Reliance 2005/2
Reliance
2005/2 (no 16)
128 pages
Editeur
I.S.B.N. 274920495X
DOI 10.3917/reli.016.0106
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De la blessure à la création

Vous consultezHelen Adams Keller : de la fillette sourde et aveugle à l’écrivain et à la conférencière

AuteurCharles Gardou du même auteur


...



Napoléon et Helen Keller sont, aux yeux de Mark Twain[1] [1] Mark Twain (1835-1910), qu’Helen Keller a eu le privilège...
suite
, les deux personnages les plus fascinants du xixe siècle ! Il est vrai que, dans des registres radicalement dissemblables, ils ont tous deux fait preuve d’une détermination hors du commun que les obstacles n’ont fait que renforcer. Mais intéressons-nous ici à Helen Adams Keller, pour laquelle un singulier hasard a voulu qu’un des ancêtres suisses fût le premier professeur de sourds-muets de Zurich !

2 Si cette contribution peut apparaître hagiographique, elle n’est pourtant que la relation fidèle d’un itinéraire réel et d’une œuvre éducative tout aussi réelle. Par-delà l’âpreté d’une situation de handicap, elle met au jour les forces vitales en œuvre qui ont permis de la surmonter.

3 Le 27 juin 1880, à Tuscumbia dans l’Alamaba, naît une petite fille débordante de vie et de volonté, qui balbutie précocement ses premiers mots et accède à la marche le jour même de son premier anniversaire. Elle a dix-neuf mois à peine lorsqu’une grave maladie (diagnostiquée à l’époque comme « fièvre cérébrale », plus probablement une scarlatine) vient ternir les promesses que portent ses débuts dans l’existence. Les séquelles sont particulièrement sévères : surdité, mutité et cécité. Devenue adulte, Helen dira le profond désarroi qu’elle a ressenti alors : « Vous êtes-vous quelquefois trouvé en mer par un brouillard épais qui vous enveloppe d’un crépuscule blanchâtre, comme tangible ? Le grand navire vous semble pris d’inquiétude, tandis que la sonde tâtonne pour lui trouver un chemin et que vous vous sentez le cœur étreint d’angoisse. Tel ce vaisseau, j’avançais dans la vie avant que ne commence mon éducation. Mais je n’avais ni sonde ni boussole, ni aucun moyen de me rendre compte de la proximité du port. De la lumière : donnez-moi de la lumière[2] [2] Keller (Helen A. ), Sourde, muette, aveugle. Histoire de...
suite
 ! » Elle décrit ce temps comme un « no-world », dénué de toute communication humaine. Retranchée du monde et de la société par sa double déficience, de quel moyen dispose-t-elle en effet, non seulement pour s’exprimer, mais pour imaginer simultanément que chaque chose a un signe propre à la représenter ?

4 Mais, à l’âge de sept ans, son « non-monde » va voler en éclats. Une brèche dans sa vie silencieuse, obscure, incarcérée ! Mieux, une re­naissance ! Ses parents la conduisent à Washington pour consulter le docteur Alexander Graham Bell, qui enseigne le langage par signes aux sourds-muets. Ses recherches destinées à faire entendre les sourds ont amené cet inventeur de génie à mettre au point un appareil traduisant les oscillations acoustiques en oscillations électriques, aboutissant, en 1876, à la conception du téléphone. Sur ses conseils, l’éducation d’Helen est confiée à Anne Mansfield Sullivan.

5 Devenue aveugle de très bonne heure, puis recouvrant partiellement la vue grâce à une intervention chirurgicale, Miss Sullivan a été accueillie à la Perkins Institution for the Blind de Boston, dont elle est sortie major de sa promotion. C’est dans cette école pour les aveugles, qu’il dirigeait alors, que Samuel Gridley Howe[3] [3] Samuel Gridley Howe, né à Boston en 1801 et mort en 1876,...
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avait entrepris l’éducation de Laura Bridgman, lorsqu’elle avait huit ans. À l’âge de vingt-six mois, suite à une rougeole comportant de graves complications, elle avait simultanément perdu la vue, l’ouïe, l’odorat et le goût. Le Dr Howe a d’abord procédé à son enseignement au moyen de caractères en relief tracés sur de petits morceaux de bois. Il fixait à un objet le mot qui le désignait, puis faisait successivement toucher à son élève l’objet et le mot. Il lui a ensuite appris l’alphabet manuel, la lecture et l’écriture[4] [4] Voir Mary Swift Lamson, Life and Education of Laura Dewey...
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.

