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S'inscrire Alertes e-mail - Relations internationales Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezIntroduction
AuteursJean-Michel Guieu du même auteur
(irice)Dzovinar Kévonian du même auteur
(isp)Longtemps parent pauvre de l’historiographie, la figure des juristes suscite depuis plus d’une décennie un intérêt croissant chez les chercheurs en sciences humaines et sociales comme auprès des historiens du droit. Cet intérêt s’inscrit chez les historiens à la confluence de plusieurs évolutions. Yan Thomas et Robert Descimon dans le numéro thématique « Histoire et Droit » de la revue des Annales, publié en 2002, rappelaient que le droit avait été un monde longtemps largement ignoré par les historiens et l’objet d’un malentendu, ces derniers n’y voyant souvent que des sources disponibles pour une histoire des pratiques sociales, pour une histoire institutionnelle et politique ou pour une histoire des idées, faute de prêter attention aux opérations formelles du droit[1][1] Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2002/ 6, p. 1425-1428,...
suite. Plus largement, dans le double contexte d’un tournant historique des sciences sociales depuis une vingtaine d’années et d’une ouverture corrélative de l’histoire aux questions, notions et outils de la sociologie et de l’anthropologie, une attention plus grande a été accordée aux acteurs et pratiques[2][2] Frédéric Audren, Les Juristes et les mondes de la...
suite. L’émergence de la socio-histoire comme courant de recherche, ainsi que le renouvellement d’une histoire sociale attentive aux itinéraires, trajectoires et carrières ont rendu compte de ce tournant. Dans le domaine plus spécifique de l’histoire des relations internationales contemporaines, l’importance accordée aux phénomènes transnationaux, aux réseaux académiques, à l’expertise internationale, rapportées aux logiques d’échelles dans l’élaboration des normes est à mettre en résonance avec les travaux menés par les sociologues et les politistes concernant notamment les mécanismes de mobilisation du droit et la communauté des juristes[3][3] Antonin Cohen, Antoine Vauchez, dossier thématique...
suite. Ainsi, outre les revues qui s’intéressent plus particulièrement à l’histoire du droit (telles Droits ou la Revue d’histoire des facultés de droit et de la culture juridique), certains dossiers thématiques parus durant la dernière décennie témoignent de l’intérêt renouvelé pour ces acteurs[4][4] Revue française d’histoire des idées politiques, n° 28,...
suite. Un récent Dictionnaire historique des juristes français a également mis à la disposition des chercheurs un précieux outil de travail[5][5] Patrick Arabeyre, Jean-Louis Halpérin, Jacques Krynen...
suite.
2 Dans le même temps, les questionnements suscités par la fin de la guerre froide et les nouvelles conditions des relations internationales à partir des années 1990 ont conduit les historiens du droit à une remise en perspective historique de leurs places et fonctions, depuis l’émergence du droit international en tant que spécialité du droit et la création de chaires universitaires dans le dernier tiers du xixe siècle. Les nouvelles recompositions internationales consacraient-elles la reprise du projet libéral d’un droit cosmopolite ou représentaient-elles l’avènement d’un monde postwestphalien ?[6][6] Martti Koskenniemi, « Why History of International...
suite C’est dans ce contexte que sont apparus The European Journal of International Law (1990) et le Journal of the History of International Law/Revue d’histoire du droit international (1999). L’intérêt pour l’histoire des juristes a alors été marqué pour la période des xixe et xxe siècles par la publication des travaux de Stefano Mannoni (1999)[7][7] Potenza e ragione. La scienza del diritto internazionale...
suite, d’Outi Korhonen (2000)[8][8] International Law Situated: an Analysis of the Lawyer’...
suite, de Martti Koskenniemi (2001)[9][9] The Gentle Civilizer of Nations: the Rise and Fall of International...
suite et d’Antony Anghie (2004)[10][10] Imperialism, Sovereignty and the Making of International...
suite, qui privilégient une approche critique et déconstructiviste[11][11] Une analyse de ces nouvelles approches critiques (New Approaches...
suite. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le renouvellement récent des questionnements sur les rapports entre droit international et science politique des relations internationales[12][12] Rémi Bachand, Thierry Lapointe, « Le décloisonnement...
suite ou sur les aspects théoriques et pratiques de la relation entre le droit international, le temps et l’histoire[13][13] Matthew Craven, Malgosia Fitzmaurice, Maria Vogiatzi...
