Reliance 2005/4
Reliance
2005/4 (no 18)
144 pages
Editeur
I.S.B.N. 2-7492-0497-6
DOI 10.3917/reli.018.0118
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De la blessure à la création

Vous consultezFrida Kahlo : de la douleur de vivre à la fièvre de peindre

AuteurCharles Gardou du même auteur

Professeur des universités, directeur de l’institut des sciences et pratiques d’éducation et de formation de l’université Lumière Lyon 2

Avec une résistance hors du commun, elle s’applique à surmonter les obstacles qui jonchent sa route et à faire un sort à sa souffrance physique et morale. L’art est sa seule intégrité, sa révolte, son unique moyen de survivre à la déchéance de son corps, à ses interrogations angoissées[1] [1] « L’art de Frida, disait André Breton, est un ruban...
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. Son œuvre se situe au plus sensible des émotions, celles que l’on n’ose pas montrer à vif : elle crée en arrachant à sa propre chair ; « ses peintures constituent sa biographie[2] [2] Selon les mots de José Moreno Villa (1887-1955), peintre,...
suite
 ».

Elle observe son double dans l’abysse du miroir

2 Magdalena Carmen Frida Kahlo y Calderon, qu’on appelle par son troisième prénom signifiant « paix » en allemand, est née le 6 juillet 1907 à Coyoacán, quartier résidentiel de la banlieue de Mexico, baigné dans le bleu intense du Mexique, flirtant avec des roses, des jaunes et des verts ardents. C’est la fillette du jardin de la Casa Azul, cette maison familiale, couleur indigo comme les temples et palais aztèques.

3 Troisième de quatre filles, elle trouve un point d’ancrage identificatoire dans la figure de son père, « au caractère généreux, intelligent et raffiné, courageux, car il souffrait d’épilepsie pendant soixante ans, pourtant il ne cessa jamais de travailler et lutta contre Hitler », se plaît-elle à dire[3] [3] Cette dédicace accompagne le portrait de Don Guillermo...
suite
. Elle apprend très tôt à le soigner lors d’une crise. Elle partage avec lui une même expérience de la fragilité, de la maladie et de la solitude. Germano-Hongrois, Guillermo Kahlo est photographe officiel du patrimoine culturel, au temps de Porfirio Díaz, le dictateur destitué en 1911. Il fait partager à Frida sa passion pour l’art et l’archéologie du Mexique. Reproducteur d’images, comme sa fille préférée le deviendra, il lui apprend à développer, retoucher et colorier des photographies.

4 En revanche, Frida entretient, avec sa mère, une relation ambivalente, faite d’un mélange d’amour et de mépris. D’origine espagnole et indienne, Matilde Calderon est sympathique, active, intelligente, quoique illettrée, mais aussi calculatrice, cruelle et dévote à l’excès. À la naissance de Cristina, qui vient au monde onze mois après Frida, épuisée par ses grossesses successives, elle souffre, semble-t-il, de crises semblables à celles de son mari. Sombrant dans la dépression, elle ne peut plus s’occuper des deux bébés. La nourrice indienne alors engagée n’a vraisemblablement aucun lien personnel avec Frida, qui, dans Ma nourrice et moi, évoque cette relation froide et lointaine, cette absence d’émotion et de tendresse.

5 À l’âge de 6 ans, atteinte d’une poliomyélite, elle est contrainte de garder sa chambre durant neuf mois, accompagnée par les soins affectueux de son père. Sa jambe droite et son pied restent atrophiés et douloureux. Sa claudication, qu’elle corrige par une bottine à talonnette, lui vaut de multiples railleries : avec la cruauté instinctive de l’enfance, les filles et garçons du voisinage la surnomment Frida, pata de palo (jambe de bois) ou Frida la boiteuse. Aussi, jusqu’à son dernier jour, déteste-t-elle sa jambe amaigrie par la maladie, qu’elle dissimule d’abord avec des habits de garçon, ensuite sous d’amples robes. C’est déjà un oiseau blessé, différent des autres enfants, qui réagit en alternant le repli sur soi et la compensation, devenant un garçon manqué puis, plus tard, un personnage. Elle comprend qu’elle ne sera jamais comme les autres et connaît déjà cette solitude, dont elle ne guérira pas : « La souffrance d’être différente est sa véritable formation[4] [4] Jean-Marie G. Le Clézio, Diego et Frida, Paris, Gallimard,...
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. » Dès lors, elle va vivre dans un monde de fantaisie, de rêves et s’inventer un double, dont elle ne se séparera plus jamais : « Je descendais vers le centre de la terre où mon amie imaginaire m’attendait toujours. Je ne me souviens plus de son image, ni de la couleur de ses cheveux. Mais je sais qu’elle était gaie, qu’elle riait beaucoup. Sans bruit. Elle était agile et elle dansait comme si elle ne pesait rien. Je l’accompagnais dans sa danse, et en même temps je lui racontais tous mes secrets. » Son infirmité et ses souffrances grandissantes l’amènent à donner une valeur presque mythique à cette autre elle-même, qu’elle observe dans l’abysse de son miroir.

6 Ses jeunes années coïncident avec celles de la révolution mexicaine, qui occupe la décennie 1910-1920 et dont l’onde de choc va parcourir le reste du monde. Elle s’identifie tellement à ce bouleversement social qu’elle en vient à indiquer 1910 comme année de naissance ! Elle admire les caudillos issus du peuple, qui l’incarnent : Francisco Villa, le rebelle de l’État du Chihuahua, et Emiliano Zapata, l’archange indien de l’État du Morelos, avec son armée de paysans portant la machette, qui seront tous deux assassinés par ceux-là mêmes qu’ils ont aidés à s’emparer des terres.

7 C’est dire combien Frida baigne dans une atmosphère de colère, d’espoir et d’activisme ; dans un chaos régénérateur, où tout est magnifiquement nouveau, où tout se forme, tout se crée. Mexico, bien éloigné de la mégapole actuelle, est « cette ville éblouissante, légère, effervescente, dans laquelle se retrouvent au lendemain de la révolution les étudiants, les aventuriers, les amoureux, les maîtres à penser et les ambitieux politiciens, les théoriciens de l’art et les apprentis de la modernité… Une ville où bouillonnent la création, l’invention, la nouveauté. Aucune ville sans doute n’aura été aussi révolutionnaire, synonyme de phare pour les peuples opprimés de l’Amérique. Un lieu […] aussi fertile pour l’art et pour les idées que le furent Londres au temps de Dickens, ou Paris à la belle époque de Montparnasse[5] [5] Jean-Marie G. Le Clézio, op. cit. , p.  17. ...
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 » Au milieu d’une explosion de vie et de violence, Frida croise un peuple plein d’espérance, prêt à tout recevoir, à tout apprendre ; elle entrevoit l’immensité des horizons et des possibilités. Cela accroît encore son énergie. Adolescente à la sensibilité exacerbée, instinctive, intelligente, cultivée, parfois agressive et emportée, elle se met à rêver de liberté et de grands voyages.

8 En 1922, au terme de sa scolarité au Colegio Aleman, elle entre à la Escuela Nacional Preparatoria, le meilleur établissement du Mexique, qui forme les futurs étudiants de l’université et vient juste de s’ouvrir à la mixité. Elle est l’une des trente-cinq filles admises parmi les deux mille élèves. S’intéressant surtout à la biologie, à la zoologie et à l’anatomie, elle ambitionne une carrière médicale. Dans ces années, où elle mime la virilité, elle se rallie au groupe des Cachuchas, qui tire son nom des casquettes que portent ses membres en signe de ralliement. Avec ces quelques étudiants turbulents, elle se bat pour des réformes au sein de l’école. Elle défend les idées socio-nationalistes du révolutionnaire José Vasconcelos, brillant avocat philosophe, ministre de l’Éducation publique, chargé par le gouvernement d’Álvaro Obregón des affaires culturelles, qui veut que l’éducation soit authentiquement mexicaine et repose sur trois piliers : le sang, la langue et le peuple. Déjà réfractaire à la morale conventionnelle, elle acquiert une conception virile de l’amitié et le goût de la subversion. Et, c’est là, à la Preparatoria, qu’elle vit l’instant le plus important de son existence, dira-t-elle plus tard : elle rencontre Diego Rivera, l’illustre muraliste, qui réalise une fresque destinée à orner l’amphithéâtre Bolivar. Il est troublé par cette fille, d’un peu plus de quinze ans, avec son visage de métisse et son aplomb étonnant. Voilà déjà en présence « l’enfant diablesse, vive et légère comme une danseuse, espiègle et sérieuse… et l’ogre dévoreur de femmes et acharné au travail[6] [6] Jean-Marie G. Le Clézio, op. cit. , p.  26-27. ...
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 ». Frida décide, ce jour-là, qu’elle sera la mère de son fils et l’annonce par défi à ses camarades !

