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Laurence Badel, Diplomatie et grands contrats. L’État français et les marchés extérieurs au xxe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2010, 512 p.
Laurence Badel livre une synthèse inédite sur la diplomatie économique de la France depuis un siècle. En gestation à l’orée du xxe siècle, cette diplomatie ne naît vraiment qu’au moment de la Première Guerre mondiale, sous l’impulsion du ministre du Commerce Étienne Clémentel, désireux de faire de l’insertion internationale un moteur de l’économie française. Encore balbutiante durant l’entre-deux-guerres, elle devient à partir de 1945 un système institutionnel complexe en perpétuelle évolution, dont l’apogée se situe dans les années 1970, âge d’or des fameux « grands contrats ». À partir des années 1980, les contraintes de la mondialisation et le recul du rôle de l’État conduisent au démantèlement du dispositif, dans un mouvement d’aggiornamento libéral de l’économie française. La fermeture de ce « cycle clémentelien » permet d’en proposer une histoire globale.
2 Derrière l’érudition des références et la technicité de certains exemples, l’auteur interroge la notion même de « politique économique extérieure », placée tantôt sous le signe de la diplomatie, tantôt sous le signe de l’économie. L’approche est donc résolument globale, et le sous-titre (« L’État et les marchés extérieurs au xxe siècle ») rend mieux justice à l’ouvrage que la mention des seuls « grands contrats », tant ils ne sont finalement que la partie émergée d’un système d’aide aux exportations que l’auteur explore dans toutes ses dimensions (structures d’information aux entreprises, accords commerciaux, aides à l’exportation sous forme de garanties et de crédits, coopération technique et culturelle, effets sur l’économie française, jusqu’aux conséquences du soutien aux exportations en termes d’aménagement du territoire). Synthétisant de nombreux travaux sur le sujet et s’appuyant sur des sources aussi abondantes que variées (archives du Quai d’Orsay, du ministère des Finances, de l’Élysée, de la cci de Paris, papiers privés de hauts fonctionnaires, presse, archives orales, sans oublier le point de comparaison fourni par les archives britanniques), l’auteur montre la diversité des acteurs de cette diplomatie : hommes politiques, hauts fonctionnaires, membres du patronat, institutions publiques, parapubliques ou privées, tous participent à la définition de cette politique à leur échelle, en lui assignant des objectifs variés et parfois contradictoires. Les analyses de Laurence Badel fournissent ainsi un éclairage original sur l’évolution de l’administration française, les relations entre économie et politique en France, et la définition même d’une « politique économique extérieure » du début du xxe siècle à la période actuelle.
3 L’ouvrage est d’abord une formidable plongée dans les arcanes de l’administration française, à travers les relations des trois pôles étatiques de la diplomatie économique : Affaires étrangères, Finances, Commerce. L’auteur déconstruit subtilement le mythe d’une diplomatie française rétive aux sujets économiques. Les premiers postes d’attachés commerciaux sont ainsi créés dès 1908, mais paradoxalement cela ne débouche pas sur la création d’un véritable réseau doté de structures fortes et de moyens importants. Le ministère du Commerce, actif au sein de la commission économique interalliée, propose une vision d’ensemble qui manquait aux Affaires étrangères, et obtient de se voir rattaché le réseau embryonnaire des attachés commerciaux au sortir de la guerre. La sous-direction des Affaires commerciales, créée peu après au Quai d’Orsay, manœuvre sans succès pour ramener les attachés commerciaux dans le giron des Affaires étrangères. Le premier dispositif français est de toute façon encore très incomplet à la veille de la Seconde Guerre mondiale, et ce sont les grandes transformations administratives suivant la Libération qui posent les bases de sa systématisation : création de grandes directions (Trésor, Finances extérieures, daef, et surtout dree), création d’un corps administratif bien identifié (l’Expansion économique) regroupant les attachés commerciaux, multiplication des « postes d’expansion économique » dans le monde (en particulier à la suite des décolonisations successives, qui mettent fin au statut particulier des territoires impériaux), et, last but not least, création d’un grand ministère de l’Économie nationale en 1945. Ce dernier, pérennisé sous la forme du puissant ministère de l’Économie et des Finances, reprend les revendications de l’ancien ministère du Commerce quant à la conduite de la politique économique extérieure et contribue à faire échapper durablement les attachés commerciaux et financiers au contrôle du Quai. Au début des années 1960, la dree passe sous le contrôle des Finances, et le système de soutien aux exportations, considérablement complexifié, est dès lors géré collégialement par trois directions (dree, daef, Trésor) réparties entre deux ministères. Cette architecture devient progressivement obsolète à partir des années 1980, le processus de mondialisation marginalisant les structures étatiques auparavant incontournables. Prenant acte du passage d’un État omniprésent à un État stratège, les années 2000 voient la fusion de la dree et du Trésor dans la direction générale du Trésor et de la Politique économique en 2004, avec un réseau unifié d’« attachés économiques », et au Quai d’Orsay la disparition de la daef au sein de la direction de la Mondialisation, du Développement et des Partenariats en 2009.