Le langage lui livre son mystère

6 Miss Sullivan, arrivée auprès d’Helen Keller, s’inspire naturellement de cette méthode : elle lui apprend à se servir de ses doigts comme d’une clé pour ouvrir sa prison et libérer son esprit. Passé un premier temps difficile, conflictuel, parfois violent, elle peut développer une pédagogie, essentiellement ludique, qui prend appui sur la présentation d’objets, que la fillette découvre d’abord par le toucher. Puis elle lui dessine, au creux de la main, les caractères des mots correspondants. Tandis qu’elle goûte, par exemple, la sensation de l’eau du puits qui ruisselle sur l’une de ses mains, son institutrice écrit « e-a-u » dans l’autre. C’est de cette manière qu’elle appréhende les rapports entre les mots et les choses et peut accéder ensuite à la pensée catégorielle. Des jours durant, elle ne se lasse pas de se faire indiquer, pour chaque objet, le signe qui lui est propre, à l’instar d’un enfant de deux ans demandant quel est le nom de tout ce qu’il aperçoit autour de lui.

7 Le langage, qui livre peu à peu son mystère, prend vie pour elle : « Tout objet avait un nom, tout nom provoquait une pensée nouvelle[5] [5] Keller (Helen A. ), op. cit. , p. 41 ...
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 ». Sa fonction se révèle par cette possibilité illimitée d’unir et de substituer à chaque objet de perception ou de connaissance un signe qui lui réponde. Très vite, Helen parvient, par simple imitation, à tracer elle-même les lettres qui composent « p-o-u-p-é-e », « é-p-i-n-g-l-e », « c-h-a-p-e-a-u », « t-a-s-s-e », « s’-a-s-s-e-o-i-r », « s-e- l-e-v-e-r », « m-a-r-c-h-e-r », etc. Voici, dans sa version originale, la lettre qu’elle adresse à sa cousine, seulement trois mois et demi après que le premier mot lui eût été épelé dans la main : « helen écrit – anna georges donnera à helen une pomme – simpson tirera des oiseaux – jacques donnera à helen un bâton de sucre candi – le docteur donnera à mildred un médicament – mère fera une robe neuve à mildred ».

8 Plus elle manie d’objets et en maîtrise les usages, plus elle acquiert des mots nouveaux. Plus sa connaissance des choses s’étend, plus elle se relie à l’extérieur et au monde. Cependant, que d’obstacles pour acquérir les notions abstraites ! Qu’est-ce que « penser » ? Helen saisit pour la première fois cette notion au cours d’un exercice de classement de perles de tailles différentes. Au moment où elle concentre toute son attention pour éviter des erreurs et trouver des solutions, Miss Sullivan touche son front, en épelant, dans sa main, le verbe « penser », comme elle procède habituellement. Qu’est-ce que l’« amour » ? Est-ce le parfum des fleurs qu’elle affectionne ? Est-ce le soleil dont elle ressent la chaleur sur sa peau ? S’il est impossible de toucher l’amour, on peut sentir « de quel charme il pénètre les choses ». Son institutrice lui désigne alors le cœur, pour lui signifier qu’il est le siège de ce sentiment, l’amenant à prendre conscience de ses liens invisibles avec les autres.

...