suite. En 2009, The European Journal of International Law consacrait ses quatre numéros de l’année à un bilan des vingt années écoulées, avec un article introductif de Martti Koskenniemi, auteur en 1990 de l’article inaugural de la revue[14][14] « The Politics of International Law 20 Years...
suite. En France, cette dynamique s’est notamment traduite par la création de la revue électronique européenne d’histoire du droit, Clio@Themis[15][15] Revue électronique disponible en ligne : http:/ / www. cliothemis. com/ . ...
suite, fondée à l’initiative de plusieurs chercheurs du cnrs, en association avec des enseignants-chercheurs des universités, laquelle s’appuie sur l’élargissement et l’enrichissement des perspectives décrites précédemment[16][16] Également Nomôdos, le blog d’actualité de l’histoire...
suite.
3 Les convergences évoquées expliquent l’intérêt actuel des historiens des relations internationales plus particulièrement de ceux qui s’intéressent aux phénomènes transnationaux et aux organisations internationales pour les juristes et le droit international. La revue Relations internationales a régulièrement publié des études qui en illustraient certains problématiques ou aspects aux xixe et xxe siècles[17][17] Jean-Paul Pancracio, « Aux sources juridiques...
suite. Il était donc naturel qu’elle y consacre aujourd’hui un numéro thématique. Dans la tradition d’ouverture de la revue vers d’autres disciplines, comme dans la volonté de rendre compte des dynamiques croisées actuelles, nous avons souhaité que ce numéro permette la rencontre de chercheurs issus de différentes formations disciplinaires : histoire, droit ou science politique. Comme le souligne Jean-Louis Halpérin, le juriste n’a pas forcément plus de facilités à s’emparer de l’histoire du droit que les chercheurs venus d’autres disciplines : « Il y a, selon nous, autant de difficultés pour le juriste et le non-juriste à pénétrer les techniques juridiques du passé et autant de précautions à prendre pour s’affranchir des illusions des initiés ou des préventions des profanes ».[18][18] Jean-Louis Halpérin, « Le droit et ses histoires »,...
suite L’historien, pour sa part, ne peut ignorer que l’histoire des relations internationales est l’héritière d’une histoire diplomatique qui possède des origines communes avec le droit international, comme en témoigne par exemple la publication, en 1877, d’un Précis du droit des gens, fruit de la collaboration de l’historien-diplomate Albert Sorel (1842-1906) et du sociologue Théophile Funck-Brentano (1830-1906). Au xixe siècle et jusqu’à la période de l’entre-deux-guerres, les juristes internationalistes accordèrent toujours une grande place à l’histoire, considérée comme « l’auxiliaire nécessaire » du droit international[19][19] Henry Bonfils, Manuel de droit international public,...
suite. Le jurisconsulte qui fait du droit international doit, en effet, se préoccuper d’abord de « ce qui a été » et posséder un véritable « sens historique », pouvait-on lire en 1893[20][20] Paul Leseur, Introduction à un cours de droit international...
suite. Cette injonction marque les processus de légitimations croisées entre historiens et juristes qui tiennent autant aux enjeux propres de ces deux champs disciplinaires qu’aux positionnements politiques et itinéraires individuels de ces intellectuels au tournant du xxe siècle. Ainsi, un récent numéro du Journal of the History of international Law interroge les formes et fondements du droit international à cette période, caractérisée par l’articulation entre ordre mondial et principe de souveraineté[21][21] Voir notamment l’introduction de Douglas Howland,...
suite.
4 De manière inévitable, les contributions qui suivent ne peuvent proposer que quelques aperçus d’un si vaste sujet sur lequel il reste encore beaucoup à écrire. La diversité des matériaux mobilisés par leurs auteurs montre que les sources d’archives et les sources imprimées existent en abondance et peuvent être exploitées avec profit par les historiens : écrits doctrinaux, articles académiques, thèses de droit, avis consultatifs, rapports de jurisconsultes, etc.
