Reliance 2005/4
Reliance
2005/4 (no 18)
144 pages
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I.S.B.N. 2-7492-0497-6
DOI 10.3917/reli.018.0021
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D'une pensée territoire à une pensée monde

Vous consultezGuerre et handicap, la mémoire vaine

AuteurDenis Poizat du même auteur

Maître de conférences à l’université Lumière-Lyon 2

Rarement correspondance fut aussi brève : celle d’Albert Einstein et de Sigmund Freud, à propos de la guerre, se limite à deux simples lettres. En 1933, le physicien s’adresse à l’inventeur de la psychanalyse ainsi : « Comment est-il possible que la masse […] se laisse enflammer jusqu’à la folie et au sacrifice ? Je ne vois pas d’autre réponse que celle-ci : l’homme a en lui un besoin de haine et de destruction. En temps ordinaire, cette disposition existe à l’état latent et ne se manifeste qu’en période anormale ; mais elle peut être éveillée avec une certaine facilité et dégénérer en psychose collective. » Freud, lucide, lui répond : « L’on ferait œuvre inutile à prétendre supprimer les penchants destructeurs de l’homme », et d’ajouter : « On en est réduit à s’étonner qu’un accord unanime de l’humanité n’ait point encore banni la guerre. » Einstein et Freud sont des pacifistes pessimistes, il semble bien, dira Freud à la fin de sa lettre, « que les dégradations esthétiques que comporte la guerre ne comptent pas pour beaucoup moins, dans notre indignation, que les atrocités qu’elle suscite[1] [1] A. Einstein, S. Freud, Pourquoi la guerre ?, Paris,...
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 ».

2

« C’est précisément l’accent mis sur le commandement : “Tu ne tueras point”, qui nous donne la certitude que nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le plaisir au meurtre, comme peut-être nous-mêmes encore. »Sigmund Freud

3 Depuis 1945, on compte trente millions de tués dans des guerres, révolutions non comprises, indique André Gluksmann[2] [2] A. Glucksmann, Ouest contre Ouest, Paris, Flammarion, 2003,...
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. Elles ressemblent bien à une fatalité. L’horizon de la Société des Nations, aujourd’hui des Nations unies, est et sera toujours celui de la paix. Incantation ! Car la plainte des pacifistes est parfois confortable : « L’égoïste crie vive la paix, pense vive ma paix, et signifie qu’on me fiche la paix ! » Le propos peut choquer, en effet, celui ou celle qui ne voit de la guerre que les décombres des sociétés. Mais à regarder les choses en face, l’on sait qu’aucune dictature ne laisse les hommes libres et intègres, et que la guerre peut, en certains cas, paraître douloureusement préférable à l’indifférence. Le prix de la paix, pourtant applaudie par l’opinion, au retour de la conférence de Munich en 1938, fut tragiquement élevé[3] [3] Le 30 septembre 1938, le Français Daladier, le Britannique...
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.

4 La réflexion s’impose, qui exige de scruter notre époque dont la mémoire vaine finit par nier l’existence du lien entre le handicap et la guerre. Elle est le Mal pour les pacifistes. D’autres la voient comme une forme de règlement des désaccords. Avec l’infinie variation de la barbarie, la guerre apparaît parfois, au-delà de la désolation des nations, malgré les pluies de cendres, comme un pis-aller vers la paix[4] [4] G. Simmel, Le conflit, Paris, Circé, 1995. ...
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.

5 Les grandes guerres se sont coulées dans la mémoire européenne, mais, depuis quelques décennies, une partie de l’Europe s’est épargné les conflits armés. Lorsqu’elle y prend part, elle s’y engage du bout de la botte, arbitrant les conflits avec l’ambition d’installer paix et démocratie dans des terres de chaos. Lorsque l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord y participe, comme en Afghanistan, c’est au profit d’enjeux lointains pour les habitants de la vieille Europe. Quand se déclenchent les hostilités, qu’elles empirent et s’étirent, c’est, au pire, à plusieurs heures d’avion de Paris, au mieux aux antipodes. Ainsi, la dernière guerre que connut l’Angleterre sur son territoire national fut engagée aux Malouines[5] [5] Elle débuta en 1982, entre l’Angleterre et l’Argentine,...
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. Ni le Kent, ni la Cornouaille n’en furent affectés. Dès lors, les nations européennes connaissent, sans la vivre, l’existence de la guerre. Savait-on que la ville angolaise de Kuito[6] [6] La guerre d’Angola a opposé les forces gouvernementales...
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recevait chaque jour mille bombes, au plus fort d’une guerre longue de quarante ans ? Et combien de ses habitants y moururent ? L’on ignorera longtemps le nombre de civils, de soldats ou de combattants vivant aujourd’hui avec un handicap après la crise angolaise.

6 Le récit de la guerre d’aujourd’hui est d’abord le produit du tamis médiatique, les journalistes ne sont pas tous descendants d’Albert Londres[7] [7] « J’ai voulu descendre dans les fosses où la société...
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, de Robert Capa[8] [8] Dont le nom était Andrei Friedmann, photographe de guerre...
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ou de Graham Greene[9] [9] Célèbre journaliste et écrivain, il cherchait, comme...
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. Il subit ensuite le filtre de la mémoire. Le handicap, placé au rang des « dommages collatéraux », n’entre pas encore, ou de manière anecdotique, dans le solde de la guerre. Le compte, réduit à l’ultime expression des vivants et des morts, néglige celui des vies placées au diapason du handicap. De cet oubli, ou de cet abri, surgissent trois enjeux : ne pas oublier combien la guerre, jusque dans ses métamorphoses et sous tous les cieux, fabrique du handicap ; comprendre pourquoi et comment on l’oublie lorsque la guerre est lointaine ; enseigner que le handicap est aussi le prix de la guerre.

