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Reflets et perspectives de la vie économique

2006/4 (Tome XLV)



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Les téléchargements sur les réseaux peer-to-peer (P2P) sont-ils responsables de la crise de l’industrie du disque ? Cette question fait l’objet d’une vive controverse où s’opposent principalement deux arguments. Pour certains, les réseaux P2P représentent une nouvelle forme de piraterie, c’est-à-dire de vol. Les pirates, en téléchargeant des fichiers MP3, réduiraient leur consommation de musique légale, menaçant les revenus des différents acteurs de l’industrie (producteurs, artistes, etc.). Pour d’autres, les réseaux P2P donnent accès à de nouveaux mondes musicaux, que les internautes ont ainsi le loisir d’explorer. Ces « explorateurs » y découvriraient de nouveaux artistes, de nouveaux genres musicaux, et achèteraient plus de Compact Disc (CD) qu’auparavant.

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Depuis la fin des années 1990, l’industrie du disque est en crise. Elle doit lutter contre les échanges massifs de fichiers musicaux sur les réseaux peer-to-peer et elle peine aussi à s’adapter à des évolutions majeures du support musical (fin de vie du CD, apparition du MP3) et des modes de prescription (développement des communautés de consommateurs, outils logiciels améliorant l’appariement entre l’offre et la demande). Le graphique 1 (en millions d’unités, échelle de gauche pour les États-Unis et échelle de droite pour les autres pays) illustre la forte baisse au début des années 2000 sur les marchés les plus importants, suivie d’une stagnation des ventes. Le marché anglais a connu sur la période 2001-2005 une légère augmentation des ventes de CD.

Graphique 1 - Vente de CDGraphique 1
Source : IFPI, Global recording industry in numbers, 2006
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Une analyse de NPD (une entreprise de sondage) aux États-Unis exécutée pour le IFPI (International Federation of the Phonographic Industry) montre que le nombre de ménages qui téléchargent de manière active s’est stabilisé entre 2004 et 2006 à environ 10 % de la population ayant un accès à Internet, après une forte augmentation dans les années précédentes. Le scénario de la destruction de l’industrie par le piratage en ligne envisagé par Stan Liebowitz (2003) et soutenu par les représentants des maisons de disques semble écarté.

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Pour répondre au piratage en ligne, l’industrie a développé deux types de mesures. La première est l’utilisation de l’arsenal légal contre la diffusion non autorisée d’œuvres protégées. Une dernière vague de poursuites (750) a été lancée en février 2006 par le RIAA (Recording Industry of America Association), portant à 17 587 le nombre total de poursuites aux États-Unis. La plupart de ces cas ont été résolus hors tribunaux pour des montants allant de 2000 à 3000 USD. L’efficacité de telles procédures reste à démontrer.

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La deuxième réponse au piratage en ligne est le développement, tout aussi controversé, de mesures de protection technologique appelées gestion numérique des droits (DRM en anglais) [1]  Voir l’analyse d’Anne-Gaëlle Geffroy dans ce numér... [1] . Cette technologie permet de contrôler, voire de verrouiller certains usages de fichiers numériques, empêchant éventuellement leurs acheteurs de les copier sur certains supports. Actuellement, les restrictions les plus courantes consistent à limiter le nombre d’ordinateurs vers lesquels un fichier peut être transféré et le nombre de gravures sur CD vierge. Ainsi, le possesseur d’un iPod ne peut pas écouter les chansons encodées au format développé par Sony par exemple. Il existe d’autres raisons de penser que le DRM, tel qu’il existe actuellement, risque de nuire aux intérêts des consommateurs. Ainsi, la valeur liée au droit à la copie privée peut être réduite si certaines utilisations ne sont plus autorisées par le DRM. En effet, le DRM est lié à un contrat électronique qui impose des restrictions sur les usages de la musique numérique (y compris pour une œuvre du domaine public n’étant plus protégée par le droit d’auteur). Certaines de ces contraintes peuvent entrer en conflit avec la loi sur le droit d’auteur, qui laisse plus de liberté aux consommateurs. De plus, le DRM est en conflit avec la rémunération pour copie privée existante. En effet, le DRM permet de s’approprier en principe toutes les utilisations des œuvres, y compris la copie faite pour écouter un album dans sa voiture par exemple. Le consommateur est donc doublement perdant, puisqu’il paie une taxe sur le support CD vierge et peut en principe devoir payer un montant supplémentaire pour la copie en fonction de la nature du contrat électronique auquel le DRM est lié. Finalement, le DRM donne un contrôle sans précédent aux détenteurs de droits. Il est la base d’un système de paiement éternel à l’utilisation qui fait pencher la balance entre détenteurs des droits et consommateurs largement en faveur des premiers, alors que la culture numérique n’a de sens que si elle est largement diffusée auprès des derniers.