Elle peint pour survivre à son corps meurtri

9 Mais une tragédie métamorphose brutalement sa vie : elle n’a que 18 ans lorsqu’elle est broyée par un accident. Dans la collision d’un tramway avec l’autobus où elle vient de prendre place, une tige métallique la transperce littéralement du dos à l’utérus. On diagnostique de multiples fractures de la colonne vertébrale, des côtes, du bassin, du col du fémur, de la jambe droite ; son pied droit est écrasé. La rampe d’acier, entrée du côté gauche, est ressortie par le vagin : « Le choc nous a projetés en avant, explique-t-elle, et une barre d’appui m’a transpercée comme l’épée traverse un taureau[7] [7] Dans R. Tibol, Frida Kahlo, Cronica, Testimonios y Aproximaciones,...
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. » Et d’ajouter, avec l’humour, souvent macabre, qui lui tient lieu de cuirasse : « J’ai perdu ainsi ma virginité. » Si elle survit à cet accident terrifiant, les souffrances qui s’ensuivent sont insupportables. À l’hôpital, elle passe un mois, allongée sur le dos, doublement emprisonnée dans un plâtre et dans une sorte de boîte rappelant un sarcophage.

10 À partir de ce funeste jour, elle mène un combat harassant contre une dégradation insidieuse : la douleur ne la quitte plus, son état général se délabre graduellement et elle pâtit d’un épuisement incessant. La première rechute se produit près d’un an après l’accident. L’état de ses vertèbres nécessite plusieurs corsets orthopédiques qui l’emprisonnent à nouveau pendant des mois. Elle, si tonique et active, doit apprivoiser sa nouvelle condition d’« invalide ». Elle apprend l’immobilité et la signification profonde du verbe aguantar, c’est-à-dire supporter la douleur et le désespoir qui l’accompagne : « On va changer l’appareillage pour la troisième fois, écrit-elle à Alejandro, son premier amoureux… En tout cas, j’en ai marre et souvent je pense qu’il vaudrait mieux que la tia de las muchachas (“la tante des fillettes” : la mort) m’emporte tout de suite… Je ne pourrai jamais rien faire avec cette maudite maladie, et si c’est vrai à 19 ans, je ne sais pas ce que ça donnera plus tard. Je maigris de jour en jour… Je suis horrible avec cet appareillage énorme et inutile […] Maintenant je vis sur une planète de douleur, transparente comme la glace ; mais c’est comme si j’avais tout appris d’un seul coup, en quelques secondes… J’ai vieilli en un instant[8] [8] Lettre à Alejandro Gomez Arias, dans Herrera Hayden, 1986. ...
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. »

...


11 Malgré les rechutes, la réclusion dans sa chambre, les corsets, les béquilles, le fauteuil roulant, Frida est résolue à vivre. Elle puise dans toutes ses ressources vitales pour reconquérir son corps, sa liberté. Deux ans après l’accident, elle parvient à reprendre une vie quasi normale, mais abandonne ses études pour se consacrer à la peinture, devenue sa raison d’être. Considérablement limitée dans ses mouvements ou condamnée à l’immobilité, elle s’est en effet mise à peindre pour échapper à l’ennui et conserver la force de combattre. Ce qu’elle confie plus tard au critique d’art Antonio Rodriguez : « Je croyais avoir suffisamment d’énergie pour faire quelque chose d’autre qu’étudier pour devenir médecin… Depuis de nombreuses années, mon père avait une boîte avec des couleurs à l’huile… Comme j’étais malade et devais passer beaucoup de temps au lit, je profitai de l’occasion et la réclamai à mon père… Ma mère me fit faire un chevalet par un menuisier, si l’on peut appeler ainsi l’appareil spécial que l’on pouvait fixer à mon lit, car le corset de plâtre ne me permettait pas de me dresser sur mon séant. Je commençai donc à peindre mon premier tableau, le portrait d’une amie[9] [9] A. Rodriguez, « Frida Kahlo, heroina del dolor »,...
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. » Son lit est recouvert d’un baldaquin, sous lequel est placé un grand miroir sur toute la longueur, de sorte qu’elle peut se voir et se servir d’elle-même comme modèle, à défaut d’autres sujets. C’est dans cette peinture-miroir qu’elle puise sa substance. D’où l’abondance d’autoportraits (plus de soixante-dix) grâce auxquels elle accède, dans son art comme dans sa vie, à une nouvelle identité : « Je me peins parce que je passe beaucoup de temps seule et parce que je suis le motif que je connais le mieux[10] [10] A. Rodriguez, « Una Pintora extraordinaria »,...
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. » Venant à peine d’échapper à la mort, elle se met à s’occuper intensément de son reflet, animée par le désir éperdu de se reconstruire, de recomposer son image, telle une mosaïque mexicaine. C’est ainsi qu’elle réalise, en 1926, son premier Autoportrait à la robe de velours, inspiré de Sandro Botticelli[11] [11] Elle est sensible aux célèbres allégories, où Sandro...
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, certainement aussi des portraits de Bronzino[12] [12] Elle admire Bronzino (1503-1572), ce grand représentant...
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et des silhouettes étirées et sensuelles d’Amadeo Modigliani[13] [13] Elle est touchée par Amadeo Modigliani (1884-1920), qui...
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.

12 Non, la peinture n’est pas chez elle une vocation précoce ! Elle jaillit de ses plaies, de son sang, de ses tripes, de son intimité, de ses fantasmes. Elle est une sorte de confession en images, une manière de conjurer la mort : « Toutes ses désillusions, tous ses drames, cette immense souffrance qui se confond avec la vie de Frida, tout est exposé là, dans sa peinture, avec une impudeur tranquille et une indépendance d’esprit exceptionnelles[14] [14] Jean-Marie G. Le Clézio, op. cit. , p.  60. ...
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. » Plusieurs de ses tableaux contiennent des éléments surréels et fantastiques, mais dans aucun d’entre eux elle ne se détache complètement de la réalité et de ses expériences concrètes. De sorte qu’elle refuse, avec vigueur, d’appartenir à une quelconque école, fût-elle surréaliste, même si André Breton interprète ses peintures de cette manière[15] [15] Pour Frida Kahlo, le surréalisme, « c’est la surprise...
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.

13 Comment ne pas lire l’expression de sa douleur d’exister dans son langage pictural, sa façon de résister au désastre personnel qui la ligote dans la douleur, ses relations tumultueuses avec son mari, l’impossibilité d’enfanter, sa représentation du monde, son âme mexicaine ! Elle se représente naissant (Ma naissance), image déjà souffrante. Elle raconte ses enfants perdus (lithographie sur papier de 1932 ou dessins du Henry Ford Hospital). Elle creuse son front pour y montrer Diego Rivera, son mari, ou la mort. Elle ouvre son corps, plein de clous, de fer, pour exhiber sa Colonne brisée. Elle paraît si triste, comme l’est Le petit cerf blessé ou encore le Sans espoir, où, couchée dans son lit de douleurs, impuissante, elle ne peut qu’expulser ses tourments vers le ciel. Ses tableaux ne sont cependant pas désespérés : ses blessures sont magnifiées par un mélange de grave et de léger, des traits précis et harmonieux, un déploiement de couleurs. S’y ajoutent des élans de férocité sarcastique dans ses productions et ses expressions, une ironie qui corrode tout. Ses déficiences contraignantes l’entravent, mais elles créent les conditions pour que son imagination jaillisse dans d’autres directions. Ainsi le livre de Freud, L’homme Moïse et la religion monothéiste[16] [16] S. Freud, L’homme Moïse et la religion monothéiste,...
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, pour lequel elle ressent une fascination, lui inspire une magnifique peinture, Moïse ou le moyen de la création, qui lui vaut un prix.