Oubli

7 Le fracas des armes n’a pas retenti dans l’Hexagone depuis la drôle de guerre. La géographie des hostilités s’est déplacée au-delà des limites si floues de l’Europe. Sarajevo et Grozny sont d’une Europe incertaine, dont on peine à entrevoir les contours pacifiés. Le temps viendra-t-il où Sarajevo deviendra un nouveau lieu-dit de la guerre, sans référence unique au début du conflit de 1914-1918 ? Quel nom mythique de la lutte armée aujourd’hui ? Kuito, Huambo, Kigali, Bujumbura, Bagdad ? Ils ne seront jamais en Europe des Austerlitz et des Waterloo. Aucune réputation ne précède ces lieux où se planifiaient récemment des tueries. Les récits de ces combats du « sud » ou des hostilités « à nos portes » transmettent-ils que le handicap est aussi, là-bas, un fait de la guerre ?

8 Elle fut, en Europe, longtemps associée au handicap. L’hôtel des Invalides fondé par Louis XIV, les compagnies d’invalides ou les ateliers pour invalides de guerre, tout cela procède des vestiges de l’histoire européenne, bientôt se détachant de la mémoire collective. Les « gueules cassées », arrachées par des éclats de métal, ces hommes rendus muets, internés, silencieux, abasourdis par les bombardements nuit et jour à Verdun ou près du fort de Douaumont, font-ils sens aujourd’hui pour quelque gamin ? Henri-Jacques Stiker[10] [10] H. -J. Stiker, Corps infirmes et sociétés, Paris, Dunod,...
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a raison de faire figurer les invalides de guerre dans l’acte de naissance de la pensée contemporaine sur le handicap. Sans ignorer qu’il se trouve à la croisée de l’environnement et de la déficience, sans omettre le rôle de la génétique ou des causes accidentelles, une autre cause, historique elle aussi, et redoutable, fait des conflits armés le lieu d’élaboration du handicap futur. La prévention de la guerre, souvent illusoire, est aussi une manière de se prémunir d’un handicap à venir.

9 Seule certitude : la performance des armes[11] [11] À feuilleter un catalogue d’armes, ou mieux, un document...
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conventionnelles et non conventionnelles[12] [12] En référence aux convention de Genève, droit illusoire,...
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ou, si l’on est trop pauvre pour s’en procurer d’efficaces, celle de n’importe quel outil agité avec force, garantit un grand nombre de victimes.

10 À ceux qui reviennent des fournaises de la guerre, amputés, traumatisés, malades, dans les pays où les mots d’assistance, d’assurance, de reconnaissance ou de prévoyance ont quelque sens à l’échelle d’une nation, l’on délivre une carte. Par solidarité, à ces revenants aux souvenirs incompréhensibles pour les épargnés, l’on accorde une forme d’estime particulière. Ce signe minimaliste, au-delà de l’octroi d’un droit particulier, atteste la volonté commune de donner du sens à l’absurde de la guerre, à la souffrance du soldat et du combattant ou à la terreur des civils. L’édification des monuments aux morts dans les petits villages de France après la guerre de 1914-1918 ne fut pas, à ses débuts, de l’initiative de l’État. Au contraire, de tout petits groupes, soucieux de ne pas se délier de leurs morts[13] [13] Voir à cet égard les différents ouvrages de Boris Cyrulnik. ...
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, furent les pionniers de cette mémoire, rejoints par l’État qui, contraint d’abandonner son optimisme oublieux, grava le nom de ceux qui moururent à la guerre sur des dizaines de milliers de stèles : « À nos soldats, la France reconnaissante ». Des petits panthéons devenus monuments aux morts encombrants, des cartes d’invalide de guerre dont on oublie le sens, des cérémonies du 8 Mai et du 11 Novembre désertées, des moments d’histoire tragique jamais célébrés, tels sont aujourd’hui les signes de l’oubli, de la négligence, de l’ingratitude, de l’ignorance, comme l’on voudra.

...


11 La carte gig[14] [14] En France, la loi du 23 janvier 1990, article 26, fait rare,...
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, acronyme de grand invalide de guerre, posée sur le tableau de bord de la voiture, ne ravive ni mémoire ni conscience. Quelle guerre ? Quel handicap ? Quelle invalidité ? Affaire technique du monde du handicap, il ne va pas de soi qu’on puisse être invalide de guerre. Interrogeons les moins de 30 ans et parions que très peu connaissent la signification de cette petite carte. Je m’y suis essayé auprès d’un public jeune, d’étudiants pour la plupart, pourtant proches de la question du handicap. Voilà la mémoire revisitée : Grande Incapacité à se Garer, aussitôt corrigée par Grande Immobilité Générale, puis remplacée par Grand Infirme Général et Grande Incapacité Gênante. Le signe de l’existence des invalides de guerre se transforme en un droit de garer une voiture sur une place « pour handicapés ».

12 L’origine particulière – et particularisée – du handicap, l’histoire avec ou sans majuscule, faite de l’échec ou de la gloire d’avoir eu à faire la guerre, s’est diluée, circonscrite entre deux places de parking. Et ils n’ont pas tout à fait tort, ces jeunes, lorsqu’ils se trompent : depuis le 1er janvier 2000, les macarons gig et gic (grand invalide civil) sont peu à peu remplacés par la carte européenne de stationnement. Plus rien n’y figure qui attire l’œil, encore moins l’esprit, sur la guerre !

13 Plus de place non plus pour la raillerie pacifiste de journaux satiriques, dirigée vers des hommes qu’on aime caricaturer en leur faisant porter un béret, exhibant une fois l’an leur médaille sur la place publique. Au moins leur moquerie n’est-elle pas indifférente, qui met l’autre en position de répondre, tandis que l’oubli est froid. Diversement reconnus selon qu’on les trouve en Allemagne, en Espagne, au Sénégal, en Algérie ou en France, les invalides de guerre et les invalides civils de guerre sont devenus la part enfouie de l’histoire.

