fait passer l’activité économique d’une sphère locale ou nationale vers une orientation internationale ou globale tient parmi les changements les plus importants bousculant le paysage économique actuel.

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La globalisation n’aurait pas eu lieu et n’aurait pas atteint le degré auquel elle est parvenue si les changements fondamentaux s’étaient limités à l’avènement des microprocesseurs et des télécommunications. Il a fallu une révolution politique dans une grande partie du monde pour recueillir les bénéfices de ces changements technologiques. La contrepartie politique de la révolution technologique était l’accroissement de démocratie et la stabilité concomitante dans des régions du monde qui étaient inaccessibles auparavant. La guerre froide combinée à l’instabilité politique interne rendait les investissements en Europe de l’Est et dans la majorité des pays en développement risqués et impraticables. Pendant la période d’après-guerre, la plupart des échanges et des investissements économiques étaient généralement confinés à l’Europe, à l’Amérique du Nord, et plus tard à quelques pays asiatiques, principalement le Japon et les Tigres de l’Asie. Les échanges avec les pays situés derrière le rideau de fer étaient restreints et dans certains cas interdits. Même les échanges avec le Japon et d’autres pays asiatiques étaient hautement régulés et restreints. De façon analogue, les investissements dans les pays politiquement instables d’Amérique du Sud et du Moyen-Orient donnèrent lieu à quelques épisodes de nationalisation et de confiscation dans lesquels les investisseurs étrangers perdirent leurs investissements. Une telle instabilité politique rendit les investissements directs étrangers hors d’Europe et d’Amérique du Nord particulièrement risqués et de valeur limitée.

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La chute du mur de Berlin et la chute du communisme en Europe de l’Est et dans l’ancienne Union soviétique ont été des événements catalyseurs pour la stabilité et l’accessibilité à des parties du monde qui étaient auparavant inaccessibles et l’avaient été durant des décennies. Comme le souligne Thurow (2002, p. 25-26), « une grande part du monde rejette son héritage communiste ou socialiste et évolue vers le capitalisme. Le communisme a été abandonné soit parce que non fonctionnel (en Chine), soit par implosion (en URSS), ou parce qu’il a été renversé (en Europe de l’Est). » En quelques années seulement, il est devenu possible d’échanger et d’investir dans des pays tels que la Hongrie, la République Tchèque, la Pologne, la Slovénie, aussi bien qu’en Chine, au Vietnam et en Indonésie. Par exemple, l’Inde est devenue accessible comme partenaire d’échange et d’investissement depuis qu’elle a ouvert son économie au début des années 1990. Les échanges et les investissements avec les pays développés se sont rapidement multipliés. Ainsi, les échanges et les investissements avec les États-Unis ont triplé entre 1996 et 1997, reflétant le changement rapide dans deux dimensions. Premièrement, l’Inde était confrontée à des changements soudains dans les échanges et les investissements, pour ne pas mentionner un changement paradigmatique dans la façon de faire des affaires. Deuxièmement, pour le partenaire étranger – dans ce cas, les États-Unis –, tirer avantage des opportunités en Inde signifiait aussi du même coup une pression vers le bas sur les salaires et même la fermeture d’usines dans le pays d’origine. Comme le conclut Thurow (2002, p. 38-39), « aussi longtemps que l’on pensait que le communisme était un système viable, il y avait une limite au capitalisme global, quels que soient les impératifs technologiques. Le capitalisme ne pouvait devenir complètement global parce qu’une large part du globe était hors de sa portée. Quarante pourcent de l’humanité vivait sous le communisme. »

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Avec l’ouverture de quelques-unes de ces régions et leur participation dans l’économie mondiale pour la première fois depuis des décennies, l’équilibre d’après-guerre a trouvé une fin soudaine. Ceci créa des opportunités associées à des déséquilibres croissants. Il suffit de considérer les larges différentiels dans les coûts de la main-d’œuvre. Tant que subsistait le mur de Berlin, et que des pays tels la Chine et le Vietnam demeuraient fermés, de larges différences entre les taux de salaires pouvaient être maintenues sans provoquer de réactions dans les échanges et les investissements directs étrangers.

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Le faible taux des salaires en Chine ou dans certaines parties de l’ex-URSS n’invitait pas les compagnies étrangères à y construire des usines et ne suscitait pas des échanges à grande échelle avec l’Ouest basés sur l’accès à de faibles coûts de production. Les investissements par les compagnies étrangères étaient soit interdits par les gouvernements locaux soit considérés comme trop risqués par les compagnies. De façon analogue, les restrictions sur les échanges ou dans d’autres domaines limitaient les capacités des firmes de ces pays à produire et échanger avec les nations de l’Ouest.

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En bref, les différences des salaires datant de la période où le mur était debout et où la majorité du monde communiste était coupée de l’Ouest, se trouvaient soudainement exposées au début des années 1990. Il n’y avait pas que des différences en termes de coûts de la main-d’œuvre, il y avait aussi des masses de populations désireuses de rejoindre les hauts niveaux de consommation qui étaient devenus la norme en Europe de l’Ouest et dans l’Amérique du Nord. Bien sûr, la productivité de la main-d’œuvre était bien plus grande à l’Ouest, ce qui compensait largement les différences de salaires. Malgré cela et compte tenu de l’importance de ces différences, les échanges et les investissements répondirent aux opportunités rendues possibles par les événements de 1989.

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Les caractéristiques les plus saillantes de la globalisation impliquent des interactions et des rapports entre individus à travers les frontières nationales. Les mesures les plus traditionnelles de l’activité reflètent une tendance vers la hausse des activités globales. Ces mesures traditionnelles incluent les échanges (exportations et importations), les investissements directs étrangers (entrants et sortants), les flux de capitaux internationaux, et la mobilité du travail entre pays. La tendance générale de toutes ces mesures a été fortement positive.

