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Relations internationales

2009/4 (n° 140)


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« J’ai le sentiment, par instants, d’être un grognard du mouvement européen, un ancien combattant. Cela fait près d’une trentaine d’années que nous avons commencé, au lendemain de la guerre, à travailler d’abord pour le rapprochement de la France et de l’Allemagne, ensuite pour l’unité de l’Europe » [1][1]  Raymond Aron, « Crise de l’énergie ou crise de civilisation....

Qui s’exprime ainsi dans un texte de 1975 ? Un des pères fondateurs de l’Europe : Robert Schuman, Jean Monnet, Altiero Spinelli, Paul-Henri Spaak ou Alcido de Gasperi ? Un militant européen connu et reconnu ? Non, c’est au contraire un homme souvent qualifié d’atlantiste, un analyste éloigné de l’enthousiasme du militant. Sur Aron le sociologue, le philosophe, l’éditorialiste, l’universitaire, le théoricien des relations internationales, l’homme de la France Libre, de Combat, de Commentaire..., les travaux universitaires ne manquent pas. Il reste, jusqu’à ce jour, l’objet de nombreuses publications tant scientifiques que grand public [2][2]  En 2005, le centenaire de sa naissance a donné lieu.... Pourtant ses réflexions européennes sont peu connues ou mal connues [3][3]  Le lecteur lira avec profit : Robert Frank, « Les.... Or, dans le cadre défini par ce colloque sur « La Communauté et l’Union européenne à la recherche d’une identité depuis 1957 », la position d’Aron peut apporter un éclairage original.

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En préambule, rappelons que l’engagement européen de Raymond Aron est fort, réel et ancien. Fort, car il a appelé à l’unité européenne de façon claire, par ses nombreux articles, conférences et livres. C’est aussi un militant, preuve en est sa participation au Congrès pour la liberté de la culture. Réel et ancien, car cet engagement n’est pas la conséquence de son anticommunisme viscéral mais bien d’une prise de conscience, au cours des années 1931-1933 en Allemagne, de la nécessité de la construction européenne. Dès cette période, Aron appelle de ses vœux à une réconciliation franco-allemande afin de ne pas « renoncer à l’idée européenne ».

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Si certains de ses commentaires d’actualité sont désormais obsolètes, notamment depuis la chute du Mur, les questionnements d’Aron sur le sens de la construction européenne et les rapports entre institutions et identité sont, eux, toujours pertinents : l’identité naît-elle et prend-elle forme au gré des aléas de la construction ? Manque-t-il justement à la construction le sentiment européen ?

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Cette intervention a pour titre « L’identité européenne selon Raymond Aron : entre mythe et réalité ? ». Mythe, car Aron dénonce une Europe mythifiée : autant celle de Monnet que celle de de Gaulle. Derrière le terme « réalité », se trouvent une réalité économique et l’illusion ou l’absence, selon lui, d’une réalité politique. Entre mythe et réalité, existe-t-il une réelle identité européenne ? Tout au long de cette communication, nous nous interrogerons avec Aron sur les différents sens d’ « identité ». Y a-t-il des pré-requis obligatoires pour affirmer l’existence d’une identité politique européenne ? Dans ce cas, quels sont-ils ?

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Il s’agit ainsi de mettre en relief comment, selon Aron, l’identité européenne est écartelée entre une construction uniquement fondée sur l’économie et une Europe mythifiée. Cette oscillation démontrée, nous pourrons suivre les différentes pistes de réflexion que nous livre Aron pour transformer l’identité européenne de potentialité en réalité.

L’IDENTITÉ EUROPÉENNE ÉCARTELÉE ENTRE UNE COOPÉRATION ÉCONOMIQUE ET UNE EUROPE MYTHIFIÉE

Une coopération économique sans projet politique

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Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les pays européens font le constat de la nécessité de s’unir pour se relever. L’Europe occidentale doit acquérir la conviction raisonnable qu’elle n’a pas d’autre avenir que dans l’unité, même si les obstacles paraissent multiples et infranchissables. C’est le grand pari européen auquel les peuples et dirigeants sont conviés. Cette conscience européenne traduit-elle une identité, c’est-à-dire un sentiment d’appartenance ? Loin s’en faut pour Aron, comme il l’écrit en 1947 :

« Ne nous le dissimulons pas, l’idée de l’unité européenne est d’abord une conception d’homme raisonnable, ce n’est pas d’abord un sentiment populaire » [4][4]  Raymond Aron, Y a-t-il une civilisation européenne ?,....

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Si, à la base, il n’y a pas de sentiment populaire, la création de structures supranationales va-t-elle favoriser l’éclosion d’une identité européenne ? Il n’en est rien pour Aron. Effectivement, face à la CECA, à la CED et à la naissance du Marché commun, il n’a jamais été enthousiasmé par la construction institutionnelle de l’Europe. Il n’est pas un Européen communautaire. L’explication tient en une simple phrase : le politique prime sur l’économie. La construction européenne est bien l’illustration du contraire.

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L’Europe doit être aussi et surtout l’Europe des hommes :

« Ce n’est pas en fusionnant les souverainetés au bénéfice de technocrates, en prétendant ignorer la réalité séculaire des nations que l’on construira l’Europe. [...] Les institutions aideront à faire naître les sentiments communs, elles ne sauraient les remplacer » [5][5]  Raymond Aron, « La possible révision », Le Figaro,....

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La construction peut précéder le sentiment, mais celui-ci doit prendre le pas pour une Europe véritablement peuplée de citoyens conscients d’un avenir commun. Il faut associer l’opinion et les peuples à l’Europe pour une conscientisation progressive. Aron va plus loin en proposant « qu’on fasse élire au suffrage universel au même jour dans les six pays des députés à l’Assemblée européenne » [6][6]  Ibid.. Il sera entendu vingt-sept ans plus tard.

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Il pointe le danger à long terme d’une Europe irréelle où la population ne se retrouverait pas. Le fossé entre une population toujours inscrite dans son identité nationale et une Europe technocrate se creuserait un peu plus au fil de la construction. La méthode ainsi proposée par Aron englobe la construction, la conscientisation progressive et la participation des peuples :

« Les fédérations, dans l’histoire, ont été forgées par la contrainte du vainqueur ou bien elles sont nées du consentement des peuples. Que l’on mette ce consentement à l’épreuve. Les constitutions n’ont jamais suffi à créer les sentiments » [7][7]  Raymond Aron, « Ce que peut être la Fédération des....