5 Les coordinateurs de ce numéro n’ignorent pas les aspects importants qui n’ont malheureusement pu trouver leur place ici. Ainsi, l’approche européocentrique qui caractérise les thématiques retenues, si elle peut faire écho à la tradition européenne du droit international[22][22] Alexander Orakhelashvili, « The Idea of European...
suite, doit nécessairement être confrontée aux autres grandes traditions juridiques (islamique, indienne ou chinoise), selon un nécessaire décentrement extraeuropéen amorcé par l’histoire globale depuis les années 1970-1980. La dimension impériale est également peu présente dans ce numéro, bien que de nombreux spécialistes du monde colonial fassent preuve d’un intérêt marqué pour les questions juridiques[23][23] Voir par exemple, Antony Anghie, op. cit. ;...
suite. Il serait enfin sans doute nécessaire de mettre plus systématiquement en valeur, selon une approche transnationale, les réseaux internationaux dans lesquels sont impliqués les juristes, favorisant une circulation internationale des savoirs juridiques déjà bien amorcée, il est vrai, dans le cadre des revues spécialisées ainsi que le développement du droit international : à la suite de l’Institut de droit international fondé en 1873[24][24] Parmi les recherches récentes, on peut citer : Philippe Rygiel,...
suite, se créent ainsi, au lendemain de la Grande Guerre, plusieurs institutions destinées à l’étude et au développement du droit international, tels l’Union juridique internationale (1919), l’Institut des hautes études internationales (1921), l’Académie internationale de La Haye (1923), ou encore l’Académie diplomatique internationale (1926), qui doivent s’efforcer de rendre l’opinion publique « plus saine et par là d’influer heureusement sur les dirigeants des États »[25][25] Paul Fauchille, Traité de droit international, t. II...
suite.
6 À travers les quelques études de cas présentées ici et la confrontation des itinéraires, profils et positions doctrinales d’un bon nombre de juristes, célèbres ou plus méconnus, ce numéro thématique nous semble néanmoins contribuer à mettre en valeur trois séries de réflexions que l’on voudrait brièvement identifier.
Les fonctions du juriste dans la vie internationale : production doctrinale, expertise et justice
7 Les contributions que l’on va lire illustrent assez bien les grandes fonctions traditionnellement occupées par les juristes, au moins deux d’entre elles :
- l’enseignement supérieur et les productions savantes du droit auxquels se consacrent les professeurs des facultés de droit : ces derniers sont au cœur de tous les articles rassemblés ici et il est vrai qu’ils jouent un rôle capital, tant dans la formation des élites que dans l’élaboration de la doctrine du droit international. Les juristes spécialistes du droit international public occupent nécessairement une large place au sein de ce numéro, mais à l’occasion les maîtres d’autres branches du droit sont aussi convoqués (droit public ou droit international privé) ;
- le conseil et l’expertise qui sont le propre des conseillers juridiques ou jurisconsultes ; mais ces fonctions sont nécessairement marquées par la « tension entre un engagement en faveur des aspirations cosmopolites de la profession et la loyauté que l’on doit à son propre gouvernement »[26][26] Martti Koskenniemi, « Entre engagement et cynisme :...
suite. Ainsi, lors des négociations de la paix de 1919, le doyen de la faculté de droit de Paris, Ferdinand Larnaude, représente la France en tant que « délégué technique » et met à profit son rôle d’expert au sein de deux importantes commissions : celle de la Société des Nations et celle des responsabilités des auteurs de la guerre et des sanctions. Mu par une hostilité foncière à l’égard de l’Allemagne, il tente alors de faire prévaloir les instructions de son Gouvernement et la vision française de la paix du droit (Vincent Laniol).
La fonction de juger, qui n’est pas présente dans ce numéro, ne doit cependant pas être omise, car elle est au cœur de la fabrique du droit et joue un rôle essentiel dans le développement progressif du droit international ou, après la Seconde Guerre mondiale, du droit communautaire[27][27] Voir par exemple Morten Rasmussen, « The Origins...
suite.
8 Les juristes endossent souvent successivement ou de manière simultanée ces différentes fonctions : dans son discours d’intronisation comme doyen de la faculté de droit de Paris, Ferdinand Larnaude ne manque pas de souligner que ses collègues ne se « confinent pas dans leur tâche d’enseignement et de recherches scientifiques, ils sont constamment à la disposition du pays s’il croit devoir faire appel à leur collaboration. Et c’est ainsi que la plupart d’entre nous deviennent souvent les auxiliaires des plus élevés parmi les administrations publiques où les appellent à siéger, dans des comités, des commissions, des conseils, leurs connaissances techniques, leur compétence, leur dévouement à la chose publique »[28][28] Archives nationales (Paris), aj/ A6/ 1799, p. 29 séance...