Ses doigts percent les secrets du monde

9 Dans une deuxième phase, à l’instar du Dr Howe, Miss Sullivan recourt à des morceaux de carton, portant des mots en caractères palpables, que la fillette s’exerce à placer sur les objets qu’ils symbolisent et à agencer en phrases brèves, dans un cadre en bois. Ensuite, à partir, par exemple, des bouts de carton « la – poupée – est – au – lit », elle met concrètement sa poupée dans un lit, avec les mots « est – au – lit », qu’elle place à proximité. Elle perçoit ainsi le rapport entre les mots et l’acte lui-même, procédant à l’identique avec tout ce qui compose son univers. C’est alors qu’elle entame son premier livre de lecture, où elle s’efforce, au fil des pages, de repérer avec ses doigts les mots familiers.

10 Travaillant le plus souvent en plein air, dans la nature qu’elle adore, ses apprentissages sont associés aux parfums des sous-bois, aux senteurs des résineux, au soyeux des cocons de cotonniers, au velouté des fruits. Sur un vieux quai, au bord du Tennessee, elle s’initie à la géographie, en construisant, avec des cailloux, des lacs, des îles, et en creusant des lits de rivières. Avec de l’argile, Miss Sullivan réalise des cartes en relief : elle dessine méridiens et parallèles, marquant les pôles avec des bâtons. Helen prend progressivement conscience de la rotondité de la planète, de ses subdivisions en continents et pays, de ses montagnes et océans.

11 En dépit de son faible intérêt pour l’arithmétique, qu’elle considère comme un système de chausse-trappes, elle apprend le calcul au moyen de perles enfilées par groupes et par le procédé des pailles à ajouter ou à soustraire. Grâce à un aquarium peuplé de têtards s’ébattant entre ses doigts lorsqu’elle y plonge sa main, elle perce le secret de leur métamorphose en grenouilles. Ses séjours à l’océan élargissent ses connaissances : elle hume l’air marin ; elle fait couler le sable fin entre ses mains ; elle plonge dans les vagues, pour sentir leur mouvement rythmique ; elle goûte l’eau salée ; elle s’évertue à chercher algues, coquillages et écrevisses de mer. Bref, elle se fait de plus en plus perméable à tout ce qui est nouveau et son monde mental ne cesse de s’agrandir. Son vocabulaire s’enrichit, son raisonnement s’aiguise, elle exprime, avec plus de fluidité, ses idées ou ses conceptions et saisit mieux les pensées de son entourage.

12 Ses savoirs s’élaborent de la sorte, à partir du tactile, par lequel elle acquiert sa première notion des choses, et complémentairement du gustatif, du kinesthésique et de l’olfactif. Or l’on sait que l’espace tactile ne peut avoir qu’un caractère successif : celui que présentent les impressions fournies par l’exploration tactile elle-même. Seule la vue peut donner une image simultanée et synthétique de ce qui est étendu. Helen raconte comment, lors d’un voyage aux chutes de Niagara, elle en perçoit toutefois les merveilles : par l’air ambiant qui tremble et par la terre qui bouge sous ses pieds. Elle rapporte la sensation qu’elle a de l’impétuosité des eaux, en posant sa main sur une vitre que leur fracas fait vibrer. De même, lors de l’Exposition universelle de 1893, elle relate comment ses doigts découvrent les géniales inventions, les productions de l’activité humaine et autres trésors de l’industrie : « Je m’instruisis des procédés d’extraction du diamant. Chaque fois que c’était possible, je touchais les machines au travail pour mieux me rendre compte de la manière dont les pierres étaient posées, taillées, polies […]. Je touchai, avec une terreur sacrée, les momies égyptiennes, et toutes ces reliques m’apprirent plus sur l’humanité que tout ce que j’en ai lu ou entendu dire depuis[6] [6] Keller (Helen A. ), op. cit. , p. 107-108 ...
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. »

13 Autant d’expériences à partir desquelles, chemin faisant, Miss Sullivan lui permet de constituer un capital terminologique et notionnel. Soucieuse de suppléer aux stimulations dont Helen est privée, elle lui traduit mot à mot, sans relâche, tout ce qu’elle entend. Elle excite continûment sa curiosité par des allusions ou des phrases inachevées tracées dans sa main et par des jeux d’énigmes. Elle éveille aussi son sens du beau par des descriptions, pour lesquelles elle excelle, et qui évitent à Helen de commettre des erreurs dans l’emploi des termes exprimant des sons et des couleurs.