14 Lorsque l’animosité se déploie ailleurs, loin de la nation, et que vingt chaînes de télévision en diffusent des bribes indolores, commentées par force experts en géopolitique, ce sont des cadavres lointains, des blessés exotiques qui font la chronique des journaux télévisés. Au musée, les tableaux d’Otto Dix[15] [15] Ce peintre expressionniste allemand, dont l’œuvre fut...
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racontent l’autre temps, celui des anciens combattants de guerres devenues, par force, académiques. Le temps est passé dessus et les visages défigurés ou les silhouettes hâves appartiennent désormais au genre du film de guerre. Bientôt, l’homme amputé du Mozambique ou du Cambodge fera sourire comme cette canaille borgne et vaniteuse de Capitaine Crochet. Ce ne sera pas pour de vrai ! Rabattus au registre de la fable, le Feu d’Henri Barbusse ou les textes d’André Chamson n’irradient les esprits qu’autant que le texte est beau, le sang chaud et la guerre horrible.

15 La star de Terminator, Arnold Schwarzenegger, a accompli la métamorphose de la guerre en simulacre. Et sous les tris successifs des médias, de la mémoire et du simulacre, dans l’abandon du réel, le handicap ne se pense plus en relation à la guerre, au combat, à la fuite sous les bombardements, à la torture, à l’exil forcé ou au piège d’un engin explosif. L’on peut avoir 20 ans, 30 ans ou 40 ans aujourd’hui et l’esprit déserté par les images de populations mutilées, qui auraient pu être, qui étaient parfois, nos grands-parents, nos arrière-grands-parents. Bientôt nos aïeux. Elles ne hantent plus, en France, notre mémoire aplatie. D’antiques visions se sédimentent où rien de charnel n’habite, lorsqu’on les ranime, ces nouvelles légendes guerrières. Gardons-nous que ces images relèvent un jour du fantasme ou du virtuel. L’on en sait davantage aujourd’hui sur les frappes chirurgicales et les missiles sol-air, air-air ou sol-sol et leur technologie embarquée que sur leurs effets. Le missile Pershing est toujours mieux connu que sa cible.

Guerres

16 Les villes des batailles d’aujourd’hui sont ainsi peuplées de fantômes, d’inconnus qui, cognés par le traumatisme, emportés par des vagues de violence nue, ne ressemblent en rien à l’idée de la soldatesque d’antan. Les armées professionnalisées condamnent des populations à des vies recluses tandis que des civils, enrégimentés dans des mouvements terroristes, tentent de terroriser, c’est leur but, d’autres civils[17] [17] Le terroriste ne terrorise pas, il provoque l’indignation,...
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. La peau brûlée et les yeux aveuglés par l’agent orange déversé au Viêt Nam, la scène cent fois revue par ses victimes de l’attentat qui déchiquette les corps, le passage de rebelles dans les campagnes, tout cela est le produit de conflits éclatés. Dans leur anomie, ces guerres de la science nouvelle, ou les autres, à l’occasion desquelles les bombes humaines ne se gargarisent pas seulement de l’honneur de mourir pour une cause ou pour quelques centaines de dollars versés à leur famille, ces guerres fabriquent aussi des hordes de témoins silencieux et sidérés parmi lesquels certains, les plus muets d’entre eux, découvrent une existence rendue encore plus maussade par le handicap. Les conflits, dit Bernard-Henri Lévy[18] [18] B. -H. Lévy, Réflexion sur la guerre, le mal et la fin...
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, « ont lâché la corde qui les reliait à l’universel et dont on a le sentiment, à tort ou à raison, que l’issue ne changera plus rien au sort de la planète ».

Huambo,Angola
Il reste des maisons coloniales, roses et fleuries, dont celle de Savimbi[16] [16] Ancien chef rebelle de l’unita, en lutte contre l’armée...
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lui-même, éventrée par une bombe, l’escalier central encore debout, des bougainvillées sans tuteur qui retombent dans les ruines ; et puis il reste des amputés ; des ruines et des amputés ; combien d’amputés, depuis vingt ans en Angola ? Combien de ces moignons mal faits, impossibles à appareiller, ulcéreux ? Combien de ces corps en bouillie, mal raccommodés, effrayants, dont Huambo, comme Luanda, sera le linceul ? Nul n’en sait rien ; le gouvernement s’en moque et nul n’en sait rien.Bernard-Henri Lévy, Réflexion sur la guerre, le mal et la fin de l’histoire, précédé de Les damnés de la guerre, Paris, Grasset, 2001, p. 34.

17 Lorsque l’indifférence à la guerre d’aujourd’hui prévaut, on survalorise celles d’antan. Enseigne-t-on encore la blessure de Jeanne d’Arc aux Tournelles[19] [19] Jeanne d’Arc au bouclier devant le fort des Tournelles,...
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 ? Sans doute. Enseigne-t-on comment et combien d’enfants afghans ont été déchirés par les mines soviétiques, par quel enchaînement d’autres ont « coupé » leur voisin ou leur mère en Sierra Leone ou au Rwanda et quel pourrait être le bilan de la guerre en Irak ou en Tchétchénie ? Pas encore ou pas assez. Redoutons le tarissement de notre mémoire sur le handicap et sur la guerre alors que la source furieuse jaillit ailleurs.

18 La guerre mute, fuyant son visage coupable. Cadavere[20] [20] Cadavere ! Cadavere ! Pensons au texte de Philippe...
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les derniers gazés de 1914-1918 et les gueules emportées. Morts les soldats du fer et de la poudre. Disparus bientôt les derniers prisonniers des camps nazis. Aux récits de poussière recouvrant les corps dans la littérature des années 1920 avec leurs mains crispées dans la boue succède une réalité si semblable ; mais presque sans récit. Sans verser dans la jouissance du tragique, elle est encore là l’odeur de la guerre, l’infection des chairs pourrissant dans les fossés, les moignons purulents qu’on maintient sans se plaindre dans un linge sale, l’insupportable putréfaction des charniers sans soldat, encore là la puanteur qui accompagne les senteurs de glycines au printemps. Le bruit et la fureur ? Les champs de bataille savent être silencieux sans que claquent les rafales de kalachnikov. Les guerres peuvent se contenter du silence des machettes dont n’importe quel gamin, une fois l’esprit défait, frappe les corps sous les ordres de soudards aux pupilles dilatées par le crack. L’arme bactériologique, les mines antipersonnel ou les pièges explosifs, les bombardements massifs et la puissance atomique, la ceinture portée par un kamikaze, tout cela est encore plus efficace, mais une simple machette suffit. Celle que brandirent les « combattants » de ce qu’on appela, et avec quelle ignardise, les « guerres ethniques[21] [21] Pour cela, lire Colette Breckmann, ou Jean Hatzfeld, notamment...
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 ». Manche longue, manche courte : voilà la description des forfaits qu’en donnaient les coupeurs de membres en Sierra Leone.