suite. Louis Renault incarne parfaitement l’exemple du professeur de droit international (discipline qu’il enseigne à la faculté de Paris à partir de 1873) possédant un fort rayonnement extérieur et cumulant les fonctions : occupant à partir de 1890 le poste de jurisconsulte du ministère des Affaires étrangères, il représente la France lors des deux Conférences internationales de la paix de La Haye et siège alors régulièrement à la Cour permanente d’arbitrage créée en 1899, participant de son vivant à la moitié des cas qui lui sont soumis[29][29] Martti Koskenniemi, The Gentle Civilizers…, op. cit. ,...
suite. Même si le droit est une discipline qui « confine à la tempérance » et « n’incline pas à la dénonciation de l’ordre établi », les juristes sont pourtant capables d’un réel « engagement public »[30][30] Marc Milet, Les Professeurs de droit citoyens. Entre...
suite, à l’instar des publicistes français impliqués dans la controverse autour de la ratification la Communauté européenne de Défense (Marc Milet). On pourrait également évoquer le combat incessant de Georges Scelle au service de la paix, issu de son expérience de combattant de la Grande Guerre et du sentiment que sa génération avait la mission d’organiser définitivement la société internationale par la science et le droit, et multipliant de ce fait les engagements militants au sein de la Ligue des droits de l’homme, de l’Association de la Paix par le Droit, de l’Association française pour la Société des Nations ou du Comité français de l’Union douanière européenne[31][31] Jean-Michel Guieu, « Les juristes au regard de...
suite. Mais dès la Belle Époque, Alexandre Mérignhac, professeur de droit international à la faculté de Toulouse, fonde en 1900 une Association toulousaine de la paix et préside ensuite le Comité régional du Midi pour l’indépendance des Boers.
L’entre-deux-guerres : Âge d’or des juristes dans la vie internationale ?
9 En lui consacrant quatre contributions, ce numéro illustre la place particulière de l’entre-deux-guerres s’agissant de l’influence des juristes internationalistes dans les affaires internationales et l’on peut parler à ce propos d’une « deuxième naissance »[32][32] Martti Koskenniemi, « Nationalism, Universalism,...
suite du droit international moderne. Car c’est dans les années 1920 que le recours aux techniques du droit tend à se généraliser, tant pour le règlement des différends internationaux (création de la Société des Nations) que pour l’élaboration de procédures nouvelles destinées à prévenir le recours à la force (protocole de Genève pour le règlement pacifique des différends internationaux en 1924, pacte Briand-Kellogg de renonciation à la guerre en 1928, etc.). Dans le temps long d’une doctrine libérale prônant la primauté du droit, certains juristes pensent être « parvenus à imposer au politique le fait que le droit pouvait faire office de science réaliste et efficace du gouvernement international »[33][33] Guillaume Sacriste, Antoine Vauchez, « La...
suite. La volonté de peser sur les conditions des relations internationales, notamment par un processus de légitimation des organisations internationales, entre en convergence avec la conviction de représenter le groupe de référence d’un nouvel ordre international en gestation[34][34] Dzovinar Kévonian, « Les juristes et l’Organisation...
suite. Avant même une critique réaliste qui va réduire cette approche à un simple et naïf « idéalisme juridique », l’espoir d’une régulation de l’ordre international doit faire face à la montée des régimes totalitaires. Le régime national-socialiste s’avère de ce point de vue particulièrement périlleux pour l’ordre européen de l’après-guerre, les juristes allemands se ralliant avec enthousiasme à un régime avec lequel ils partageaient la même volonté de remettre en cause le système versaillais et promouvant à rebours de l’universalisme genevois l’idée d’un « droit universel particulier », qui respecte le droit du peuple allemand à conquérir son espace vital (Johann Chapoutot). Dans le même temps, la vague législative raciale du IIIe Reich menace d’entraîner un bouleversement total des fondements du droit international privé, ce qui suscite en France la réaction d’Albert de Lapradelle et de la Nouvelle revue de droit international privé qui veulent lutter pour sauvegarder l’intégrité de la doctrine (Silvia Falconieri).
