Regards croisés sur l'économie 2008/1
Regards croisés sur l'économie
2008/1 (n° 3)
296 pages
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DOI 10.3917/rce.003.0077
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Première partie : Nouveaux acteurs, nouvelles pratiques - L'héritage de la déréglementation financière

Vous consultezGlobalisation financière : un défi pour la mutualité ?

AuteurRoger Belot du même auteur

Président directeur général de la MAIF

1 Que signifie être un « assureur militant » dans une économie mondialisée et financiarisée ? Est-ce plus qu’un slogan publicitaire ? S’agit-il d’une façon différente de gérer ses clients/adhérents, ses fonds, ou de proposer des produits différents ?

2 Toutes les entreprises sont plus ou moins animées par des valeurs, une éthique. Ce qui les différencie véritablement ce sont les finalités qu’elles poursuivent et l’utilisation concrète qu’elles font de tels éléments fondateurs.

3 À la MAIF, à travers notre engagement d’assureur militant, nous œuvrons en faveur d’une collectivité solidaire, animée par des comportements responsables. Pour ce faire, nous défendons un modèle qui donne la primauté de la personne sur le « tout économique ».

4 Cette primauté de la personne se retrouve notamment dans les trois champs essentiels que sont la relation client, la gouvernance et les ressources humaines.

5 Sur le premier champ, notre politique commerciale est orientée non pas vers la vente à tout prix mais vers la satisfaction du besoin du sociétaire et le développement de la confiance et du respect mutuel. Nos sociétaires, qui sont ainsi plus que des clients, bénéficient de la globalité des risques couverts dans la plupart des formules, de l’indivisibilité de certaines garanties essentielles dans tous les contrats, de la qualité d’assuré octroyée à beaucoup de bénéficiaires dans tous les contrats, etc. Notre approche du règlement des sinistres est celle d’un assisteur/assureur : nous appliquons loyalement les garanties, nous prenons en compte la détresse psychologique, nous avons le souci permanent d’accompagner l’assuré victime dans le cadre d’une relation personnalisée, nous avons mis au point depuis plusieurs années un dispositif de gestion de crise unique en son genre pour rapidement aider les sociétaires victimes d’une catastrophe naturelle.

6 De plus, le statut de mutuelle rend possible une gouvernance mieux adaptée aux besoins des sociétaires. Sans actionnaire à rémunérer, notre priorité la plus haute est de satisfaire nos sociétaires et non de dégager les profits les plus importants. La MAIF est ainsi une société de personnes et non de capitaux. Plus concrètement, l’application du principe mutualiste fondamental, « un homme égal une voix », met nos sociétaires au centre de notre gouvernance. Ils sont représentés par des délégués qui siègent à l’assemblée générale qui élit les administrateurs de notre mutuelle, lesquels élisent chaque année le président du conseil d’administration.

7 La gestion très attentive de nos ressources humaines salariées, également rendue possible par l’absence d’actionnaires, est un autre facteur de différenciation : nous veillons à la qualité des conditions de travail sous tous ses aspects (durée, salaires, locaux, congés), nous rendons les informations relatives au contrat de travail très transparentes et notre budget consacré à la formation va bien au-delà de l’obligation légale fixée à 1,5 % de la masse salariale, puisqu’il atteint plus de 5 % de celle-ci.

8 Ces traductions concrètes de notre modèle mutualiste montrent que nous rendons tangible la signature de nos campagnes de communication, « assureur militant », tant vis-à-vis de nos sociétaires que vis-à-vis de nos salariés.

9 La MAIF ne profite-t-elle pas du fait que ses assurés, instituteurs et professeurs, forment une population « peu risquée » ? Peut-on toujours parler de logique militante si les « bons risques » n’assurent que d’autres « bons risques », sans payer pour des moins favorisés ?

10 Sur le premier point plusieurs remarques. D’abord aucune étude ne montre que les instituteurs et professeurs forment une population moins « risquée » que celle des portefeuilles d’autres sociétés ou mutuelles. Comme toute catégorie socioprofessionnelle, les enseignants forment aujourd’hui un ensemble très hétérogène au plan du comportement et donc, du risque. J’en veux pour preuve que la distribution de nos risques assurés en automobile par niveau de bonus malus est semblable à celle des autres mutuelles. Pourquoi ? Parce que précisément nous ne faisons pas de discrimination à l’entrée et que les sociétaires les plus jeunes n’ont pas l’obligation, comme chez beaucoup de nos concurrents, de s’acquitter d’une surprime. C’est l’expression d’une solidarité, notamment entre les générations, qui reste un principe très fort de notre politique tarifaire.