4 Au-delà des vicissitudes administratives, cette histoire offre également une réflexion sur le modèle français, en constant équilibre entre l’héritage jacobin et la volonté libérale de mettre en avant les exportateurs français. La diplomatie économique française se crée en réaction au déclassement du commerce français, faisant un diagnostic qui perdurera longtemps : faible internationalisation des entreprises françaises (au-delà d’un nombre limité de grandes entreprises), insuffisance du soutien des banques françaises, attraction perverse de l’Empire colonial. Après 1918 comme après 1945, c’est en Grande-Bretagne que la France va chercher son modèle pour créer puis développer son système d’aide aux exportations, mais celui-ci est bel et bien marqué par les permanences et les évolutions du modèle français. Malgré la volonté initiale de soutenir les exportateurs sans intervenir directement dans l’économie, la concertation avec les acteurs privés dérive rapidement vers une conception corporatiste puis dirigiste des relations économiques durant les années 1930, et la diplomatie commerciale française se déploie « dans cette tension non résolue entre la volonté réelle d’intégration des forces économiques et techniciennes de la société et l’incapacité à la réaliser selon des formes qui ne [soient] pas étatiques » (p. 87). Après 1945, le poids prépondérant de l’État dans la sphère économique lui permet de mettre progressivement en place une gamme de procédures administratives très complète mais aussi très complexe. Destinée à dynamiser et encadrer les entreprises françaises, elle a pour effet pervers de créer de fait deux catégories différentes d’exportateurs : d’un côté, un nombre réduit d’acteurs économiques (grandes entreprises, banques, sociétés publiques ou semi-publiques), issus des secteurs stratégiques (biens d’équipement, énergie, atome, armement…), travaillent en symbiose avec l’administration ; de l’autre côté, un nombre croissant d’entreprises, d’abord demandeuses du soutien étatique, perçoivent de plus en plus négativement le poids de l’administration dans le commerce extérieur. Le démantèlement progressif du système à partir des années 1980 n’est pas seulement lié à des processus extérieurs (mondialisation et diffusion des politiques néolibérales) mais aussi à une critique interne. Le travail de Laurence Badel montre en définitive que cet encadrement administratif massif de l’État, habituellement considéré comme l’héritier d’une tradition remontant à Colbert, correspond en réalité à un moment déterminé et relativement bref.
5 Laurence Badel propose également une réflexion d’ensemble sur ce qu’est une politique économique extérieure, ses différents objectifs et ses différents acteurs. Les pages consacrées aux relations économiques avec le monde communiste et aux modalités de la guerre froide économique française montrent ainsi le rôle d’acteurs économiques privés, alternativement moteurs, freins ou instruments de la politique nationale de normalisation des relations avec l’Est. Le chapitre consacré à la coopération rappelle pour sa part la dimension éminemment stratégique d’une diplomatie commerciale connectée avec la politique d’« indépendance » française, par le choix entre 1960 et 1980 de pays cibles extérieurs au monde occidental (pays décolonisés, pays de l’Est, pays producteurs de pétrole, ou encore pays inclassables comme l’Iran ou l’Afrique du Sud). Fondée sur un projet d’intégration complète des dimensions extérieure et intérieure de la politique économique, cette diplomatie commerciale des années 1960-1970 est tiraillée entre la nécessité de nourrir l’expansion économique française et l’importance stratégique des relations économiques avec des pays objectivement mineurs dans la structure du commerce extérieur français. Sur le long terme cependant, cette intégration des impératifs économiques constitue une contribution décisive à l’adaptation de la politique extérieure au processus de mondialisation : « Globalisation des objectifs, importance progressivement réduite de la coopération traditionnelle avec l’Afrique, multilatéralisation des procédures de régulation à l’échelon européen et international : sont posés les jalons d’une politique extérieure qui ne s’épanouira véritablement que trente ans plus tard, dans les années 1990 » (p. 452).
