2005
Reliance
Éditorial
Éditorial
Charles Gardou
Professeur des universités, directeur de l’Institut des sciences et pratiques d’éducation et de formation (ISPEF), président fondateur du Collectif Reliance
Novembre 1995 : le Collectif de recherche sur les situations de handicap, l’éducation et les sociétés (crhes) voyait le jour au sein de l’Université Lumière Lyon2.
Avril 1999 : Michel Serres de l’Académie Française en devenait président d’honneur.
Février 2000 : le premier numéro de Reliance était diffusé. Tous les membres de notre Collectif, en particulier les plus éloignés, espéraient cette revue interne, qui ne totalisait alors pas plus de 20 pages.
Octobre 2003 : sous la houlette de Pierre Bonjour, Reliance prenait simultanément plus d’ampleur et une forme élaborée. Réalisé, sur le plan technique, par le cat Myriade de Villeurbanne, le n° 11 atteignait déjà 80 pages.
Nous voilà déjà dans l’année des 10 ans de notre Collectif, que nous fêterons en 2005 : les éditions Erès, dont la confiance en nos travaux ne s’est jamais démentie, ont accepté de faire de Reliance une revue nationale, Denis Poizat d’en être le rédacteur en chef. Son comité de rédaction réunit une équipe, à la fois de chercheurs et de professionnels, que l’aventure du crhes a fait naître et solidarisée. Des personnalités de tout premier plan composent son conseil scientifique, qui affirment ainsi leur soutien à notre démarche.
Nouveau défi, tellement exaltant ! Nous voulons que Reliance continue à constituer un espace médiateur entre ceux que l’on dit « handicapés » et les autres, quels que soient leur itinéraire, leur expérience, leur situation, leur fonction, leur degré d’implication par rapport au handicap. Qu’elle continue à symboliser l’unité du divers, selon les mots chers à Edgar Morin, fidèle à notre Collectif.
Cet éditorial, qui ouvre une autre phase de Reliance, me donne l’occasion d’offrir à nos lecteurs les apports de notre deuxième congrès international, « Situations de handicap : quelles ruptures pour quelles mutations culturelles ? », qui s’est tenu à Lyon les 24, 25 et 26 novembre 2004 à l’École normale supérieure des sciences de Lyon. 500 congressistes, venus des cinq continents, étaient là pour entendre des conférences, participer à des tables rondes, à des ateliers, à un grand débat public, à des manifestations culturelles. Nous nous sommes efforcés de replacer la question du handicap au cœur de notre culture et de notre vie communes : de la désinsulariser, disons-nous.
Des travaux de ces journées, particulièrement denses, sont issues sept propositions de ruptures, qui représentent autant de leviers pour agir sur notre culture et provoquer la mutation nécessaire. Les voici, telles que retenues dans les différents domaines qui ont guidé la réflexion et telles qu’énoncées au terme du congrès :
Vie autonome et citoyenne
Vivre une situation de handicap ne minore pas mais augmente l’exigence de créer pour chacun les conditions d’exercice d’un réel pouvoir sur sa vie, comme individu et comme citoyen.
Chaque commune ou intercommunalité met en place une structure de représentation directe des personnes en situation de handicap. Celles-ci se font entendre notamment sur les politiques d’accessibilité pour tous, qui permettent d’assurer leur visibilité et leur participation à la vie sociale. Sans que l’appel à leur expression se limite aux seules questions relatives aux situations de handicap.
L’activité de ces structures permanentes est soutenue par un dispositif de formation favorisant l’acquisition par les personnes en situation de handicap d’une véritable expertise. Plus généralement, jamais, où que ce soit, leur voix n’est écartée de la délibération relative à ce qui est « bon pour elles ».
Vie, santé, éthique et déontologie
Nous avons besoin de pratiques quotidiennes innervées par le souci du respect de la personne dans toutes ses fragilités.
Si une posture ne se décrète pas, la formation, elle, s’impose. Elle s’organise autour de dispositifs qui exigent de se mettre à l’école des usagers et de l’expérience qu’ils ont de leur propre vie. Elle conduit à un engagement, éventuellement formalisé par un serment, prenant en compte en particulier les situations de vulnérabilité.
Vie affective, sexuelle et familiale
Chacun est reconnu dans sa capacité singulière à désirer et à rencontrer l’autre.
Aucune décision concernant le projet de vie affective ne peut être prise par un tiers (corps médical, institution, service d’accompagnement…) si elle ne s’appuie sur le consentement éclairé et la participation active de la personne, éventuellement en collaboration avec son tuteur légal. Toute personne doit pouvoir recevoir l’assistance humaine nécessaire à l’expression de sa sexualité.
L’Ecole de la République est l’école de tous les enfants de la République.
Chaque école, collège, lycée assure une scolarisation pour tout enfant ou adolescent en situation de handicap, obligatoirement inscrit dans l’école de son secteur. Les établissements adaptés constituent des voies complémentaires, mobilisées au service du projet des familles, de manière variable et concertée. Des formations sont créées qui réunissent les usagers et l’ensemble des professionnels concernés.
Qui peut mesurer la « productivité » de ceux qu’on soupçonne d’être « improductifs » ? Qui peut prédire ce qui peut « se produire » dès lors qu’on leur accorde de faire œuvre de leurs mains et de leur esprit ?
Les curriculum vitae exigés par les employeurs lors d’une procédure d’embauche ne contiennent aucune information personnelle susceptible de générer une discrimination à l’emploi. L’adaptation des postes individuels s’accompagne de celle des tâches collectives. Dans l’ensemble des secteurs professionnels et la totalité des cursus initiaux, une matrice formative, apportant des fondamentaux sur les situations de handicap, est élaborée et mise en œuvre.
Vie artistique et culturelle
Les lieux d’éducation, les institutions culturelles et artistiques reconnaissent pleinement que ce qui fait l’art, c’est sa puissance d’ébranler la norme.
Des projets d’action culturelle favorisent, dès l’enfance, le développement de pratiques métisses.
Les espaces de culture et d’art font concrètement place aux artistes professionnels en situation de handicap, sous forme de résidence (d’artistes ou de compagnies) et de programmations régulières.
Vie sportive et de loisirs
Le mouvement sportif va jusqu’au bout du projet universaliste qui s’incarne dans l’idéal olympique.
Olympiades, compétitions, éducation physique… les pratiques sportives et de loisirs réunissant des personnes en situation de handicap et les autres, qu’elles soient mixtes ou spécifiques, sont rendues visibles ou créées.
Que Reliance contribue, à sa mesure, à cette indispensable révolution culturelle dans la manière de penser et de prendre en compte le handicap, dont les personnes directement concernées ne seront pas les seules bénéficiaires ! Et comme nous l’écrivions lors du tout premier numéro, que les fruits passent la promesse des fleurs !