14 À l’occasion d’une visite ponctuelle à la Perkins Institution à Boston, Helen peut enfin, sans l’interprétariat de son institutrice, communiquer avec des enfants aveugles qui pratiquent sa propre langue : l’alphabet manuel. Comme elle, ils comprennent le langage muet des doigts.

Les portes de sa prison muette s’ouvrent

15 A dix ans, elle commence l’apprentissage de la parole, poussée par un impérieux besoin de s’extraire des exigences de l’alphabet manuel, où celui qui lui parle ou bien lui fait une lecture est contraint d’épeler manuellement l’alphabet utilisé par les sourds. De son côté, elle doit poser sa main sur celle de son interlocuteur pour en connaître la position. Face à ces contraintes, elle s’exerce à émettre des sons articulés ou à pousser des cris, une main sur la gorge, tandis qu’elle scrute, avec l’autre, le mouvement de ses lèvres. Elle bénéficie, à ce moment-là, de la méthode de Miss Sarah Fuller, directrice de l’école Horace Mann, qui lui donne plusieurs leçons successives. Elle prend la main de la fillette qu’elle promène sur son visage, lui fait sentir les positions de sa langue et de ses lèvres, les vibrations de la gorge et les expressions du visage. Helen acquiert ainsi, par imitation, les éléments de prononciation.

16 Malgré une articulation défectueuse, elle arrive à dire sa première phrase (« Il fait chaud ») et à se faire comprendre de Miss Sullivan et Miss Fuller. Elle s’évade enfin de sa prison muette ! Le Dr Howe, tenu informé, lui écrit aussitôt : « Je suis enchanté d’apprendre que vous parlez avec votre bouche aussi bien qu’avec vos doigts. Quelle chose curieuse que le langage !… Je suis surpris de la maîtrise du style que je trouve dans votre lettre. J’en conclus presque que le monde pourrait fort bien aller sans qu’il fût besoin de voir et d’entendre. Peut-être les gens en seraient-ils meilleurs, car ils ne pourraient plus se faire la guerre. Imaginez-vous une armée d’aveugles avec fusils et canons[7] [7] Extrait de la réponse de Samuel Gridley Howe, le 1er août...
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 ! » Parvenue à une combinaison de plus en plus diversifiée des sons et à une prononciation plus claire, Helen finit par renoncer quasiment à l’alphabet manuel.

17 Et à peine a-t-elle douze ans que son institutrice envisage déjà qu’elle rédige une brève histoire de sa vie. Comment écrit-elle ? Elle place entre les pages une planche à rainures parallèles, qui correspondent aux lignes. Avec la pointe émoussée d’un crayon, elle presse ensuite la feuille de papier dans ces stries, afin de maintenir les mots à la même hauteur. Les petites lettres y sont intégralement inscrites ; les plus grandes débordent dans l’espace inférieur ou supérieur. Elle guide le crayon de la main droite, tandis qu’avec l’index de la gauche, elle s’assure qu’elle a formé et espacé les lettres avec régularité.

18 Parallèlement elle entame, grâce aux caractères en relief, l’étude de la grammaire française. Elle parvient même à maîtriser suffisamment le français pour lire les auteurs classiques : La Fontaine, Molière, Racine. Par les lectures qu’elle multiplie[8] [8] Elle lit notamment In memoriam (1850) d’Alfred Tennyson,...
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, elle arrive à repérer un auteur à son style, comme « elle reconnaît, dit-elle, un ami à sa poignée de main[9] [9] Keller (Helen A. ), op. cit. , p. 110. ...
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 ».

