Reliance
érès

I.S.B.N.2-7492-0496-8
168 pages

p. 151 à 157
doi: 10.3917/reli.017.0151

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Note critique

no 17 2005/3

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Les multitudes appellent un monde dans lequel elles ne détermineraient aucune forme de discrimination, un monde dans lequel ces différences s’exprimeraient librement.
L’ambition d’une société inclusive, où la singularité reconnue de chacun nourrit la rencontre et le vivre-ensemble, nécessite que l’on s’interroge, aujourd’hui plus que jamais, au sujet de l’éventuelle influence des nouveaux modes de gouvernance mondiale ou locale (déréglementation, globalisation, mondialisation…) sur les processus de souveraineté et de participation citoyenne. Dans cette perspective, la lecture de Multitude : guerre et démocratie à l’âge de l’Empire se révèle être un exercice exigeant, certes, mais stimulant.
 
Présentation
 
 
Cet ouvrage de philosophie politique s’inscrit dans le vaste projet « d’élaborer les fondements théoriques sur lesquels un nouveau projet de démocratie peut se constituer ». Il prolonge et complète un premier et imposant volume, Empire, très remarqué lors de sa publication, dans lequel les deux auteurs, Michaël Hardt, professeur de littérature à l’Université de Duke (États-Unis), et Antonio Negri, philosophe, ancien héraut de l’ultra-gauche italienne, longuement emprisonné à ce titre, interrogeaient les nouvelles modalités politiques, économiques et idéologiques de la domination du capitalisme international. En parallèle, Multitude se propose de repérer et décrire les formes rénovées de sociabilité et/ou d’engagement et de contestation, qui se développent au temps de l’information mondialisée et de l’explosion des communications.
Cet ouvrage « à quatre mains » convie le lecteur à investir une écriture très singulière : nullement jargonnant malgré un constant souci de rigueur conceptuelle, souvent lyrique et non dénué d’humour, le discours se déploie en trois temps entremêlés. Le corps proprement dit de l’ouvrage consiste en un long et ambitieux examen, richement référencé, parfois ardu, malgré un évident effort de clarté, des évolutions les plus récentes de notre monde commun (depuis le 11 septembre 2001), à la lumière de la philosophie des Lumières (Kant, Hobbes) jusqu’aux derniers échos américains de la « French school » (Foucault, Deleuze, Derrida). De brèves ruptures convoquent l’imaginaire, tel que transmis par la littérature (Rabelais, Shakespeare, Dostoïevski, Moravia ou Pasolini…), par des portraits des figures marquantes des périodes prémoderne et moderne. Enfin, des détours (ex-cursus dans le texte) tentent de préciser les premiers repères d’une méthodologie renouvelée de l’engagement et de la lutte : méthodes, organisations, stratégies.
Cette écriture variée permet plusieurs lectures. En effet, chacun pourra choisir d’aborder Multitudes au moins selon trois projets différenciés. On peut y voir seulement une tentative de refondation d’une pensée marxiste, limitée selon nous trop fréquemment à une dogmatique et laborieuse visite d’anciennes contrées marxiennes, sans grand intérêt pour qui n’est pas du cercle chaque jour plus restreint des aficionados du socialisme international. Nombreux sont ceux qui veulent faire d’Empire et de Multitude les nouveaux manifestes du mouvement altermondialiste pour l’action révolutionnaire. Il n’est pas sûr que l’ensemble des acteurs de cette mouvance protéiforme (en particulier, ceux issus de régions il y a peu sous le joug d’un pouvoir prétendu communiste) trouve très opportune cette tentative de fétichisation. Enfin, et c’est la lecture que, personnellement, nous privilégions, chacun saura trouver dans ce vaste attirail conceptuel, loin de tout souci de systématisation idéologique, quelques notions susceptibles de nourrir sa réflexion d’acteur localement engagé.
 