14 En réalité, rien n’est laissé au hasard dans sa peinture, aussi cryptée que l’étaient celles de Jérôme Bosch[17] [17] J. Bosch (1450-1516), dans ses grandes compositions comme...
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et de Pieter Bruegel[18] [18] P. Bruegel (v. 1530-1569) apparaît comme l’héritier...
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, deux artistes qu’elle place au sommet de son panthéon. Le plus petit détail revêt une signification. Elle utilise notamment les couleurs selon un code très précis : le bleu de cobalt exprime la pureté, l’amour ; le bleu marine, la distance ; le jaune, la folie, la maladie ou la peur ; le jaune vert, encore davantage la folie, le mystère. Elle se sert par ailleurs des fameux livres d’emblèmes du xviie siècle pour inventer diverses images symboliques. Et, lorsqu’elle se représente sous les traits d’un jeune cerf transpercé à mort par des flèches, c’est pour s’assimiler, explique Helga Prignitz-Poda[19] [19] H. Prignitz-Poda, Frida Kahlo, Paris, Gallimard, 2003. ...
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, à l’une des héroïnes de l’Énéide, la reine carthaginoise Didon.

15 Ainsi, au sortir de sa tragédie, habitée par un démon mystérieux, elle est devenue peintre et c’est par la peinture qu’elle entre dans la vie de Diego Rivera. Trois ans après son accident, une nouvelle rencontre lie définitivement leur destinée. L’adolescente, que Diego avait entraperçue, est devenue une femme mûre, au visage rendu grave par la marque de la douleur, aux yeux noirs qui scrutent ses interlocuteurs, où l’on devine sa nature possessive, enjôleuse, sceptique, méprisante quelquefois. Curieux alliage de narcissisme et d’extraversion, d’angoisse et de provocation, de besoin extrême de reconnaissance et de communication ! Ses sourcils, comme des ailes d’oiseau, dessinent sur son front une ligne ininterrompue, et l’ombre d’une moustache obscurcit la lèvre supérieure de sa bouche. Imperfections qui ne font qu’accroître son magnétisme. Elle ne ressemble à aucune des femmes que Diego a connues : il éprouve à son égard une telle fascination qu’il ne pourra plus vivre sans elle, la ninita de sus ojos (la « prunelle de ses yeux »). Impressionné par ses réalisations, il la conforte dans son projet artistique : « Je ne veux pas de compliments, lui dit-elle. Je veux les critiques d’un homme sérieux. Je ne suis ni amateur d’art, ni connaisseur. Je suis tout simplement une fille qui a besoin de travailler pour vivre[20] [20] D. Rivera, G. March, My Art, My Life, An Autobiography,...
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. »

16 De son côté, Frida tombe sous le charme de cet homme de vingt et un ans son aîné[21] [21] B. D. Wolfe, D. Rivera, His Life and Times, New York et Londres,...
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, mondialement connu, qui a tout vu : l’Europe de la Belle Époque et de l’avant-guerre, où il a côtoyé les grands maîtres et les grands chefs-d’œuvre ; les rues de Mexico avec les paysans défilant avec Zapata ; les révolutionnaires russes ; Staline… Il a rencontré Guillaume Apollinaire, Georges Braque, Pablo Picasso, Auguste Rodin, Amedeo Modigliani, avec lequel il a vécu une amitié turbulente. Plus qu’un peintre, Diego est un acteur, un homme de spectacle, un architecte, un conteur populaire, qui se nourrit d’imaginaire : « Pas simplement un artiste, mais un homme qui réalise sa fonction biologique de produire des peintures, comme un arbre produit des fleurs et des fruits[22] [22] D. Rivera, « Detroit Dinamico », dans Alicia...
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. » Ce romancier de la révolution[23] [23] C’est ainsi que le qualifie l’écrivain et poète guatémaltèque,...
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, fier de sa mexicanidad, met l’art au service du peuple et immortalise, sur ses grandes peintures murales, l’histoire fascinante et tragique du continent amérindien, ses angoisses, son espérance. Frida est émerveillée par son ivresse de jeunesse, son génie, sa puissance de création : dans ses périodes les plus productives, il peint sept jours par semaine, parfois jusqu’à dix-huit heures par jour. Durant les quatre ans où il peint le ministère de l’Éducation, il réalise cent vingt-quatre fresques, couvrant environ cinq cents mètres carrés.

Elle aime comme seules les femmes savent le faire

17 Frida et Diego se marient à Coyoacán le 21 août 1929. Drôle de couple : elle, toute menue, fragile, ne dépassant pas un mètre soixante pour quarante-neuf kilos ; lui, énorme, extravagant, mesurant plus d’un mètre quatre-vingts et pesant jusqu’à cent cinquante kilos[24] [24] Diego a déjà beaucoup vécu et de ses deux précédents...
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 ! C’est « la rencontre entre un éléphant et une colombe », dit le père de Frida, qui poursuit à l’intention de Diego : « Prenez note que ma fille est une malade, et qu’elle le restera toute sa vie. Elle est intelligente, mais pas jolie. Si vous voulez, réfléchissez bien, et si vous avez encore envie de vous marier, je vous donnerai ma permission[25] [25] H. Herrera, Frida. Biographie de Frida Kahlo, Paris, Éditions...
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. » Rien ne saurait les arrêter ! Frida aime Diego comme seules les femmes savent le faire : plus qu’elle-même, plus que son amour-propre, « plus que sa propre peau ». Elle va désormais se consacrer à lui corps et âme et vivre dans son ombre, même si leur vie commune est parsemée de liaisons et de fureurs, de déchirements et de réconciliations jusqu’à ce que la mort les sépare. Car, comme Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, ils forment un couple anticonformiste, ouvert aux infidélités, pour peu que leur complicité intellectuelle et artistique ne s’en trouve pas diminuée.

...
Frida et Diego

Frida et Diego

18 En 1939, le couple est brisé par une guerre de trois ans, qui aboutit au divorce. Diego avance le prétexte que Frida redoute par-dessus tout : sa difficulté à jouir dans l’amour charnel, qu’elle impute à l’accident qui l’a mutilée. Quelques petites coupures est la représentation particulièrement sanglante de leur relation faite de souffrance, de cruauté, mais aussi d’absolue nécessité. Ce tableau exprime le cauchemar affectif de Frida lorsque Diego, parmi ses multiples aventures extraconjugales, entretient une liaison avec Cristina, sa sœur, son alliée, la seule avec laquelle il ne devait pas la trahir. Les deux Frida, sans doute la peinture la plus connue, montre la coupure déchirante que lui impose la réalité, révélant en même temps la dualité de sa personnalité. Assises côte à côte, les deux femmes se tiennent par la main, leurs deux cœurs apparents unis par une même artère. La Frida mexicaine, aimée de Diego, tient à la main une amulette avec l’effigie de son mari, tandis que l’autre Frida, rejetée, qui porte une robe plutôt européenne, menace de perdre tout son sang jusqu’à la mort.

