Par « allocation universelle », on entend le versement d’un revenu monétaire à chaque individu sans aucune contrepartie ni condition de ressource. Le montant de l’allocation universelle doit être suffisant pour permettre à ses bénéficiaires de sortir de la pauvreté. Derrière cette définition trompeusement simple se cachent plusieurs « projets d’allocation universelle » qui spécifient les dispositifs existants auxquels elle doit se substituer, et le nouveau cadre moral qu’elle est censée instituer.
2 L’« impôt négatif » défendu par Milton Friedman est souvent cité comme un concept précurseur de l’allocation universelle. Il s’agit d’un revenu différentiel versé à chaque famille dont les revenus s’avèrent inférieurs à un « point seuil ». Mais l’impôt négatif s’oppose à l’allocation universelle, dans la mesure où il est versé sous condition de ressource. À l’inverse, la quasi-totalité des propositions actuelles d’allocations universelles s’accordent, indépendamment de leur origine politique, sur le caractère individuel et inconditionnel de l’allocation, pour des raisons d’incitation et de praticité. La majeure partie de l’argumentation développée en faveur de l’impôt négatif a cependant été reprise par les tenants libéraux de l’allocation universelle. À leurs yeux, une telle mesure permettrait de libérer le marché du travail de toute contrainte, en faisant disparaître le salaire plancher auquel un employé faiblement productif n’est plus prêt ou ne peut plus travailler, parce qu’il lui est insuffisant pour vivre ou qu’il préfère vivre d’un revenu d’assistance. En faisant abstraction du fait que même intégralement compensée monétairement, la situation de chômage est une situation de souffrance sociale, on pourrait caractériser cette approche par une forme de séparation entre le problème de la lutte contre la pauvreté – qui serait un impératif social –, et celui de l’organisation du marché du travail – qui relèverait purement du jeu économique.
3 De fait, cela explique que d’autres défenseurs de l’allocation universelle aient une conception totalement opposée du travail. Ainsi, l’allocation universelle peut-être considérée, sans exclusive, comme une façon de rémunérer la production de valeur non marchande tels l’engagement associatif ou le travail des femmes aux foyer, de reverser à chacun les fruits du progrès technique accumulé par les générations antérieures, voire d’acter la fin du travail. Globalement, ces approches qui mettent l’accent sur des transformations plus radicales de la société ne relient plus systématiquement le montant de l’allocation universelle à un seuil de pauvreté ou d’extrême pauvreté autrement que comme à un montant minimal. Mais la fixation du niveau de l’allocation universelle au seuil de pauvreté est plus que problématique : par définition, tout le monde doit avoir un revenu total supérieur à ce seuil, donc les mesures de la pauvreté en termes de revenu médian deviennent inopérantes et le niveau de l’allocation universelle doit être fixé de manière absolue ou proportionnellement à la richesse totale du pays.
4 Une autre difficulté provient du caractère assez radical de la proposition d’allocation universelle. En effet, sa définition associe à sa mise en œuvre une refonte profonde du système d’assurance et de solidarité sociale, et selon le mode de financement retenu, de la fiscalité. Quels en sont alors les conséquences économiques ? Dans certains cas, les bas salaires verraient leur pouvoir de négociation renforcé et l’on s’attendrait à ce que les métiers pénibles ou dégradants soient mieux payés. Dans le même temps, les trappes à inactivité disparaîtraient et plus personne ne serait tout à fait désincité à trouver un emploi. Ces types d’arguments et contre-arguments sont déjà soulevés par des mesures comme le RSA. Dans le cas de l’allocation universelle, l’analyse est compliquée par le fait que la part globale des revenus dépendants du travail diminuerait pour tous (le salaire horaire moyen) de sorte que l’on attendrait aussi une hausse des temps partiels volontaires pour tous les niveaux de rémunération et par ce biais une baisse des revenus disponibles pour le financement de l’allocation. Pour cette raison, il est difficile de tirer un enseignement définitif des expériences menées dans certains États américains ou des mesures comme la PPE ou le RSA qui y ont vaguement fait référence mais en n’en partageant qu’une partie des caractéristiques et pas l’aspect global.
5 En tant que dispositif de lutte contre la pauvreté, l’allocation universelle a aussi une caractéristique singulière. On pourrait presque dire qu’il ne s’agit plus d’un système redistributif, mais bien plus distributif, dans la mesure où tout le monde en est bénéficiaire. Ainsi, en opposition avec son rôle incitatif, aucune culpabilité ne peut être associée à la perception de cette allocation. Là encore, ce paradoxe est un piège infini. On peut voir un avantage dans le fait que la société ne fait plus de ses obligeants des obligés, restaurant ainsi pour tous liberté et dignité. Mais, pour nier qu’il est immoral que certains vivent du travail des autres, il faut trouver et promouvoir un nouvel ensemble de justifications morales qui dépassent de loin la réflexion sur un outil de lutte contre la pauvreté. C’est le programme que s’est donné le réseau Basic Income Earth Network fondé par Philippe Van Parijs.