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La raison pour laquelle la localisation a (ré)émergé comme une importante unité spatiale d’observation dans une économie en rapide globalisation est attribuable au changement dans les avantages comparatifs des pays à hauts salaires, celui-ci mettant en évidence l’importance de la connaissance. En particulier, malgré la proclamation de « la mort de la distance », la proximité géographique avec les sources de connaissance représente un avantage compétitif pour accéder à la connaissance, et en particulier pour accéder aux effets de débordement de la connaissance.

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Cela a été discuté dans la section précédente, les effets de débordement de la connaissance constituent un mécanisme clé dans les modèles de croissance endogène. Cependant, l’importance de la dimension spatiale est moins claire. Par exemple, en examinant le rôle des externalités de la connaissance dans l’explication des concentrations géographiques, Krugman (1991a et 1991b), et d’autres aussi, ne questionnent pas l’existence ou l’importance de tels effets de débordement. En fait, ils expliquent que les effets de débordements de la connaissance sont si importants et si forts qu’il n’y a pas de raison particulière pour qu’une frontière géographique limite la portée spatiale d’un effet de débordement. Selon cette ligne de pensée, la préoccupation n’est pas que la connaissance déborde ou non, mais plutôt les raisons pour lesquelles elle devrait arrêter de déborder seulement parce qu’elle se heurte à une frontière géographique, telle que la limite d’une ville ou une frontière nationale.

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Il a donc fallu plus que des théories en matière d’effets de débordement, ou d’externalités, de la connaissance pour expliquer la (ré)émergence de la localisation comme plate-forme permettant d’apprivoiser la connaissance et de générer l’activité novatrice. Le second héritage théorique implique les explications ou les théories de la localisation, qui indiquent pourquoi la valeur économique de la connaissance tend à décliner lorsqu’elle se transmet à travers l’espace géographique. Comme l’expliquent Audretsch et Feldman (1996), la théorie de la localisation des effets de débordement tient dans la distinction entre la connaissance et l’information. L’information a une signification et une interprétation particulière. Elle peut être codifiée à faible coût et le coût de transaction est aussi trivial. Par contraste, la connaissance est vague, difficile à codifier et n’est souvent reconnue que par un heureux hasard. Alors que le coût marginal de la transmission de l’information à travers l’espace géographique a été rendu trivial par la révolution des télécommunications, le coût marginal de la transmission de la connaissance, et particulièrement pour ce qui concerne la connaissance tacite, s’accroît significativement avec la distance.

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Pourquoi la proximité géographique est-elle si importante pour la transmission de la connaissance et particulièrement la connaissance tacite ? Les théories de la localisation suggèrent que l’interaction en face-à-face et la communication non verbale facilitent la transmission d’idées et d’intuitions qui ne peuvent être communiquées au travers d’instructions codifiées. Alors que l’information est souvent libre de son contexte, la connaissance tacite dérive souvent de contextes spécifiques. Pour accéder à la connaissance et participer à la génération de nouvelles idées, la proximité locale est donc significativement plus efficace en termes de coûts comparativement à la situation qui consiste à essayer d’atteindre une connaissance analogue à distance. Probablement est-ce cette perception des choses qui amena Glaeser, Kallal, Scheinkman et Shleifer à conclure que « les percées intellectuelles doivent franchir les couloirs et les rues plus facilement que les océans et les continents » (1992, p. 1126).

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Les résultats fournis par la littérature consacrée à la nouvelle économie géographique sont particulièrement interpelants quant à l’importance du contexte spatial. La géographie joue un rôle dans la génération d’effets de débordement de connaissance et détermine la capacité des firmes et des agents économiques à profiter de ces débordements de connaissance. En revanche, des résultats plus subtils et moins connus émergent également de la littérature, suggérant que ce n’est pas seulement la magnitude des facteurs qui importe dans la génération d’effets de débordement localisés, mais que ces derniers sont aussi dus à l’organisation de l’activité économique, à l’intérieur de la boîte noire de l’unité spatiale localisée d’analyse (Feldman et Audretsch, 1999). Ceci nous amène à la seconde implication majeure émanant de l’investissement en connaissance économique : l’organisation de l’activité économique a une importance telle qu’elle conduit à donner une importance accrue au rôle de l’entrepreneuriat.

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Ainsi, tandis que Thurow (2002, p. 25) observe que « le monde passe d’une ère industrielle basée sur les ressources naturelles vers une ère basée sur la connaissance, elle-même basée sur les qualifications, l’éducation, et la recherche et le développement », la montée de la connaissance comme facteur générant l’avantage comparatif dans des marchés globalement liés a aussi des implications non seulement pour la géographie des innovations mais également pour l’organisation de l’activité économique à l’intérieur d’une unité géographique relevant d’un groupe localisé de connaissance. Comme cela apparaîtra clairement dans la section suivante, la montée de la connaissance comme facteur important de compétitivité et de croissance économique a entraîné avec elle le développement d’un nouveau rôle économique pour une ancienne forme organisationnelle – l’entrepreneuriat.

3 - L’économie entrepreneuriale

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La globalisation accrue de l’activité économique semblait condamner à l’extinction l’entrepreneuriat considéré sous la forme de nouvelles et de petites entreprises, ou du moins semblait diminuer son rôle, pour le rendre plus marginal encore que le rôle que lui reconnaissait l’économie de Solow. L’opinion communément admise prédisait que la globalisation accrue signifierait un environnement encore plus hostile pour les petites entreprises (Vernon, 1970). Caves (1982) argumentait en affirmant que les coûts additionnels de la globalisation que devraient subir les petites entreprises « constituent une raison importante pour s’attendre à ce que les investissements étrangers soient principalement une activité des grandes entreprises ». De façon empirique, tenant compte des effets spécifiques aux industries, Horst (1972) avait montré, quant à lui, que le seul facteur significatif influençant la propension à s’engager dans des investissements étrangers était la taille de la firme. Plus récemment, Chandler (1990) concluait que « pour être compétitif globalement, il faut être grand ». Et Gomes-Casseres (1997, p. 33) observait que « (les) étudiants en commerce international ont traditionnellement cru que le succès sur les marchés étrangers requérait que l’entreprise soit de grande taille. Les petites firmes étaient considérées comme étant désavantagées comparativement aux plus grandes firmes et cela, à cause des coûts fixes d’apprentissage relatifs aux environnements étrangers, au fait de communiquer sur de longues distances, et de négocier avec les gouvernements nationaux. »

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La situation devint donc particulièrement étonnante et apparemment paradoxale lorsque les spécialistes commencèrent à documenter le renversement de tendance, débutant dans les années 70, de ce qui semblait pourtant signifier l’inévitable mort de l’entrepreneuriat.