19 Leur séparation a de sombres répercussions : Frida s’épuise dans la solitude et s’enfonce dans un tel désespoir qu’elle se met à consommer de grandes quantités d’alcool. Loin de Diego, elle ressent un vide terrifiant. Sans lui, elle n’est plus rien : ce désamour la désintègre. L’Autoportrait aux cheveux coupés est pathétique : elle y apparaît vêtue d’un ample costume d’homme ; ses longs cheveux viennent d’être coupés par les ciseaux qu’elle tient encore à la main et un extrait de rengaine mexicaine précise la raison de son acte : « Vois, si je t’aimais, c’était à cause de tes cheveux ; maintenant que tu as les cheveux coupés ras, je ne t’aime plus. »

20 Leur remariage, à San Francisco le 8 décembre 1940, l’apaise quelque peu. Dans l’Autoportrait à la natte, elle retrouve sa féminité refusée et symboliquement rejetée. Elle se met ensuite à produire plusieurs tableaux, où elle côtoie ses animaux domestiques : perroquets, singes, chiens itzcuintli. Elle adore ces chiens à peau nue qui, dans la mythologie aztèque, escortaient le dieu Quetzalcoatl jusqu’aux Enfers. Leur nudité, leur fragilité, leur allure triste venue du fond des âges, sont à ses yeux les archétypes de la condition humaine.

21 À partir de l’Exposition du surréalisme international, inaugurée le 17 janvier 1940 dans la Galeria de Arte Mexicano d’Inès Amor, Frida est de plus en plus reconnue. L’exposition est organisée par André Breton, le poète péruvien César Moro[26] [26] César Moro (1903-1956) est considéré comme l’un des...
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, le peintre autrichien Wolfgang Paalen[27] [27] Wolfgang Paalen (1905-1959), peintre mexicain d’origine...
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et l’artiste française Alice Rahon[28] [28] Comme Frida Kahlo, Alice Rahon (1904-1987) a été victime...
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. En 1942, elle est élue membre du Seminaria de Cultura Mexicana, rattaché au ministère des Affaires culturelles, qui réunit vingt-cinq artistes et intellectuels chargés de stimuler et de diffuser la culture mexicaine. La même année, l’ancienne école de sculpture se transforme en Académie des Beaux-Arts pour la peinture et les arts plastiques, appelée « La Esmeralda », du nom de la rue où elle se situe. Frida, appelée pour y diriger une classe de peinture, envoie ses élèves à la recherche d’idées dans la rue, à la campagne, dans la réalité mexicaine : « Muchachos, enfermés dans cette école, nous ne pouvons rien faire, dit-elle. Allons peindre dans la rue[29] [29] H. Herrera, op. cit. , p.  457. ...
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. » Mais, au bout de quelques mois, de virulentes douleurs dans le dos et dans le pied la contraignent à donner son enseignement dans sa maison à Coyoacán. En 1946, elle espère en vain qu’une opération à la colonne vertébrale, réalisée à New York, va la soulager.

22 Tout au long de ces années, une souffrance s’ajoute à ses souffrances : elle ne peut faire le deuil de son désir d’être mère, qui devient une véritable hantise, mêlée de répulsion et d’horreur. Les séquelles laissées par l’accident qui l’a éventrée lui valent plusieurs fausses couches et au moins trois avortements thérapeutiques. Sa colonne vertébrale et son bassin endommagés, peut-être aussi une malformation congénitale et une syphilis, contractée durant sa jeunesse, l’empêchent de porter un enfant jusqu’à terme. Elle n’aura jamais le petit Diego, tant désiré : sa stérilité est la plus cruelle déception de son existence, qu’elle ne parvient jamais à accepter. À aucun moment, elle ne l’oublie. « C’est la peinture qui a complété ma vie. J’ai raté trois grossesses et bien d’autres choses qui auraient pu remplir ma vie exécrable. La peinture a alors pris toute la place. Je crois que travailler, c’est ce qu’il y a de mieux à faire[30] [30] Frida Kahlo, 1910-1954. O diario de Frida Kahlo : um...
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. » Son incapacité d’enfanter lui fait prendre le rôle de la mère vis-à-vis de Diego, son « monstrueux bébé », qu’elle met sans cesse au monde et qui prolonge sa propre existence.

23 En 1932, durant un séjour à Detroit, elle fait une fausse couche dans de terribles souffrances, qu’elle représente dans Henry Ford Hospital, où elle se peint nue, couchée sur un lit maculé de sang. Six fils rouges relient son ventre à des images en évolution : une vue en coupe d’un abdomen, un embryon, un escargot géant, une machine métallique, une orchidée et les os déformés d’un bassin. La date et le lieu, écrits en capitales, en accentuent le caractère d’ex-voto. Elle commence alors, selon Diego, à réaliser des chefs-d’œuvre sans précédent, « des peintures qui exaltaient les qualités féminines d’endurance face à la vérité, la réalité, la cruauté et la souffrance. Aucune femme n’avait su mettre tant de poésie torturée sur une toile comme Frida l’a fait à ce moment-là à Detroit[31] [31] D. Rivera, G. March, op. cit. , p.  202. ...
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. »

24 Ses représentations du corps et de la sexualité féminine, moins idéalisées, plus réalistes, quelquefois sinistres, brisent les tabous de son époque. Elle est « la première femme dans l’histoire de l’art à saisir, avec une sincérité absolue et impitoyable, on pourrait même dire avec une calme cruauté, les thèmes généraux et particuliers qui concernent uniquement les femmes[32] [32] R. Tibol, op. cit. , p.  96. ...
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 ». Caractérisée par une complexité dont elle a une conscience aiguë, elle ne se laisse arrêter par aucun conformisme. Elle n’hésite pas, surtout dans les dernières années de sa vie, à afficher sa bisexualité dans ses tableaux[33] [33] Cf. Deux nus dans la forêt (1939). ...
suite
. À mesure que les années passent et que sa fragilité physique rend plus difficiles ses relations avec le sexe opposé, elle se tourne vers les femmes, notamment vers les maîtresses de Diego. Si celui-ci tolère ses amantes, il ne peut supporter ses liaisons avec d’autres hommes, parmi lesquels le sculpteur nippo-américain, Isamu Noguchi, qui a façonné le visage des gens célèbres de la haute société new-yorkaise, ou encore Sergueï Eisenstein[34] [34] Le grand réalisateur russe de La grève, du Cuirassé Potemkine,...
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, Marcel Duchamp[35] [35] Marcel Duchamp (1887-1968), dont le célèbre Nu descendant...
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, Nickolas Muray[36] [36] D’origine hongroise, Nickolas Muray (1892-1965), photographe,...
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ou Léon Trotski. Où qu’elle aille, on n’a d’yeux que pour elle, pour son apparence exotique ! Elle s’habille de vêtements éclatants, aux couleurs de la révolution, qui parlent de la fête, des marchés, de la foule et des manifestations populaires. Elle a coutume de porter une robe tehuana pour cacher ses défauts physiques : « Il me faut ces jupes larges et longues, dit-elle, maintenant que ma jambe malade est si laide[37] [37] H. Herrera, op. cit. , p.  324. ...
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. » Cet habit de fête est celui des femmes de la côte Tehuantepec, désert tropical, avec ses villages écrasés de soleil, où se perpétuent des traditions matriarcales. C’est là que Paul et Dominique Eluard, enthousiasmés par la beauté et la liberté des femmes tehuanas, décident de se marier selon le rituel indigène, lors de leur voyage au Mexique, au moment de l’exposition surréaliste.

