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Regards croisés sur l'économie

2010/2 (n° 8)

  • Pages : 228
  • ISBN : 9782707166548
  • DOI : 10.3917/rce.008.0138
  • Éditeur : La Découverte

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Quelles sont les méthodes et les sources utilisées par les chercheurs pour étudier l’effet de l’immigration sur le marché du travail en France ?

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La plupart des travaux consistent à simuler des chocs migratoires dans le cadre de modèles calibrés d’« équilibre général calculable », ce qui est un exercice assez théorique. Les études sur données d’enquêtes individuelles sont extrêmement rares. La recherche sur le sujet manque parfois de rigueur en combinant, de façon pas toujours heureuse, les théories et les diverses méthodes. Le problème fondamental est un problème de données.

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La statistique française fournit des informations sur les étrangers, mais certains immigrés prennent la nationalité française et ne sont donc pas couverts, tout comme les enfants d’immigrés qui peuvent obtenir la nationalité française s’ils en font la demande à partir de l’âge de 16 ans. Depuis peu, l’enquête « Trajectoires et origines » (TeO) de l’Insee permet de pallier en partie ce manque. Elle porte sur un échantillon de 22 000 individus – ce qui la rend assez représentative – et contient pour la première fois des renseignements sur l’origine des migrants et des enfants d’immigrés. Elle comporte 1 500 questions, notamment sur les aspects subjectifs des migrations, qu’il devient désormais possible d’intégrer dans des modèles économétriques. Cette enquête permet d’en savoir plus, par exemple, sur les liens entre situation sur le marché du travail et niveau de discrimination ressentie. Avant elle, l’enquête de la Dress « Profils et parcours de migrants » (PPM), parue en 2006-2007 et portant sur les individus ayant signé le « contrat immigration », avait posé les premiers jalons.

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D’autres enquêtes de l’Insee, comme celle portant sur les comportements des ménages, permettent d’effectuer des comparaisons entre migrants et natifs en matière de dépenses et de recours aux aides sociales. Quant aux données d’enquêtes issues des travaux d’Eurostat, elles offrent des renseignements sur la localisation et la mobilité des migrants dans l’Union européenne, mais elles sont très loin de permettre d’avoir une approche macroéconomique de l’effet des migrations sur les marchés du travail. Par ailleurs, les données sur les flux d’émigration sont peu nombreuses – ces flux sont appréhendés via les recensements

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Pour pallier le manque de données, faut-il autoriser les statistiques ethniques ? Je pense que, sans les systématiser comme dans les pays anglo-saxons, au risque de réifier des catégories dont la légitimité peut être mise en doute, il devrait être possible de mener des enquêtes ponctuelles dans le cadre de projets de recherches scientifiques bien définis. Cela permettrait d’aborder des questions largement méconnues, comme l’ampleur du déclassement des migrants qualifiés dans le pays d’accueil, ou bien l’influence d’une appartenance ethnique ou territoriale sur l’emploi exercé.

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Quels sont au niveau mondial les résultats des recherches sur l’impact macroéconomique des migrations dans les pays d’accueil ?

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À l’ONU, Peri et Ortega ont mené une étude comparée portant sur 74 pays, dont la France, sur la période 1980-2005, et concluent qu’en moyenne une augmentation de la population active de 1 % due à l’immigration accroît le PIB de 1 %, et laisse donc quasi-inchangé le PIB par tête. Cet effet est dû à l’accroissement des facteurs de production ainsi qu’à la hausse de la consommation finale, l’immigration stimulant la demande dans les pays d’accueil. Ainsi, en Espagne, au début des années 2000, l’arrivée de 3,3 millions d’étrangers a contribué pour moitié à la croissance, mais également à une hausse du PIB par tête de 623 € en moyenne. La relative surévaluation de l’euro en Espagne et au Portugal, au regard de leurs fondamentaux économiques et notamment de leur compétitivité, a poussé ces pays à faire appel massivement à l’immigration (notamment en provenance d’Ukraine et de Moldavie) pour réduire leurs coûts du travail. Cette immigration a essentiellement concerné les secteurs intensifs en travail et faiblement productifs (services, bâtiment, restauration) ; les immigrés étaient des travailleurs qualifiés qui se sont par la suite retrouvés déclassés sur le marché du travail, en raison notamment de leur dispersion sur le territoire des pays d’accueil, ainsi qu’à l’absence d’harmonisation ou de reconnaissance internationale de leurs diplômes.