19 Et voilà que, après deux années à la Wright Humason School de New York, pour perfectionner son langage articulé, sa lecture sur les lèvres et pour fortifier sa voix, elle entre, à seize ans, à l’école de Cambridge. Au seuil de l’université de Harvard, avec des jeunes filles qui voient et entendent ! À son programme d’études : l’arithmétique, l’histoire, la littérature, l’anglais, le latin, le grec et l’allemand, dont le professeur est un des seuls à maîtriser l’alphabet manuel. Son opiniâtreté ne nivelle pas tous les obstacles, loin s’en faut : elle se procure avec force difficultés les textes en relief dont elle a besoin ; elle ne peut pas prendre de notes en classe, ce qui l’oblige à tout reprendre, chez elle, sur sa machine à écrire en braille ; Miss Sullivan, qui l’accompagne aux cours pour interpréter tout ce qui est dit, ne peut épeler dans sa main l’intégralité des livres ; elle doit chercher pour Helen le sens des mots nouveaux, lui lire et relire les documents qui ne sont pas en relief. Rude besogne ! Si ses progrès la laissent en deçà de son premier rêve, « parler comme tout le monde » (pour la réalisation duquel elle est disposée à œuvrer jour et nuit), ses professeurs ne tardent pas à se familiariser avec sa prononciation imparfaite et, dès lors, sont à même de répondre à ses questions et de corriger ses erreurs.

20 Ses efforts ne demeurent pas vains ! Assistée d’un lecteur en alphabet manuel et munie de sa machine en braille, elle passe les examens préliminaires au Radcliffe College. Elle est reçue à toutes les matières, l’allemand, l’anglais, le français, le latin, le grec et l’histoire romaine, obtenant même des félicitations pour les deux premières. Stimulée par ce succès, elle se consacre essentiellement, en deuxième année, à la physique, à l’algèbre, à la géométrie, à l’astronomie, au grec et au latin. Mais encore nombreux sont les récifs sur lesquels vient se briser parfois sa volonté ! D’une part, l’effectif des classes n’autorise plus la personnalisation de l’enseignement. D’autre part, durant les cours, elle doit écrire de l’algèbre et résoudre des problèmes de physique : or, sans sa machine, il lui est impossible d’effectuer les opérations. Par ailleurs, ne pouvant suivre au tableau noir les figures géométriques, elle est obligée de les reproduire sur un coussin avec des fils de fer rectilignes ou recourbés : « Les diagrammes géométriques me faisaient perdre la tête, car, même sur un coussin, déplore-t-elle, je ne pouvais juger des rapports entre les différentes parties[10] [10] Keller (Helen A. ), op. cit. , p. 126. ...
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. »

21 En un mot, chaque situation d’apprentissage est hérissée de difficultés, souvent imprévues. Aussi est-il décidé qu’elle poursuivra désormais ses études avec Merton S. Keith, un précepteur de Cambridge. Disposant de conditions plus favorables et du temps nécessaire qui lui faisait défaut à l’école de Cambridge, ses progrès s’accélèrent et elle en vient même à trouver de l’intérêt aux mathématiques ! De sorte que, en juin 1899, alors qu’elle atteint ses dix-neuf ans, elle subit les dernières épreuves d’entrée au Radcliffe College, pour lesquelles elle ne bénéficie que d’un seul aménagement : une copie des énoncés en braille américain.

Ses mains sont tout occupées à écouter

22 Qu’importe, elle est admise et, une année plus tard, elle réalise son deuxième rêve, apparemment irréalisable. Elle entre à Radcliffe, au sein de la plus ancienne et fameuse université des États-Unis, celle de Harvard à Cambridge : « Une puissance intérieure, plus forte que les conseils de mes amis, plus forte même que les arguments de ma propre faiblesse, m’avait poussée à me mesurer avec ceux qui voient et qui entendent… Dans ce monde féerique de l’esprit, je serais aussi libre qu’une autre, écrit-elle[11] [11] Keller (Helen A. ), op. cit. , p. 133-134. ...
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 ». Cependant, à son enthousiasme initial, succède un certain désenchantement. Là, elle pâtit tout spécialement du rythme accéléré, qui ne l’autorise pas à approfondir ses connaissances. En classe, les propos des professeurs ne lui parvenant pas directement, on continue à les lui épeler dans la main aussi rapidement que possible, mais l’explication manuelle se révèle bien trop longue par rapport à l’explication orale. Ses mains sont tout occupées à écouter ! C’est dans ce contexte qu’elle décide de recourir à la machine à écrire de Hammond, mieux adaptée aux exigences de son travail, en ce qu’elle permet l’usage de plusieurs claviers comportant les systèmes de caractères grecs et français, de même que la notation mathématique.