Quelques outils
 
 
Singularités et multitude : commençons cet inventaire, subjectif et succinct, par la notion-titre de l’ouvrage, la « multitude », terme rassemblant « la multiplicité des différences singulières » (p. 9) constituant, par des « mouvements successifs, allant de la production de subjectivité à la production de commun » (p. 225), une nouvelle force vitale, ferment de démocratie. Autrement dit, la multitude se définit comme la « coïncidence du commun et des singularités » (p. 354), formant un « sujet social actif qui agit à partir de ce que les singularités ont en commun » (p. 126).
Différences et commun : dans cette dialectique, la notion de différence, renouvelée, est centrale : « lorsque nous revendiquons, non pas un monde qui effacerait les différences, mais un monde dans lequel ces différences seraient dénuées de pertinence, un monde dans lequel elles ne détermineraient aucune forme de discrimination, un monde dans lequel ces différences s’exprimeraient librement, nous exprimons un désir de multitude » (p. 127). Ce monde, on l’aura compris, n’est pas celui des communautés, nationales, ethniques, sexuelles ou autres, centrées sur un idéal-type hypernormé rejetant à leurs marges tous ceux qui s’en écartent ; c’est le monde du commun, où « la différence ne peut se réduire à l’identité, (où) la différence reste différente » (p. 125). L’image du carnaval, déferlement transgressif et bigarré sur la cité, comme la figure conjonctive du métis, en permettent des représentations.
Réseaux : ainsi, l’espace que la multitude investit (et qui la révèle) est celui « des organisations réticulaires et horizontales plutôt que des structures verticales et centralisées » (p. 110). Aujourd’hui, paradoxalement, c’est le développement et l’interdépendance des multiples réseaux de pouvoir (financier, économique, politique… adossés aux gigantesques réseaux de communication, tels qu’autorisés par les nouvelles technologies) qui permet l’émergence de la multitude, en libérant des espaces, marges et interstices, où se développent habitudes de coopération et nouveaux langages : « à chaque intersection des lignes de créativité ou des lignes de fuite, les subjectivités sociales deviennent plus hybrides, plus mélangées, plus métissées, échappant ainsi d’autant plus aux logiques fusionnelles de contrôle. […] Les langages se mêlent et s’échangent pour former non pas une seule langue, mais plutôt un pouvoir commun de communication et de coopération au sein d’une multitude de singularités » (p. 171). La notion de multitude, on le voit, ne permet pas de rendre compte des sociabilités des anciens mondes, construits autour des États-nations et des logiques de production industrielle, autoritaires et centralisées. En revanche, elle s’applique aux mondes de l’immatériel, où dominent les échanges de biens intellectuels et linguistiques (images, codes, symboles…) ou affectifs (voir par exemple le marché mondialisé des émotions télédiffusées).
Souveraineté et démocratie : la volonté des auteurs est en effet de repérer, rassembler et décrire les contre-pouvoirs émergents, capables de s’opposer ou plutôt de s’extraire de la toute-puissance de l’Empire, terme désignant la nouvelle forme de souveraineté mondiale aujourd’hui en œuvre, composée d’un réseau d’organismes nationaux et supranationaux conduits par une logique unique de gouvernement. Cet inventaire (de la guérilla armée aux nouveaux carnavals, du Chiapas à la gay-pride en passant par l’histoire du mouvement altermondialiste) atteste, selon Hardt et Negri, que « la structure réticulaire constitue le modèle d’une organisation absolument démocratique qui correspond aux formes dominantes de la production économique et sociale » (p. 113). En effet, le réseau, forme ouverte de pouvoir diffus, permet de contourner l’exigence de représentativité traditionnellement associée aux fonctionnements républicains ; une nouvelle démocratie peut émerger, sans la médiation d’une souveraineté représentative et indifférenciatrice : « le concept de multitude conteste cette vérité reçue de la souveraineté. Plus qu’un corps politique, la multitude est la chair vivante qui se gouverne elle-même » (p. 126).
 