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Les études montrent par ailleurs qu’une politique d’immigration visant à attirer les plus qualifiés peut encourager l’innovation. On estime qu’aux États-Unis, une hausse de 1 % à 3 % de l’immigration accroît de 15 % le nombre de brevets déposés par personne. Enfin en ce qui concerne les effets sur le marché du travail, il n’existe pas d’étude systématique sur les salaires ou le chômage au niveau international. Il faut dire qu’il existe de très nombreuses différences institutionnelles, juridiques et économiques entre les différents marchés du travail de par le monde.

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L’immigration tire-t-elle les salaires vers le bas ?

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Cela n’a absolument rien d’évident, même si de nombreux sondages réalisés dans les années 2000 montrent que près de la moitié de la population française est en accord avec cette idée, relativement répandue chez les travailleurs peu qualifiés. L’immigration provoque une baisse des salaires si elle accroît la concurrence entre des travailleurs « substituables ». Mais s’il y a complémentarité et non substituabilité entre les emplois des immigrés et ceux des natifs, le salaire de ces derniers augmente. Les travaux empiriques sur le cas américain valident cette théorie : une hausse de 1 % de l’immigration aux États-Unis ferait baisser la rémunération des emplois peu qualifiés de 0,2 % à 1 %. En France, une fois encore, les travaux sont peu nombreux. En 2003, une enquête de la DGTPE estime que l’immigration exercerait une influence négative sur les salaires de l’ordre de 0,04 % à 0,18 % pour une hausse de 1 % de l’immigration, et aurait un impact positif d’environ 0,05 % sur le chômage. Ces ordres de grandeur sont très faibles et peu significatifs.

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Sur données individuelles, on observe que la concurrence sur le marché du travail s’exerce davantage entre anciennes et nouvelles vagues de migrants qu’entre migrants et natifs. Ainsi, en France, les nouvelles vagues d’immigration maghrébine tendraient à concurrencer la deuxième génération. De même, au Portugal, les immigrés issus du Cap-Vert (ancienne colonie) sont davantage en concurrence avec les nouveaux immigrés ukrainiens et moldaves qu’avec les natifs. Les sociologues développent également ces idées dans leurs études sur les micromarchés du travail. Ainsi, dans les cités, un certain ressentiment pointe contre les « blédards », Maghrébins récemment immigrés et en moyenne plus qualifiés que la seconde génération issue de la vague d’immigration précédente. Il semble que les premiers rencontreraient en moyenne moins de difficulté à trouver un emploi. À l’avenir, l’enquête TeO de l’Insee pourrait permettre d’infirmer ou de confirmer ces observations de terrain à plus large échelle.

Que sait-on des conséquences de l’immigration sur le chômage et les budgets sociaux des pays d’accueil ?

J’ai mené, avec Oudinet, Mazier et Saglio, une simulation s’appuyant sur un modèle macroéconomique d’inspiration keynésienne appliqué aux cas américain et européen. Cette simulation montre qu’une augmentation de 10 % de l’immigration sur un an entraînerait une hausse de 0,01 % du taux de chômage au bout de 13 années. Les travaux empiriques restent peu nombreux sur le sujet. Il en va de même pour l’impact sur les budgets sociaux de l’État, qui constitue une question délicate et sensible aux hypothèses de travail. En moyenne, les immigrants débourseraient, à long terme, davantage d’impôts qu’ils ne toucheraient de prestations sociales. Si le recours aux budgets sociaux peut être plus important dans les premiers temps, les comportements des migrants tendent à s’aligner à terme sur ceux des natifs, alors que, parallèlement, leurs revenus tendent à augmenter. Par ailleurs, le retour au pays au moment de la retraite tend à limiter les dépenses sociales. Quant à l’idée que l’immigration pourrait permettre de maintenir constant en Europe le ratio de remplacement des actifs, elle a été lancée par un rapport de l’ONU de 2000 mais cela ne serait vrai qu’à raison de 930 000 immigrants par an, ce qui est peu réaliste. L’immigration permet certes de réduire le ratio de dépendance, mais elle ne peut constituer une solution miracle pour les retraites ou remplacer les politiques structurelles qui s’imposent sur le marché du travail des pays d’accueil.

Propos recueillis par Claire Montialoux et Benjamin Vignolles (RCE)

Pour citer cet article

Mouhoud El Mouhoub, « Quelles sont les conséquences de l'immigration dans les pays riches ? », Regards croisés sur l'économie, 2/2010 (n° 8), p. 138-141.

URL : http://www.cairn.info/revue-regards-croises-sur-l-economie-2010-2-page-138.htm
DOI : 10.3917/rce.008.0138


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