19 Chacun conserve sa propre mémoire de la guerre. On entendait, au Rwanda, non loin du Grand Lac, le bruit des bouteilles de bière Primus, s’entrechoquant dans les remorques des convois, cette bière affreuse dont on enivrait les jeunes bourreaux. C’est, toujours au Rwanda, l’odeur des marais et le clapotement de l’eau où des femmes tutsies se cachaient sous les joncs des heures durant, guettant les milices rôdant lame à l’épaule[22] [22] J. Hatzfeld, Dans le nu de la vie, récits des marais rwandais,...
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.

20 Des guerres aux causes presque claires, nous sommes passés souvent aux guerres dont les combats sans vacarme n’inondent plus le monde. Des guerres lentes, sporadiques, jamais avortées totalement, de dictature en coup d’État, sans fulgurance, des guerres sans paix, des guerres sans Guerre, parsemées de massacreurs de silhouettes. À l’hôpital Debrousse, à Lyon, l’on accueillit une petite fille d’à peine sept ans, venue du Kosovo. Une balle explosive tirée par un sniper lui avait arraché le genou. Les médecins avaient réparé sa jambe. Sa famille – elle en avait par chance conservé l’essentiel – l’attendait. Elle boiterait sûrement, mais elle marcherait, disait-on à l’hôpital, avec une satisfaction triste.

21 Ainsi, les nouveaux habits de la guerre se tissent des hardes de l’histoire : c’est d’abord la guerre classique, avec des armées, des soldats, des bombardements, des déclarations hostiles et des traités de paix. Ce qui alimentait la croyance en une geste des nations avec, en contrepoint, ses opposants, ses pacifistes, ses déserteurs, ses résistants, ce qui faisait qu’une guerre, dans son horreur, était presque intelligible, s’est opacifié. L’heureuse distance qui nous en sépare nous la rend moins grave, moins poignante et moins contraignante aussi parce que plus clairement peut-être qu’à d’autres, les motifs du combat paraissent compréhensibles et importants aux combattants.

22 Et puis, la guerre anomique, du quotidien, à bas bruit, fait craindre de voyager en bus, d’être kidnappé ou torturé par les rebelles, de passer sur sniper avenue, donnant au téléspectateur l’habitude des opérations de maintien de la paix, rendant banal pour certaines populations le compagnonnage avec les contingents bigarrés de Casques bleus. On ne déserte pas facilement la guerre, encore moins cette guerre-là. Cent guerres nous entourent, et les mille situations de handicap leur font silencieusement écho. Le voyageur, l’humanitaire et le journaliste dans les contextes post-guerre le savent bien. Après la démobilisation d’une nation, après le désarmement, après que l’incontournable « gouvernement de concorde nationale » s’est constitué, ils arrivent, les « handicapés », lentement claudiquant, s’organisent en associations et attendent de la solidarité nationale qu’elle pense la société avec eux dans leur nouvelle existence. Ils découvrent dans le même bégaiement leur avenir inédit et le cours tordu de l’histoire.

Incohérence

23 Face à la mosaïque guerrière, la solidarité des nations s’exprime. Après les grandes tragédies, légitimement stupéfaites qu’on ait envoyé des avions sur des tours, certaines clament : « Nous sommes tous des Américains ! » Elles auraient pu aussi, à l’occasion d’un génocide ou de l’accomplissement d’une tuerie, crier au monde : « Nous sommes tous des Rwandais, tous des Soudanais du Darfour, tous des Tchétchènes, des Palestiniens, des Israéliens, des Colombiens, des Angolais, des Américains, des Espagnols, des Anglais et des Sri Lankais ! »

24 La formule du : « Nous sommes tous quelqu’un d’autre » est habile, mais elle est périlleuse pour au moins trois raisons.

25 La première : elle oublie toujours qu’au-delà des solidarités nationales, c’est la proximité charnelle, presque affective, qui contribue à construire une mémoire commune. Elle se paie autant de morts que de mots. S’il n’existe d’empathie pour les victimes que lorsqu’elles sont proches de nous, nous sommes d’autant plus détachés de la tragédie lorsqu’elle touche un paysan cambodgien amputé par une mine ou des victimes irakiennes, sri lankaises ou israéliennes d’attentats.

On descendait très tôt. Les petits se cachaient les premiers, les grands faisaient les sentinelles et dialoguaient sur ce qui nous accablait. Quand les Hutus arrivaient, ils se cachaient les derniers. Ensuite, ça tuait toute la journée. Au début, les Hutus rusaient entre les papyrus, ils disaient par exemple : « Je t’ai reconnu, tu peux sortir », et les plus innocents se levaient et ils étaient massacrés debout. Ou les Hutus se guidaient grâce aux petits cris des enfants, qui ne supportaient plus la boue. Quand ils trouvaient des riches, ils les emmenaient pour qu’ils montrent où ils avaient caché leur argent. Quelquefois, les tueurs attendaient d’avoir attrapé un grand groupe pour les couper ensemble. Ou d’avoir rassemblé une famille entière pour les couper les uns devant les autres, et cela faisait une large étendue de sang dans le marigot. Ceux qui restaient vivants allaient reconnaître ceux qui avaient été malheureux, en regardant les corps dans les flaques.Dans le nu de la vie, récits des marais rwandais, Jean Hatzfeld, Paris, Le Seuil, 2000, p. 53.
Allez voir dans les muceques, vous verrez. Et le vieux lion de répéter, d’une voix soudain plus aiguë, qu’il n’est pas rare, oui, certaines nuits, de voir les fous de Luanda s’échapper de l’hôpital psychiatrique. On ne leur donne rien à manger, rien à boire. Alors, ils font le mur, les pauvres fous. Ils passent les barbelés du camp. Ils se retrouvent, au cœur de la ville, nus, incohérents, fouillant dans les poubelles. […] Ils traquent les fous de Futungo et les tuent d’une balle de silencieux dans la tête.Bernard-Henri Lévy, Réflexions sur la guerre, le mal et la fin de l’histoire, p. 32.