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Loveman et Sengenberger (1991) et Acs et Audretsch (1993) engagèrent des études internationales systématiques visant à examiner la ré-émergence des petites firmes et de l’entrepreneuriat en Amérique du Nord et en Europe. Deux conclusions majeures furent dégagées de ces études : (1) le rôle relatif des petites firmes varie systématiquement selon les pays, et (2) dans la plupart des pays européens et en Amérique du Nord, les petites firmes ont vu croître leur importance relative à partir du milieu des années 1970. Aux États-Unis, le Produit Intérieur Brut moyen par firme, mesuré en termes réels, s’est accru de presque deux tiers entre 1947 et 1980, passant de $ 150,000 à $ 250,000, reflétant une tendance vers des entreprises plus grandes et une importance décroissante des petites firmes. Cependant, au cours des sept années suivantes, ce produit a baissé d’à peu près 14 %, atteignant $ 210,000 en 1987, ce qui reflétait un renversement net de la tendance et la ré-émergence des petites firmes (Brock et Evans, 1989). De façon analogue, les petites firmes comptaient pour un cinquième des ventes manufacturières aux États-Unis en 1976, alors qu’à partir de 1986 la part des ventes des petites firmes s’accroissait de plus d’un quart (Audretsch, 1995).

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Ce fut dans le domaine de la création d’emploi que l’émergence récente de l’entrepreneuriat a pu d’abord être identifiée. En 1981, David Birch a révélé les résultats étonnants de ses recherches à long terme sur la création d’emploi aux Etats-Unis. Malgré l’opinion commune prévalant alors, Birch (1981, p. 8) annonçait que « peu importe ce qu’elles font d’autre, les grandes firmes ne sont plus les fournisseuses majeures de nouveaux emplois pour les Américains ». Par contraste, il découvrait que la plupart des nouveaux emplois émanaient des petites firmes. Malgré le fait que sa méthodologie exacte et son application sur les données sous-jacentes aient été une source de controverse considérable, tout comme l’exactitude de ses estimations quantitatives, la conclusion qualitative de Birch selon laquelle l’essentiel des nouveaux emplois fut le fait des petites entreprises aux États-Unis a été largement corroborée.

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Plus récemment, Davis, Haltiwanger et Schuh (1996) ont corrigé le biais de régression vers la moyenne qui, selon ces auteurs, était inhérent aux résultats de Birch pour ce qui concerne la création d’emploi aux États-Unis entre 1972-1988. Si leurs résultats quantitatifs diffèrent de ceux de Birch, leur étude indique également que les petites firmes contribuent pour plus que leur part en termes de nouveaux emplois. En particulier, dans leur étude, les grandes firmes ont créé 53 % des nouveaux emplois alors que leur part dans l’emploi total se monte à 65 %. Au même moment, les grandes firmes ont supprimé 56 % des emplois, ce qui est supérieur à leur part de nouveaux emplois créés. Cette mesure était statique et ne donnait aucune indication sur le fait de savoir si cette part avait été croissante ou décroissante dans le temps.

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L’évidence empirique de la création d’emploi est remarquablement robuste et indique que la contribution de l’entrepreneuriat dans la création d’emploi en Europe n’est pas contraire aux résultats obtenus pour les États-Unis. Les petites et nouvelles entreprises servent de moteur à la création d’emploi des deux côtés de l’Atlantique. Cependant, il faut insister sur un trait important de la littérature sur la « génération d’emploi », à savoir qu’elle lie les changements dans l’emploi à la taille et, dans certains cas, à l’âge de la firme. Ceci veut dire que le critère de performance n’est pas centré sur les changements de l’emploi, mais sur les changements de l’emploi survenant seulement au niveau de la firme. Ceci suppose qu’il n’y ait aucune externalité ou effet de débordement d’une entreprise sur les autres firmes. Ce commentaire vaut aussi pour les analyses des changements d’emplois dans les petites firmes rapportées par l’Observatoire européen pour les PME.

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Au fur et à mesure que s’accumulait l’évidence empirique de la réémergence de l’entrepreneuriat comme facteur essentiel, les spécialistes commencèrent à chercher des explications et à développer une base théorique. Les premières explications (Brock et Evans, 1989) tournaient autour de six hypothèses :

  1. Le changement technologique avait réduit l’étendue des économies d’échelle dans l’industrie manufacturière.

  2. La globalisation accrue avait rendu les marchés plus volatiles ; résultat de la concurrence d’un plus grand nombre de rivaux étrangers.

  3. La composition changeante de la force du travail, caractérisée par la tendance à une plus grande participation des femmes, des immigrants, des travailleurs jeunes et âgés peut être plus favorable à de petites qu’à de grandes entreprises, cela étant dû à la plus grande prime accordée à la flexibilité du travail.

  4. Une prolifération des goûts des consommateurs, s’éloignant des biens standardisés de la production de masse pour aller vers des produits stylisés et personnalisés, facilite l’existence de petits producteurs de niche.

  5. La dérégulation et la privatisation facilitent l’entrée des nouvelles et des petites firmes dans les marchés qui étaient auparavant protégés et inaccessibles.

  6. L’importance croissante de l’innovation dans les pays à salaires élevés a réduit l’importance relative de la production à grande échelle et à plutôt accentuer celle de l’activité entrepreneuriale.