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Cependant, la protection technologique a des limites puisque le morceau de musique encodée numériquement contient la clé de cryptage et le logiciel qui décrypte cette clé. Ainsi, tout hacker possède les deux parties de l’équation permettant de déverrouiller la protection. De plus, de nouvelles formes de piratage numérique apparaissent telles que le partage de fichiers à l’intérieur d’un réseau local ou au sein d’un réseau sans fil de type wi-fi ; le stream-ripping permet de convertir des flux audio diffusés sur Internet ou à la radio en fichiers MP3 accessibles à tous sur Internet ; sans compter le partage de fichiers directement entre personnes par clés USB et disques durs portables. Le président de Grokster a ainsi déclaré, à juste titre, que le MP3 est comme l’eau du robinet : elle est gratuite et sera toujours disponible. Mais cela n’empêche pas les fabricants d’eau en bouteille de gagner de l’argent. Il s’agit donc de trouver des opportunités pour s’approprier une partie de l’engouement du public pour la musique numérique.

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Et cet engouement est réel. En effet, si la baisse des ventes de disques est indéniable, on n’observe pas de baisse de l’intérêt des consommateurs pour la musique : la fréquentation des salles de concerts n’a jamais été aussi importante, les radios musicales voient leur part d’audience progresser rapidement, les ventes de musique numérique connaissent une croissance exponentielle, de même que les achats de lecteurs MP3… (graphiques 2 et 3 en millions d’unités).

Graphique 2 - Ventes de DVD musicauxGraphique 2
Source : IFPI, Global recording industry in numbers, 2006
Graphique 3 - Ventes numériques (chansons)Graphique 3
Source : IFPI, Global recording industry in numbers, 2006
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D’autres facteurs peuvent également expliquer l’évolution actuelle à la baisse des ventes de CD. La diffusion des connexions Internet à haut débit en est un. En effet, les internautes écoutent davantage la radio sur Internet qu’ils ne téléchargent de copies illégales. Ceci étant, il n’est pas évident que l’audio-streaming affectera négativement les compagnies de disques à l’avenir : elles peuvent être vues comme un facteur de publicité, comme le sont la radio ou la télévision. D’autres activités sur Internet, telles que la transmission de messages instantanés, la recherche d’actualités, d’informations professionnelles et ludiques, la création de contenu en ligne (images, pages Web), la visualisation de clips vidéos et de films, les jeux en ligne, l’achat des produits en ligne, peuvent être vues comme des alternatives aux formes traditionnelles de divertissement. Ainsi, certaines données d’enquêtes indiquent que les utilisateurs intensifs d’Internet tendent à réduire le temps passé à regarder la télévision et à écouter de la musique pré-enregistrée.

1 - Éléments théoriques

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Quelques travaux théoriques récents permettent de dégager les facteurs qui pourraient expliquer la dynamique de l’industrie. Ils peuvent être classés du côté de la demande ou du côté de l’offre.

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Du côté de la demande, deux arguments théoriques s’opposent sur l’effet du piratage sur l’industrie de la musique au sens large. Le premier argument est celui des majors : un album téléchargé est un album qui n’est pas acheté ; en d’autres termes, les fichiers MP3 sont des substituts parfaits aux ventes légales. L’autre argument repose sur l’idée que la musique est un bien d’expérience que les consommateurs ont besoin de « goûter » avant d’en déterminer la valeur. Ainsi, les téléchargements sur Internet permettraient aux consommateurs de découvrir de nouveaux talents : ces derniers bénéficieraient ainsi d’un effet d’exposition leur permettant d’entrer sur le marché en vendant des albums aux personnes ayant une disponibilité élevée à payer pour leur musique et en leur vendant également des tickets pour leurs concerts. Peitz et Waelbroeck (2006) utilisent un modèle où les produits sont différenciés pour établir sous quelles conditions une entreprise a intérêt à céder des échantillons gratuits sous forme de fichiers MP3 pour mieux informer les consommateurs. Le principal arbitrage se situe entre l’effet de concurrence des copies gratuites et l’effet d’appariement par lequel les consommateurs découvrent quels produits correspondent le mieux à leurs goûts.