Les juristes et le système international : entre approche gradualiste et réforme plus radicale
10 Dans les années 1870, l’Écossais James Lorimer et l’Allemand d’origine suisse Johann Caspar Bluntschli imaginent, selon des modèles certes différents, de remettre en cause le paradigme vattelien et de réaliser le droit international par un acte fondateur, un traité de paix universel, qui limiterait la souveraineté des États, en les dépossédant notamment du droit de recourir à la force pour résoudre leurs différends (Bruno Arcidiacono). Mais ce projet inspire aux juristes français de la Belle Époque les jugements les plus sévères, car ces derniers prônent plus modestement l’« humanisation de la guerre » qui reste légitime en droit et le recours croissant à la procédure d’arbitrage international. Respectueux des souverainetés nationales (le temps de l’apologie, selon l’expression de M. Koskenniemi), ils espèrent néanmoins que les États accepteront de se soumettre aux règles du droit international (Jean-Michel Guieu).
11 Au lendemain de la Première Guerre mondiale, cette théorie classique du droit international (notamment la notion de souveraineté absolue de l’État) est remise en cause par de nombreux juristes. Ceci s’inscrit dans le débat qui traverse la discipline depuis le tournant du siècle avec la critique du positivisme juridique, l’influence de la sociologie et les théories solidaristes. La prise en compte des préoccupations sociales et/ou humanitaires dans l’organisation internationale de l’après-guerre apparaît à travers des dispositions sectorielles ou catégorielles, visant la mise en place d’une législation sociale internationale et la protection de certaines populations, notamment les minorités. Ainsi, cette question alimente, non sans équivoques, le débat juridique sur les sujets du droit international et la prospective d’une internationalisation des Droits de l’homme (Dzovinar Kévonian).
12 Après 1945, au moment où s’affirme la construction européenne communautaire, certains juristes s’engagent dans la lutte contre la supranationalité, particulièrement à l’époque du projet de Communauté européenne de défense, où se développe alors parmi les publicistes français une véritable querelle doctrinale à propos de la constitutionnalité du traité de ced (Marc Milet). Comme on le constate, le projet de construction européenne entraîne, depuis ses lointaines origines au xixe siècle, de nombreuses controverses entre les juristes et, après 1945, la construction d’une Europe supranationale est restée difficile à envisager pour nombre de juristes internationalistes, quand bien même leur discipline était sortie affaiblie de la Seconde Guerre mondiale : ainsi, en 1957, lorsque se tient à Stresa un grand congrès international d’études sur la ceca, les spécialistes de droit international consultés refusent de penser un droit supranational autonome et de sortir la ceca de l’orbite du droit international[35][35] Voir Julie Bailleux, « Comment l’Europe vint...
suite.
13 Il nous reste à remercier les auteurs qui ont collaboré à ce dossier thématique, à travers lequel nous avons souhaité rendre compte, à partir de quelques études de cas et de travaux en cours, de l’enrichissement des perspectives de recherches et des approches existantes depuis quelques années.
Notes
[1] Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2002/6, p. 1425-1428, p. 1615-1636 ; sur la différence de nature de la « factualité du fait pour les historiens et pour les juristes », Yan Thomas, « La vérité, le temps, le juge et l’historien », Les Opérations du droit, Paris, ehess/Gallimard/Le Seuil, 2011, p. 260-263. 
[2] Frédéric Audren, Les Juristes et les mondes de la science sociale en France : deux moments de la rencontre entre droit et science sociale au tournant du xixe siècle et au tournant du xxe siècle, Thèse de doctorat en droit, université de Bourgogne, 2005. 
[3] Antonin Cohen, Antoine Vauchez, dossier thématique « Sociologie politique de l’Europe du droit », Revue française de science politique, vol. 60/2, avril 2010. 
[4] Revue française d’histoire des idées politiques, n° 28, 2008/2, sur « Les juristes catholiques (1880-1940) », sous la direction de Frédéric Audren et Patrice Rolland ; Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 52/3, 2005, « Le service public, l’économie, la République », sous la direction de Michel Margairaz et Olivier Dard, dont certains articles s’intéressent plus spécialement au rôle du droit et des juristes ; Critique internationale, n° 26, 2005/1, « Les juristes et l’ordre politique européen », sous la direction d’Antonin Cohen et Antoine Vauchez. 
[5] Patrick Arabeyre, Jean-Louis Halpérin, Jacques Krynen (éds.), Dictionnaire historique des juristes français (xiie-xxe siècles), Paris, puf, 2007. 
[6] Martti Koskenniemi, « Why History of International Law Today? », Rechtsgeschichte, n° 4, 2004, p. 61-66; Alexandra Kemmerer, « The Turning Aside. On International Law and it’s History », Russell A. Miller, Rebecca M. Bratspies (eds.), Progress in international law, Leiden, Koninklijke Brill, 2008, p. 71-94. 