Une explication différente de la réémergence de l’entrepreneuriat en Europe et en Amérique du Nord découle de la globalisation accrue, qui a déplacé l’avantage comparatif vers une activité économique basée sur la connaissance. L’entrepreneuriat sous la forme de nouvelles et petites firmes n’est pas devenu obsolète à la suite de la globalisation, mais son rôle a plutôt changé, avec le déplacement de l’avantage comparatif vers l’activité économique basée sur la connaissance. Ceci est arrivé pour deux raisons. Premièrement, les grandes entreprises présentes dans les industries manufacturières traditionnelles ont perdu leur compétitivité dans la production à partir des pays à coûts élevés. Deuxièmement, les petites firmes entreprenantes ont pris une nouvelle importance et une nouvelle valeur dans une économie basée sur la connaissance.

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La perte de compétitivité des producteurs à grande échelle dans les localisations à coûts élevés se manifeste par le fait que, confrontés à la concurrence à plus faibles coûts provenant de localisations étrangères, les producteurs dans les pays à coûts élevés avaient quatre options, hormis le fait de ne rien faire et de perdre des parts de marchés globales : (1) réduire les salaires et les autres coûts de production de manière à pouvoir rivaliser avec les producteurs étrangers à faibles coûts ; (2) substituer l’équipement et la technologie au travail afin d’accroître la productivité ; (3) déplacer la production hors des localisations à hauts coûts vers des localisations à faibles coûts ; et (4) externaliser la production d’inputs auprès de sous-traitants situés dans des localisations à plus faibles coûts.

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Pressées de maintenir leur compétitivité dans les industries traditionnelles à technologies faibles ou modérées, où l’activité économique peut être facilement transférée à travers l’espace géographique pour accéder à de plus faibles coûts de production, les grandes compagnies, partout au sein de l’OCDE, ont déployé deux réponses stratégiques. La première a été de neutraliser les différences accrues de salaires entre l’Europe et les localisations à faibles coûts en accroissant la productivité par la substitution de la technologie et du capital au travail. La seconde réponse a été de localiser les nouvelles usines et les nouveaux établissements dans les localisations à plus faibles coûts, soit via des investissements directs étrangers ou via la sous-traitance, ou les deux. Comme l’observe Thurow (2002, p. 11), « un changement sismique dans la technologie a, selon les points de vue, convaincu ou forcé les entreprises commerciales nationales à devenir des entreprises commerciales globales. Avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication, une entreprise qui maximise ses profits doit fabriquer ses produits là où, dans le monde, ils sont les moins chers à fabriquer et doit les vendre là où, dans le monde, les plus grands profits peuvent être engrangés. Si la firme ne peut trouver la place la moins chère pour produire ses produits et les endroits les plus profitables pour les vendre, d’autres le feront. La firme qui ne devient pas globale sera poussée hors des affaires par celles qui le deviennent… Du point de vue du commerce, l’amélioration dans les communications a rendu les ventes globales et la sous-traitance possibles, hautement profitables, et nécessaires, et tout cela au même moment. »

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Ces réponses stratégiques ont en commun le fait que les compagnies les plus importantes ont réduit l’emploi dans leur économie domestique. Cela a été au moins aussi vrai en Europe qu’aux États-Unis. Par exemple, entre 1991 et 1995, l’emploi manufacturier dans les usines allemandes a décru de 1 307 000 unités, tandis qu’il s’accroissait de 189 000 unités dans les filiales étrangères (BMWi, 1999). Dans le secteur de la chimie, la baisse d’emploi domestique était de 80 000 unités, tandis que 14 000 emplois étaient ajoutés par les compagnies chimiques allemandes dans les usines situées hors d’Allemagne. Dans l’ingénierie électrique, l’emploi dans les firmes allemandes a diminué de 198 000 unités. Dans l’automobile en Allemagne, il a décru de 161 000 unités, tandis que 30 000 emplois ont été ajoutés hors d’Allemagne [2]  La réaction du public allemand a été d’accuser les... [2] .

Tableau 1 - Changement dans les statistiques d’emploi en Allemagne et dans les filiales étrangères (1991-1995, en milliers)Tableau 1
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La globalisation a négativement affecté l’emploi domestique non seulement au niveau de la firme et de l’industrie mais aussi au niveau de la place économique (Standort). Ainsi à Stuttgart, qui est non seulement la capitale du Bade-Wurtemberg, un des centres manufacturiers majeurs d’Allemagne, d’Europe et du monde, mais est aussi la capitale de l’industrie automobile : l’emploi manufacturier s’y est accru tout au long de la période d’après-guerre avant d’atteindre un sommet à la fin des années 1980, avec près de 475 000 travailleurs employés. Mais l’emploi a souffert ensuite d’une forte baisse (de près d’un quart de l’effectif), de laquelle il ne s’est jamais remis.

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Le débat politique qui s’est ouvert en réponse au déplacement de l’emploi résultant de la globalisation a tourné principalement autour de l’arbitrage perçu entre le maintien de salaires plus élevés, accompagné malheureusement d’un chômage aussi plus élevé, et un plus haut niveau d’emploi mais au prix de taux de salaire plus faibles. Il y a, cependant, une alternative. Il n’est pas requis de sacrifier les salaires pour créer de nouveaux emplois, ni d’avoir un nombre moindre d’emplois pour maintenir les niveaux de salaire et le filet de sécurité sociale. Cette alternative implique de déplacer l’activité des industries traditionnelles – pour lesquelles les pays à coûts élevés d’Europe et d’Amérique du Nord ont perdu leur avantage comparatif – vers les industries où l’avantage comparatif est compatible avec des hauts salaires et des hauts niveaux d’emploi – dans l’activité économique basée sur la connaissance. La globalisation a rendu l’avantage comparatif dans les industries traditionnelles à technologie modérée incompatible avec de hauts niveaux de salaires. Dans le même temps, l’avantage comparatif qui est compatible avec de hauts niveaux de salaires est basé sur l’activité d’innovation.