6 La partie finale de l’ouvrage, consacrée au désengagement progressif de l’État depuis les années 1980, est plus courte pour d’évidentes raisons de sources (les archives Mitterrand ne sont par exemple pas encore systématiquement exploitables), mais également plus ouverte, car portant sur un processus historique encore en cours. Travail de synthèse et exercice d’histoire du temps présent, l’ouvrage de Laurence Badel ouvre donc également aux historiens de stimulantes pistes de recherche.
7 Noël Bonhomme
8 Université Paris-Sorbonne
Olivier de Lapparent, Raymond Aron et l’Europe. Itinéraire d’un Européen dans le siècle, Bruxelles, pie-Peter Lang, 2010, 167 p.
9 Le grand intérêt de l’ouvrage qu’Olivier de Lapparent a consacré à Raymond Aron et l’Europe est de nouer ensemble deux questions que l’auteur éclaire l’une par l’autre. La première concerne le style intellectuel de Raymond Aron. La seconde touche à la position que ce dernier élabora progressivement par rapport à la construction européenne. Plus précisément, le livre vise à réparer une double injustice souvent commise à l’égard de l’auteur de l’Opium des intellectuels. Tout d’abord, il s’agit de corriger l’image d’un penseur froid et distant, incapable de passion politique ou de s’engager véritablement pour une cause. En effet, ce que l’ouvrage tend à montrer, c’est que Raymond Aron a fait preuve d’un engagement constant en faveur de la réconciliation et de l’autonomisation politique de l’Europe occidentale. Par suite, l’auteur propose aussi de modifier l’idée que l’on se fait généralement des positions européennes d’Aron. Celui-ci, est-il avancé, n’était pas l’Européen sceptique ou méfiant que l’on croit. Mais au contraire, Aron se serait distingué par sa fidélité à la cause d’une Europe à la fois unie et indépendante. Tel est le sens de la citation placée en exergue du livre : « La communauté européenne ou la communauté atlantique dit Aron en 1952 ce n’est pas le thème d’un jour, c’est le thème final de l’effort qui donne sens à une vie ou fixe un objectif à une génération. » On perçoit donc comment les deux arguments de l’ouvrage se soutiennent mutuellement. Si, d’un côté, l’étude du cas européen permet d’éprouver le tempérament de l’intellectuel Raymond Aron, de l’autre, l’enquête sur la nature de l’engagement aronien révèle l’attachement indéfectible du penseur à l’idée d’une Europe politique. Notons enfin que le livre d’O. de Lapparent vient combler un manque étonnant dans la littérature scientifique. En dehors de quelques articles significatifs[1][1] Voir notamment P. Raynaud, « Raymond Aron...
suite, aucune étude d’ampleur n’avait avant 2010 été consacrée à la manière dont Raymond Aron a compris et pensé la construction européenne, et ce, en dépit de l’importance du problème européen et de Aron lui-même pour le xxe siècle français[2][2] Outre l’ouvrage d’O. de Lapparent, une thèse d’histoire...
suite.
10 La première intention d’O. de Lapparent est bien de dissiper « le mythe de l’intellectuel froid et du sceptique viscéral » (p. 4). Si ce mythe a pu perdurer, c’est que l’on a confondu avec du scepticisme l’effort de lucidité que Raymond Aron s’imposait dans son activité intellectuelle. Il est vrai que Aron a toujours pris soin de ne s’abandonner ni à la force des affects ni à l’attraction toute particulière des utopies. Ici gît la source de cette « hygiène intellectuelle » dont Aron reste le porteur, selon l’expression souvent reprise de Lévi-Strauss. Cette discipline de pensée est sensible y compris dans les analyses aroniennes du problème européen, marquées par le refus d’un enthousiasme à tendance exubérante chez les partisans de l’Europe unie. Mais elle ne signifie pas qu’Aron aurait renoncé à l’engagement politique. En premier lieu, s’il est nécessaire de faire effort vers l’objectivité, c’est que les choix politiques, implicites ou explicites, sont premiers. Pour Aron, le livre montre clairement qu’il était d’emblée, c’est-à-dire dès les années 1930, acquis au projet d’une organisation diplomatique européenne assise sur l’alliance franco-allemande (p. 20). De plus, une réflexion rigoureuse ne vise pas à détruire les engagements de l’individu, mais à les purger de leurs éléments trop irrationnels ou illusoires. Ainsi Aron est-il resté un partisan de l’unité européenne, mais un partisan « critique » (p. 87) ou « de raison » (p. 31). Enfin c’est un aspect particulièrement mis en lumière dans le livre , il apparaît non seulement que la pensée ne remplace pas l’action, mais qu’elles peuvent se chevaucher, comme dans les éditoriaux d’Aron relevant à la fois de l’analyse et de l’évaluation pratique. Dans Raymond Aron et l’Europe, le premier est aussi présenté comme un acteur politique, intervenant en personne dans le champ de la conversation médiatique, auprès des jeunes Européens ou des organismes internationaux (p. 125-126).
