2005
Reliance
Éditorial
Bas bruits, bas mots, bas-fonds… mais continuons !
Denis Poizat
L’Ukraine, décembre 2004 : la révolution orange, à bas bruit, s’élevant contre la corruption d’un système étranger à la transparence qu’exige le pouvoir démocratique, a été illustrée par l’action d’une traductrice en langue des signes de la télévision publique ukrainienne. Natalia Dmitruk, ruban orange au poignet, a déclaré : « Citoyens, on vous ment, ce n’est pas la vérité, ne croyez pas les résultats, ils sont falsifiés, notre président est Louchtchenko », rapporte le journal Info-fax n° 481. Fille de parents sourds, elle a pensé la citoyenneté des personnes handicapées a priori comme une citoyenneté partagée. Son message, d’une langue de traduction, est devenu langue de subversion. De la bravoure, il en fallait. La leçon à tirer six mois plus tard : la langue des signes, en Ukraine, a acquis droit de Cité.
Privé de parole, à bas mots, moribond mais farouche, chef temporel et spirituel de l’institution la plus ancienne et la plus étendue au monde, malade, à bout de forces, le pape est mort. Il a mobilisé des millions de fidèles. Mort, quelle figure laissera-t-il ? À l’instar de vieux présidents malades et tenaces qui nous ont gouvernés, il a suscité le doute, irrité, au point de forcer l’admiration de certains de ses plus vieux adversaires. Sa fragilité, comparable ni plus ni moins à celle des autres grands malades, et sa pugnacité, soutenues par la curie qui jamais n’a lancé contre lui de procédure d’impeachment comme on le vit pour un président américain accusé de fredaines, étonnaient. L’Église catholique, dont on estime les membres à plus de 980 millions, quoi qu’on pense de ses positions par ailleurs, donnerait-elle un exemple à l’humanité, celle d’un gouvernant fragile et respecté ? Pourtant quelle multitude, parmi les nations, voudrait pareil président pour conduire les destinées d’un État ? Que vaut, dans ce cas, la fragilité ? Restera-t-elle seulement messianique ? Ce serait alors un contre-exemple notable dont il faut s’extraire.
George Steiner est un intellectuel célèbre. Son dernier livre, Dix raisons (possibles) à la tristesse de pensée, est commenté dans le Nouvel Observateur n° 2107 (24 au 30 mars 2005). On y apprend que « George Steiner déplore que de grandes idées aient pu venir à des hommes ou des femmes illettrés ou incultes, au sourd-muet ou au débile mental ». Si cela est vrai, il importe qu’il l’ait écrit, et qu’il l’ait pensé. Cela importe pour signifier qu’au-delà des progrès fragiles, la régression, elle, est éternelle. Elle est même increvable. Il importe de savoir n’être pas dupe de la pensée. Ce n’est pas la tristesse de la pensée, c’est la tristesse de sa défaite, jusque dans ses bas-fonds. Elle mérite cependant d’être explorée. S’agit-il d’une régression feutrée ? Ou alors d’un aveu, celui de la culture triomphante, mais de quelle culture du reste ? Que restera-t-il, Monsieur Steiner, d’une culture qui regrette que des « débiles aient eu de grandes idées » ? Et ceux-là même qui veulent rabattre la nouveauté de l’autre par amour de la mémoire des arrangeurs de mots, des faiseurs de mélodies et des grands manipulateurs de concepts doivent comprendre qu’il en restera bien peu de chose.
On dit qu’en touchant le fond, on peut remonter. On serait tenté de le croire en écoutant Albert Memmi dont on lira l’interview. Il ne laisse pas d’interroger chacune des générations qu’il a accompagnées de son infatigable faconde. Voilà la parole, spécificité française, d’un intellectuel. Ailleurs, on dit un savant – il l’est aussi – mais c’est également un intellectuel, de cette sorte d’homme du monde, de l’engagement, tel qu’on en vit lors de l’affaire Dreyfus, au moment où il fallait dire non ! Ou, en d’autres cas, oui ! Non ou oui, et voilà surtout pourquoi. Car il ferraille et fait pièce aux a priori les plus tenaces. Merci à vous, Albert Memmi, d’avoir bien voulu vous prêter à la réflexion conduite par Reliance. Et merci aux autres qui vous succéderont, et « qui ne connaissent rien au handicap », de porter à la tribune leur parole libre.
Le vent pousse la revue à grandir encore. Les lecteurs la verront changer. Plus ouverte, toujours. Plus réactive, comme notre corps, qui pour vivre a toujours besoin de faire mourir un peu de ses cellules, la revue fera encore de gais abandons : celui de l’académisme et celui de l’isolement. Continuons !