...


26 Nous ne sommes que nous-mêmes tant que l’un des nôtres n’aura pas été tiré par un sniper, kidnappé et torturé par les Forces armées révolutionnaires de Colombie, tant que nul de notre entourage n’aura posé le pied sur une mine, été touché par l’incompréhensible terrorisme, ou n’aura vécu la servitude d’une dictature criminelle. Les sociétés en paix ignorent le quotidien de la guerre et les coups du totalitarisme. Elles n’ont presque rien en commun avec les sociétés en guerre dès lors qu’elles tarissent la mémoire de leur propre expérience. Et s’il faut savoir parfois consoler le déchirement d’un peuple en permettant la cicatrisation, le souvenir de la mémoire longtemps conservée est une clé de compréhension de ceux qu’on appela les invalides, les estropiés ou les mutilés des autres peuples. Pour le moins, nous ne pouvons partager un peu des tourments des autres nations qu’autant que nous conservions, et c’est si mince, des traces de la mémoire des conflits qui ont gangrené la vie de notre entourage. C’est parce que certains se souviennent de cette gangrène et des atrocités de l’histoire qu’ils sont capables de dépasser l’indifférence aux autres.

27 Il existe un deuxième péril à prononcer trop vite et à trop bon compte que nous sommes tous les citoyens du monde à la fois. Quelle incohérence à se protéger ici des risques de guerre et à l’accepter ailleurs ? Aucun mouvement de masse en Europe ne condamne la guerre en Tchétchénie. Quelques intellectuels courageux savent prendre le contre-pied d’une opinion commune qui fait le tri soigneux des bonnes et des mauvaises victimes. Et ce tri vaut pour le handicap.

28 Comment rechercher là les moyens d’une légitime société inclusive pour les personnes en situation de handicap tout en ignorant dans les guerres d’ailleurs les formidables réservoirs de meurtrissures humaines ? Cette indifférence – car il s’agit bien d’indifférence, ce qu’André Comte-Sponville ap-pelle la « neutralité sereine » – n’existe que parce que nous inventons des causes et des solutions rapides, mécaniques, à ces conflits d’où nous extrayons le handicap. Nous délestons des guerres d’ailleurs la charge du corps et de l’esprit blessés. Ainsi, plus légères, elles nous autorisent à réclamer ici une société inclusive et, là où rampent les conflits, à y souhaiter la paix. La paix tout simplement, la paix maintenant. Et surtout, cela nous donne le crédit de la cohérence.

29 En nous dédouanant de l’indifférence, en inventant le prétexte que là-bas, la paix suffit, on ignore le problème du handicap. Dans la marche de retour vers leur région d’origine des six mille déplacés du sud Soudan[23] [23] On distingue les populations déplacées et réfugiées...
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après quatre ans d’exil qu’autorisait la signature des accords de paix de janvier 2005 – nombre d’entre eux, les plus vulnérables, certains atteints par la « cécité des rivières[24] [24] Son nom scientifique est l’onchocercose, c’est la deuxième...
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 » – ont rejoint leur ville d’origine en franchissant les 460 kilomètres de forêt tropicale dans un dénuement presque total[25] [25] Voir Libération du 21 août 2005, article d’Alexis Masciarelli. ...
suite
. Au Soudan comme ailleurs, hormis le témoignage de quelques journalistes avisés, l’on assiste à une réduction de l’histoire : guerre et paix, vivants et morts.

30 Enfin, troisième raison, presque indicible tant elle peut heurter les consciences : si l’on veut bien être de toutes les nations à la fois, précisément quand surviennent les retournements violents de l’histoire, c’est sans doute que nous aimerions vivre aussi un peu, mais un peu seulement, de leur intéressante tragédie. Car on se complaît volontiers dans la dénonciation de l’horreur. L’épique, la beauté du combat, l’étreinte virile des corps, l’héroïsme et le sang caillé, l’assaut du rebelle et la terreur sous les bombes, tout cela à la fois fascine et terrifie, révulse et enivre. La tragédie est du registre de l’esthétique, et la guerre du registre de la tragédie. Il y a ainsi de belles guerres, des batailles grandioses et, pourquoi pas, des attentats réussis. C’est ainsi que nombre d’écrivains, qu’on ne lit plus aujourd’hui, mais dont on retrouve cependant l’esprit dans le voyeurisme des tabloïds de l’horreur, font du spectacle de la guerre un motif de contemplation : un spectacle qui nous fait aimer le malheur. Participer à distance à ce tragique nous dédouane et nous relie à lui. Qu’on le veuille ou non, le frémissement devant des images de massacre, devant des charniers ou à l’annonce de catastrophes humaines est ravissement pervers. Les élans de solidarité internationale, mus par l’exigence d’agir face à ce spectacle, font des damnés de la guerre ceux que la guerre concerne tout en les ignorant, les acteurs souvent involontaires d’un théâtre hideux.

31 Trois raisons donc de s’alerter sur le délitement de notre mémoire sur la guerre et le handicap : l’oubli de notre propre expérience collective, l’erreur historique et politique qui consiste à réduire le handicap à la question de la paix, erreur enfin dans l’aveuglement que procure l’éblouissement de la guerre.

32 On ne construit pas un enseignement avec cela.

33 Pensons un enseignement qui saura se frotter à l’âpreté de la guerre, susceptible de penser la philosophie politique et le handicap en s’arrimant aux grandes crises que traverse et traversera encore le siècle naissant.

Mémoire

34 Pareil enseignement se bâtit avec la littérature, de celle qui veut hisser la guerre au rang d’épopée ou, au contraire, parvient à en répandre le dégoût. On l’édifie avec la géopolitique et l’histoire, enroulées autour de la question des peuples, de leurs rapports de force et de leurs peurs.