23 Elle réussit néanmoins à se frayer un chemin parmi ces écueils et chaque lutte se termine par une victoire ! Elle retrouve de l’enthousiasme pour la littérature du xviie siècle, pour Shakespeare (dont elle retient par cœur certains fragments) et pour l’histoire de la philosophie. Elle se passionne pour la lecture des poèmes lyriques de Schiller et du Faust de Gœthe. En liaison avec ses cours de français, elle dévore les œuvres de Balzac, Victor Hugo, Alfred de Musset ou encore Mérimée et Sainte-Beuve. Charmée par l’histoire des Grecs, elle dévore l’Iliade et l’Odyssée d’Homère et l’Enéide de Virgile. Elle est emportée par les pérégrinations d’Enée, le prince troyen, fils d’Anchise et d’Aphrodite, contraint à l’exil après la chute de sa ville, et s’établissant en Italie pour y fonder la nation romaine. Les livres jouent pour elle un rôle exceptionnel, car, selon ses propres mots, la barrière des sens ne l’empêche pas de « communiquer avec eux ». Dès Le petit Lord Fauntleroy, qu’elle a lu à huit ans, elle s’est habituée à promener ses doigts tâtonnants sur les pages en caractères repoussés[12] [12] Ces caractères sont obtenus par « repoussage », c’est-àdire...
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. Les ouvrages gaufrés ont ainsi suppléé son audition et sa vue défaillantes, lui permettant de participer au mouvement et au bruit du monde extérieur.

24 Sa vie ne se réduit pas pour autant à ses études et aux préoccupations intellectuelles ! Elle affectionne les activités de plein air : encore enfant, elle a appris à nager, à plonger et à canoter. Elle utilise, en ces occasions, des avirons munis de bracelets de cuir qui les maintiennent en bonne position et, par la résistance de l’eau, elle se rend compte elle-même de leur bon équilibre. Elle aime lutter contre le courant et s’imprégner de l’ambiance de la rivière et de ses berges. Elle se plaît aussi à jouer aux échecs, dotée d’un damier adapté : les carrés sont creux pour que les pièces y tiennent fermement ; la partie supérieure des pièces noires est aplatie, celle des blanches, de taille plus importante, est bombée ; un bouton de cuivre est fixé sur chacune d’elle afin de différencier les pions et le roi. Les vibrations, qui accompagnent le déplacement d’une pièce, lui indiquent quand vient son tour de jouer.

25 Parce qu’elle a la perception des choses invisibles et inaudibles, elle éprouve un réel plaisir à toucher des œuvres d’art, dont elle étudie, avec sa main ouverte, les contours et les lignes : la Vénus de Médicis ; la Minerve du Parthenon ; l’Apollon du Belvédère ; Laocoon, prêtre d’Apollon à Troie, et ses deux fils enlacés par d’énormes serpents ; les sculptures animalières d’Antoine-Louis Barye[13] [13] Parmi les œuvres de ce sculpteur français (1796-1875) :...
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. « En suivant leurs lignes, dit-elle, en caressant leurs courbes, mes doigts perçoivent la pensée et l’émotion que l’artiste a voulu rendre. Je découvre, sur les visages des dieux et des héros, les expressions du courage, de la haine, de l’amour, aussi nettement que sur les figures vivantes qu’il m’est permis d’étudier[14] [14] Keller (Helen A. ), op. cit. , p. 174. ...
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. » À la lire, on partage son interrogation : la main ne perçoit-elle pas mieux que le regard les beautés d’une sculpture ? De la même manière, par les yeux de ses amis, qui lui en décrivent les nuances et les couleurs, elle est émue par les tableaux des grands peintres. Parmi ses autres plaisirs culturels : le théâtre. À travers les explications qu’on lui donne, elle a, chaque fois, le sentiment de vivre, telle une actrice, au milieu des événements qui se déroulent sur la scène. Oubliant sa surdi-cécité, elle voit par les yeux et entend par les oreilles de son interprète. Dans ses échanges épistolaires, elle confie encore son goût pour les questions politiques, dont les journaux se font l’écho, et son désir de prendre des leçons de piano. Sans doute la musique éveille-t-elle en elle l’idée de battements, de pulsations et de sons, par les ondes qui se propagent jusqu’à elle.