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Du côté de l’offre, une autre tendance, ignorée par un grand nombre de spécialistes, se dégage : la baisse du nombre de nouvelles sorties et, en particulier, la baisse de la variété proposée en magasin aux consommateurs ainsi qu’à la radio et à la télévision. Le Recording Industry Association of America (RIAA) a cessé de produire ces chiffres après 2000. Le nombre de nouvelles sorties a atteint un sommet de 38 900 en 1999, d’après une étude de Soundscan aux États-Unis, pour chuter à 31 734 en 2001. Ces chiffres sont encore fournis par Canadian Recording Industry Association : le nombre de nouvelles sorties a chuté de 6728 en 1998 à 5619 en 2003, même si le nombre de nouveaux albums enregistrés par des artistes canadiens a augmenté de 1565 en 2000 à 2388 en 2003. Cette baisse de la variété observée dans certains pays industrialisés peut être mise en parallèle avec le fort mouvement de concentration dans le secteur de la distribution, où émergent des hypermarchés qui vendent en masse et gagnent des parts de marché croissantes.

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Nous observons en particulier dans la plupart des pays de l’OCDE la croissance des ventes de musiques s’effectuant dans les supermarchés ou les magasins non spécialisés. Aux États-Unis, la proportion des ventes dans de tels magasins a augmenté de 26 % en 1999 à 39 % en 2003. Walmart possédait une part de marché de 13,5 % en 1998. Cette part a augmenté à 34,8 % en 2003 (voir “Big stores make exclusive deals to bring in music buyers” dans le New York Times, 29 décembre 2003). On peut observer une tendance similaire au Royaume-Uni où la part des ventes de musique dans les supermarchés a augmenté de 29 % en 1999 à 36 % en 2003. En France, les supermarchés représentent 38,5 % des ventes en 2003 (comparé à 34,4 % il y a 10 ans) et 37,7 % sont vendus par des grandes chaînes de musique (comparé à 29 % en 2003) [2]  En 2003, les ventes de ces magasins spécialisés pouvaient... [2] .

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Quelques analystes du secteur de la musique ont associé ces deux phénomènes aux troubles de l’industrie en citant un turnover important des titres en rayon, dû à la concurrence entre produits multimédias tels que les DVD, les prix discount qui sèment la confusion auprès des consommateurs sur la valeur d’un CD et la prépondérance des albums hit et des chansons à succès du moment sur les rayons, qui contribuent à la baisse de variété en magasin (voir Le Monde du 22 janvier 2005). Selon le directeur vidéo de Carrefour, la variété des produits sur les rayons a diminué de 30 % en deux ans, l’offre étant essentiellement concentrée sur les nouveautés et les albums hit. Allain et Waelbroeck (2006) étudient les incitations à augmenter la variété de produits par un producteur faisant face à un ou deux distributeurs lorsque le nouveau produit génère des coûts fixes de production et de distribution. Nous montrons qu’une structure de distribution plus concurrentielle favorise la diversité des produits à travers deux mécanismes. Premièrement, une structure concurrentielle permet de réduire l’inefficacité verticale liée à la double marge au sein d’une chaîne de monopoles. Deuxièmement, un producteur faisant face à deux distributeurs peut relâcher la concurrence entre distributeurs en choisissant des prix de gros qui favorisent la spécialisation des distributeurs sur deux segments séparés du marché. Les distributeurs peuvent alors plus facilement supporter le coût de lancement du nouveau produit. Nous présentons donc des arguments théoriques permettant d’expliquer pourquoi la concentration de la distribution peut nuire à la diversité dans l’industrie de la musique préenregistrée et donc aux ventes.

2 - Analyses empiriques

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Il existe un petit nombre d’études empiriques qui peuvent être classées en fonction de l’unité d’analyse (pays, ville, album, consommateurs) et de la période d’étude. Nous avons choisi de classer ces études en fonction de la période étudiée (Liebowitz (2005) a fait une revue de la littérature empirique en utilisant l’unité d’analyse comme élément de comparaison). Nous avons représenté dans le tableau 1 la chronologie des événements les plus importants concernant le téléchargement des fichiers. Les études empiriques peuvent être divisées en deux groupes : la période 1999-2003 où l’offre légale est quasi inexistante et où le RIAA ne poursuit pas directement les internautes qui téléchargent ; et la période post-2003 où l’offre légale se développe et le RIAA mène une série spectaculaire de poursuites (17 587) contre les individus soupçonnés de piratage Internet.