11 Ensuite même si le Groupe MAIF demeure l’assureur des enseignants, il est aussi celui d’autres catégories socioprofessionnelles, soit au sein même de la mutuelle, soit via FILIA-MAIF qui connaît un fort développement.

12 Enfin, en prenant pour hypothèse que l’a priori d’une meilleure qualité de risque de la population enseignante se vérifie en assurance automobile, (ce qui, encore une fois, n’est pas démontré) il faut rappeler que le Groupe MAIF n’est pas exclusivement un assureur automobile. Quel que soit le type de contrat, la diversité des risques dépend pour partie du comportement des assurés mais aussi de beaucoup d’autres critères comme ceux d’ordre géographique par exemple qui sont, par nature, indépendants de la catégorie socioprofessionnelle.

13 Sur la question de la logique militante, je pense que le Groupe MAIF reste au contraire très en avance sur la question de la mutualisation des risques et de la solidarité entre les assurés. Certes, nous adaptons continuellement notre offre et nos tarifs avec la préoccupation d’être au plus près des besoins de nos sociétaires en privilégiant l’équité davantage que la stricte égalité, mais nous le faisons avec le souci constant de maintenir le principe d’une mutualisation forte. Il faut aussi rappeler que nous n’avons pas de contrainte de rémunération d’actionnaires. Notre logique de redistribution des excédents est donc prioritairement tournée vers le sociétaire par des baisses de tarif, des ajouts de garantie sans évolution tarifaire ou encore l’utilisation de la ristourne. Nous sommes donc très loin d’un schéma qui consiste à accueillir les meilleurs risques du marché en espérant maximiser nos marges.

14 Quels sont les principes de la MAIF en matière de gestion des fonds, et comment traduisent-ils la logique mutualiste (non orientée vers la recherche du profit notamment) ? La MAIF a-t-elle recours par exemple à des placements éthiques ?

15 Les principes de la MAIF en matière de gestion de fonds consistent à optimiser le couple rendement*-risque dans des limites raisonnables. Ceci signifie que l’objectif n’est pas d’optimiser à tout prix les produits financiers. Les critères de sécurité, de régularité des performances et de liquidité sont pour nous essentiels car, compte tenu des risques inhérents à notre métier d’assureur, nous souhaitons pouvoir tenir, en permanence, nos engagements vis-à-vis de nos sociétaires.

16 La recherche d’excédents est bien présente dans notre politique financière mais elle est dictée uniquement par les intérêts de nos sociétaires.

17 C’est pourquoi nous suivons des règles précises d’investissement, c’est-à-dire des limites par société de gestion ou par émetteur. La sélection de nos partenaires financiers est établie selon des critères de performances, de qualité de signature, de reporting selon un processus rigoureux. Tous nos placements sont effectués en euros et ne comportent pas de risque de change*. Certains outils financiers d’une sophistication extrême ne sont pas utilisés. Nous sommes à ce propos très satisfaits de ne pas souffrir de la crise des subprime. Notre portefeuille d’OPCVM* actions comprend peu de fonds éthiques mais nous comptons renforcer cette catégorie d’investissement [« La finance éthique », p. 84].

18 Enfin, en ce qui concerne le domaine obligataire, nous nous interdisons de souscrire à des émissions de secteurs comme l’armement, le tabac par exemple.

19 Qui gère les fonds de la MAIF ? Existe-t-il une spécificité mutualiste dans la stratégie de couverture des placements de la MAIF ?

20 Les fonds de la MAIF sont essentiellement gérés en interne à l’exception des placements en OPCVM actions (environ 10 %) dont la gestion est déléguée à des sociétés de gestion. Pour notre société vie, Parnasse-MAIF, qui doit « servir » un taux compétitif et relativement sécurisé à nos sociétaires, nous avons mis en place un système de couverture de notre portefeuille obligataire pour nous prémunir d’une forte hausse des taux. Il va de soi que le coût de cette couverture ne doit pas pénaliser les rendements attendus.