25 Robes, dentelles, parures et coiffure désignent, selon les cas, l’Indienne païenne, l’Espagnole catholique ou la moderne libertine. Son visage se transforme également : senora fatale aux grands yeux inquiétants, madone pâle et éplorée, jeune androgyne aux noirs sourcils vêtue à la garçonne. À mesure que sa santé décline, la couleur et la complexité des rubans, des fleurs, des bijoux et des ceintures vont croissant : « Elle ressemblait à une pinata, ce fragile récipient décoré de volants, rempli de bonbons et de petits cadeaux, mais destiné à être brisé. Tel un enfant aux yeux bandés qui frappe la pinata à coups de manche à balai, la vie assena à Frida une épreuve après l’autre[38] [38] H. Herrera, op. cit. , p.  164. ...
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. » Elle ne cesse de revendiquer son identité de « vraie Mexicaine métisse », issue de sang indien et espagnol. Indéfectiblement liée à sa terre, elle aime et soutient son Mexique, même dans ses passions idéologiques et ses désordres sanglants. En un temps où la culture autochtone ne suscite que mépris, elle se tourne résolument vers le mexicanismo, adoptant un style et une imagerie primitivistes[39] [39] Elle est touchée par le primitivisme et la fantasmagorie...
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. Son histoire d’amour avec Diego est inséparable de cette foi révolutionnaire pour la glorification de la pensée et de l’art dans ses racines précolombiennes et hispaniques. Elle consacre toute sa vie à la recherche de cet idéal des anciens Mexicains, « pour qui chaque action, depuis les rituels ésotériques des grands prêtres jusqu’aux plus humbles tâches de la vie quotidienne, était pleine de beauté sacrée. Pour qui les pierres, les nuages, les oiseaux ou les fleurs étaient des sources de délices et les manifestations de la Grande Matérialité[40] [40] B. D. Wolfe, D. Rivera, His Life and Times, New York, 1939,...
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 ».

26 Lors de ses différents séjours dans le Nouveau Monde ou en Europe, Frida se sent déracinée et mal à l’aise. Elle ressent toujours une nostalgie pour l’atmosphère provinciale et familière de Coyoacán ; pour les chaudes couleurs de sa terre ; pour le goût des tacos et des haricots : « Le Mexique est, comme toujours, désorganisé et dans un état infernal ; la seule chose qu’il garde, c’est l’immense beauté de la terre et des Indiens. Chaque jour, la laideur des États-Unis en vole un petit morceau, c’est bien triste, mais personne n’empêchera le gros poisson de manger le petit[41] [41] Cité par H. Herrera, Frida. Biographie de Frida Kahlo,...
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. » Dans l’Autoportrait à la frontière entre le Mexique et les États-Unis (1932), elle se peint, debout sur un petit socle, un drapeau mexicain à la main : les buildings des États-Unis, l’électricité, la fumée, les usines Ford, la bannière étoilée ; de l’autre, la nature florissante du Mexique, l’art aztèque, les pyramides, la rencontre divine du soleil et de la lune dans un ciel bleu.

Elle joue à être heureuse

27 New York lui apporte cependant, en octobre 1938, le bonheur d’une première exposition dans la galerie d’art de Julien Levy[42] [42] J. Levy (1906-1981) est le précurseur et l’ambassadeur...
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, dont le succès trouve un immense écho dans la presse. Durant ce séjour, elle vit une liaison tendre et passionnée avec le photographe Nickolas Muray, l’un des souvenirs les plus heureux de sa vie, qui reste pour elle comme un talisman. Pour lui, elle devient Xochitl (Fleur), son double rêvé, venu du monde indien, libéré de toutes les contradictions et médiocrités de la vie moderne. La réalité est bien différente à Paris, où elle se rend, quatorze mois plus tard, à l’invitation d’André Breton, qui rêve de la rallier à la bannière surréaliste. À son arrivée, elle constate qu’il ne s’est pas encore donné la peine de tenir sa promesse d’organisation d’une exposition dans la capitale. Grâce à Marcel Duchamp, une exposition « Mexique » peut avoir lieu, en mars 1939, à la galerie Renou et Colle, spécialisée dans le domaine de la peinture surréaliste. Face à la guerre menaçante, l’exposition n’est pas une réussite. Le Louvre acquiert toutefois son Autoportrait (The Frame), comme première œuvre d’un artiste mexicain contemporain. Elle rencontre de grandes figures, tels Paul Eluard, Max Ernst, Yves Tanguy, Pablo Picasso, Wassily Kandinsky, et le monde de la haute couture lui ouvre les bras. La styliste Elsa Schiaparelli, influencée par le surréalisme, inspirée par ses robes tehuana, crée le modèle Madame Rivera pour les élégantes parisiennes. Deux jours après la fin de l’exposition, elle quitte la France, qu’elle juge amère et désillusionnée. Elle part, pleine de mépris pour les surréalistes et, au-delà, pour les artistes parisiens : « Ils me font vomir. Ils sont si foutrement intellectuels… Ils s’assoient des heures dans des cafés à réchauffer leur précieux derrière, et parlent sans arrêt de culture, d’art, de révolution… Ils se prennent pour les dieux du monde, ils rêvent les idioties les plus fantastiques et empoisonnent l’air de théories et de théories qui ne se réalisent jamais… Cela valait la peine de venir ici rien que pour voir pourquoi l’Europe est en train de pourrir[43] [43] Lettre à Nickolas Muray, 16 février 1939. ...
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… » Elle est si attachée au monde indien, à sa force de vie, son exubérance colorée, son martyr quotidien aussi !

28 Son monde, c’est la révolte contre l’ordre bourgeois, contre l’asservissement aux forces de l’argent. La quête de l’intégrité physique et mentale rejoint, à ses yeux, la quête de l’intégrité des opprimés, leur soif de vérité, leur libération de l’aliénation. Cette conviction l’a conduite à adhérer, dès 1928, au parti communiste mexicain et à accepter d’offrir refuge, en janvier 1937, à Léon Trotski, condamné à mort par contumace[44] [44] Présidée par le pédagogue philosophe John Dewey, la commission...
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. Coyoacán devient alors, par l’intermédiaire de Diego, le nouveau centre de l’Internationale trotskiste. Attirée par ce personnage au centre du tourbillon de l’Histoire, qu’elle qualifie cependant de viejito, Frida lui offre, à l’issue d’une courte liaison, l’Autoportrait dédié à Léon Trotski. André Breton en fera l’éloge : « Sur le mur du bureau de Trotski, j’ai admiré un autoportrait de Frida Kahlo de Rivera. Vêtue d’une robe aux ailes de papillon dorées, justement dans cette tenue, elle entrouvre le rideau de l’intérieur. Nous pouvons, comme aux plus beaux jours du romantisme allemand, assister à l’entrée en scène d’une jeune femme pourvue de tous les dons de la séduction[45] [45] André Breton cité par A. Kettenmann, Frida Kalho (1907-1954). ...
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. » Dans son esprit et ses peintures, Marx, Lénine, Mao, Staline, Zapata, avec sa devise « Tierra y Libertad », occupent la place des saints. Et, au cours de sa dernière phase créatrice, un rapport presque religieux avec le communisme se fait jour dans trois de ses tableaux : Le marxisme guérira les malades, Frida et Staline et un Portrait de Staline resté inachevé sur son chevalet. Staline est pourtant celui qui a armé l’assassin de son protégé et amant Trotski, qui succombe le 20 août 1940, sous les coups de pic à glace de Ramon Mercader[46] [46] L. Trotski, Ma vie, Paris, Gallimard, 1965. ...
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 !

29 Le combat de cette femme audacieuse, fière, opiniâtre, supportant stoïquement son martyr, émeut. Sa force de caractère, trempée depuis l’enfance aux malheurs et à la souffrance, subjugue. Elle poursuit le but qu’elle se fixe sans jamais s’en détourner. À bout de force mais jamais à bout d’énergie ! Dans les plus douloureux de ses autoportraits, ni sensiblerie, ni apitoiement, ni complaisance à l’égard d’elle-même ! Elle joue à être heureuse, usant de son goût singulier de la théâtralisation, afin de préserver son intimité et sa dignité d’être humain : « Elle affichait son alegria comme un paon fait la roue. C’est ainsi qu’elle masquait sa profonde tristesse, son introversion, voire son égocentrisme[47] [47] H. Herrera, op. cit. , p. 12. ...
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. » Cela dit, vivant toujours avec son double, cette autre Frida qui doit vivre, briller, parader, éblouir tous ceux qui l’approchent, elle oscille constamment entre des déclarations euphoriques et un registre diamétralement opposé : « Ce truc de se sentir un tel déchet de la tête aux pieds me monte parfois au cerveau », avoue-t-elle en 1941 au docteur Eloesser.

...