Un contrepoint sociologique
 
 
Fréquemment, le lecteur peut être surpris par la proximité des propos philosophiques de Multitude avec des discours issus d’autres champs : par exemple, il nous semble particulièrement opportun d’éclairer la description des réseaux selon Hardt et Negri par l’approche sociologique qu’en ont fait, près de cinq ans plus tôt, les sociologues Luc Boltanski et Ève Chiapello, dans l’ouvrage également remarqué, Le nouvel esprit du capitalisme.
Ce livre revisite, plus de dix ans après la publication du tome fondateur, La justification [2], la théorie des économies de la grandeur, qui propose de considérer la capacité des acteurs sociaux à justifier leurs pratiques et les situations auxquelles ils participent en se référant à un nombre restreint de « mondes de référence » progressivement construits depuis saint Augustin, Machiavel ou Hobbes et structurés selon la même grammaire (un principe supérieur, des répertoires de sujets et d’objets, des figures exemplaires, des modèles d’épreuve, etc.) Dans Le nouvel esprit, les auteurs argumentent la nécessité d’élaborer aujourd’hui un nouveau monde de référence, le « monde connexionniste », caractérisé par sa structuration en réseaux, la survalorisation en son sein des qualités individuelles, conduisant à « une double confusion : d’une part entre les qualités de la personne et les propriétés de sa force de travail (indissociablement mêlées dans la notion de compétence) ; d’autre part, entre la possession personnelle, et, au premier chef la possession de soi, et la propriété sociale, déposée dans l’organisation » (p. 237).
La démarche du sociologue, attentif au « terrain » (l’analyse du Nouvel esprit repose sur l’étude d’un corpus étendu de discours managériaux), permet à Boltanski et Chiapello un regard nettement plus critique sur les nouvelles organisations réticulaires que Hardt et Negri, souvent coupables d’un angélisme béat (voir par exemple les dernières pages de l’ouvrage, qui présentent « l’amour comme un acte politique qui construit la multitude », p. 497). En effet, à l’image d’un réseau paré de toutes les espérances réformistes et révolutionnaires, comme l’expose Multitude, Le nouvel esprit préfère une présentation plus complexe et moins enthousiasmante, considérant le réseau comme une forme mutante de l’organisation traditionnelle centralisée, dont la principale spécificité ne réside pas dans une nature différente, mais seulement dans la place qu’occupe le pouvoir : « Dans un monde connexionniste, où la grandeur suppose le déplacement, les grands tirent une partie de leur force de l’immobilité des petits, qui est la source de misère de ces derniers. Or les acteurs les moins mobiles sont un facteur important de la formation des profits que les mobiles tirent de leurs déplacements. En effet, dans un monde où tout le monde se déplacerait, les mouvements deviendraient aléatoires et les lieux entre lesquels un déplacement est possible, perdant toute particularité, toute singularité, […] les profits apportés par le déplacement, et particulièrement par la mise en connexion d’êtres ou d’univers distants parce que différents, tendraient à disparaître » (p. 448).
Ainsi s’opposent deux conceptions du monde réticulaire qui advient : d’un côté, un réseau de la multitude fécondant, en réponse au réseau du capitalisme global, une nouvelle démocratie (Porto Alegre versus Davos) ; de l’autre, des réseaux redistribuant, sans en modifier la nature, les rapports d’assujettissement et d’exploitation.
 