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Au gré de la construction européenne, Aron conserve cette attitude sceptique sur la méthode communautaire. Au sujet du Marché commun, il évoque à la fois une réussite et un échec. Cette réussite, en 1950 rien n’était moins sûr :

« Les après-guerres ne se ressemblent pas. La menace soviétique a rapproché les pays à l’ouest du rideau de fer. Le relèvement économique, favorisé par la coopération internationale et l’aide américaine, a dépassé tous les espoirs. Le grand fait des dix dernières années, c’est le miracle européen. Le champ de ruines qu’était l’Europe de 1945 est aujourd’hui un des foyers de l’industrie mondiale, un des hauts lieux de la civilisation » [8][8]  Raymond Aron, « Lettre à un ami anglais », Le Figaro,....

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Toutefois, l’échec est politique. Le risque, dorénavant, est que la CEE devienne uniquement « une combinaison de liberté commerciale à la base et de bureaucratie anonyme au sommet [9][9]  Raymond Aron, « L’idée européenne est-elle en train... ».

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Dans les années 1970, commentant les divergences économiques entre les pays européens au moment de la naissance du Système monétaire européen (SME), le 1er janvier 1979, Aron s’interroge : « Que reste-t-il de l’idée européenne dans ces controverses techniques [...] » [10][10]  Raymond Aron, « Naissance de l’Écu », L’Express, ... ? Selon lui, « la Communauté européenne n’est, pour l’instant, qu’un ensemble économique. La supranationalité, à supposer qu’elle soit à craindre, ne s’appliquerait qu’à des affaires mineures. Le vrai, c’est que, pour l’essentiel, les monnetistes ont perdu la partie » [11][11]  Raymond Aron, « Notre sort se joue ailleurs », L’Express,.... En complément de cette analyse, Aron écrit dans ses Mémoires en 1982 que « le traité de Rome apparaît rétrospectivement comme une réaction à l’échec de la CED, mais la revanche économique n’efface pas l’échec politique [12][12]  Raymond Aron, « Dialectique nucléaire », L’Express,... ».

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Finalement, Raymond Aron n’a cessé de dénoncer le choix d’une intégration fonctionnelle et sectorielle. Les institutions européennes fondées sur des accords économiques ne peuvent pas donner naissance à une véritable identité européenne propre. Comme il le souligne en 1973 dans un article du Figaro : « Il est temps que l’Europe se préoccupe d’autre chose que d’agrumes, de dollars et de céréales » [13][13]  Raymond Aron, « L’année de l’Europe », Le Figaro,....

Une Europe mythifiée qui dessert le projet d’une identité européenne

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À côté d’une Europe résumée à des accords économiques entre États, Aron critique l’illusion des mythes européens : que ce soit l’Europe fédérale ou l’Europe de l’Atlantique à l’Oural.

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Il n’a jamais cru à la possibilité d’une Europe construite sur le modèle fédéral. Selon lui, « La collaboration des Six n’est et ne peut être que des accords entre gouvernants » [14][14]  Raymond Aron, « Ce que peut être la Fédération des.... Dès le début des années 1950, il met en doute « [...] que la bonne méthode soit de rédiger une Constitution et que le transfert de souveraineté suffise à créer le consentement des européens à obéir à un État commun » [15][15]  Raymond Aron, « Fédération européenne : objectif ou....

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Dans l’article « Nations et Empires » [16][16]  Raymond Aron, « Nations et Empires » (art. initialement... paru en 1957, Aron pose clairement la problématique d’une union fédérale de l’Europe : est-ce possible ? Les nations européennes y consentiraient-elles ? Si l’expression du sentiment national semble avoir faibli, cela ne signifie pas qu’un sentiment européen soit nécessairement en train de se développer :

« Les empires ont été édifiés par la force, sans que les tribus ou les peuples, aient appelé de leurs vœux la communauté à laquelle les soumettait le conquérant. Un État fédéral exige plus qu’un consentement passif » [17][17]  Ibid., p. 203..

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Un consentement n’est pas suffisant, y a-t-il une réelle possibilité ? Pour Aron, la réponse est négative :

« À s’en tenir aux frontières telles qu’elles sont tracées sur la carte, l’Europe d’aujourd’hui, plus encore que celle de 1918, est une Europe des nationalités » [18][18]  Ibid., p. 171..

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Cependant, sentiment national et construction européenne peuvent aller de pair. Cet apparent paradoxe se résout de lui-même si on tient compte du contexte, des possibilités d’action et des dangers de l’immobilisme ou de la nostalgie d’un passé glorieux. Face aux deux blocs, la France ne peut se réaliser qu’en mettant ses forces en commun avec ses partenaires européens.

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Vingt ans plus tard, dans son livre Plaidoyer pour l’Europe décadente, Aron reviendra sur la possibilité d’une Europe fédérale :

« L’Europe des Six ou des Neuf ne constitue pas une entité politique : aussi loin que le regard puisse porter, elle n’en constituera pas une. À supposer que les États-Unis d’Europe eussent été possibles, au cours des dix premières années de l’après-guerre, la chance disparut avec la Communauté européenne de défense. Les fidèles de Jean Monnet accusent le général de Gaulle d’avoir porté le coup de grâce à l’entreprise d’intégration. À mon sens il était déjà trop tard : les États nationaux s’étaient relevés et, en dernière analyse, ils ne s’étaient effondrés qu’en apparence dans les ruines des villes écrasées sous les bombes » [19][19]  Raymond Aron, Plaidoyer pour l’Europe décadente, Paris,....

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Dans Le Spectateur engagé, Aron est plus nuancé :

« J’aurais souhaité que l’Europe unie de Monnet, telle qu’il la concevait, fût possible. Je n’y croyais pas fortement. J’ai toujours gardé un fond de patriotisme lorrain. Aussi, selon les circonstances, je penchais d’un côté ou de l’autre, toujours favorable à une sorte d’unification de l’Europe pour laquelle j’avais beaucoup milité, avant et après le RPF, et d’autre part, j’étais sceptique sur la possibilité d’effacer mille années d’histoire nationale » [20][20]  Raymond Aron, Le spectateur engagé, entretiens avec....

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Aron distingue le possible du souhaitable : il souhaite la réussite du projet de Monnet tout en indiquant que ce projet est irréalisable. Cette position peut paraître paradoxale ou tout au moins frileuse. L’explication est pourtant simple : il refuse de concevoir le dépassement de l’État-nation. L’État-nation est, pour lui, à la base de tout sentiment nécessaire à l’existence d’une identité. Ainsi, identité nationale et identité européenne ne peuvent pas cohabiter. L’identité est dans ce cas un sentiment exclusif.