35 On le nourrit avec les récits, avec des images bien mieux qu’avec l’embaumement. Cet enseignement, on le fabrique avec les émotions, même brutales, avec la pâte de la vie. Tout, bien sûr, s’y mêle, de la culpabilité de celui qui tue ou déchire, de la terreur devant son propre corps déchiqueté, des ordres donnés et reçus, de la bêtise ou de la clairvoyance des gouvernements, de la légitime prise des armes à l’analyse des mensonges historiques, du traumatisme à sa prise en compte. L’Histoire n’est pas un linceul ! Les personnes qui ont gagné de la guerre le lot de vivre avec un handicap sont passées par un cénotaphe, par un tombeau qui n’a jamais été occupé par celui à qui il était destiné. Elles sont, au sens propre, rescapées. Elles ont laissé le tombeau vide, ne les y poussons pas une deuxième fois.

Un jour, les Boches étaient en fuite ; nous les poursuivions à la baïonnette dans les bois. J’en visais un particulièrement. Il était gros et lourd et s’empêtrait partout, tandis que moi, je sautais facilement au-dessus des obstacles (voyez-vous cette image des deux races ?). Je l’ai atteint enfin et, d’un seul élan, je lui ai enfoncé ma baïonnette dans le dos, le transperçant de part en part. Ah ! j’étais ému ; c’était le premier – et même le premier homme, je vous prie de croire ! – que je tuais de ma main.M. Eydoux-Démians, Notes d’une infirmière, 1914, 8e édition, Paris, Plon-Nourrit et Cie, p. 66-67.

36 Un enseignement sur le handicap, la guerre et le terrorisme n’est pas totalement éloigné des vues du fondateur de la Croix-Rouge, Henri Dunant, des membres de l’ordre de Malte ou encore, depuis le xviiie siècle, des sociétés philanthropiques, puis, aujourd’hui, de certaines ong.

37 Le paysage, on l’a vu, a changé. Si le terrorisme demeure extrêmement marginal en chiffres, son caractère spectaculaire et le traumatisme dont il est responsable affecte tous les peuples. En France, bien que tardive, la reconnaissance des victimes d’attentats comme victimes civiles de guerre[26] [26] Avant qu’on ne commette l’impair de leur donner une...
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est loin d’être atteinte ailleurs[27] [27] Ghislaine Doucet (sous la direction de), Terrorisme, victimes...
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. L’amplitude du terrorisme à l’échelle de la planète donne à cet enseignement un contour nécessairement mondial.

38 La guerre nous concerne tous. Il n’y a pas the west and the rest, mais un monde diffus, éclaté, un archipel vaste et isolé, relié et solitaire, que masque la souveraineté si théorique des États.

39 Peut-on en vouloir aux générations ignorantes, qui n’ont seulement retenu de la guerre qu’elle n’était pas belle, et qu’il faut la refuser ? Ne montrons pas la guerre, enseignons-la ! Il ne s’agit pas de tenir un fusil de bois ou d’apprendre qui est notre ennemi héréditaire, mais enseignons une autre mémoire, où les faces hagardes des hommes feront juste poids avec les machines. Enseignons qu’un soudard, qu’un dictateur, qu’un va-t-en-guerre ou qu’un terroriste font la marche effroyable de l’histoire, déplaçons surtout le regard juste derrière eux, du côté des vies fracassées. Enseignons cette face de l’histoire du handicap. Voyons les choses au lieu de les cacher[28] [28] Pensons au fait que le massacre est un nouvel objet d’histoire,...
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.

40 Cessons cette forme d’angélisme pédagogique, dont la vulgate consiste à « expliquer comment rééduquer les berceaux pour réformer les peuples », à l’occasion de leçons où « les enfants des écoles déroulent de délicieux poèmes destinés aux méchants qui déclarent la guerre à d’autres délicieux enfants[29] [29] A. Glucksmann, Ouest contre Ouest, Paris, Plon, 2003, p.  66. ...
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 ». André Gluksmann est connu pour sa parole libre. Il clame que chacun, « chevauchant son orgueil professionnel, orne le camp de la paix de ses brillantes dissertations ; […] l’onu est consacrée hors concours, conscience du monde par une gigantesque campagne pédagogique internationale dont l’intérêt idéologique bien compris stipule : que les toges et non plus les armes gouvernent le xxie siècle[30] [30] Ibid. , p.  67. ...
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 ! ».

...


41 Notre vision du monde tourne à l’esprit de système, et on se plairait à pouvoir espérer que les pédagogues se préoccupent d’enseigner les rudesses de la guerre.

42 L’enseignement ! On s’est si longtemps interrogé sur l’art d’enseigner que l’on a fini par progresser, mais nous en avons parfois oublié ce qu’il est juste d’enseigner.

43 L’enseignement de l’histoire contemporaine du handicap dans les pays en crise est limité aujourd’hui, l’époque le veut, à l’aide au développement. Ce sont les témoignages d’acteurs d’ong qui font office d’enseignants. Certes, leurs témoignages sont utiles, nécessaires, car sans eux, les jeunes générations ne connaîtraient pas le lien entre guerre et handicap. Cependant, les ong sont trop impliquées par leur action concrète, leurs partis pris politiques et leur choix parfois douteux des bonnes et mauvaises victimes, sans abandonner le moins du monde la logique de la charité.

44 Il est de la responsabilité de l’État d’enseigner aux jeunes générations que le handicap n’est une parenthèse ni dans l’histoire, ni dans la guerre. Il en est aussi le produit, orientant dans sa suite les politiques sociales[31] [31] Qu’on se souvienne, en France, de l’ordonnance de 1945...
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. Il se révèle dans l’après-guerre, lorsque, dans un souffle asthmatique, n’ayant plus rien à brûler, la guerre laisse les hommes absents à eux-mêmes, « infâmes », sans « fama » ni histoire, occupés à assurer le contrebas de leur existence : se nourrir et protéger les siens.