Tableau 1 - Chronologie du téléchargement sur Internet

Événement

Études

Juin 1999

Première version du logiciel Napster

Décembre 1999

RIAA intente un procès à Napster, soutenu par Metallica

Mars 2001

Début des téléchargements du logiciel Kazaa

Zentner (2006),

Peitz-Waelbroeck (2004)

Juillet 2001

Fermeture de Napster

Avril 2003

Début de l’offre iTunes Store

Septembre 2003

RIAA poursuit les internautes qui téléchargent de manière illégale

Décembre 2003

Début du site projet Emule

Septembre 2005

Juge australien : Kazaa « autorise » l’échange de fichiers illégaux

Bounie-Bourreau-Waelbroeck (2005)

Rob-Waldfogel (2006)

Juillet 2006

Kazaa accepte de payer des dédommagements de $ 100 millions et transforme son site en plate-forme légale

Source : Napster est le pionnier du partage de fichiers musicaux en ligne. Il est suivi du logiciel de peer-to-peer Kazaa et de la troisième génération de logiciels de partage encore plus décentralisé, tels que Emule. iTunes Store est le site marchand d’Apple de vente de musique en ligne pour son lecteur iPod.

2.1 - Période 1999-2003

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Dans la première période, Peitz et Waelbroeck (2004) tentent de mesurer l’effet des téléchargements de musique sur les ventes de CD, en faisant abstraction des autres facteurs qui peuvent éventuellement influencer ces ventes au niveau macroéconomique. En analysant la période 1998-2002, pour laquelle ils disposent de données détaillées sur le téléchargement de musique, il apparaît que le téléchargement de fichiers MP3 a réduit significativement les ventes de CD. Plus précisément, on peut leur attribuer une réduction de 20 % des ventes de CD pendant la période étudiée, ce qui correspondrait à un taux annuel de 6,25 % à partir de 1999 (date du début de téléchargement sur les réseaux de partage).

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Zentner (2006) utilise des données d’enquêtes d’octobre 2001 issues des principaux pays européens. En contrôlant l’hétérogénéité non observée dans l’échantillon, Zentner montre que le téléchargement diminue la probabilité d’acheter de la musique de 30 %. En supposant que les internautes qui téléchargent achètent autant que ceux qui ne téléchargent pas, le piratage Internet aurait réduit les ventes de CD de 7 % dans les pays étudiés durant l’année 2001. Ce chiffre confirme celui de Peitz et Waelbroeck (2004), obtenu avec des données et une méthodologie différentes.

2.2 - Période post-2003

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Rob-Waldfogel (2006) utilisent des données d’enquêtes sur le comportement de téléchargement des étudiants de l’Université de Pennsylvanie pour déterminer quels albums ont été téléchargés le plus. À partir d’une liste d’albums les plus populaires de l’année 2003 et d’une liste correspondante d’albums téléchargés, les auteurs analysent comment la consommation individuelle de CD varie en fonction du nombre d’albums téléchargés. Ils trouvent un effet négatif et significatif du piratage Internet sur les achats d’albums : chaque album téléchargé réduirait les achats de 0,2 unité. En combinant ces résultats avec des données sur la valorisation des CD, ils montrent également que les étudiants téléchargent des albums qu’ils ne valorisent pas beaucoup.