[7] Potenza e ragione. La scienza del diritto internazionale nella crisi dell’equilibrio europeo (1870-1914), Milan, Giuffré, 1999. 
[8] International Law Situated: an Analysis of the Lawyer’ Stance towards Culture, History and Community, La Haye, Kluwer Law International, 2000. 
[9] The Gentle Civilizer of Nations: the Rise and Fall of International Law 1870-1960, Cambridge, Cambridge University Press, 2001. 
[10] Imperialism, Sovereignty and the Making of International Law, Cambridge, Cambridge University Press, 2004. 
[11] Une analyse de ces nouvelles approches critiques (New Approaches to International Law) par Rémi Bachand, « La critique en droit international : Réflexions autour des livres de Koskenniemi, Anghie et Mieville », Revue québécoise de droit international, n° 19-2, 2006, p. 1-34. La collection « Doctrine(s) » que le cerdin publie chez Pedone édite depuis quelques années les traductions en français de certains de ces auteurs. Cette collection est dirigée par Emmanuelle Jouannet qui vient de faire paraître Le Droit international libéral-providence : une histoire du droit international, Bruxelles, Bruylant, 2011. 
[12] Rémi Bachand, Thierry Lapointe, « Le décloisonnement du droit international et des relations internationales : l’apport des approches critiques », Études internationales, n° 39-1, 2008, p. 5-16. 
[13] Matthew Craven, Malgosia Fitzmaurice, Maria Vogiatzi (éds.), Time, History and International Law, Leiden, M. Nijhoff, 2007 (colloque organisé à l’université Queen-Mary de Londres en octobre 2004). 
[14] « The Politics of International Law 20 Years Later », The European Journal of International Law (ejil), vol. 20/1, 2009, p. 7-19 ; à signaler également la rubrique biographique récurrente intitulée « The European Tradition in International Law » dans ejil, qui s’est successivement intéressée à Georges Scelle (1990), Dionisio Anzilotti (1992), Alfred Verdross (1995), Hersch Lauterpacht (1997), Hans Kelsen (1998), Charles de Visscher (2000), Alf Ross (2003), Max Huber (2007), René-Jean Dupuy et Walther Schücking (2011). Concernant les membres de l’Institut de droit international : Peter Macalister-Smith, « Bio-Bibliographical Key to the Membership of the Institut de droit international, 1873-2001 », Journal of the History of international Law (jhil), n° 5, 2003, p. 77-159. 
[15] Revue électronique disponible en ligne : http://www.cliothemis.com /. 
[16] Également Nomôdos, le blog d’actualité de l’histoire du droit de la revue électronique Clio@Themis : http://nomodos.blogspot.com. 
[17] Jean-Paul Pancracio, « Aux sources juridiques de la représentation d’intérêts entre États (xixe-xxe siècles) », Relations internationales (ri), n° 143, 2010/3, p. 41-50 ; Marcelo G. Cohen, « La contribution de l’Amérique latine au développement progressif du droit international en matière territoriale », ri, n° 137, 2009/1, p. 13-29 ; deux numéros thématiques « Droits de l’homme et relations internationales » en 2007 ; Robert Kolb, « Mondialisation et droit international », ri, n° 123, 2005/3, p. 69-86. 
[18] Jean-Louis Halpérin, « Le droit et ses histoires », Droit et société, n° 75, 2010/2, p. 311-312. 
[19] Henry Bonfils, Manuel de droit international public, 5e édition revue et mise au courant par Paul Fauchille, Paris, Arthur Rousseau Éditeur, 1908, p. 29. 
[20] Paul Leseur, Introduction à un cours de droit international public, Paris, G. Pedone-Lauriel, 1893, p. 103. 
[21] Voir notamment l’introduction de Douglas Howland, les articles de Arnulf Becker Lorca, « Sovereignty beyond the West: the End of Classical International Law », ou de Li Chen, « Universalim and Equal Sovereignty as Contested Myths of International Law in the Sino-Western Encounter », jhil, vol. 13/1, 2011, p. 7-73 et p. 75-116. 
[22] Alexander Orakhelashvili, « The Idea of European International Law », ejil, vol. 17, 2006/2, p. 315-347. 