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Raymond Aron rejette l’Europe de de Gaulle arguant des mêmes objections formulées pour celles de Monnet. Une identité hypothétique ne se nourrit ni de mythe, ni d’illusion. L’identité européenne, comme sentiment d’appartenance à un groupe déterminé, ne peut pas s’épanouir dans le rêve gaullien :

« Le rideau de fer n’existe plus assez pour que l’Europe se sente menacée, donc contrainte de s’unir. Il subsiste encore trop pour que l’unité de l’Europe de l’Atlantique à l’Oural soit autre chose qu’une vision à long terme ou le souvenir d’un passé historique » [21][21]  Raymond Aron, « Mort ou métamorphose de l’idée européenne ?....

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Pour Aron, L’Europe ne peut pas englober en son sein les régimes libéraux et les régimes soviétiques. Cela n’aurait rien de commun avec l’Europe des Six actuelle.

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Le regard critique du projet gaulliste porte également sur le style, qui absorbe progressivement le contenu des options internationales et qui masque, en les exaltant, les contradictions de la diplomatie française et donc européenne. Philippe Reynaud note que « la critique aronienne du gaullisme est connue : Aron refuse la rupture de la solidarité atlantique, s’inquiète devant les positions prises en 1967, et plus généralement, fait la critique d’une politique rhétorique, dont les aspects les plus justes contredisent du reste la rhétorique » [22][22]  Philippe Raynaud, « Europe décadente, Europe naissante,.... La critique touche le cœur d’une politique qui vise une synthèse entre la vieille Europe des États et l’aspiration à l’unification européenne. D’autant plus que de Gaulle, dès 1962, annonce le rapprochement futur entre les deux Europe, par-delà les idéologies, et le retour à un système international évoquant le Concert européen d’avant 1914. Or, pour Aron, c’est impossible :

« La vision de l’Europe pacifiée, de l’Atlantique à l’Oural, relevait des rêves ou des objectifs à long terme, sans aucune chance de réalisation prochaine ; elle insinuait une idée fausse et dangereuse : l’opposition radicale entre les européens et les atlantistes. C’est du général de Gaulle que dérive et date l’acceptation péjorative du terme “atlantiste” » [23][23]  Raymond Aron, Mémoires, 50 ans de réflexion politique,....

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De Gaulle pense en termes de politique de puissance traditionnelle entre des États fondamentalement comparables. Il refuse de reconnaître que le caractère totalitaire du régime soviétique est à la source de la division durable de l’Europe. Tout au plus, Aron admet une certaine continuité d’inspiration chez le Général, pour en critiquer d’ailleurs le contenu :

« Le grand dessein gaulliste de 1945 comportait la reconstitution des Allemagnes, celui de 1963 s’appuie sur l’alliance allemande : hier comme aujourd’hui, il n’a d’autre objectif que la petite Europe, mais avec des ouvertures sur l’Oural, des prophéties sur les associations futures, des méditations sur la précarité des alliances, avec des accents sourdement anti-anglo-saxons. Réduit à son objectif prochain, le grand dessein ne serait plus qu’une politique nationale plus étroite que romantique » [24][24]  Raymond Aron, « Y a-t-il un grand dessein gaulliste II....

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De Gaulle a toujours préféré, et préférera toujours, une Europe forte et indépendante plutôt qu’une Europe réduite à n’être qu’un des partenaires du camp atlantique. Il mise ainsi sur une alliance franco-allemande. Or, le Bundestag complète et compromet le traité de 1963 par un préambule qui rétablit la primauté des liens transatlantiques sur les liens intra-européens.

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Aron est sévère face au style gaullien, il n’hésite pas à reconnaître cependant que ce dernier a tenu les engagements européens de la IVe République (le succès du Marché commun en dépendait) et à prendre publiquement position en sa faveur :

« Pourquoi, souhaitant parler au nom de l’Europe, celui-ci voudrait-il ruiner ce qui est désormais son œuvre, même si l’idée appartint d’abord à M. Jean Monnet » [25][25]  Raymond Aron, « La discorde atlantique : le dialogue... ?

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De même, les États-Unis doivent comprendre que les Européens ne peuvent se résigner à être définitivement exclus de la technique militaire qui passe pour être décisive. Il est normal qu’ils veuillent participer à l’élaboration de la stratégie dont dépend leur survie. En insistant sur ces désirs européens légitimes, Aron invite au dialogue :

« Quand on aura renoncé, d’un côté et de l’autre, à supposer le pire – que le général veut détruire l’Alliance atlantique ou que les États-Unis songent à abandonner l’Europe – rien ne sera encore réglé. Du moins, un climat de dialogue sera restauré » [26][26]  Raymond Aron, « La discorde atlantique : ne pas supposer....

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Européen par foi, atlantiste par nécessité, Aron invite donc à ne pas souscrire à l’Europe de de Gaulle systématiquement anti-américaine :

« [...] Si l’idée européenne est en train de mourir, en dépit du Marché commun, c’est parce que l’Europe doit être selon les uns atlantique et que, selon le général de Gaulle, elle ne peut être européenne qu’à la condition de ne pas être atlantique » [27][27]  Raymond Aron, « Le verbe gaulliste et la réalité »,....

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Les gaullistes qui, dans leur Europe de l’Atlantique à l’Oural, traitent les Américains d’intrus se voilent les yeux. Aron pose la question en ces termes dans une conférence prononcée en 1975 :

« À quelles conditions la volonté d’identité européenne parvient-elle à s’exprimer sans glisser vers l’anti-américanisme ? Reste-t-il, en Europe, un autre nationalisme que celui qui se dresse contre l’allié et le protecteur » [28][28]  Raymond Aron, « L’Europe, avenir d’un mythe », conférence... ?

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Prendre en compte la réalité du jeu international, dénoncer l’illusion (fédérale ou gaullienne), démythifier l’Europe, ce réalisme intransigeant est la réponse aux deux questions chères à Aron : que pouvons-nous espérer ? Que pouvons-nous faire ? Or, écartelée entre une coopération trop modeste et les mythes d’une Europe fédérale ou d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural, l’Europe institutionnelle doit agir pour insuffler le sentiment nécessaire à la constitution d’une identité. D’après lui, si les Européens apportent une contribution originale à la culture mondiale, ils resteront dignes de leur passé. Tout en gardant à l’esprit la nouvelle donne des relations internationales où l’Europe n’est qu’un maillon, ils doivent être confiants en leur capacité de demeurer uniques et irremplaçables et en leur capacité d’action.