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La réponse régionale à la globalisation s’est traduite par l’émergence d’une politique stratégique de gestion – non pour les firmes, mais pour les places économiques. Tant que les entreprises étaient inextricablement liées à leur localisation régionale par des coûts non récupérables substantiels, tels que des investissements en capital, la compétitivité d’une région coïncidait avec la compétitivité des entreprises qui y étaient localisées. Il y a un quart de siècle, si la déclaration « ce qui est bon pour General Motors est bon pour l’Amérique » aurait pu faire l’objet de controverses, peu de personnes auraient été en désaccord avec cette autre formule : « ce qui est bon pour General Motors est bon pour Detroit ». Et ainsi en allait-il pour U.S. Steel à Pittsburgh et pour Volkswagen à Wolfsburg. Tant que prospéraient les entreprises, il en était de même des régions.

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Tandis que la globalisation a réduit non seulement le degré auquel les facteurs économiques traditionnels du capital et de la main-d’œuvre étaient engagés et non récupérables, mais encore a déplacé l’avantage comparatif des pays à hauts salaires d’Amérique du Nord et d’Europe vers les activités économiques basées sur la connaissance, les entreprises des secteurs traditionnels ont été obligées de déplacer leur production vers les pays à bas salaires. Ceci a entraîné un découplement entre la compétitivité des firmes et des régions. L’arrivée de la gestion stratégique des régions a constitué la réponse à la prise de conscience que la gestion stratégique des firmes incluait une option politique non disponible aux régions – à savoir changer la localisation de la production.

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Au cœur de la gestion stratégique de la localisation, se trouvaient le développement et l’amélioration des facteurs qui ne peuvent pas être transférés à travers l’espace géographique à faible coût – principalement, bien que non exclusivement, la connaissance et les idées.

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Mais pourquoi le déplacement de l’avantage comparatif des pays industrialisés vers la connaissance devrait-il impliquer un rôle accentué pour l’entrepreneuriat ? Cette question est particulièrement cruciale, surtout si l’on considère le modèle de la fonction de production de connaissance, qui posait les principes et pour lesquels de sérieuses évidences furent trouvées suggérant que la nouvelle connaissance économique, conceptuellement et économétriquement liée aux investissements en capital humain, en recherche universitaire et en R&D privée, constitue un ingrédient essentiel pour l’innovation par les firmes. Après tout, les nouvelles firmes entreprennent rarement des investissements en capital humain et en R&D qui puissent être comparables, pour ne pas dire proches, des investissements en R&D et en capital humain de plusieurs millions de dollars réalisés chaque année par les compagnies de premier plan, telles que Microsoft, Intel, IBM et General Motors.

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Une piste pour résoudre ce hiatus était fournie par la recherche économétrique menée avec soin et liant diverses mesures d’investissements en connaissance à la production novatrice. Comme on l’a mentionné auparavant, toutes ces études économétriques confirmaient la validité du modèle de la fonction de production de connaissance à la fois au niveau des pays et de l’industrie. Cependant, les résultats des études liant les facteurs de connaissance à la production novatrice étaient plus ambigus lorsque ces études étaient menées au niveau d’observation de la firme, particulièrement lorsque l’ensemble des données comprenait un large éventail de tailles de firmes, des petites aux plus grandes. Ces études ont trouvé, dans certains cas, une relation positive entre les investissements en connaissance effectués par les firmes et la production novatrice et, dans d’autres cas, aucune relation ou même une relation négative.

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Audretsch (1995) a montré qu’en fait, les firmes américaines les plus innovantes sont les grandes entreprises. De plus, les entreprises américaines les plus innovantes tendaient aussi à avoir de grands laboratoires de R&D et à être intensives en R&D. À première vue, ces constatations basées sur des mesures directes d’activité d’innovation semblent confirmer l’opinion commune concernant le modèle de la fonction de production de connaissance. Cependant, dans les industries les plus novatrices, les grandes firmes, définies comme les entreprises comptant au minimum 500 employés, ont plus contribué aux innovations dans certains cas, tandis que dans d’autres industries, ce sont les petites firmes qui ont produit plus d’innovations. Par exemple, dans l’industrie informatique et celle des instruments de contrôle de processus, les petites firmes ont contribué au gros des innovations. Par contraste, dans l’industrie des préparations pharmaceutiques ou l’aéronautique, les grandes firmes étaient beaucoup plus innovatrices.

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Il est probable que la meilleure mesure de l’activité d’innovation soit donnée par le taux d’innovation total, défini comme le nombre total d’innovations par 1000 employés dans chaque industrie. Le taux d’innovation des grandes firmes y est défini comme le nombre d’innovations réalisées par les firmes comptant au moins 500 employées, divisé par le nombre d’employés (en milliers) dans les grandes firmes. Une définition analogue concerne les firmes de moins de 500 employés.

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Les taux d’innovation – ou le nombre d’innovations par millier d’employés – ont l’avantage de mesurer l’activité d’innovation des grandes et des petites firmes relativement à la présence de celles-ci dans une industrie donnée. Cela étant, mener une comparaison directe entre l’activité d’innovation des grandes et des petites firmes dans chaque industrie en utilisant le nombre absolu d’innovations attribuées aux grandes firmes et aux petites entreprises conduit à un résultat quelque peu trompeur, puisque ces mesures ne sont pas standardisées par la présence relative des grandes ou des petites firmes dans chaque industrie. Lorsqu’une comparaison directe est établie entre l’activité d’innovation des grandes et des petites firmes, le taux d’innovation constitue vraisemblablement une mesure plus fiable de l’intensité d’innovation étant donné sa pondération pour tenir compte de la présence relative des petites et grandes entreprises dans quelque industrie donnée. Alors que les grandes firmes du secteur manufacturier ont introduit 2 445 innovations et que les petites firmes ont contribué légèrement moins (1 954), l’emploi dans les petites firmes représentait seulement la moitié de l’emploi dans les grandes firmes, donnant un taux d’innovation moyen pour les petites firmes de 0,309, comparé au taux d’innovation des grandes firmes de 0,202 (Audretsch, 1995).