[23] Voir par exemple, Antony Anghie, op. cit. ; Emmanuelle Saada, « Penser le fait colonial à travers le droit en 1900 », Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, n° 27, 2009/1, p. 103-116 ; du même auteur, « La loi, le droit et l’indigène », Droits, n° 43, 2006, p. 165-190. Voir également le numéro thématique « Chantiers de l’histoire du droit colonial », Clio@Themis, n° 4, mars 2011 (http://www.cliothemis.com /Clio-Themis-numero-4) ainsi que les travaux du Groupe de recherche sur l’Histoire du droit des colonies au sein de l’umr 5815 « Dynamiques du droit » (université de Montpellier-I/cnrs). 
[24] Parmi les recherches récentes, on peut citer : Philippe Rygiel, Une impossible tâche ? L’Institut de droit international et la régulation des migrations internationales, 1870-1920, Thèse d’habilitation, Université de Paris-I, 2011. 
[25] Paul Fauchille, Traité de droit international, t. II « Guerre et neutralité », Paris, Rousseau et Cie, 1921, p. 1071. 
[26] Martti Koskenniemi, « Entre engagement et cynisme : aperçu d’une théorie du droit international en tant que pratique », La Politique du droit international, Paris, Pedone, cerdin, 2007, p. 381. 
[27] Voir par exemple Morten Rasmussen, « The Origins of a Legal Revolution The Early History of the European Court of Justice », Journal of European Integration History, vol. 14/2, 2008, p. 77-98. 
[28] Archives nationales (Paris), aj/A6/1799, p. 29 séance du 11 novembre 1913, cité par Christophe Charle, La République des universitaires 1870-1940, Paris, Le Seuil, 1994, p. 282-283. 
[29] Martti Koskenniemi, The Gentle Civilizers…, op. cit., p. 275. 
[30] Marc Milet, Les Professeurs de droit citoyens. Entre ordre juridique et espace public, contribution à l’étude des interactions entre les débats et les engagements des juristes français (1914-1995), Thèse de doctorat en science politique, université de Paris-II, 2000, t. I, p. 5. Sur l’engagement politique des juristes, on pourra se reporter à Carlos-Miguel Herrera (éd.), Les juristes face au politique : le droit, la gauche, la doctrine sous la Troisième République, Paris, Kimé, t. I, 2003, et t. II, 2005 ; Nathalie Le Bouëdec, Gustav Radbruch, juriste de gauche sous la République de Weimar, Québec, Presses de l’université Laval, 2011. 
[31] Jean-Michel Guieu, « Les juristes au regard de l’historien : le cas de l’engagement des professeurs de droit en faveur d’une union de l’Europe entre les deux guerres », Bulletin de l’Institut Pierre-Renouvin, n° 11, 2001, p. 83-101. 
[32] Martti Koskenniemi, « Nationalism, Universalism, Empire : International Law in 1871 and 1919 », conférence devant le département d’histoire de l’université de Columbia (29 avril 2005), p. 3, [en ligne] http://www.helsinki.fi /eci /Publications /Koskenniemi /Columbia%200405.pdf (page visitée le 15 décembre 2011). 
[33] Guillaume Sacriste, Antoine Vauchez, « La “guerre hors-la-loi” (1919-1930). Les origines de la définition d’un ordre politique international », Actes de la recherche en sciences sociales, nos 151-152, mars 2004, p. 91. 
[34] Dzovinar Kévonian, « Les juristes et l’Organisation internationale du travail, 1919-1939. Processus de légitimation et institutionnalisation des relations internationales », Journal of the History of International Law, vol. 12, 2010, p. 227-266. 
[35] Voir Julie Bailleux, « Comment l’Europe vint au droit. Le premier congrès international d’études de la ceca (Milan-Stresa, 1957) », Revue française de science politique, vol. 60, 2010/2, p. 295-318.
PLAN DE L'ARTICLE
- Les fonctions du juriste dans la vie internationale : production doctrinale, expertise et justice
- L’entre-deux-guerres : Âge d’or des juristes dans la vie internationale ?
- Les juristes et le système international : entre approche gradualiste et réforme plus radicale
POUR CITER CET ARTICLE
Jean-Michel Guieu et Dzovinar Kévonian « Introduction », Relations internationales 1/2012 (n° 149), p. 3-11.
URL : www.cairn.info/revue-relations-internationales-2012-1-page-3.htm.
DOI : 10.3917/ri.149.0003.