Handicap et réseaux : questionnements
 
 
La perspective d’une société inclusive se nourrit des images d’une société connexionniste et réticulaire, où les différentes singularités pourraient, de proche en proche, s’articuler en se complétant ou se métissant ; alors, dans un monde défragmenté, sans centre ni périphérie, chaque lieu devient le carrefour possible d’une rencontre d’individus libres et autonomes voués à l’interaction. Il nous semble que les analyses de Boltanski ou de Negri permettent de questionner cette approche idyllique. Deux questions, selon nous, méritent d’être posées, particulièrement aujourd’hui, au lendemain d’âpres débats parlementaires.
Un ou deux réseaux ?
Le modèle du réseau, tel qu’il est popularisé depuis le développement de la toile internet sous la forme d’un réseau de communication, doit-il seul rendre compte de l’ensemble des formations sociales réticulaires ? Autrement dit, existe-t-il une seule forme d’organisation sociale en réseau, celle que décrivent les deux ouvrages ici évoqués à partir de l’analyse des activités communicationnelles (la production immatérielle, selon Hardt et Negri ; les stratégies managériales, pour Boltanski et Chiapello) ; ou peut-on repérer, dans d’autres espaces d’activité, et particulièrement en ce qui nous concerne, dans les domaines du soin et des services d’assistance à la personne, d’autres formes d’articulation réticulaire des champs d’interaction ?
Cette difficile extension du modèle du réseau au-delà de la simple référence communicationnelle est clairement illustrée par les récentes difficultés d’élaboration de la nouvelle loi « pour l’égalité des chances, la participation sociale et la citoyenneté des personnes handicapées » : en effet, dans ce texte, coexistent sans articulation explicite deux conceptions, justement, de la participation sociale.
D’un côté, et c’est très certainement l’aspect le plus novateur de ce texte, la personne en situation de handicap apparaît comme susceptible de participer au réseau commun, grâce aux dynamiques complémentaires de la mise en œuvre du droit à la compensation du handicap et de la mise en accessibilité des espaces de vie. L’ambition de la loi est en effet d’aplanir les désavantages sociaux dont pâtissent les personnes atteintes de déficiences, et de leur permettre suffisamment d’autonomie pour accéder aux différents espaces de participation citoyenne. Dans cette perspective, le dispositif prévu est particulièrement fin, en ce qu’il articule en un réseau continu de ressources et de responsabilités espaces de vie privé et public : à la « Maison départementale des personnes handicapées », dont on appréciera ici la connotation très familialiste et privative, le soin d’élaborer (rien de moins que) le « projet de vie » de la personne, expression de son aspiration intime, et d’en servir les ressources correspondantes ; aux municipalités et autres collectivités territoriales, la responsabilité de rendre accessibles les espaces publics. Par ailleurs, on notera l’insistance du législateur à garantir l’inscription des personnes en situation de handicap dans le réseau communicationnel, dans ses deux principales dimensions : médiatique, par l’obligation de mise en accessibilité des sources d’information et le développement des nouvelles technologies de communication ; et politique, par l’essaimage des instances de conseil et de représentation des personnes en situation de handicap (ou de leurs associations) dans chaque champ de compétence et à chaque niveau de décision.
Mais en réserve de cette conception de la personne « handicapée mais autonome », subsiste une autre représentation des personnes en situation de handicap, exclues des réseaux communs de participation sociale : le plus souvent implicite, cette représentation concerne peut-être prioritairement les personnes en situation de handicap psychique, mental ou de handicaps multiples et complexes. Certes, la loi prévoit de permettre à ces personnes de s’inscrire dans des réseaux de participation sociale, mais pas, comme dans le cas précédemment décrit, aux points d’interface de ces réseaux, en situation d’acteur connexionniste et communiquant, mais à leur centre immobile voire inerte, objet de soins plus que sujets citoyens. Les conditions de vie des personnes hébergées ou accueillies en établissement sont à ce propos exemplaires : autour de chaque « usager » peut se déployer, sur la toile institutionnelle, un réseau de professionnels spécialisés, relayés éventuellement par des acteurs du monde « ordinaire » (intervenants libéraux, prestataires extérieurs, bénévoles…). Mais, quelle que soit la richesse de ces dispositifs, les murs, réels, imaginaires ou symboliques, de la structure enserrent ce réseau, dont les connexions extérieures restent le plus souvent interdites aux « usagers » : par exemple, la loi de janvier 2002, sur le fonctionnement des établissements sociaux et médico-sociaux permet d’incontestables avancées concernant la citoyenneté des personnes accueillies, mais limite l’exercice de cette dernière à l’intérieur exclusif de l’unité de vie ; la question, entre autres, de la possibilité de participation des personnes hébergées à la vie de l’association gestionnaire n’est pas évoquée [3].