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L’impuissance du modèle de la fonction de production de connaissance au niveau de la firme amena la question suivante : « Où les firmes ayant peu ou pas de R&D obtiennent-elles leurs facteurs de connaissance ? » Cette question est d’autant plus pertinente pour les petites et nouvelles firmes qui mènent peu de R&D elles-mêmes, mais contribuent toutefois considérablement aux activités d’innovation des nouvelles industries émergeantes telles que les biotechnologies et les logiciels informatiques (Audretsch, 1995). Un indice fourni par la littérature sur la nouvelle économie géographique identifiant la nature locale des effets de débordement de la connaissance renvoie aux firmes tierces ou aux institutions de recherche, telles que les universités, qui peuvent être situées à proximité. La connaissance économique peut déborder de la firme conduisant la R&D et des laboratoires de recherche d’une université et être ainsi acquise par de nouvelles et petites firmes.

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Comment les nouvelles et petites firmes peuvent-elles accéder à de tels débordements de connaissance ? Et pourquoi les nouvelles et petites firmes devraient-elles, comparativement aux grandes, avoir un avantage compétitif dans l’accès à la connaissance produite ailleurs ? Cela étant, quels sont les mécanismes qui transmettent les débordements de connaissance de la source produisant cette connaissance – telle que le laboratoire de R&D d’une grande entreprise ou d’une université – vers la petite firme engagée dans la commercialisation de cette connaissance ? Au moins deux canaux, ou mécanismes, majeurs de débordement de la connaissance ont été identifiés dans la littérature. Ces deux mécanismes de débordement ont trait à la question de l’appropriation de la connaissance. Cohen et Levinthal (1989) suggèrent que les firmes développent la capacité d’adapter la nouvelle technologie et les idées développées dans les autres firmes et sont donc capables de s’approprier certains des retours provenant des investissements dans la connaissance faite extérieurement. Une littérature abondante, consacrée aux relations des petites firmes à travers les réseaux et les alliances stratégiques, s’est développée dans un effort d’identification et d’analyse des mécanismes par lesquels les petites firmes accèdent, internalisent et commercialisent la connaissance extérieure à la firme. Il faut insister sur le fait qu’une telle approche est entièrement cohérente avec la vision de la firme donnée par le modèle de production de la connaissance. La (petite) firme existe de façon exogène. Puisque sa taille la contraint à ne pouvoir réaliser suffisamment d’investissements pour générer la connaissance, elle doit s’engager dans des stratégies lui permettant d’accéder par d’autres moyens à la connaissance qui lui est essentielle pour son activité d’innovation. Elle s’en remet notamment aux réseaux, aux alliances et autres types de vecteurs de débordements.

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Par contraste, Audretsch (1995) a proposé d’inverser le modèle de la fonction de la production de connaissance. Plutôt que de supposer que la firme existe de façon exogène et entreprend les investissements nécessaires (s’il s’agit d’une grande entreprise) ou les alliances stratégiques et la participation aux réseaux (s’il s’agit d’une petite entreprise) pour créer de manière endogène la connaissance nécessaire à l’innovation, Audretsch (1995) inverse le modèle et suppose que la connaissance est exogène. La connaissance nouvelle et ayant potentiellement de la valeur n’existe pas de façon abstraite « dans l’air » ou « dans les firmes », mais est plutôt incorporée dans les personnes en tant qu’individus ou en tant que groupes ou équipes d’individus. Comme l’avait souligné Arrow (1962), une telle connaissance est incertaine en soi et asymétrique, et elle implique un niveau élevé de coûts de transaction. De telles caractéristiques conduisent à des divergences significatives autant dans la valeur espérée d’une nouvelle idée que dans la variance dans le résultat final espéré inhérente à la poursuite ou la commercialisation d’une nouvelle idée. De telles divergences dans l’évaluation de nouvelles idées par les agents économiques, tels que les scientifiques, les ingénieurs et autres travailleurs contribuant à la connaissance, peuvent conduire à un problème d’appropriation. Tandis qu’une littérature abondante s’est concentrée sur le problème des firmes confrontées à la récupération des bénéfices émanant des investissements entrepris dans la production de nouvelles connaissances et de nouvelles idées, beaucoup moins de recherches se sont centrées sur un problème analogue auquel sont confrontés les travailleurs individuels contribuant à la connaissance, à savoir l’appropriation des retours de leurs investissements et de leur dotation en nouvelle connaissance. À cause des caractéristiques fondamentales inhérentes aux nouvelles idées, ce qu’un agent pense être une idée potentiellement valorisable, peut ne pas l’être autant par ceux qui prennent les décisions dans sa firme. De telles divergences dans la valorisation de nouvelles idées sont encore plus susceptibles de survenir si la nouvelle connaissance n’est pas compatible avec les compétences centrales de la firme, ou n’est pas cohérente avec la trajectoire technologique de la firme. Une divergence dans la valorisation de n’importe quelle idée entre un individu, ou une équipe d’individus, et la hiérarchie d’une organisation ou d’une firme, soumet les travailleurs individuels contribuant à la connaissance (ou les équipes de travailleurs contribuant à la connaissance) à un choix fondamental : ignorer l’idée et rediriger leurs activités dans une direction plus compatible avec l’organisation, ou bien essayer de s’approprier la valeur de cette nouvelle idée dans le contexte organisationnel d’une nouvelle firme.

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La théorie du cycle de vie d’une industrie, introduite par Raymond Vernon (1966), est typiquement considérée comme liant les échanges et les investissements directs étrangers aux stades du cycle de vie. Si l’on s’en tient à la théorie de Vernon, il ne paraît pas y avoir d’implications directes à tirer quant à la pertinence d’innovations radicales ou incrémentales, et certainement peu d’implications pour l’entrepreneuriat. En revanche, une interprétation différente du cycle de vie de l’industrie suggère que l’importance relative des innovations radicales et incrémentales résulte du cycle de vie de l’industrie.