21 Comment la MAIF a-t-elle réussi à s’insérer dans une perspective financière avec un personnel historiquement composé de militants, à la fois rétifs au monde de la finance et peu formés à sa pratique ? Y a-t-il eu un changement dans la politique de recrutement de la MAIF ? Qui sont les militants de la MAIF aujourd’hui ?

22 La MAIF n’a jamais demandé à ses militants d’être ou de devenir des spécialistes du monde de la finance. Par contre, les militants ont toujours su s’entourer de salariés compétents pour mettre en œuvre la politique définie par le Conseil d’administration. Les militants sont présents à la MAIF pour porter le point de vue des sociétaires et passer au crible de l’intérêt de ces derniers, les différentes propositions émanant de la mutuelle. Représentatifs des sociétaires et reconnus par eux comme les garants de notre éthique, les militants agissent avec le bon sens que leur confère leur double qualité d’assureur et d’assuré. Ils veillent donc à ce que la bonne gestion financière de la MAIF se fasse dans l’intérêt de la mutuelle et de ses sociétaires. Les militants de la MAIF d’aujourd’hui représentent le plus fidèlement possible les différentes composantes du sociétariat MAIF. En revanche, leur représentativité est moindre concernant les sociétaires de FILIA-MAIF, ce qui est un point de réflexion pour la MAIF de demain. Les militants sont des sociétaires particulièrement motivés, ouverts et conscients des enjeux actuels de la MAIF. Pour cette raison notamment, il n’y a pas de changement dans la politique de recrutement de ces derniers.

23 Décloisonnement des marchés, politiques de la concurrence (notamment au niveau européen avec la libéralisation du marché de l’assurance), émergence des géants de l’assurance, etc. Comment la MAIF s’est-elle adaptée à ces bouleversements ?

24 C’est une réalité, le contexte concurrentiel se tend. Mais si on prend un peu de recul, ce sont les mutuelles qui ont bousculé le secteur de l’assurance (dommage et RC pour les particuliers) dans les années 1960-1970 en introduisant un modèle économique original (innovation produits, frais de distributions réduits, économie sur les coûts de gestion par centralisation et automatisation, etc.). Dans un contexte de forte croissance démographique, les assureurs traditionnels n’ont pas lutté contre l’érosion de leurs parts de marché et ont préféré concentrer leurs efforts sur le développement de l’assurance vie. Il faudra attendre les années 1990 (marché à maturité, montée en puissance des bancassureurs, etc.) pour voir une réaction significative des assureurs traditionnels et l’émergence d’une réelle modification des règles de fonctionnement du secteur :

  • rationalisation des coûts et pilotage économique : « usines » de règlements de sinistres, gestion par téléphone, etc. ;
  • essor du marketing : évolution de l’offre, évolution de la communication (investissements médias croissants, etc.), évolution de la distribution, etc. ;
  • diversification du portefeuille : acteur financier global, internationalisation.

Confrontée à ce nouveau contexte, la MAIF a des atouts à faire valoir et des points à travailler :

  • une réelle avance en termes de réponse aux attentes des clients : régulièrement primée pour sa relation client, la MAIF peut compter sur la confiance de ses sociétaires. Pour conserver son avance, elle doit progresser encore dans l’engagement et la conviction des acteurs de l’entreprise (salariés et militants), l’approfondissement du lien avec le sociétaire (l’associer à la définition de l’offre, etc.) et dans le domaine de la communication (génération de flux, aide à la vente, etc.) ;
  • le modèle économique de la MAIF en fait aujourd’hui le premier assureur à distance (moins de 150 points de contact sur le territoire national). C’est en approfondissant cette piste notamment avec les possibilités que vont offrir les développements technologiques (téléphonie, Internet) que la MAIF pourra asseoir un fonctionnement économique plus efficace ;
  • la MAIF n’a pas les moyens de réussir la diversification des activités en restant isolée : c’est donc par le développement de partenariats qu’elle pourra proposer à ses sociétaires une offre de services plus globale.

Dans quelle mesure l’émergence de géants de l’assurance, le développement de la banque assurance permettent-ils à la MAIF de rester fidèle à ses principes tout en étant concurrentielle par rapport à ces nouvelles offres ?