30 Le soleil et la lune symbolisent la dualité de son être, le duel titanesque qui se livre en elle. Le tableau, Arbre de l’espérance, reste ferme, est divisé en deux parties : l’une représente le jour, l’autre la nuit. Le corps mutilé est attribué au soleil, nourri par des offrandes de sang humain, selon la tradition aztèque. La Frida fortifiée et pleine d’espoir correspond à la lune, symbole de la féminité. Elle puise dans la mythologie mexicaine ce principe, qui a son parallèle dans le yin et le yang de la philosophie chinoise. Jour et nuit, soleil et lune, spiritualité lumineuse et matière ténébreuse s’interpénètrent. Ce dualisme se fonde sur l’idée aztèque d’une lutte sans fin, qui garantit l’ordre du monde, entre le dieu blanc Huitzilopochtli (dieu du Soleil, incarnation du jour, de l’été, du sud et du feu) et son ennemi le dieu noir Tezcatlipoca (dieu du Soleil couché, incarnation de la nuit et du firmament, de l’hiver, du nord et de l’eau).

31 Si la mort, « importante et silencieuse issue », habite constamment ses mots et ses peintures, elle choisit la vie, malgré le travail usant qu’elle lui impose. Avec le squelette reproduit au bas du tableau, intitulé Portrait de Luther Burbank, où ce célèbre phytogénéticien apparaît comme un hybride, mi-homme mi-arbre, elle traite son thème préféré : la formation d’une nouvelle vie par la mort, conçue comme processus, chemin ou passage. Conception que l’on retrouve dans les coutumes et croyances populaires mexicaines du 2 novembre, jour des Morts. Contrairement à sa variante européenne, ce n’est pas un jour de deuil, mais de fête, célébré par un pique-nique dans le cimetière. Dans ce temps d’expression de remerciement pour la vie et d’appréciation du cycle de vie, on offre et on mange des « têtes de mort en sucre » ! Frida croit à cet immuable enchaînement : la naissance est le berceau de la mort et la mort donne naissance à la vie.

32 La vie de Frida finit, comme elle a commencé, dans la tragédie : « Dans cette foutue vie, on souffre beaucoup et, bien qu’on apprenne, on n’aime pas ça du tout, à la longue ; j’ai beau jouer la forte, il y a des fois où j’aimerais bien jeter l’éponge[48] [48] Frida Kahlo, Lettre à Eduardo Morillo Safa, 11 octobre...
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. » En 1950, son état de santé s’étant gravement détérioré, Frida entre, pour neuf mois, à l’hôpital ABC de Mexico. À cause de la mauvaise irrigation sanguine de sa jambe droite, quatre orteils ont noirci, nécessitant l’amputation. Sa colonne vertébrale, qui la fait terriblement souffrir, exige encore des opérations répétées. Grâce à un chevalet spécial, fixé au lit, qui lui permet de peindre couchée sur le dos, elle réalise l’Autoportrait avec portrait du Dr Farill. Il s’agit d’une dédicace à son chirurgien et à son compagnon de souffrance qui, comme elle, ne se déplaçait qu’avec des béquilles : « J’ai été malade pendant un an, écrit-elle dans son Journal, le Dr Farill m’a sauvée. Il m’a rendu la joie de vivre. Je suis toujours dans mon fauteuil roulant et ne sais pas si je pourrai bientôt marcher à nouveau. Je porte un corset de plâtre qui m’aide, bien que ce soit une horrible torture, à mieux supporter la colonne vertébrale. Je ne ressens pas de douleurs, j’éprouve souvent une grande fatigue… et, ce qui est bien naturel, souvent du désespoir. Un désespoir indescriptible. Pourtant, j’ai envie de vivre[49] [49] R. Tibol, op. cit. , p.  63. ...
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. »

33 Malheureusement, la souffrance explose et la grisaille de l’invalidité l’envahit. Seule, la marijuana lui donne quelques moments d’oubli, d’irréalité. Il ne lui est plus possible de travailler sans sédatifs, en doses toujours plus fortes. Les détails de ses natures mortes se font moins exacts, le trait de son pinceau plus léger, fugitif et même peu soigné. Au printemps 1953, comprenant qu’elle est assez proche de la mort, son amie la photographe Lola Alvarez Bravo décide d’organiser la première grande exposition individuelle de ses œuvres au Mexique : « Je pense que les honneurs devraient être accordés aux gens de leur vivant, afin qu’ils puissent en jouir, et non pas quand ils sont déjà morts[50] [50] Lola Alvarez Bravo, dans A. Kettenmann, Frida Kalho (1907-1954). ...
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. » Le soir de l’inauguration, on la transporte sur son lit dans la galerie : insensibilisée par les drogues, elle participe à la fête, boit et chante avec les nombreux visiteurs.

34 Dans le mois qui suivent, la gangrène gagne du terrain, les douleurs à la jambe droite se font insupportables. Les médecins décident donc, en août 1953, d’amputer la jambe jusqu’au genou. Si cette opération apaise ses souffrances, elle lui ôte l’énergie qui l’avait toujours maintenue en vie. Dès lors, elle connaît des états extrêmes. Un jour, elle proclame, euphorique : « À quoi me servent les pieds si j’ai des ailes pour voler ? » ; un autre, elle écrit : « On m’a amputée de la jambe il y a six mois qui me paraissent une torture séculaire et quelquefois, j’ai perdu la tête. J’ai toujours envie de me suicider. Seul Diego m’en empêche, car je m’imagine que je pourrais lui manquer. Il me l’a dit et je le crois. Mais jamais, de toute ma vie, je n’ai souffert davantage. J’attendrai encore un peu[51] [51] R. Tibol, op. cit. , p.  64. ...
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… » La vie est toujours là, mais l’espoir est déjà mort.

35 Atteinte d’une grave pneumonie, elle meurt dans la nuit du 13 juillet 1954, sept jours après son quarante-septième anniversaire. « Espero alegre la salida y espero nunca volver. » (« J’espère que la sortie sera heureuse et j’espère bien ne jamais revenir ») tels sont les derniers mots qu’elle écrit. Dans l’après-midi du 13 juillet, son cercueil est transporté, pour un dernier hommage, dans l’entrée du Palacio de Bellas Artes, espèce de catafalque blanc, à quelques pas de l’Alameda, où chaque soir s’attardent les amoureux. Le lendemain, quelques cinq cents personnes forment une procession jusqu’au crématorium, où elle est incinérée[52] [52] Le décès de Frida est le commencement de la vieillesse...
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. Ses cendres se trouvent aujourd’hui dans un vase précolombien dans la Casa Azul, devenue musée de Frida Kahlo et Diego Rivera, dans l’oasis de silence de Coyoacán, où continue de régner une ambiance bohème, littéraire, artistique. Accroché au mur du salon, son tout dernier tableau : une nature morte, représentant des pastèques, fruits très prisés au Mexique, où elle a inscrit en rouge sang son salut à la vie, son ultime manifestation d’alegria, « Viva la vida ».

36 *

37 Peintre de sang et de couleurs, Frida Kahlo a produit plus de deux cents toiles au cours de sa vie, ce qui en fait l’une des créatrices les plus originales et les plus puissantes de l’art moderne. Son monde pictural compte désormais parmi les plus originaux et spectaculaires du xxe siècle. Depuis les années 1980, des biographies, plus ou moins historiques ou romancées, et, en 2002, le film Frida ont fait d’elle une figure universelle qui a les traits de Salma Hayek[53] [53] Frida (2002), le film de la réalisatrice Julie Taymor (avec...
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. Histoire à la Van Gogh d’une reconnaissance posthume et éclatante !

38 Elle laisse l’image de l’impossible délivrance d’une âme captive, corsetée dans des souffrances hors de la commune mesure, dont coule une œuvre autobiographique qui ne dissimule rien et brave tout interdit. Peindre, pour elle, signifie survivre. Ses tableaux ne s’affichent pas, comme ceux de Diego, sur les façades des musées, des églises, des ministères, des pulquerias, où l’on débite le jus fermenté de l’agave : son œuvre, toute intérieure, exorcise son mal, sublime la plaie béante au centre de son corps. Chaque tableau est son « nouveau blason[54] [54] P. Dagen, « Frida Kahlo, icône des religions du xxe...
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 », « une lettre qu’elle adresse à ceux qui l’entourent[55] [55] J. -M. G. Le Clézio, op. cit. , p.  163. ...
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 ».