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Tous ces objectifs sont réalisables, selon Raymond Aron ; l’Europe porte en elle les germes de son succès. Il en est de même pour une identité européenne, mélange d’ « héritage » et de « communauté de destins » [29][29]  Je me réfère ici à la définition suivante : « L’identité.... Cette communauté de destins peut se révéler et transformer ainsi l’identité de potentialité en réalité.

ENTRE MYTHE ET RÉALITÉ, UNE IDENTITÉ POLITIQUE EN DEVENIR

Une identité pour et non systématiquement contre

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La notion d’identité implique une conscience d’être européen par rapport à ceux qui ne le sont pas. C’est le cas, après la Seconde Guerre mondiale où, par le biais de l’OECE, les États-Unis font prendre conscience à différentes nations qu’elles font partie d’une même communauté. Le regard de l’autre est le révélateur. Cette notion signifie également une reconnaissance de l’autre en tant que membre d’une communauté historique, géographique, religieuse : la conscience de partager une « communauté de destins ».

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L’identité naît grâce à autrui, elle naît également contre un autre. La peur de tomber sous le joug soviétique favorise une identité européenne qui se nourrit d’anticommunisme. Mais, remarque Aron, lorsque le danger soviétique semble s’éloigner, le sentiment d’urgence de la construction et le sentiment européen décroissent de même. L’identité européenne propre, c’est-à-dire pour et par elle-même, est à construire. Elle doit chercher un second souffle dans la relance de la construction. Il faut se débarrasser, ou tout au moins se dégager, des liens qui nous rattachent à d’autres :

« La seule issue [...] me paraît la constitution d’une force européenne, qui, sans dépendre institutionnellement de l’appareil américain, n’agirait qu’en coordination avec lui. Ainsi l’Europe reprendrait conscience de ses responsabilités sans que la garantie américaine fût affaiblie pour autant. Le resserrement des liens entre Européens atténuerait l’inégalité entre un Grand et des Petits. L’alliance ne passerait plus pour une modalité de protectorat américain mais pour une entreprise commune » [30][30]  Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, 1962,....

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Cette action serait double : consolider la sécurité et la défense de l’Occident tout en créant une communauté, d’idées et de sentiments, entre les États européens. Permettre aux peuples européens de se sentir solidaires, tel est l’enjeu essentiel de la construction européenne :

« Cette entente des pays d’Europe occidentale demeure, au niveau gouvernemental, strictement économique, mais les peuples gardent peut-être le sentiment d’une communauté de destin assez fort pour résister aux vicissitudes de la diplomatie » [31][31]  Raymond Aron, « Mort ou métamorphose de l’idée européenne ?....

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Or, selon Aron, le souffle est retombé : « [...] en tant que mythe, je pense effectivement que l’idée européenne est morte » [32][32]  Raymond Aron, « Fin d’un mythe ? », L’Europe des crises,.... La question est de savoir « si une part suffisante de l’idée est passée dans la réalité pour que les hommes d’État et les gouvernants avec le consentement de l’opinion, poursuivent l’entreprise ? » [33][33]  Ibid.. Le citoyen français, allemand ou italien se sentira vraiment européen le jour où l’Europe signifiera défense commune et indépendance politique :

« L’Europe ne reprendra vraiment confiance en elle-même que le jour où elle sera de nouveau capable de se défendre. L’Europe a un avenir dans la mesure où elle est capable de reconquérir indépendance et autonomie politique » [34][34]  Raymond Aron, « Le réarmement de l’Europe », Le Figaro,....

Une réalité retrouvée par la construction d’une Europe de la défense

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Au Winston Churchill Memorial Lecture, à Lausanne, le 8 décembre 1967, Aron fait le point sur l’aventure européenne lors de sa conférence : L’idée européenne du discours de Zurich au Marché commun.

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En 1950, l’Europe de Jean Monnet a voulu surmonter les habitudes enracinées de la politique de puissance des pays européens, inciter, obliger peu à peu les États à progresser toujours plus en avant sur la voie choisie. À la fin des années 1960, que reste-t-il de l’utopie de Monnet ? Il reste la pratique – le Marché commun fonctionne – mais l’État européen fédéral appartient au passé. Formée d’institutions aux logiques disparates et parfois contradictoires, l’Europe n’a de chance de perdurer, fidèle à son essence plurielle, que si l’art politique réussit à tisser ensemble institutions, traditions, passions et vertus qui, si chacune était laissée à elle-même, détruiraient le fragile équilibre pouvant donner naissance à une forte identité européenne.

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Dorénavant, en apparence, la menace soviétique diminue, l’idée européenne s’affaiblit et les Allemands aspirent à la réunification, les Français à la grandeur. Ni les uns, ni les autres n’éprouvent ou ne manifestent en actes une ferveur européenne. Aron a l’impression que, lassés de vaines ambitions, les Européens veulent la paix avant tout et se déchargent sur d’autres des responsabilités de l’ordre mondial. Or, l’Europe doit tenir compte des soubresauts des relations internationales. Hier, les pays de l’Est appartenaient à un monde hostile et les Occidentaux les abandonnaient à leur malheur. Aujourd’hui, ils deviennent trop proches pour qu’on les ignore, pas assez pour qu’on puisse les inclure en une seule et même Europe.

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Les pays européens ne tentent pas d’agir ensemble dans la tâche première d’un État : la défense. La contradiction est pourtant flagrante : comment prétendre à l’indépendance si l’Europe continue à se reposer sur la défense américaine ? Pour Aron, c’est le problème fondamental : « Ce qui me paraît incontestable, c’est que l’Europe, en remettant aux États-Unis la responsabilité de sa propre sécurité, s’est mise en situation de protectorat, incapable de se poser à l’égard du monde extérieur comme une puissance indépendante. Pour devenir une confédération, les États doivent posséder une défense. Les Six, peut-être, l’auraient organisée à la longue, il n’en est plus question pour les Neuf ou pour les Douze » [35][35]  Raymond Aron, « L’Europe, interdite ou impuissante.... Il est difficile de créer une défense commune lorsque la France sépare son sort de celui de ses partenaires en prétextant que le territoire français est « sanctuarisé » par les armes nucléaires dites de dissuasion, lorsque les Anglais, les Allemands, voire les Hollandais ont plus d’affinités avec l’autre côté de l’Atlantique qu’avec les partenaires méditerranéens. Face à cet immobilisme européen, le retrait américain ne peut pas être envisagé. La réduction de la présence nucléaire américaine, jointe à la réduction quantitative du dispositif classique, affecterait en des points essentiels la stratégie de la riposte graduée, éléments déterminants de la stabilité européenne. Peut-on prendre le risque de ne plus s’appuyer sur la force de frappe américaine ?