25 La question suppose que l’environnement de marché récent aurait créé des conditions qui rendent contradictoire pour la MAIF ses valeurs et son positionnement concurrentiel. A priori, comme nous l’avons vu dans la question précédente, rien de nouveau n’est apparu qui questionne la MAIF sur ses valeurs. Ceci étant, si on reformule votre question, on tombe sur une interrogation qui suit la MAIF depuis ses origines : y a-t-il place pour une forme de production différente (c’est-à-dire dont le moteur n’est pas le profit des actionnaires) en économie de marché ?

26 Nous pensons que cela est possible. L’essor du marketing dans les entreprises, depuis quelques décennies, témoigne de leurs efforts pour s’adapter à des conditions de marché où la demande domine. On devrait même plutôt interroger les entreprises du secteur privé sur leur capacité à résoudre le paradoxe de la satisfaction contradictoire des besoins de leurs actionnaires et de ceux de leurs clients, sans compter les intérêts des salariés. Dans une mutuelle, l’équation est plus simple à résoudre. Alors, résolument, il n’y a pas de contradiction entre les valeurs de la MAIF et sa présence en tant qu’acteur sur le marché de l’assurance.

27 Comment la MAIF entend elle évoluer pour faire face à ces évolutions ? La création de FILIA-MAIF est-elle une façon de répondre à ces défis ? La structure mutualiste a-t-elle un avenir ?

28 FILIA-MAIF aura 20 ans en 2008 : elle assure fin 2007 750 000 sociétaires, soit près de 3 % des ménages français. La MAIF a donc dans le passé largement su anticiper et mettre en place les relais de croissance qui lui étaient nécessaires.

29 Sinon la question est de savoir s’il faut obligatoirement être un « géant de l’assurance » et faire de la bancassurance pour réussir demain. La course à la taille est une stratégie possible mais pas la seule : il y a et il y aura place pour des entreprises moyennes. La MAIF a vocation à attirer des consommateurs qui privilégient la relation de confiance avec leur assureur. Ce positionnement concurrentiel sur une cible du marché est viable à long terme et dépend plutôt de la capacité de la MAIF à respecter sa promesse.

30 Le rapprochement des activités financières et d’assurance est le modèle dominant actuellement, mais les raisons n’en sont pas encore claires : est-ce une nécessité voulue par le consommateur (besoin d’un guichet unique ?) ou est-ce une rationalisation de l’offre (des économies d’échelles ?). Dans le premier cas, on peut anticiper que ce mouvement va aller encore plus loin pour englober tous les services de proximité (c’est le cas déjà pour les services à la personne où les acteurs du secteur ont largement investi, dont la MAIF avec la plateforme Séréna en partenariat avec la MGEN, la MACIF et le Groupe Caisse d’épargne). Dans le deuxième cas, il reste à analyser les étapes de la chaîne de valeur qui permettent de réelles synergies. Si c’est dans la distribution, la qualité du positionnement de la MAIF dans la relation client lui offre des opportunités à condition de nouer des bons partenariats avec les fournisseurs de service.

31 L’avenir du secteur mutualiste dépendra avant tout de sa capacité à bien rester centré sur le consommateur tout en étant vigilant sur les évolutions réglementaires de nature à le marginaliser.

32 Propos recueillis par Marion Navarro (RCE)

 

Résumé

La MAIF est un groupe mutualiste d’assurance fondé en 1934 dont l’un des principes fondateurs est l’indépendance vis-à-vis des grands groupes financiers. Elle est, de par son statut, à but non lucratif. Avec le décloisonnement des marchés, les politiques de la concurrence mises en œuvre (notamment au niveau européen avec la libéralisation du marché de l’assurance) et l’émergence de géants de l’assurance, comment la MAIF s’est-elle adaptée ? Existe-t-il une spécificité mutualiste dans la gestion financière des fonds collectés ? Quel est avenir de la mutualité dans une économie de marchés financiers ? C’est à ces questions que Roger Belot, président directeur général de la MAIF, répond dans cette interview. Il y analyse la façon dont cette mutuelle a pu trouver sa place dans une économie financiarisée et décrit les stratégies mises en œuvre par la MAIF pour faire face aux développements de la banque assurance.



POUR CITER CET ARTICLE

Roger Belot « Globalisation financière : un défi pour la mutualité ? », Regards croisés sur l'économie 1/2008 (n° 3), p. 77-83.
URL :
www.cairn.info/revue-regards-croises-sur-l-economie-2008-1-page-77.htm.
DOI : 10.3917/rce.003.0077.