Ainsi se distinguent, voire s’opposent, deux formes de réseau : le réseau centrifuge, espace d’activités communicationnelles, promettant ceux qui y participent à une performance sociale enrichie ; et le réseau centripète, au service des personnes en situation de forte dépendance. L’enjeu des pratiques d’accompagnement est d’articuler ces deux dynamiques. On remarquera à quel point cette préoccupation est absente des nouveaux textes réglementaires.
Quelles régulations au sein des réseaux ?
Le réseau, tel que nous le vivons et que le décrivent Hardt et Negri, apparaît comme un vaste espace mouvant, où circulent, en constante accélération, informations et affects. Pour y participer, il ne suffit pas d’y occuper une place, mais d’être capable de s’y déplacer constamment, voire de « sauter » d’un réseau à l’autre selon les exigences de ses projets successifs (Boltanski et Chiapello décrivent le changement de réseau comme « l’épreuve » exemplaire qui permet de mesurer « l’état de grand » dans la société connexionniste). Aussi, est-on en droit d’interroger si le projet, tel qu’il est aujourd’hui conçu, de permettre à des personnes en plus ou moins grande dépendance, donc de mobilité plus ou moins réduite, de participer aux échanges d’une société en réseaux, ne constitue pas, in fine, un marché de dupes ; si les seules places qui peuvent leur être promises ne se situent pas en marge des dynamiques sociales valorisantes ; si, à terme, elles ne se retrouveront pas à nouveau forcément marginalisées ou exclues…
Il faut se demander si les progrès que constituent l’ouverture d’un droit à compensation et le nouvel élan vers l’accessibilité ne s’inspirent pas d’une conception déjà dépassée des rapports civiques et de la participation sociale, et, plus largement, si le modèle de citoyenneté porté aujourd’hui par notre société (parlementaires et ministres, mais aussi experts ou responsables associatifs) n’est pas bien obsolète au regard du monde connexionniste qui advient.
Sans doute, les débats au sujet de la « définition du handicap » (personnes handicapées vs personnes en situation de handicap) ou de la perspective finale de la loi (intégration vs inclusion), parcourant l’ensemble des récentes discussions parlementaires, exprimaient-ils cette inquiétude : à quoi bon faciliter l’intégration de personnes caractérisées par une déficience, dans des systèmes sociaux chaque jour davantage exacerbés par la recherche de perfection ou de compétitivité, si aucune régulation de ces systèmes n’est prévue, pour enrayer leur tendance à la marginalisation, non pas des plus faibles, mais des moins forts ?
En effet, quel avenir scolaire peut-on promettre à l’élève prochainement intégré, quand l’école devient l’espace de confrontation des stratégies consuméristes des parents et des appels concurrentiels des officines de soutien ? À quelle carrière peut prétendre le « travailleur handicapé » nouvellement embauché, face aux exigences toujours plus élevées de son entreprise en termes de formation, de mobilité, de disponibilité ?
Ne nous leurrons pas : tant que le droit à compensation ou la mise en accessibilité des espaces de vie ne seront pas complétés par de véritables dispositifs d’accompagnement humain ou de médiation, garantissant aux moins autonomes, aux moins « socialement mobiles », un accès effectif à leurs droits (à un projet de vie, à la vie scolaire, professionnelle, associative, mais aussi familiale et affective, aux loisirs et à la culture, etc.) et un maintien dans leurs réseaux d’appartenance, il y a fort à parier que, dans chaque organisation, et a fortiori dans chaque réseau d’organisations, la plupart des personnes en situation de handicap ne soient progressivement marginalisées, reléguées, exclues, de systèmes en constante recomposition, en permanente mutation. Sans doute, une frange de cette population (ceux qui bénéficient du meilleur entourage familial, ceux qui manifestent d’exceptionnelles qualités de caractère) réussira-t-elle malgré tout à accéder à une réelle citoyenneté et à une véritable participation sociale, désignant alors implicitement ceux qui restent hors des réseaux ou à des places subalternes comme seuls responsables de leur sort.
 