11 C’est sur son autre versant que la démonstration d’O. de Lapparent risque de susciter les plus vives discussions. Est-il vrai qu’Aron a été, tout du long de son existence publique, un partisan convaincu de l’unité politique européenne ? Comme telle, la thèse heurte la perception dominante qui voit plutôt en Aron un théoricien de la politique traditionnelle des États-nations et, par suite, un soutien pour le moins modéré de la construction européenne. Examinée de plus près cependant, il apparaît que la thèse ne va pas sans spécifications. Tout d’abord, le livre permet de discerner une césure dans l’histoire de l’engagement européen d’Aron entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et l’entrée dans la guerre froide. Si, en effet, les conditions de la fin de la guerre étaient pour Aron favorables à une entreprise politique de grande ampleur comme celle de l’unification européenne, ce n’est plus le cas après 1950, date à laquelle il apparaît clairement que la reconstruction de l’Europe occidentale se fera dans un cadre à la fois national et atlantique. Dès lors, Raymond Aron ne renonce pas à l’idée européenne, mais ses préconisations se font de plus en plus circonstanciées : il ne s’agira pas de fonder une fédération européenne, mais d’instaurer une coopération nécessaire entre des nations devenues isolément impuissantes (p. 52-55) ; le but ne sera pas les États-Unis d’Europe, mais que les nations européennes retrouvent ensemble la capacité de défendre les valeurs de la liberté en alliance avec les États-Unis. Sur ce point, l’auteur conduit une sous-démonstration, s’attachant à souligner que l’atlantisme aronien n’implique aucune soumission de l’Europe à l’Amérique, dans la mesure où les Européens sont appelés à devenir des alliés politiquement et stratégiquement autonomes des États-Unis (p. 29 et 62-64). Pour l’auteur, ceci prouve bien ce qu’il cherche à montrer, à savoir qu’Aron ne cesse pas d’être « européen » lors même qu’il s’écarte de la conception communautaire ou fédérale de l’Europe politique. On pourra discuter la thèse générale du livre et se demander s’il est pertinent de ranger du côté des Européens convaincus un défenseur de la coopération politique entre les États comme Raymond Aron. La valeur scientifique de l’ouvrage vient précisément de ce que tous les faits et prises de position d’Aron sont préservés, y compris ceux qui pourraient inciter à nuancer la propre thèse de l’auteur.
12 Agnès Bayrou
13 Institut d’études politiques de Paris
Notes
[1] Voir notamment P. Raynaud, « Raymond Aron et l’idée européenne », Cités, 2005/05, R. Frank, « les contretemps de l’aventure européenne », Vingtième siècle, octobre-décembre 1998, n° 60, et les contributions de P. Kende et J. V. Holeindre au colloque international organisé à l’ehess en 2005 et publié dans Raymond Aron et la démocratie au xxie siècles, Paris, Éditions de Fallois, 2007. 
[2] Outre l’ouvrage d’O. de Lapparent, une thèse d’histoire contemporaine a également été soutenue en 2010 qui retrace l’évolution de Raymond Aron par rapport au projet, puis à la réalité de la construction européenne (Joël Mouric, Raymond Aron et l’Europe : 1926-1983, Université de Bretagne occidentale).
TITRES RECENSÉS
- Laurence Badel, Diplomatie et grands contrats. L’État français et les marchés extérieurs au xxe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2010, 512 p.
- Olivier de Lapparent, Raymond Aron et l’Europe. Itinéraire d’un Européen dans le siècle, Bruxelles, pie-Peter Lang, 2010, 167 p.
POUR CITER CET ARTICLE
« Notes de lecture », Relations internationales 1/2012 (n° 149), p. 121-125.
URL : www.cairn.info/revue-relations-internationales-2012-1-page-121.htm.
DOI : 10.3917/ri.149.0121.