79

Il existe plusieurs versions de ce qui constitue le cycle de vie d’une industrie. Par exemple, Oliver Williamson (1975, p. 122) a dépeint le cycle de vie d’une industrie de la manière suivante : « Trois stades dans le développement d’une industrie sont communément reconnus : au début, une étape d’exploration ; un stade intermédiaire de développement ; et un stade de maturité. Le premier stade, ou le stade de formation, implique l’offre d’un nouveau produit, de conception relativement primitive, manufacturé sur des machines relativement non spécialisées, et commercialisé à travers une variété de techniques exploratoires. Le volume est typiquement bas. Un haut degré d’incertitude caractérise l’expérience commerciale à ce stade. La deuxième étape est celle du développement intermédiaire, où les techniques manufacturières sont plus raffinées et où la définition du marché est affûtée. La production croît rapidement en réponse aux nouvelles applications reconnues et aux demandes insatisfaites du marché. Un degré d’incertitude élevé, mais moindre qu’antérieurement, caractérise les résultats obtenus sur le marché à ce stade. La troisième étape est celle de l’industrie mature. La gestion, la production et les techniques de marketing atteignent toutes un degré avancé de raffinement. Les marchés peuvent continuer à croître, mais à un rythme plus régulier et prévisible… Les connexions établies avec les consommateurs et les fournisseurs (incluant l’accès au marché des capitaux) opèrent toutes dans le sens d’un amortissement des variations et, de ce fait, limitent les changements importants dans les parts de marché. Les innovations significatives tendent à être moins nombreuses et sont principalement du type amélioration. »

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Bien que non explicite chez Vernon (1966) ou chez Williamson (1975), le rôle de la R&D n’est pas constant sur le cycle de vie de l’industrie. Au début du cycle, la R&D tend à être hautement productive, de telle sorte qu’on observe des rendements croissants associés à cette activité. En effet, l’innovation radicale tend à amorcer de nouvelles industries. De surcroît, les coûts d’une innovation radicale paraissent relativement élevés, tandis que les coûts d’une innovation incrémentale et de l’imitation paraissent relativement bas. Étant donné que l’innovation dans les industries nouvellement émergeantes tend à être plus radicale et moins incrémentale, il est plus coûteux de la diffuser à travers l’espace géographique pour l’appliquer à des fins économiques dans des localisations à faibles coûts.

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En revanche, au fur et à mesure qu’une industrie évolue selon son cycle de vie, le coût d’une innovation radicale tend à s’accroître relativement au coût d’une innovation incrémentale et d’une imitation, donnant ainsi lieu à des rendements fortement décroissants pour ce qui concerne l’activité d’innovation radicale. Ceci n’est pas le cas pour l’innovation incrémentale et particulièrement l’imitation. Une implication est qu’un montant croissant d’effort de R&D est requis pour générer un montant donné d’activité d’innovation et ce, au fur et à mesure qu’une industrie mûrit selon son cycle de vie. En même temps, un montant décroissant de dépenses en R&D est requis pour transférer la nouvelle technologie vers des localisations à plus faibles coûts, puisque l’activité d’innovation tend à devenir moins radicale et plus incrémentale (Dosi, 1982 et 1988 ; Nelson, 1990 et 1995). Ceci signifie que l’information générée par la R&D dans les industries matures peut être transférée vers les localisations à faibles coûts en vue de sa commercialisation. Par contraste, la connaissance résultant de la R&D dans les industries émergeantes ne peut être transférée facilement vers les localisations à plus faibles coûts pour commercialisation. Il ressort ainsi que, sous les conditions de l’économie managériale, l’activité d’innovation incrémentale de même que la diffusion jouent un rôle plus important. Ce type d’innovation, bien que requérant de larges investissements en R&D, génère des changements incrémentaux dans les produits conformes aux trajectoires technologiques existantes.

82

Dans l’économie entrepreneuriale, un avantage comparatif pour les localisations à hauts coûts requiert une activité d’innovation située très tôt dans le cycle de vie. L’activité d’innovation au commencement du cycle consiste en innovations radicales, conduisant davantage à la création et au développement de nouvelles trajectoires technologiques plutôt qu’à la poursuite des trajectoires technologiques existantes.

83

La globalisation a eu un impact sur la géographie économique en déplaçant l’avantage comparatif des pays développés les plus avancés du facteur capital vers le facteur de la connaissance. Ceci suggèrerait que l’avantage comparatif dans les pays développés les plus avancés se situe de plus en plus dans l’activité économique propre aux industries se trouvant au début de leur cycle de vie, c’est-à-dire au moment où les nouvelles idées jouent un rôle prédominant et où peu a été standardisé. Dans de telles industries, le processus de reconnaissance de nouvelles opportunités puis de leur commercialisation par la nouvelle firme est particulièrement important. L’économie entrepreneuriale qui émerge en Amérique du Nord et en Europe donne en conséquence un nouveau rôle à l’entrepreneur. Plutôt que de handicaper l’économie sur le plan de l’efficacité, comme cela semblait être le cas dans une économie managériale, l’entrepreneuriat fait fonction de moteur de croissance en procurant un conduit essentiel pour les effets de débordement et la commercialisation de connaissances et de nouvelles idées.

4 - Conclusions

84

Le rôle de l’entrepreneuriat dans l’économie, et en particulier l’impact de l’entrepreneuriat sur la croissance économique et sur l’emploi ont évolué considérablement depuis la Seconde Guerre mondiale. Dans l’économie d’après-guerre, les investissements en capital physique conduisaient la croissance économique. L’activité économique basée sur le capital physique était la plus efficacement organisée lorsqu’elle passait par des opérations à grande échelle. Il y avait peu de place pour l’entrepreneuriat et les petites entreprises, en tout cas pas comme moteurs de croissance économique. Au mieux, les petites firmes étaient tolérées pour leurs valeurs sociales et politiques, et l’inefficacité résultant de la production à petite échelle était supportée, compte tenu de ces buts non économiques.