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Bounie, Bourreau et Waelbroeck (2005) ont réalisé une enquête en ligne dans deux grandes écoles françaises, du 26 mai au 3 juin 2004 (620 réponses). Le choix de cette population est intéressant à deux points de vue. Tout d’abord, les étudiants sont des technophiles qui ont une plus forte probabilité de posséder une connexion Internet haut débit et d’avoir téléchargé et partagé des fichiers musicaux sur Internet. Ensuite, les étudiants ont en général un fort goût pour la musique (concerts, pratique d’un instrument de musique) et disposent d’un revenu qu’ils consacrent essentiellement à des « biens récréatifs » comme la musique. L’analyse des réponses au questionnaire montre que le téléchargement de fichiers musicaux a conduit 70 % des personnes interrogées à acheter des CD qu’elles n’auraient pas achetés autrement. Ceci démontre que les réseaux P2P favorisent la découverte musicale. Cependant, l’existence de cet effet de découverte ne signifie pas pour autant que la consommation individuelle de CD a augmenté à la suite du téléchargement. En effet, un internaute peut très bien découvrir un nouvel album et l’acheter, tout en réduisant sa consommation totale de CD. Pour tenter de déterminer la contribution nette du téléchargement sur les achats, nous avons posé la question suivante : votre consommation de CD a-t-elle globalement diminué, est-elle restée identique ou a-t-elle augmenté suite à la consommation de fichiers MP3 ? 50 % des personnes interrogées ont répondu que la consommation de fichiers MP3 n’a globalement pas eu d’effets sur leur comportement d’achat de CD, 30 % ont déclaré qu’ils ont diminué leurs achats et 20 % ont affirmé qu’ils les ont augmentés. Pris tels quels, ces chiffres suggèrent que l’effet net du téléchargement pourrait être négatif pour l’industrie du disque. Mais cette interprétation est erronée. En effet, en analysant les réponses, il apparaît que ceux pour qui la consommation de fichiers MP3 augmente la consommation de CD sont également ceux qui, en moyenne, achètent le plus de CD par an. Inversement, ceux pour qui les fichiers MP3 se sont substitués aux CD achètent en moyenne peu de CD par an. Ainsi, la consommation de fichiers numériques conduit plutôt à une amplification des comportements de consommation musicale. Ceci suggère qu’il existe deux populations de consommateurs de musique : les personnes qui téléchargent beaucoup de fichiers musicaux numériques et qui achètent par la suite des CD (les explorateurs) et les personnes qui téléchargent mais qui n’achètent pas ensuite de CD (les pirates). Pour tester cette hypothèse, nous utilisons une variable plus objective que la perception de l’effet des MP3 sur la consommation de CD. Cette variable distingue les étudiants qui effacent plus de la moitié des fichiers MP3 qu’ils obtiennent (que nous qualifions d’explorateurs) et ceux qui conservent plus de la moitié de leurs fichiers (que nous qualifions de pirates). Nous analysons les facteurs qui influencent les achats annuels de CD pour ces deux populations. Nous montrons que les téléchargements de fichiers musicaux sur les réseaux P2P ont un effet négatif sur les achats de CD pour l’ensemble de l’échantillon et pour la sous-population des « pirates » mais qu’ils ont un effet positif pour la sous-population des « explorateurs ». Les échanges de fichiers MP3 par des moyens physiques (clés USB, CD gravés) ont un effet positif sur l’échantillon total et sur la sous-population des « explorateurs ». Ce résultat traduit l’idée que les échanges de fichiers par des moyens physiques se font au sein de communautés existantes et s’accompagnent d’échanges de méta-informations sur la musique entre les membres de la communauté (partage de connaissances et d’expériences musicales). C’est dans ce type de situation que l’effet de découverte est le plus fort. Ces résultats confirment l’hypothèse qu’il existe bien deux populations de consommateurs de musique : des pirates et des explorateurs.

Conclusions

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L’industrie de la musique subit de profonds changements structurels. Premièrement, les consommateurs ont besoin d’informations sur les nouveautés. La radio, la télévision et les magazines spécialisés restent le vecteur traditionnel de cette information. Un tel procédé peut être qualifié d’information-push dans la mesure où ce sont les producteurs qui fournissent l’information aux consommateurs. Les réseaux de partage et de manière plus générale les communautés en ligne (telles que MySpace.com) permettent aux consommateurs de s’informer en écoutant les albums pour lesquels ils ont un grand intérêt, ce que nous pouvons qualifier d’information-pull. Notre étude apporte un nouvel éclairage aux débats économiques sur le P2P. Elle suggère notamment que les nouveaux modèles économiques des acteurs de l’industrie de la musique sur Internet devraient essayer de mieux segmenter le marché des consommateurs de musique. Les nouveaux services musicaux sur Internet qui permettent aux internautes de télécharger autant de fichiers musicaux numériques qu’ils souhaitent pour un abonnement mensuel (Napster 3.0) ou bien d’écouter gratuitement des fichiers numériques un certain nombre de fois (Altnet) sont donc des initiatives intéressantes. Deuxièmement, Internet a créé à la fois des menaces et des opportunités. Même si les perdants ont déjà fait entendre leurs voix, il ne faudrait pas oublier les gagnants : les artistes indépendants qui profitent d’un outil pour exposer leurs nouveaux albums au public à faible coût, d’autres artistes qui vivent essentiellement de leurs concerts, les fabricants de lecteurs MP3 et DIVX, les fabricants de téléphones portables qui proposent des sonneries personnalisées, les fournisseurs d’accès à l’Internet haut débit. Il existe donc des stratégies gagnantes de vente de produits physiques complémentaires. Troisièmement, la concentration de l’industrie est préoccupante en particulier par rapport à la diversité offerte aux consommateurs en magasins, à la radio et à la télévision. Il y a de bonnes raisons de penser que les ventes de masse en supermarchés et magasins de disques combinées avec la disparition des magasins spécialisés de quartier peuvent réduire la diversité culturelle, alors que paradoxalement Internet permet l’éclosion de nouveaux talents. Les recommandations en ligne pourront-elles combler le manque de variété hors ligne ? Ces problématiques feront certainement l’objet de recherches ultérieures.


