Regards croisés sur l'économie 2008/1
Regards croisés sur l'économie
2008/1 (n° 3)
296 pages
Editeur
DOI 10.3917/rce.003.0255
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Troisième partie : Crises et régulation - Quelle régulation à quelle échelle ?

Vous consultezQuand la finance suit les préceptes de l’Islam

AuteurRenaud Coulomb du même auteur

(RCE)

La finance islamique connaît un essor important. Née au début des années 1970 dans un contexte politique et économique spécifique, elle est composée aujourd’hui de plus de 300 institutions financières principalement centrées sur le Moyen-Orient et l’Asie du Sud-Est (Bahrein, Malaisie) mais aussi en Europe (Luxembourg, Grande-Bretagne notamment) et aux États-Unis. Le plus souvent, dans les pays où elle est présente, un système mixte finance islamique/finance conventionnelle existe, mais certains pays ont décrété l’islamisation complète de leur secteur bancaire, comme l’Iran en 1983. Révélatrice est la création de deux indices (1999) servant de repères aux investissements de ces institutions : le Dow Jones Islamic Market Index à Bahreïn et le Global Islamic Index Series du Financial Times Stock Exchange. Selon les dernières études, l’ensemble des actifs bancaires et des investissements financiers représenterait près de 700 milliards de dollars, avec une croissance du marché d’environ 15 % par an ces dernières années. Une goutte d’eau dans la finance internationale mais une goutte d’eau qui grossit. La manne pétrolière, la compétitivité des produits, une demande accrue pour ce type de produits par les musulmans et non musulmans, et enfin le regain de l’Islam devraient faire perdurer la croissance de ce secteur.

2 Sur quoi repose cette finance islamique ? Elle a pour but de concilier les lois de l’Islam avec la finance moderne ; elle participe donc au mouvement de la finance éthique, avec la spécificité que les critères moraux mis en avant sont des critères religieux [« La finance éthique », p. 84]. Les préceptes de l’Islam datent de l’ère précapitaliste. S’ils acceptent le commerce, ils sont toutefois très sévères à l’égard de la finance « pure » (Coran, sourate 2, verset 275) : l’Islam interdit l’usure et plus généralement la rémunération d’un prêt par un intérêt fixe (riba). Cette prohibition a également prévalu (avec beaucoup de controverses et de clauses échappatoires) pour les chrétiens (Evangile selon Saint Luc, chapitre 6, versets 34 et 35 : « Mais aimez vos ennemis, faites du bien, et prêtez sans rien espérer ») et pour les juifs (Exode, chapitre 22, verset 25 : « Si tu prêtes de l’argent à mon peuple, au pauvre qui est avec toi, tu ne seras point à son égard comme un créancier, tu n’exigeras de lui point d’intérêt ».) L’Islam ne conteste pas le principe de la rémunération d’un prêt, mais impose que les risques, les bénéfices (ou les pertes) soient répartis de façon équitable, que toute transaction soit garantie par un actif tangible et identifiable et que l’incertitude ne soit pas prise en compte.

3 Dans le contexte de la déréglementation financière et de la multiplication des produits financiers, des méthodes et des produits originaux de financement ont été mis en place pour répondre aux divers besoins de financement dans le respect des préceptes de la loi islamique (Charia), dont l’interprétation est cependant sujette à discussions. Pour qu’un revenu soit considéré comme licite, il ne doit pas provenir de sociétés qui placent ou empruntent auprès de banques commerciales de façon classique, ou de sociétés qui utilisent des couvertures extérieures (assimilés aux jeux de hasard) ou encore de sociétés dont l’activité est liée aux secteurs des biens interdits (comme l’alcool, les jeux de hasard, le tabac, la pornographie, l’armement).

4 Pour répondre à ces différentes contraintes, quatre grands types de financements islamiques existent : les techniques de participation (mosharaka, ou modaraba), de vente simple (salam), d’achat suivi de revente de biens existants ou à produire (morabaha, istisna’a) ou enfin de crédit-bail (Ijara). Par exemple, plutôt que de faire un prêt classique, une banque islamique va acheter le bien que souhaite acquérir le client et, soit lui louer, soit lui revendre avec un paiement échelonné. Pour que le secteur se développe, il faudrait que l’incertitude relative au caractère licite ou non d’un montage complexe soit réduite. Or, pour l’heure, il n’existe pas d’autorité internationale reconnue de tous pouvant statuer sur le caractère licite de tel ou tel montage. Ce sont des comités de Charia qui assurent ce contrôle. De nombreuses questions restent en suspens, auxquelles il est difficile de répondre en peu de lignes : s’agit-il d’un formidable coup de marketing ou bien d’une réelle tentative d’inflexion de la finance actuelle ? Dans quelle mesure cette approche remet-elle réellement en cause l’autonomisation de l’économie vis-à-vis du monde social et de la religion ? Les mondes de la finance conventionnelle et de la finance islamique sont-ils étanches ?

 

POUR CITER CET ARTICLE

Renaud Coulomb « Quand la finance suit les préceptes de l'Islam », Regards croisés sur l'économie 1/2008 (n° 3), p. 255-256.
URL :
www.cairn.info/revue-regards-croises-sur-l-economie-2008-1-page-255.htm.
DOI : 10.3917/rce.003.0255.