39 Elle symbolise la féminité blessée, harcelée par la mort qu’elle défiait constamment, et habitée par une inflexible volonté de vivre. Au-delà, elle braque les projecteurs sur notre condition humaine : désemparés et vulnérables par essence, nous avons mal de vivre dans un corps éphémère, emblème de notre impossible éternité, qui nous emprisonne comme la chrysalide enferme le papillon[56] [56] Comme le dit Norbert Bensaïd, le sens que la médecine...
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.

 

Notes

[ 1] « L’art de Frida, disait André Breton, est un ruban noué autour d’une bombe. »Retour

[ 2] Selon les mots de José Moreno Villa (1887-1955), peintre, poète et éminent critique.Retour

[ 3] Cette dédicace accompagne le portrait de Don Guillermo Kahlo.Retour

[ 4] Jean-Marie G. Le Clézio, Diego et Frida, Paris, Gallimard, Folio, 1993, p. 64.Retour

[ 5] Jean-Marie G. Le Clézio, op. cit., p. 17.Retour

[ 6] Jean-Marie G. Le Clézio, op. cit., p. 26-27.Retour

[ 7] Dans R. Tibol, Frida Kahlo, Cronica, Testimonios y Aproximaciones, Mexico, Ediciones de Cultura Popular, sa, 1997, p. 31.Retour

[ 8] Lettre à Alejandro Gomez Arias, dans Herrera Hayden, 1986. Frida, Biographie de Frida Kahlo, Paris, Éditions Anne Carrière, p. 104 et p. 113.Retour

[ 9] A. Rodriguez, « Frida Kahlo, heroina del dolor », dans Hoy, Mexico, df, 9 février 1952.Retour

[ 10] A. Rodriguez, « Una Pintora extraordinaria », dans Asi, Mexico, df, 17 mars 1945.Retour

[ 11] Elle est sensible aux célèbres allégories, où Sandro Botticelli (1445-1510) cherche parfois à retrouver des exemples antiques à travers les textes d’Apulée et de Lucien (Le Printemps, La Naissance de Vénus) ; à ses fresques qui décorent la Sixtine (Scènes de la vie de Moïse, Tentation de Jésus, Châtiment des Lévites) et à ses œuvres ultérieures (Mise au Tombeau, Crucifixion…)Retour

[ 12] Elle admire Bronzino (1503-1572), ce grand représentant de la seconde génération maniériste à Florence, dont la série de portraits s’imposent comme modèles à l’art de cour européen comme aux spécialistes du genre, jusqu’à Ingres, par leur précision psychologique et leur richesse vestimentaire : Cosme 1er de Médicis, Éléonore et son fils, Bartolomeo et Lucrezia Pianciatichi.Retour

[ 13] Elle est touchée par Amadeo Modigliani (1884-1920), qui crée un style de visage s’inspirant en partie de Paul Gauguin, de Pablo Picasso et de la sculpture africaine et océanienne, lui insufflant une grâce et une expression mélancolique, aux accents personnels. Elle apprécie son goût pour l’élongation et la stylisation, qui s’affirme dans les œuvres de sa maturité, représentant des femmes, des enfants et la plupart de ses amis, ainsi que des nus féminins aux volumes lisses et finement modelés, comme Nu assis au divan.Retour

[ 14] Jean-Marie G. Le Clézio, op. cit., p. 60.Retour

[ 15] Pour Frida Kahlo, le surréalisme, « c’est la surprise magique qui se produit quand on découvre un lion dans l’armoire où on était certain de trouver des chemises ». De son côté, André Breton le définit comme « un automatisme purement psychique, au moyen duquel on entend exprimer verbalement, par l’écriture ou par toute autre méthode, le fonctionnement réel de l’esprit. Une idée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison et au-delà de toute préoccupation esthétique ou morale » (Breton, André. 1928-1965. Le surréalisme et la peinture, nouvelle édition revue et corrigée, Paris, Gallimard).Retour

[ 16] S. Freud, L’homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1967 (1re edition 1939).Retour

[ 17] J. Bosch (1450-1516), dans ses grandes compositions comme Le jardin des délices terrestres, Le Jugement dernier, La tentation de saint Antoine, Le vagabond ou L’enfant prodigue, manifeste un rare sens de la composition, grâce auquel il unifie ses visions fantastiques, grouillantes d’êtres hybrides, où faune, flore, formes humaines et objets se mêlent et se juxtaposent avec une imagination délirante et un sens narratif inépuisable. Ses œuvres ultérieures, traitant de la Passion du Christ (couronnement d’épines), compositions ramenées à un plan unique, d’un chromatisme plus sombre, présentent souvent des têtes de profil violemment caricaturales.Retour

[ 18] P. Bruegel (v. 1530-1569) apparaît comme l’héritier de Jérôme Bosch : « diableries », monstres et hybrides peuplent ses compositions grouillantes, où s’affirment un sens personnel de la couleur et une fertile invention dans les détails : Le triomphe de la mort, La tour de Babel, Le massacre des Innocents, La crucifixion, L’adoration des Mages. L’intérêt qu’il porte à la description de la vie populaire révèle le modernisme de sa sensibilité. Son œuvre présente un caractère satirique, moralisateur et allégorique (La chute d’Icare). Ainsi le paysage aux rythmes lents et sereins contraste souvent avec le caractère tragique, dérisoire ou ridicule de l’activité ou du destin humain : La parabole des aveugles, Les mendiants, Le misanthrope.Retour

[ 19] H. Prignitz-Poda, Frida Kahlo, Paris, Gallimard, 2003.Retour

[ 20] D. Rivera, G. March, My Art, My Life, An Autobiography, New York, The Citadel Press, 1960, p. 170.Retour

[ 21] B.D. Wolfe, D. Rivera, His Life and Times, New York et Londres, 1939 ; Knopf et D. Rivera, biographie, La vie fabuleuse de Diego Rivera, 1994, traduit par Régine Cavallaro, Paris, Séguier.Retour

[ 22] D. Rivera, « Detroit Dinamico », dans Alicia Azuela, Diego Rivera en Detroit, Mexico, unam, Doc. 10, 1985.Retour

[ 23] C’est ainsi que le qualifie l’écrivain et poète guatémaltèque, Miguel Angel Asturias (1899-1974), qui puise une partie de son inspiration dans le passé maya (Hommes de maïs, Une certaine mulâtresse, Monsieur le président, Le pape vert, Maladron).Retour

[ 24] Diego a déjà beaucoup vécu et de ses deux précédents mariages sont nés quatre enfants, dont Dieguito, précocement décédé : c’est sa blessure secrète, jamais totalement cicatrisée.Retour

[ 25] H. Herrera, Frida. Biographie de Frida Kahlo, Paris, Éditions Anne Carrière, 1986, p.145. Voir aussi Jamis Rauda, Frida Kahlo. Autoportrait d’une femme, Éditions Babel, 1985.Retour

[ 26] César Moro (1903-1956) est considéré comme l’un des poètes hispano-américains les plus importants du surréalisme. Lié à Paul Eluard et André Breton, il se fait le porte-parole du mouvement à Lima et à Mexico. À l’exception d’un livre (La tortue équestre), il écrit toute son œuvre en langue française. Loin de voiler sa sexualité, il l’exprime avec une sensualité violente, à la limite du délire (Amour à mort et autres poèmes, Éditions La différence, 1998).Retour