26 C’est en juin 1904 qu’Helen, qui vient d’avoir vingt-quatre ans, reçoit son diplôme, cum laude, avec mention « bien », du prestigieux Radcliffe College de l’université de Harvard. Par la suite, elle devient en quelque sorte l’ambassadrice mondiale des opprimés, engagée dans la lutte pour la reconnaissance des droits des femmes, des ouvriers et des minorités. En 1921, elle contribue de manière décisive à la création et au fonctionnement de l’American Foundation for the Blind. Sous son impulsion, bien d’autres fondations se créent dans le monde. Parallèlement, elle donne de nombreuses conférences dans divers pays et poursuit sa carrière d’écrivain, très tôt commencée. Au-delà de son ouvrage, The Story of my Life, traduit en plus de cinquante langues, qui lui vaut une immense popularité, elle écrit treize livres et de multiples articles, consacrés aux déficiences sensorielles, à la condition féminine et autres sujets de société. L’histoire rapporte qu’en 1961, à l’issue d’une entrevue avec le président John F. Kennedy à la Maison Blanche, elle déclare, en souriant, ne pas se souvenir du nombre de présidents rencontrés au cours de sa vie. Elle meurt le 1er juin 1968, à Wesport, dans le Connecticut, peu de temps avant son 88e anniversaire.

27 Tel est l’itinéraire de la petite fille écorchée vive, dont l’univers s’arrêtait à sa propre peau. Elle pour qui le monde, c’était elle et rien d’autre. Elle qui cédait à des colères et à des crises aiguës de désespoir, dans son cachot où nul bruit et nulle lumière ne pénétraient. Elle a fini par vaincre le hasard cruel, dont elle a été victime au matin de sa vie, avec l’aide d’une pédagogue d’exception[15] [15] Voir l’ouvrage d’Helen A. Keller, intitulé Ma libératrice,...
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, qui a montré a contrario que la défaite est souvent dans le regard porté sur celui que l’on éduque.

28 Où un autre peut parvenir, elle est parvenue ! De sorte qu’elle fait naître, chez ceux qui la lisent ou découvrent ses réalisations, un sentiment d’admiration pour son adaptabilité, son inépuisable quête de savoir et son inflexible détermination à réussir. Pour son acharnement à se « désemmurer » et à échapper à l’existence de morte vivante à laquelle elle semblait promise. Le bonheur que lui procurent ses succès n’exclut pas ses larmes rentrées ! Entre espoir et révolte contre l’injuste destin, c’est cependant son désir de vivre, de communiquer, de savoir, de se réaliser qui a triomphé de son handicap.

29 Au-delà de son caractère exemplaire, sinon héroïque, son expérience constitue un gisement pédagogique à (re)découvrir et à exploiter par tous ceux qui sont en charge de l’éducation. Elle met en lumière les schèmes fondateurs d’une éducation inclusive : la relativisation de la norme ; l’ajustement à l’enfant réel (projet, pédagogie et accompagnement à géométrie variable ; mosaïque de supports, méthodes, stratégies compensatoires et autres rampes d’accès cognitives) ; le rôle du langage dans l’émergence de soi ; la place du désir et du sens dans l’acquisition du savoir ; l’importance décisive de la stimulation intellectuelle et culturelle (horizon toujours ouvert) ; le refus du déterminisme et de la résignation. Elle révèle, lumineusement, que l’éducation commence là où le temps étalonné ne compte plus, là où s’arrêtent les certitudes normatives, là où meurent les défaitismes.