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D’autant plus que les dirigeants soviétiques ne se contentent plus de mobiliser leurs fidèles : « Ils prétendent dicter aux Européens ce qu’ils ont et n’ont pas le droit de faire pour leur propre défense » [36][36]  Raymond Aron, « Brejnev et la défense européenne »,.... Les hommes du Kremlin saisissent toutes les occasions de tester la cohérence atlantique et la résolution des Européens mais une invasion demeure improbable : « Quelle que soit la conjoncture militaire au cours des prochaines années, une attaque, directe et massive, contre l’Europe occidentale demeure improbable » [37][37]  « L’Europe survivra-t-elle à 1984 ? », L’Express,.... Néanmoins, le rapport de force entre l’Europe et l’Union soviétique est dangereusement positif pour cette dernière. D’une part, les dirigeants américains ont laissé aux Soviétiques une capacité stratégique et militaire (armes classiques et nucléaires) supérieure à la leur. D’autre part, ce qui est davantage à craindre « c’est que les Européens, conscients de leur faiblesse, incapables d’éveiller dans les peuples le sens du péril, se soumettent peu à peu à la volonté du plus fort, accordant aux chefs de l’empire des brevets de bonne conduite et de pacifisme » [38][38]  Ibid..

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Les Européens, face aux États-Unis, oscillent entre la nécessité d’une collaboration atlantique dont la direction leur échappe et une volonté d’affirmation européenne dont les moyens leur font défaut. Les États-Unis restent le partenaire et l’allié nécessaire. Ils sont les seuls à prétendre rivaliser avec la capacité militaire de l’Union soviétique. Aron ne cesse de marteler que « [...] l’Union soviétique continue d’accumuler des armes, de renforcer ses troupes au milieu du Vieux continent. Elle constitue la seule menace militaire qui pèse sur l’Europe » [39][39]  Raymond Aron, « La vie en rose », L’Express, no 1442,.... Tout au plus « l’Union soviétique demeure l’ennemi potentiel avec lequel des accords sont possibles, mais une réconciliation en profondeur demeure exclue [40][40]  Raymond Aron, Les dernières années du siècle, Paris,... ». Cette permanence de la menace soviétique rend caduque tout idée d’Europe totalement indépendante de l’appui américain : « La communauté existe, indispensable, précieuse, consécration de la réconciliation des Européens ; elle ne sera pas un troisième ou quatrième grand du moins tant que l’imperium soviétique jettera son ombre sur les démocraties libérales » [41][41]  Raymond Aron, « L’Europe sans illusions », Le Midi....

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L’alliance atlantique n’est pas une survivance historique, mais une nécessité stratégique, un mode complexe et sophistiqué d’organisation de l’espace militaire et politique, un espace politique déterminé. Les espaces de sauvegarde militaire se définissent donc politiquement : « communauté des peuples libres » à l’Ouest, « communauté socialiste » à l’Est. Le terme de « communauté » recouvre ainsi une réalité : au moins celle d’une concordance de destin. À terme, parler d’une seule voix face aux deux Grands est le moyen de faire passer l’Europe du statut d’objet à sujet. Autrement dit, le développement d’une identité commune est subordonné à la prise en main, par les pays européens, de leur destin commun.

Nourrir la communauté de destins

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Oserai-je ici le parallèle entre sa philosophie de l’Histoire et ses réflexions européennes ? Tout au long de ses travaux, Aron réfute la vision simpliste de l’Histoire qui doit choisir entre un sens global déterminé et une Histoire qui n’est qu’accidents et accumulations de faits où l’homme ne peut interagir. En d’autres termes, l’Europe n’est pas contrainte de choisir entre l’alternative d’être déterminée à être définitivement objet de confrontation ou d’être cantonnée à une succession d’accords économiques sur le charbon, l’acier, les agrumes et céréales.

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Une identité européenne peut naître du refus de cette problématique posée en termes binaires. Raymond Aron appelle à une voie du milieu où l’Europe peut, dans une communauté de destins, se forger une identité bien réelle. Encore faut-il s’en donner les moyens. Se donner les moyens, c’est commencer par croire en l’avenir : « Autant que les bombes atomiques et les divisions soviétiques, c’est le défaitisme qui met l’Europe en danger de mort » [42][42]  Raymond Aron, « L’illusion de la neutralité », Le.... Aron ne néglige pas les effets de style : le défaitisme est l’impasse, la confiance et la volonté, les solutions [43][43]  Raymond Aron, « L’armée européenne », Le Figaro, .... Il faut redonner de l’espoir à des peuples qui en semblent dépourvus :

« L’objectif premier que nous devons viser est de guérir les Européens de la maladie de la langueur, de les soustraire au sentiment faux et déprimant qu’ils n’ont plus d’avenir et qu’ils sont voués à vivre indéfiniment sous la protection et avec les secours des États-Unis » [44][44]  Raymond Aron, « Discours de Francfort », université....

47

Pour construire un avenir commun, le passé ne doit pas être un obstacle :

« Il faut convaincre les peuples d’Europe que l’on ne peut pas vivre de son passé, que tout ne nous est pas dû simplement parce qu’on a eu des malheurs. Autrement dit, vous appartenez à la génération qui doit réapprendre aux peuples d’Europe que la démocratie, lorsqu’elle est conservatrice, finit par être une cause de décadence, et qu’il n’y a qu’une seule façon d’échapper à la mort pour les civilisations, c’est de vouloir l’avenir. L’avenir est toujours difficile à conquérir, surtout lorsqu’on a un grand passé » [45][45]  Raymond Aron, « Le plan Schuman », conférence du 8 mai 1952....

48

Raymond Aron dresse ici un constat similaire, avec le même champ lexical, qu’Edgar Morin dans son livre Penser l’Europe. Ce dernier écrit :

« L’ennemi principal [...] est dans notre incapacité de penser notre destin et d’assumer notre communauté de destin » [46][46]  Edgar Morin, Penser l’Europe, Paris, Gallimard, 1987,....

49

En revanche, les solutions divergent. Pour Morin, grâce à la dialogique (comme principe d’intégration des contradictions), il faut reposséder notre passé commun tumultueux pour en tirer les bases d’un projet futur :

« C’est par la conscience de ce qui lie les origines conflictuelles au présent solidaire que la communauté de destin actuelle peut rétroagir sur le passé européen et le rendre commun » [47][47]  Ibid., p. 197..