Bibliographie

  • Allain M.-L. et P. Waelbroeck (2006), “Music Variety and Retail Concentration”, Telecom Paris Working Paper in Economics and Social Sciences, ESS-06-06.
  • Bounie, D., Bourreau M. et P. Waelbroeck (2005), “Pirates or Explorers? Analysis of Music Consumption in French Graduate Schools”, Telecom Paris Working Paper in Economics and Social Sciences, ESS-05-01.
  • Liebowitz, S. (2005), “Economists Examine File-Sharing and Music Sales”, in Industrial Organization and the Digital Economy, Illing and Peitz (Eds), MIT Press.
  • Peitz, M. et P. Waelbroeck (2004), “The Effect of Internet Piracy on Music Sales: Cross-section evidence”, Review of Economic Research on Copyright Issues, vol. 1 (2), 71-79.
  • Peitz, M. et P. Waelbroeck (2006), “Why the Music Industry May Gain from Free Downloading – the Role of Sampling”, International Journal of Industrial Organization 24, 907-913.
  • Rob, R. et J. Waldfogel (2006), “Piracy on the High C’s: Music Downloading, Sales Displacement, and Social Welfare in a Sample of College Students”, Journal of Law and Economics, 49, 29-62.
  • Zentner, A. (2006), “Measuring the Effect of File Sharing on Music Purchases”, Journal of Law and Economics, 49, 63-90.

Notes

[1]

Voir l’analyse d’Anne-Gaëlle Geffroy dans ce numéro.

[2]

En 2003, les ventes de ces magasins spécialisés pouvaient être décomposées de la manière suivante : 56 % pour la FNAC (appartenant au groupe Pinault-Printemps-La Redoute), 20 % pour Virgin, 11 % pour Starter, et 10 % pour les magasins spécialisés du groupe Leclerc (source : SNEP).

Résumé

Français

L’article étudie dans quelle mesure les téléchargements sur les réseaux peer-to-peer (P2P) sont responsables de la crise de l’industrie du disque. En se basant sur les études empiriques les plus récentes, le but est d’estimer la valeur des deux principales thèses qui s’opposent : d’une part, la thèse selon laquelle les réseaux P2P favorisent le piratage et réduisent de ce fait la consommation de musique légale ; d’autre part, la thèse opposée qui soutient que les réseaux P2P permettent aux internautes d’explorer de nouveaux univers musicaux, ce qui tend à générer une demande accrue de musique légale.

Mots-clés

  • droit de propriété intellectuelle
  • DRM
  • music

English

The article examines to which extent downloading on peer-to-peer (P2P) networks is responsible for the crisis in the music industry. Using the most recent empirical studies, the goal is to estimate the relevance of the two contrasting explanations usually put forward. On the one hand, it is claimed that P2P networks induce piracy and, thereby, reduce the consumption of legal music. On the other hand, it is also argued that P2P networks allow their users to sample a larger and new musical supply, which tends to increase the demand for legal music.
JEL code – L51, L63, L86, L88, 034

Plan de l'article

  1. Éléments théoriques
  2. Analyses empiriques
    1. Période 1999-2003
    2. Période post-2003
  3. Conclusions

Pour citer cet article

Waelbroeck Patrick, « Évolution du marché de la musique préenregistrée à l'ère numérique », Reflets et perspectives de la vie économique 4/ 2006 (Tome XLV), p. 83-92
URL : www.cairn.info/revue-reflets-et-perspectives-de-la-vie-economique-2006-4-page-83.htm.
DOI : 10.3917/rpve.454.0083


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