30 L’abbé de l’Epée aurait été comblé de connaître cette remarquable réussite, lui qui écrivait, dans une lettre au Journal de Paris du 5 décembre 1785 : « Si, dans le nombre de sourds de naissance, il s’en trouvait un qui fût aveugle, je me chargerais volontiers de son instruction, moins difficile que le commun des hommes ne se l’imagine. » C’était près d’un siècle avant la naissance d’Helen Adams Keller !

Anchise est ce berger légendaire de Troie, amant d’Aphrodite, qui lui donne un fils, Énée. Ayant commis l’indiscrétion de parler de cette union, il est puni par Zeus qui le rend boiteux (ou aveugle) d’un coup de foudre.
 

Notes

[ 1] Mark Twain (1835-1910), qu’Helen Keller a eu le privilège de rencontrer, lui a relaté quelques-unes de ses meilleures histoires (Les aventures de Tom Sawyer, La vie sur le Mississipi, La grenouille sauteuse de Calaveras, etc.), qu’elle a décryptées avec ses doigts posés sur les lèvres du conteur.Retour

[ 2] Keller (Helen A.), Sourde, muette, aveugle. Histoire de ma vie, Paris, Payot, 1991 (1re éd. 1904), p. 38. Voir aussi Hickok (Lorena A.), L’histoire d’Helen Keller, Paris, Robert Laffont, 1997. C’est elle qui remplaça Ann Sullivan à sa retraite.Retour

[ 3] Samuel Gridley Howe, né à Boston en 1801 et mort en 1876, s’est aussi intéressé à l’éducation des enfants atteints de déficience mentale.Retour

[ 4] Voir Mary Swift Lamson, Life and Education of Laura Dewey Bridgman, Boston, 1878. On connaît également l’expérience de Marthe Obrecht, en Suisse et celle de Marie Heurtin, en France.Retour

[ 5] Keller (Helen A.), op. cit., p. 41Retour

[ 6] Keller (Helen A.), op. cit., p. 107-108Retour

[ 7] Extrait de la réponse de Samuel Gridley Howe, le 1er août 1890, à une lettre d’Helen.Retour

[ 8] Elle lit notamment In memoriam (1850) d’Alfred Tennyson, le poète et auteur dramatique britannique. Parmi ses œuvres les plus connues, citons « Les mangeurs de lotus », inclus dans les Poèmes (1932), La Princesse (1847), Maud (1855), Enoch Arden (1864) et Le Rêve d’Akbar et autres poèmes (posthume, 1892).Retour

[ 9] Keller (Helen A.), op. cit., p. 110.Retour

[ 10] Keller (Helen A.), op. cit., p. 126.Retour

[ 11] Keller (Helen A.), op. cit., p. 133-134.Retour

[ 12] Ces caractères sont obtenus par « repoussage », c’est-àdire par le procédé qui consiste, avec l’aide d’un outil (ici, un poinçon), à imprimer un relief aux lettres.Retour

[ 13] Parmi les œuvres de ce sculpteur français (1796-1875) : Tigre dévorant un gavial, Lion dévorant un serpent, Lion en marche, Le Lapithe et le Centaure.Retour

[ 14] Keller (Helen A.), op. cit., p. 174.Retour

[ 15] Voir l’ouvrage d’Helen A. Keller, intitulé Ma libératrice, Ann Sullivan Macy, Paris, Payot, 1956 ; le film du réalisateur Arthur Penn, Miracle en Alabama (1962), avec Anne Bancroft et Patty Duke, et la pièce de théâtre Miracle en Alabama ou l’histoire vraie d’Helen Keller (2004), mise en scène par Bénédicte Budan.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Charles Gardou « Helen Adams Keller : de la fillette sourde et aveugle à l'écrivain et à la conférencière », Reliance 2/2005 (no 16), p. 106-114.
URL :
www.cairn.info/revue-reliance-2005-2-page-106.htm.
DOI : 10.3917/reli.016.0106.