50

De même, Morin souhaite la disparition de l’État-nation, même s’il reste vague sur la formule à proposer :

« Il peut donc apparaître que nous avons désormais, dans la communauté de destin européenne, le ferment et le ciment sinon d’une nation européenne, au moins d’une unité méta-nationale, non seulement confédérative, mais même fédérative, qui aurait son identité, son unité, son vouloir vivre en dépit et à cause de toutes les diversités ethniques et nationales qu’elle contiendrait » [48][48]  Ibid., p. 196..

51

Or, pour Aron, comme nous l’avons vu précédemment, il est impossible de dépasser le cadre de l’État-nation, mieux on ne peut « effacer mille ans d’histoire nationale ». Dans ce cas, qu’est ce qu’un projet commun, qu’est ce qu’une Europe politique ? C’est une Europe qui dit « je » au lieu d’être objet entre les deux Grands. C’est la possibilité de penser l’existence de l’Europe sans la subir. C’est au sein de la politique que peut se révéler l’exigence de l’action historique. Justement, l’invasion des troupes soviétiques en Afghanistan, si elle témoigne de l’impuissance occidentale de contenir l’expansionnisme soviétique, permet à Aron d’écrire :

« Pour la première fois, dans une crise mondiale, la France et la République fédérale allemande prennent publiquement une position commune et s’attribuent des “responsabilités particulières” donc distinctes des États-Unis » [49][49]  Raymond Aron, « Équivoques giscardiennes », L’Express,....

52

Cette position est permise grâce à la coopération entre le chancelier allemand et le président de la République française, entente entre deux hommes pour une même idée :

« L’abaissement de la République américaine encourage Paris et Bonn à mener une politique indépendante qui se baptise européenne. Pour le meilleur et pour le pire » [50][50]  Raymond Aron, « Diplomatie franco-allemande », L’Express,....

L’Europe de la liberté

53

Cette prise de position pour la liberté (ici du peuple afghan) est une caractéristique essentielle, pour Aron, de l’identité européenne. Il indique, en 1975, dans un de ses textes les plus importants pour comprendre son engagement européen (avec le discours de Francfort prononcé en 1952) :

« Car la communauté européenne, plus encore qu’une entité économique, incarne une tradition et une idée : c’est pour protéger leurs libertés, celle des personnes et celles de l’esprit, que les Européens ont décidé de s’unir. Toute victoire de la liberté est une victoire pour l’Europe » [51][51]  Raymond Aron, « L’Europe, avenir d’un mythe », op....

54

Entre ces deux textes, de 1952 à 1975, ses écrits se font écho avec une flagrante cohérence et continuité. Il en est de même pour son action d’européen entre 1933 et en 1983. En 1933, il écrivait dans la revue Europe pour dénoncer la montée du nazisme et appeler à la réconciliation franco-allemande. Un demi-siècle plus tard, il milite toujours pour une Europe garante des libertés avec sa participation au Comité des intellectuels pour l’Europe des libertés (CIEL) dès sa fondation en janvier 1978. Promouvoir une Europe pour et non systématiquement contre les deux Grands, construire une Europe de la défense, nourrir la communauté de destins et défendre l’Europe de la liberté : voici les quelques éléments de réflexion qu’Aron nous livre pour développer une réelle identité européenne.

EN GUISE DE CONCLUSION

55

C’est bien au nom d’une exigence européenne supérieure qu’Aron dénonce une identité écartelée entre une Europe trop frileuse et une Europe paralysée par les mythes fédéralistes ou gaulliens. Européen par conscience et par sentiment, il appelle à une identité européenne comme expression d’un avenir commun (mais sans toutefois dépasser le cadre de l’État-nation). Est-il eurosceptique ? Il me semble qu’il est très critique sur la construction institutionnelle tout en étant convaincu de l’importance et de l’enjeu du développement de l’Europe.

56

Sa posture intellectuelle, laissant transparaître le moins de passion et de sentiment dans l’argumentation, est à l’origine d’un malentendu : la prudence de ses propos est prise pour de la frilosité, le réalisme pour du scepticisme. Entre morale de la conviction et éthique de la responsabilité, Aron s’est toujours efforcé de penser le monde tel qu’il est :

« [...] prendre conscience de ce que nous sommes : c’est en dernière analyse le conseil qu’européen, je donnerais à mes compatriotes [...] je ne vois pas dans l’horizon qui s’ouvre devant moi un État fédéral de l’Europe, mais je me hâte de l’ajouter, mon horizon est limité [...] disons que je suis incapable de voir au-delà de moi-même » [52][52]  Raymond Aron, « Fin d’un mythe ? », L’Europe des crises,....

57

En 1983, date de publication de ses Mémoires, il porte sur l’Europe et sur lui-même le même jugement que presque dix ans plutôt :

« Sur les moyens qui accroîtraient nos chances de survie, je ne suis ni obscur ni silencieux, bien que l’analyste ne possède évidemment pas le secret de cimenter l’unité des sociétés qui se désagrègent. Sur l’avenir de l’Europe, je ne conclus pas, je ne prophétise pas, j’interroge » [53][53]  Raymond Aron, Mémoires, op. cit., p. 680..

58

S’il ne conclut pas et s’il interroge le devenir de l’Europe, Aron a néanmoins exprimé des positions novatrices pour son époque et encore pertinentes de nos jours.

59

Lorsqu’il dénonce la réticence de l’Europe à se projeter dans le futur et à se donner les moyens de construire du sens, il évoque une des manifestations du présentisme analysé par François Hartog comme le règne du présent et de l’immédiateté [54][54]  François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme.... De même, tout au long de ses écrits, il a mis en relief le mal de la langueur dont souffrait l’Europe. Ce constat résonne encore en 2008 dans l’ouvrage d’Eli Barnavi lorsque ce dernier décrit la crise que traverse l’Europe de nos jours avec pratiquement les mêmes mots : « Le mal de la langueur dont souffre le projet européen [...] » [55][55]  Éli Barnavi, L’Europe frigide, Bruxelles, André Versaille... et quelques pages plus loin : « Le doute critique [...] une malédiction qui paralyse l’Europe » [56][56]  Ibid., p. 22. À ce sujet, nous pouvons retrouver d’autres....

60

Cette permanence des analyses européennes se résume finalement, me semble-t-il, dans un passage de son discours de Francfort en 1952 :

61

« L’homme d’action est celui qui garde le sens d’une tâche grandiose à travers les médiocrités quotidiennes. La communauté européenne ou la communauté atlantique, ce n’est pas le thème pour l’enthousiasme d’un jour, c’est le thème final de l’effort qui donne un sens à une vie ou fixe un objectif à une génération » [57][57]  Raymond Aron, « Discours de Francfort », op. cit..