Perspectives d’action
 
 
Si l’on admet, avec Toni Negri ou Boltanski, que les rapports sociaux adoptent des formes réticulaires dans un monde connexionniste, que ces réseaux constituent autant des espaces d’émancipation que de domination ; si, dans cette perspective, l’on s’accorde à penser que les personnes en situation de dépendance, parce qu’elles sont les moins mobiles, risquent d’être systématiquement les premières victimes de cette domination ; si l’on constate que les nouvelles perspectives législatives ne prennent pas en compte ce risque en s’inscrivant toujours dans la même logique intégrative ; si, enfin, on souhaite maintenir ou adopter une démarche d’engagement citoyen en opposition aux pratiques ségrégatives, entre autres à l’égard des personnes en situation de handicap… alors, deux enjeux de mobilisation apparaissent prioritaires.
L’interconnexion des réseaux de communication et de soin, par le développement systématique de véritables pratiques d’accompagnement
L’objet de ces pratiques, qu’il convient de ne pas confondre avec les pratiques de prise en charge ou d’accueil, est de permettre aux personnes qu’une déficience conduit à devoir être objet des services d’un réseau de soin, d’être également sujet d’un ou plusieurs réseaux de communication, en transgressant s’il le faut les usages ou les règles de clôture du réseau de soin. En effet, l’accompagnateur ne peut exercer pleinement son rôle que s’il est lui-même suffisamment libre des logiques institutionnelles pour permettre à la personne qu’il accompagne de s’en émanciper. Aussi doit-on être particulièrement vigilant eu égard, par exemple, à la mise en place, au sein des futures maisons départementales, d’une part, des commissions d’évaluation des projets de vie, et d’autre part, des instances de recours et de médiation. De même, on soutiendra toutes les mesures qui permettent aux accompagnateurs (à la vie scolaire, sociale, professionnelle…) d’appuyer leurs pratiques sur de véritables savoirs et compétences, par le biais de formations qualifiantes : ainsi, ils extrairont leur exercice des registres caritatif ou compassionnel pour accéder à une professionnalité émancipatrice, tant pour eux-mêmes que pour les personnes qu’ils accompagnent.
La reconnaissance et l’appui aux pratiques d’autodétermination ou de représentation directe des personnes en situation de handicap
Il n’est de meilleur accompagnement que celui décidé, mobilisé, évalué, etc., par « l’usager » lui-même, en fonction de ses seuls besoins, désirs et demandes. Un jeune mouvement d’« empowerment à la française » aujourd’hui émerge, à partir d’initiatives disséminées et pionnières. Ces pratiques d’association et de représentation directe permettent aux personnes en situation de handicap de former des collectifs d’entraide ou de lutte, hors des logiques (et des regards) institutionnelles et « valido-centrées ». Quoi qu’il en coûte aux associations gestionnaires, aux spécialistes professionnels ou bénévoles du handicap, leur légitimité à défendre les plus socialement fragilisés n’est que secondaire, face à ces nouveaux acteurs citoyens, animés, non d’une volonté communautariste, mais d’un idéal de participation sociale la plus étendue possible, que tout militant des droits de l’homme ne peut que partager.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·   Boltanski L., Chiapello E., (1999), Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard.
·   Hansotte M., (2005), Les intelligences citoyennes. Comment se prend et s’invente la parole collective, Bruxelles, De Boeck.
·   Hardt M., Negri A., (2004), Multitude, guerre et démocratie à l’âge de l’Empire, Paris, La Découverte.
·   Safranski R., (2005), Quelle dose de mondialisation l’homme peut-il supporter ?, Arles, Actes Sud.
·   Stiker H.-J., (2000), Pour le débat démocratique, la question du handicap, Paris, Éditions du cnterhi.
·   Stiker H.-J., (1999), « Quand les personnes handicapées bousculent les politiques sociales », dans « Quelle place pour les personnes handicapées ? », Esprit, décembre.
 
NOTES
 
[1] Traduit de l’anglais par Nicolas Guilhot, Paris, La Découverte, 2004, 407 p., 22 €, ISBN 2-7071-4146-1.
[2] On lira avec intérêt les réflexions de Toni Negri au sujet de cet ouvrage de Boltanski et Thévenot, dans : T. Negri, Relire Boltanski et Thévenot : sociologie et philosophie politique, sur http:// multitudes. samizdat. net (première publication en janvier 1994, mise en ligne le 15 octobre 2004).
[3] La loi du 11 février 2005 permet d’envisager des évolutions significatives des représentations à ce propos : après d’âpres débats entre les deux chambres, où s’opposaient deux conceptions exclusives, le texte final entérine la nécessité de distinguer et d’articuler associations gestionnaires d’établissement et « associations d’expression directe » de personnes en situation de handicap. Si les grandes associations gestionnaires « jouent le jeu » en laissant les usagers s’organiser en leur sein mais hors de leur contrôle, alors pourront s’imbriquer de façon potentiellement riche les deux formes de réseau évoquées ici.
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[1]
Traduit de l’anglais par Nicolas Guilhot, Paris, La Découve...
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[2]
On lira avec intérêt les réflexions de Toni Negri au sujet ...
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[3]
La loi du 11 février 2005 permet d’envisager des évolutions...
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