45 Proposer un tel enseignement, c’est aussi revisiter la mémoire collective de l’État providence. Immanuel Wallerstein rappelle qu’il a « merveilleusement bien fonctionné. Notre incapacité à édifier un tel projet à l’échelle mondiale nous ramène à une mémoire de la prospérité[32] [32] I. Wallerstein, L’histoire continue, Paris, L’aube,...
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 ».

46 Replacer le handicap parmi les grands enjeux de l’histoire, alors que la prospérité si fragile et si interdépendante des États contraint à n’espérer ni trop ni trop vite des politiques sociales, cela revient à redonner corps au handicap dans la guerre, à mordre dans le réel.

Scènes de la vie ordinaire à Port-au-Prince sous la dictature de Duvalier
Alors le Tonton lui a tiré une balle dans le ventre et une autre dans la cuisse. Je lui ai sauvé la vie, mais il est resté paralysé et il mendie maintenant à la porte du bureau de poste.Graham Greene, Les comédiens, Paris, Robert Laffont, p. 272.
Ce matin-là, en dépit de mes conseils, il avait absolument voulu entrer seul au bureau de poste pour acheter des timbres. Je l’avais perdu momentanément dans la foule et quand je l’avais retrouvé, il ne s’était pas encore approché d’un pas du guichet. Deux manchots et trois unijambistes l’entouraient. Deux essayaient de lui vendre de vieilles enveloppes sales contenant des timbres-poste haïtiens périmés ; les autres mendiaient plus franchement. Un homme sans jambe du tout s’était installé entre ses pieds et lui dénouait ses lacets, se préparant à cirer ses chaussures. D’autres, voyant une foule amassée, se battaient pour s’y joindre. Un garçon jeune, avec un trou à la place du nez, baissa la tête et essaya d’éperonner son chemin vers le point d’attraction central. Un homme sans main levait ses moignons roses et polis au-dessus des têtes pour exhiber à l’étranger sa mutilation. C’était une scène typique du bureau de poste si ce n’est que les étrangers étaient devenus rares. Je dus jouer des poings et des coudes pour me faire un chemin jusqu’à Smith, et dans la lutte, ma main rencontra un moignon raide, inhumain, semblable à un morceau de caoutchouc durci. Je le repoussai de force et mon geste m’indigna : il me semblait avoir repoussé la misère.Graham Greene, Les comédiens, Paris, Robert Laffont, p. 241.
Au service d’immigration et à la douane, régnait l’habituelle confusion, nous étions le seul bateau arrivé et pourtant le hangar était plein : porteurs, chauffeurs de taxis sans clients depuis des semaines et, çà et là, un Tonton macoute en lunettes noires et feutre mou, et des mendiants partout. Ils suintaient de toutes les failles comme l’eau à la saison des pluies. Un homme sans jambe était assis sous le comptoir des douanes comme un lapin dans un clapier et tendait la main en silence.Graham Greene, Les comédiens, Paris, Robert Laffont, p. 62.
Un artiste habile en cette partie, un massacreur de génie, M. de Moltke, a répondu, voici deux ans, aux délégués de la paix, les étranges paroles que voici : « La guerre est sainte, d’institution divine ; c’est une des lois sacrées du monde ; elle entretient chez les hommes tous les grands, les nobles sentiments, l’honneur, le désintéressement, la vertu, le courage, et les empêche en un mot de tomber dans le plus hideux matérialisme ! »
Ainsi, se réunir en troupeaux de quatre cent mille hommes, marcher jour et nuit sans repos, ne penser à rien, ne rien étudier, ne rien apprendre, ne rien lire, n’être utile à personne, pourrir de saleté, coucher dans la fange, vivre comme les brutes dans un hébétement continu, piller les villes, brûler les villages, ruiner les peuples, puis rencontrer une autre agglomération de viande humaine, se ruer dessus, faire des lacs de sang, des plaines de chair pilée mêlée à la terre boueuse et rougie, des monceaux de cadavres, avoir les bras ou les jambes emportés, la cervelle écrabouillée sans profit pour personne, et crever au coin d’un champ tandis que vos vieux parents, votre femme et vos enfants meurent de faim ; voilà ce qu’on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme !
Les hommes de guerre sont les fléaux du monde. Nous luttons contre la nature, contre l’ignorance, contre les obstacles de toute sorte, pour rendre moins dure notre misérable vie. Des hommes, des bienfaiteurs, des savants usent leur existence à travailler, à chercher ce qui peut aider, ce qui peut secourir, ce qui peut soulager leurs frères. Ils vont, acharnés à leur besogne utile, entassant les découvertes, agrandissant l’esprit humain, élargissant la science, donnant chaque jour à l’intelligence une somme de savoir nouveau, donnant chaque jour à leur patrie du bien-être, de l’aisance, de la force. La guerre arrive. En six mois, les généraux ont détruit vingt ans d’efforts, de patience, de travail et de génie.
Voilà ce qu’on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme.Guy de Maupassant, « La guerre », article publié dans Gil Blas du 11 décembre 1883.

...


Réel

47 Relisons les chroniques vives de Guy de Maupassant sur la guerre dans le Gaulois ou Gil Blas, les récits sombres de Graham Greene. Écoutons Jean Hatzfeld lorsqu’il donne la parole aux victimes du génocide du Rwanda.

48 Parcourons ces pays où l’enlisement perdure, nous y rencontrerons ce vieux gardien mozambicain, amené depuis sa petite case, porté par ses deux fils. Il avait, à l’occasion d’une rencontre que j’avais organisée, endossé son antique uniforme de garde forestier qui lui faisait comme une simarre. Ses jambes demeuraient repliées au bout d’un corps friable, et par-dessus les épaules de ses porteurs, sa main tenait quelques papiers battant au vent : son état civil chiffonné, ses états de service, quelques photographies. L’homme ne marchait plus, ses pieds avaient été arrachés par une mine. Sitôt opéré par des chirurgiens russes et les plaies cicatrisées, on l’avait conduit sur le chargement d’un camion dans sa région natale où, faute de soins et de prothèse, tout déplacement lui étant impossible, il resta assis, subissant chaque jour la nécrose de ses membres qu’il ne dépliait plus sous ses haillons maculés. Seul vestige d’une autre vie, ses quelques papiers et sa veste d’uniforme.