Notes

[1]

Raymond Aron, « Crise de l’énergie ou crise de civilisation », conférence publiée dans L’Europe des crises : Robert Triffin, Raymond Aron, Raymond Barre, René Ewalenko, Bruxelles, Bibliothèque de la Fondation Paul-Henri-Spaak, 1975, 172 p.

[2]

En 2005, le centenaire de sa naissance a donné lieu à de nombreuses rééditions de ses écrits les plus importants. Notons ainsi par exemple la réédition de plusieurs textes au sein de Penser la liberté, penser la démocratie, Paris, Gallimard, « Quarto », 2005, avec une préface de Nicolas Baverez.

[3]

Le lecteur lira avec profit : Robert Frank, « Les contretemps de l’aventure européenne », Vingtième siècle, octobre-décembre 1998, no 60, p. 82-101 ; Robert Frank, « Raymond Aron, Edgar Morin et les autres : le combat intellectuel pour l’Europe est-il possible après 1950 ? », Les intellectuels et l’Europe, de 1945 à nos jours, Actes du colloque international, université de Salamanque, 16-17-18 octobre 1997, Paris, Publications universitaires Denis Diderot, 2000, p. 77-91 ; Pierre Kende, « L’euroscepticisme de Raymond Aron », Raymond Aron et la liberté politique, Actes du colloque international organisé par la Fondation Joseph Karolyi et l’université de Sciences économiques et d’Administration publique de Budapest, 6 et 7 octobre 2000, Paris, Éd. de Fallois, 2002, p. 213-219 ; Philippe Raynaud, « Raymond Aron et l’idée européenne », Cités, 2005/4, no 24, p. 149-151 ; Philippe Raynaud, « Europe décadente, Europe naissante, Raymond Aron éducateur », Raymond Aron et la démocratie au XXIe siècle, Actes du colloque international, Paris 11-12 mars 2005, Paris, Éd de Fallois, 2007, p. 153-155. Je me permets de renvoyer à Olivier de Lapparent, « Raymond Aron et l’Europe : 50 ans de réflexions européennes », Paris I, mémoire de maîtrise d’Histoire des relations internationales, sous la dir. de Robert Frank et Jean-Marc Delaunay, 1997, 178 p. Voir également : Olivier de Lapparent, « Raymond Aron » Dictionnaire historique de l’Europe unie, sous la dir. de Pierre Gerbet, Gérard Bossuat, Thierry Grosbois, Bruxelles, André Versaille (éd.), 2009, p. 53-55.

[4]

Raymond Aron, Y a-t-il une civilisation européenne ?, Semaines étudiantes internationales, Savennières, 5 août 1947.

[5]

Raymond Aron, « La possible révision », Le Figaro, 24 novembre 1952.

[6]

Ibid.

[7]

Raymond Aron, « Ce que peut être la Fédération des Six », Le Figaro, 4 décembre 1952.

[8]

Raymond Aron, « Lettre à un ami anglais », Le Figaro, 7 avril 1960.

[9]

Raymond Aron, « L’idée européenne est-elle en train de mourir ? », Le Figaro, 15 novembre 1966.

[10]

Raymond Aron, « Naissance de l’Écu », L’Express, 9-15 décembre 1978.

[11]

Raymond Aron, « Notre sort se joue ailleurs », L’Express, 9-15 juin 1979. Notons un peu plus loin : « Jean Monnet appelait de ses vœux l’adhésion de la Grande-Bretagne, mais il se refusait à reconnaître l’évidence. Avec la Grande-Bretagne, la Communauté européenne ne dépasserait pas le stade de l’intégration fonctionnelle des économies. »

[12]

Raymond Aron, « Dialectique nucléaire », L’Express, 2-8 avril 1982.

[13]

Raymond Aron, « L’année de l’Europe », Le Figaro, 1er juin 1973.

[14]

Raymond Aron, « Ce que peut être la Fédération des Six », Le Figaro, 4 décembre 1952.

[15]

Raymond Aron, « Fédération européenne : objectif ou mirage ? », Le Figaro, 24 septembre 1952.

[16]

Raymond Aron, « Nations et Empires » (art. initialement paru dans L’Encyclopédie française, t. XI, Paris, 1957), Dimensions de la conscience historique, Paris, Agora, 1985 (1re éd., Paris, Plan, 1961).

[17]

Ibid., p. 203.

[18]

Ibid., p. 171.

[19]

Raymond Aron, Plaidoyer pour l’Europe décadente, Paris, Robert Laffont, 1977, p. 449.

[20]

Raymond Aron, Le spectateur engagé, entretiens avec Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, Paris, Julliard, 1981 ; rééd., Paris, Presses Pocket, 1983, p. 168.

[21]

Raymond Aron, « Mort ou métamorphose de l’idée européenne ? Garder confiance », Le Figaro, 12 décembre 1966.

[22]

Philippe Raynaud, « Europe décadente, Europe naissante, Raymond Aron éducateur », Raymond Aron et la démocratie au XXIe siècle, Actes du colloque international, Paris 11-12 mars 2005, Paris, Éd. de Fallois, 2007, p. 153.

[23]

Raymond Aron, Mémoires, 50 ans de réflexion politique, Paris, Julliard, 1983, rééd., Paris, Presses Pocket, 1990, p. 435. Aron écrira plus tard dans Plaidoyer pour l’Europe décadente, op. cit. : « En se retirant du commandement intégré de l’OTAN, le général de Gaulle n’a guère modifié, en profondeur, la conjoncture. Il a poussé nos partenaires de la Communauté vers un atlantisme intégral auquel ils étaient naturellement portés » (p. 451).

[24]

Raymond Aron, « Y a-t-il un grand dessein gaulliste II », Le Figaro, 11 février 1963.

[25]

Raymond Aron, « La discorde atlantique : le dialogue est-il possible ? », Le Figaro, 4 avril 1963.

[26]

Raymond Aron, « La discorde atlantique : ne pas supposer le pire », Le Figaro, 5 avril 1963.

[27]

Raymond Aron, « Le verbe gaulliste et la réalité », Le Figaro, 4 novembre 1966.

[28]

Raymond Aron, « L’Europe, avenir d’un mythe », conférence de Raymond Aron lors de la réunion des lauréats des prix Robert Schuman, Montaigne et Goethe, Paris, 13 mai 1975. Le texte publié est tiré d’un résumé de la conférence de R. Aron paru dans les Cahiers européens, no 3, 1975.