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Avec la reconnaissance, par les spécialistes et les acteurs de la politique publique, du facteur clé de la connaissance pour la croissance économique, un nouvel ensemble d’instruments de politique publique générateurs de croissance économique vint au premier plan, entraînant avec lui une attention particulière pour la recherche, la propriété intellectuelle et le capital humain. En revanche, l’inclusion de la connaissance comme facteur de production servit à renforcer l’idée que les petites firmes jetaient l’anathème sur la croissance économique. On a constaté que le modèle de la fonction de production de connaissance semblait cautionner une organisation économique fondée sur les grandes entreprises dans l’économie de la connaissance, tout comme c’était le cas dans l’économie du capital.

86

En fait, les petites firmes et l’entrepreneuriat apparurent non seulement jouer un rôle crucial mais même être essentiels pour la croissance économique à partir des années 90. Une partie de cette reconnaissance découla de l’expérience empirique ou politique faisant suite à des investissements en nouvelle connaissance et en l’absence d’entrepreneuriat. Beaucoup a été dit à propos du soi-disant paradoxe européen, où de hauts niveaux d’investissements dans la nouvelle connaissance existent, et sont le fait à la fois des firmes privées, des instituts publics de recherche et des universités. Des pays tels que la Suède se placent parmi les premiers en termes d’investissements en recherche, au moins lorsque ceux-ci sont mesurés par le ratio R&D sur PIB. De même, les niveaux de capital humain et d’éducation, en Suède aussi bien que dans de nombreuses parties d’Europe, se placent parmi les plus élevés au monde. Malgré cela, les taux de croissance demeurèrent stagnants et la création d’emploi léthargique, pendant toutes les années 1990 et au début de ce nouveau siècle.

87

Un consensus croissant a émergé autour de l’idée que l’investissement en nouvelle connaissance économique ne garantit pas à lui seul la croissance économique et la création d’emploi. Il apparaît plutôt que des mécanismes institutionnels clés sont prérequis pour que de tels investissements en connaissance soient transmis et transformés en connaissance économique, au travers de processus de débordement et par la commercialisation. L’entrepreneuriat a émergé comme une force motrice de croissance économique parce qu’il constitue un important conduit pour les débordements de connaissance et la commercialisation.

88

Finalement, à mesure que la connaissance est devenue plus importante en tant que facteur de production, les débordements de connaissance sont aussi devenus plus importants en tant que source de croissance économique. L’entrepreneuriat acquiert une nouvelle importance dans une économie basée sur la connaissance parce qu’il sert de mécanisme clé par lequel la connaissance créée dans une organisation est commercialisée par une nouvelle entreprise. Ce faisant, il contribue à la croissance économique, à l’emploi et à la vitalité de l’économie dans son ensemble.


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Notes

[*]

Max Planck Institute of Economics and Indiana University. Le texte a été traduit de l’anglais.

[1]

Frances Cairncross, “A Survey of Telecommunications: the Death of Distance”, The Economist, Sept. 30, 1995.

[2]

La réaction du public allemand a été d’accuser les firmes allemandes de ne pas remplir leur contrat social. Un des grands journaux, Die Zeit, accusait ainsi l’industrie allemande : « Lorsque plus de profit mène à la perte – plus de profits et plus de chômage – où est la responsabilité sociale des firmes? » (« Wenn der Profit zur Pleite fuehrt – Mehr Gewinne und mehr Arbeitslose – wo bleibt die soziale Verantwortung der Unternehmer? »), Die Zeit, 2 février 1996, p. 1.

Résumé

Français

Cet article explique comment l’entrepreneuriat est devenu un moteur de croissance, de création d’emplois et de compétitivité dans les marchés globaux et pourquoi le rôle économique de l’entrepreneuriat a changé si radicalement en l’espace du dernier demi-siècle. Le rôle changeant de l’entrepreneuriat reflète trois visions de l’économie qui correspondent chacune à trois périodes historiques. La première période peut de manière schématique se définir comme étant celle de l’Économie du Capital (Solow). Elle débute approximativement avec la période de l’après-guerre. Vient ensuite l’Économie de la Connaissance (Romer), qui coïncide grosso modo à la période tardive de l’après-guerre (les années 1980). Enfin, l’Économie de l’Entrepreneuriat trouve ses racines dans le milieu des années 1970, mais ne connaît véritablement son essor que plus tard, dans les années 1990.

Mots-clés

  • entrepreneuriat
  • croissance
  • compétitivité
  • globalisation

English

This article explains how entrepreneurship has emerged as an engine of growth, employment generation and competitiveness in global markets and why the economic role of entrepreneurship has changed so dramatically in the past half century. The changing role of entrepreneurship reflects three views of the economy, which correspond to three historical periods, and which can roughly be called the Capital Economy (Solow), which corresponds very roughly to the early post-war era, the Knowledge Economy (Romer), which roughly corresponds to the later post-war era (the 1980s), and the Entrepreneurial Economy, which may have its roots in the mid-1970s, but really took off in the 1990s.

Keywords

  • entrepreneurship
  • growth
  • competitiveness
  • globalization

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. L’économie du capital (Solow)
  3. L’économie de la connaissance (Romer)
    1. Le contexte spatial
  4. L’économie entrepreneuriale
  5. Conclusions

Pour citer cet article

Audretsch David, « L'émergence de l'économie entrepreneuriale », Reflets et perspectives de la vie économique 1/ 2006 (Tome XLV), p. 43-70
URL : www.cairn.info/revue-reflets-et-perspectives-de-la-vie-economique-2006-1-page-43.htm.
DOI : 10.3917/rpve.451.70


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