[ 27] Wolfgang Paalen (1905-1959), peintre mexicain d’origine autrichienne, expose, en 1925, des œuvres inspirées par Cézanne et s’intéresse à l’art océanien et préhistorique, en particulier aux fresques d’Altamira. Il publie, en 1945, un important essai critique, Form and Sense. Les objets surréalistes de Paalen sont parmi les plus poétiques et les plus inquiétants de ce mouvement (La housse). Certaines de ses compositions sont de véritables orgies de couleurs (Polarité chromatique, Espace sans limite). À la fin de sa vie, ses toiles appartiennent plus à l’abstraction lyrique qu’au surréalisme (Le scarabée d’or).Retour

[ 28] Comme Frida Kahlo, Alice Rahon (1904-1987) a été victime d’un grave accident et elle est restée plâtrée durant trois ans. Elle a réalisé une œuvre en dehors des tendances de l’école mexicaine de peinture. Elle est, en cela, assez proche de Paul Klee et Joan Miró, comme en atteste son tableau El Rio Papaloapan.Retour

[ 29] H. Herrera, op. cit., p. 457.Retour

[ 30] Frida Kahlo, 1910-1954. O diario de Frida Kahlo : um auto-retrato intimo (Le journal de Frida Kahlo : un autoportrait intime), Rio de Janeiro, Éd. José Olympio. Cf. son Journal, Édition de 1995. Paris, Ed. du Chêne.Retour

[ 31] D. Rivera, G. March, op. cit., p. 202.Retour

[ 32] R. Tibol, op. cit., p. 96.Retour

[ 33] Cf. Deux nus dans la forêt (1939).Retour

[ 34] Le grand réalisateur russe de La grève, du Cuirassé Potemkine, d’Octobre et des deux fresques puissantes que sont Alexandre Nevski et Ivan le Terrible.Retour

[ 35] Marcel Duchamp (1887-1968), dont le célèbre Nu descendant un escalier suscite un scandale retentissant à Paris en 1912 et, un an plus tard, à New York. Il manifeste son non-conformisme dans son œuvre majeure, La mariée mise à nu par ses célibataires, même, en développant le thème de l’objet manufacturé aux formes mécaniques, répertoire qui correspond à l’assimilation du comportement humain au fonctionnement d’un machine. « Nous nous trouvons ici en présence d’une interprétation mécaniste cynique du phénomène amoureux, écrit André Breton. Aucune œuvre ne me paraît jusqu’à ce jour avoir fait si équitablement la part du rationnel et de l’irrationnel. »Retour

[ 36] D’origine hongroise, Nickolas Muray (1892-1965), photographe, critique de danse, aviateur et escrimeur, s’établit à New York en 1913 et y devient spécialiste des portraits de célébrités pour des revues, comme Vogue, Vanity Fair ou Harper’s Bazaar. Il photographie aussi bien Marlene Dietrich que Bernard Shaw.Retour

[ 37] H. Herrera, op. cit., p. 324.Retour

[ 38] H. Herrera, op. cit., p. 164.Retour

[ 39] Elle est touchée par le primitivisme et la fantasmagorie des toiles de Paul Gauguin, mais surtout d’Henri Rousseau, dit le Douanier Rousseau (1844-1910), dont elle apprécie le sens poussé de la composition et les rares dons de coloriste. Chez cet initiateur d’une peinture dite « naïve », l’observation pleine de ferveur de la réalité quotidienne et l’imagination sont étroitement liées. D’où la qualité poétique, la force suggestive et la portée mythique de ses figurations, et particulièrement de ses « jungles », dans lesquelles il transpose sur un mode visionnaire et fantastique la végétation observée dans les serres du jardin des Plantes (Une noce à la campagne, Le lion ayant faim, La charmeuse de serpents, Les flamants).Retour

[ 40] B.D. Wolfe, D. Rivera, His Life and Times, New York, 1939, p.103.Retour

[ 41] Cité par H. Herrera, Frida. Biographie de Frida Kahlo, Paris, Éditions Anne Carrière, 1986, p. 182-183.Retour

[ 42] J. Levy (1906-1981) est le précurseur et l’ambassadeur du mouvement surréaliste aux États-Unis. L’intense activité de sa galerie de Madison Avenue, entre 1931 et 1948, lui permet d’imposer ce nouveau courant artistique sur la scène new-yorkaise, ainsi qu’auprès des musées et des grands collectionneurs d’Outre-Atlantique. Nombre de peintres ou sculpteurs ont leur première exposition monographique aux États-Unis, à la Julien Levy Galery : Max Ernst, Salvador Dalí, Alberto Giacometti, René Magritte, Man Ray, Joseph Cornell, Frida Kahlo…Retour

[ 43] Lettre à Nickolas Muray, 16 février 1939.Retour

[ 44] Présidée par le pédagogue philosophe John Dewey, la commission internationale chargée d’examiner les preuves retenues contre lui a ouvert la première de ses treize séances le 10 avril 1937, dans la grande pièce de la maison de Coyoacán. Diego et Frida assistent à tous les interrogatoires, au cours desquels Trotski fait la démonstration parfaite de son innocence.Retour

[ 45] André Breton cité par A. Kettenmann, Frida Kalho (1907-1954). Souffrance et passion, Éditions Benedickt Taschen, Cologne, 1992, p. 41.Retour

[ 46] L. Trotski, Ma vie, Paris, Gallimard, 1965.Retour

[ 47] H. Herrera, op. cit., p.12.Retour

[ 48] Frida Kahlo, Lettre à Eduardo Morillo Safa, 11 octobre 1946.Retour

[ 49] R. Tibol, op.cit., p. 63.Retour

[ 50] Lola Alvarez Bravo, dans A. Kettenmann, Frida Kalho (1907-1954). Souffrance et passion, Éditions Benedickt Taschen, Cologne, 1992, p. 84.Retour

[ 51] R. Tibol, op. cit., p. 64.Retour

[ 52] Le décès de Frida est le commencement de la vieillesse de Diego : atteint d’un cancer, il meurt d’une attaque cérébrale, dans son atelier de San Angel, le 24 novembre 1957, trois ans et quatre mois après elle.Retour

[ 53] Frida (2002), le film de la réalisatrice Julie Taymor (avec Salma Hayek, l’actrice mexicaine de Desperado, Une nuit en enfer ou encore Wild Wild West, Alfred Molina, Valerio Golino et Geoffrey Rush) retrace la vie de Frida Kahlo de son enfance à sa mort, en permettant aux spectateurs de palper son univers artistique. Voir aussi Attention peinture fraîche (2005), pièce de théâtre que Lupe Velez, comédienne et peintre, a écrite sur la vie de l’artiste.Retour

[ 54] P. Dagen, « Frida Kahlo, icône des religions du xxe siècle, » dans Le Monde, vendredi 1er juillet 2005, p. 24.Retour

[ 55] J.-M. G. Le Clézio, op. cit., p. 163.Retour

[ 56] Comme le dit Norbert Bensaïd, le sens que la médecine donne à la vie consiste seulement à « réintroduire un semblant d’éternité dans l’éphémère » (Bensaïd, Norbert, La lumière médicale, Paris, Le Seuil, 1981, p. 195).Retour

Résumé

« Je ne suis pas malade. Je suis brisée. Mais je me sens heureuse de continuer à vivre, tant qu’il me sera possible de peindre. » : ces quelques mots résument la vie de Frida Kahlo, assassinée par des blessures qui l’ont persécutée et détruite à petit feu. Si les couleurs inondent sa terre, sa maison, sa peinture, celles de sa vie sont ternies par la maladie et le handicap : elle ne subit pas moins de trente-deux interventions chirurgicales et porte, au cours de son existence, vingt-huit corsets orthopédiques en acier, cuir ou plâtre. Aussi apparaît-elle d’emblée comme une conquistadora, tirant sa force de sa vulnérabilité, qui va toujours jusqu’au bout, jusqu’au fond d’elle-même.


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POUR CITER CET ARTICLE

Charles Gardou « Frida Kahlo : de la douleur de vivre à la fièvre de peindre », Reliance 4/2005 (no 18), p. 118-131.
URL :
www.cairn.info/revue-reliance-2005-4-page-118.htm.
DOI : 10.3917/reli.018.0118.