[29]

Je me réfère ici à la définition suivante : « L’identité européenne, c’est-à-dire le sentiment d’appartenance à l’Europe ou la conscience d’être Européen, relève d’une dimension socioculturelle. Elle est à la fois le résultat d’un héritage qui s’ancre profondément dans le passé, dans le long terme pluriséculaire, une projection dans l’avenir grâce à la perception claire ou confuse d’une communauté de destins » (Les identités européennes au XXe siècle, sous la dir. de Robert Frank, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004, p. 9).

[30]

Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, 1962, 8e éd., Paris, Calmann-Lévy, p. 681.

[31]

Raymond Aron, « Mort ou métamorphose de l’idée européenne ? Garder confiance », Le Figaro, 12 décembre 1966.

[32]

Raymond Aron, « Fin d’un mythe ? », L’Europe des crises, op. cit.

[33]

Ibid.

[34]

Raymond Aron, « Le réarmement de l’Europe », Le Figaro, 5 août 1949.

[35]

Raymond Aron, « L’Europe, interdite ou impuissante », L’Express, no 1430, 2-9 décembre 1978. Voir également la dernière phrase de l’article en forme de problématique principale : « L’Europe est-elle interdite, faute d’une défense commune, par le veto américain ? Ou aussi, et peut-être surtout, par les Européens eux-mêmes, qui nombreux ont perdu leur patriotisme national sans en trouver un autre ? »

[36]

Raymond Aron, « Brejnev et la défense européenne », Les Dernières Nouvelles d’Alsace, 6 octobre 1979. Cet article fait suite au débat sur la ratification de Salt 2.

[37]

« L’Europe survivra-t-elle à 1984 ? », L’Express, no 1471, 15-21 septembre 1979.

[38]

Ibid.

[39]

Raymond Aron, « La vie en rose », L’Express, no 1442, 24 février - 2 mars 1979.

[40]

Raymond Aron, Les dernières années du siècle, Paris, Julliard, 1984, p. 197.

[41]

Raymond Aron, « L’Europe sans illusions », Le Midi libre, 5 juin 1979. Ayant quitté Le Figaro pour rejoindre L’Express, Aron désire garder une plume quotidienne, ce que ne lui permet pas l’hebdomadaire. Il écrit des articles quasi-quotidiens vendus et diffusés par les agences de presse Opera mundi et Agepresse. Jusqu’à juin 1983, des articles de Raymond Aron sont ainsi publiés dans des quotidiens de province, en particulier Le Midi libre, Les Dernières Nouvelles d’Alsace, ou encore Le Progrès de Lyon.

[42]

Raymond Aron, « L’illusion de la neutralité », Le Figaro, 17 février 1950.

[43]

Raymond Aron, « L’armée européenne », Le Figaro, 17 septembre 1951.

[44]

Raymond Aron, « Discours de Francfort », université de Francfort, 30 juin 1952.

[45]

Raymond Aron, « Le plan Schuman », conférence du 8 mai 1952 au centre d’études industrielles, Genève.

[46]

Edgar Morin, Penser l’Europe, Paris, Gallimard, 1987, édition revue et complétée en 1990, Folio, p. 206.

[47]

Ibid., p. 197.

[48]

Ibid., p. 196.

[49]

Raymond Aron, « Équivoques giscardiennes », L’Express, 9-15 février 1980. Même si cette politique reste écartelée entre la volonté de maintenir la détente (et les échanges commerciaux qui en découlent) et la désapprobation de l’invasion soviétique.

[50]

Raymond Aron, « Diplomatie franco-allemande », L’Express, 22-28 mars 1980.

[51]

Raymond Aron, « L’Europe, avenir d’un mythe », op. cit.

[52]

Raymond Aron, « Fin d’un mythe ? », L’Europe des crises, op. cit.

[53]

Raymond Aron, Mémoires, op. cit., p. 680.

[54]

François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Le Seuil, 2003. Le régime d’historicité est une valeur sociale affectée au temps.

[55]

Éli Barnavi, L’Europe frigide, Bruxelles, André Versaille (éd.), 2008, p. 14.

[56]

Ibid., p. 22. À ce sujet, nous pouvons retrouver d’autres échos aux analyses d’Aron, et notamment la critique d’une Europe institutionnelle coupée des peuples Européens dans Éli Barnavi, Krzysztof Pomian, La révolution européenne, Paris, Perrin, 2008.

[57]

Raymond Aron, « Discours de Francfort », op. cit.

Résumé

Français

Throughout his work, Raymond Aron denounces a European identity torn between a construction based on economy and a Europe based on myths. He is not convinced by the functionalist method, and he appeals for the constitution of a political Europe, the only one capable of developing a European sentiment. On the other hand, Aron rejects back to back the project of a federal Europe and the Europe imagined by De Gaulle as two Utopian myths where identity can not be revealed. Europe needs to again become the subject of its own history. Building the Europe of defence, promoting its own identity, and not one which is systematically against the two superpowers, and defending the Europe of freedom : it is about nourishing a community of destinies. Only in this way can European identity transform itself from potential to reality.

Français

Throughout his work, Raymond Aron denounces a European identity torn between a construction based on economy and a Europe based on myths. He is not convinced by the functionalist method, and he appeals for the constitution of a political Europe, the only one capable of developing a European sentiment. On the other hand, Aron rejects back to back the project of a federal Europe and the Europe imagined by De Gaulle as two Utopian myths where identity can not be revealed. Europe needs to again become the subject of its own history. Building the Europe of defence, promoting its own identity, and not one which is systematically against the two superpowers, and defending the Europe of freedom : it is about nourishing a community of destinies. Only in this way can European identity transform itself from potential to reality.

Plan de l'article

  1. L’IDENTITÉ EUROPÉENNE ÉCARTELÉE ENTRE UNE COOPÉRATION ÉCONOMIQUE ET UNE EUROPE MYTHIFIÉE
    1. Une coopération économique sans projet politique
    2. Une Europe mythifiée qui dessert le projet d’une identité européenne
  2. ENTRE MYTHE ET RÉALITÉ, UNE IDENTITÉ POLITIQUE EN DEVENIR
    1. Une identité pour et non systématiquement contre
    2. Une réalité retrouvée par la construction d’une Europe de la défense
    3. Nourrir la communauté de destins
    4. L’Europe de la liberté
  3. EN GUISE DE CONCLUSION

Pour citer cet article

de Lapparent Olivier, « L'identité européenne selon Raymond Aron : entre mythe et réalité », Relations internationales, 4/2009 (n° 140), p. 37-51.

URL : http://www.cairn.info/revue-relations-internationales-2009-4-page-37.htm
DOI : 10.3917/ri.140.0037


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