49 Cette femme silencieuse, aussi, rencontrée lors d’une palestra[33] [33] Réunion de paysans. ...
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, contre qui se pressaient ses trois enfants. Elle avait perdu ses deux bras et ses deux jambes. Elle n’accusait pas, seuls la tristesse et le désarroi marquaient son visage et son incompréhension. Pourquoi raconter cela ? Cet homme, voulant sauver son fils enlevé par la Renamo[34] [34] Mouvement de contre-offensive, en lutte contre le Front...
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lors d’une expédition nocturne dans son village, tenta de rattraper la colonne de combattants, il ne marchait plus avec sa prothèse, son moignon trop douloureux ne lui laissait aucun répit et la mort probable de son fils avait éteint tout espoir chez lui. À le raconter, c’est avouer une désagréable fascination pour la violence de ce spectacle. Qui y échapperait ? Entendre, voir, dire et montrer sont nécessaires, et seuls, pour l’instant, les témoins, les membres d’associations humanitaires et les journalistes s’acquittent de cette tâche. Trop rares sont les enseignants et les chercheurs qui s’y attachent.

50 Pour conclure, c’est à l’Université, je crois, d’initier un tel parcours d’enseignement et de recherche, avec ceux qui vivent le handicap suite à des conflits ou des attentats.

 

Notes

[ 1] A. Einstein, S. Freud, Pourquoi la guerre ?, Paris, Rivages, 2005, p. 34 et suivantes.Retour

[ 2] A. Glucksmann, Ouest contre Ouest, Paris, Flammarion, 2003, p. 57.Retour

[ 3] Le 30 septembre 1938, le Français Daladier, le Britannique Chamberlain et l’Italien Mussolini signent avec Hitler les accords de Munich. En cédant une nouvelle fois à la menace, les Occidentaux confirment le dictateur allemand dans la conviction que tout lui est permis.Retour

[ 4] G. Simmel, Le conflit, Paris, Circé, 1995.Retour

[ 5] Elle débuta en 1982, entre l’Angleterre et l’Argentine, à propos de quelques minuscules îles, appelées Falklands.Retour

[ 6] La guerre d’Angola a opposé les forces gouvernementales conduites par Eduardo Dos Santos aux forces rebelles de l’unita dirigées par Jonas Savimbi. Le pétrole d’un côté et le diamant de l’autre ont permis l’achat de matériels de guerre extrêmement performants. On a comparé Kuito à Sarajevo et à Mostar, elle fut la ville la plus détruite du continent africain.Retour

[ 7] « J’ai voulu descendre dans les fosses où la société se débarrasse de ce qui la menace ou de ce qu’elle ne peut nourrir. Regarder ce que personne ne veut plus regarder. Juger la chose jugée… Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus que de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie », écrit-il en 1952. On lui doit entre autres ouvrages : Chez les fous, Terre d’ébène, Vision orientale, Le chemin de Buenos Aires, etc.Retour

[ 8] Dont le nom était Andrei Friedmann, photographe de guerre américain d’origine hongroise. Il fit deux fois le débarquement de Normandie, et mourut en Indochine, tué par une mine en 1954.Retour

[ 9] Célèbre journaliste et écrivain, il cherchait, comme Albert Londres, davantage la vérité que l’exactitude. La puissance et la gloire, Les comédiens, La saison des pluies, figurent parmi ses œuvres les plus connues. On ne peut passer la frontière, dit-il, on ne peut que s’élever sans pour cela quitter le mal : c’est la condition humaine. Il meurt en 1991 en Suisse.Retour

[ 10] H.-J. Stiker, Corps infirmes et sociétés, Paris, Dunod, 3e édition, 2005.Retour

[ 11] À feuilleter un catalogue d’armes, ou mieux, un document de travail de démineur, qui tente de faire le point exhaustif sur les centaines d’engins explosifs et mutilants, on découvre quelle « inventivité » requiert leur conception.Retour

[ 12] En référence aux convention de Genève, droit illusoire, et peut-être nécessaire, de la guerre.Retour

[ 13] Voir à cet égard les différents ouvrages de Boris Cyrulnik.Retour

[ 14] En France, la loi du 23 janvier 1990, article 26, fait rare, est rétroactive. Elle s’attache à reconnaître aux victimes d’actes de terrorisme commis depuis le 1er janvier 1982 les droits et avantages accordés aux victimes civiles de guerre par le code des pensions militaires d’invalidité et des victimes de la guerre, et notamment le droit à pension de victime civile. Cette loi signe la reconnaissance du fait que le terrorisme est une guerre en temps de paix.Retour

[ 15] Ce peintre expressionniste allemand, dont l’œuvre fut en partie détruite par l’autodafé nazi, s’est engagé dans les troupes allemandes pendant la Première Guerre mondiale. Il sera destitué sous le IIIe Reich de sa charge d’enseignement à l’Académie de Dresde, il s’exilera à partir de 1935. On lui reproche son absence totale de concession sur la guerre.Retour

[ 16] Ancien chef rebelle de l’unita, en lutte contre l’armée régulière de Dos Santos, par les hommes de laquelle il fut abattu il y a peu en Angola.Retour

[ 17] Le terroriste ne terrorise pas, il provoque l’indignation, le scandale, et soulève la ligue des nations contre lui, tandis que la terreur, elle, fait taire.Retour

[ 18] B.-H. Lévy, Réflexion sur la guerre, le mal et la fin de l’histoire, précédé de Les damnés de la guerre, Paris, Grasset, 2001, p. 26.Retour

[ 19] Jeanne d’Arc au bouclier devant le fort des Tournelles, telle est la description populaire de l’héroïsme de la pucelle.Retour

[ 20] Cadavere ! Cadavere ! Pensons au texte de Philippe Léotard : « Dans la guerre mon vieux, il n’y a pas de pitié ! La guerre mon vieux ce n’est pas beau, ce n’est pas beau. Dans la guerre mon vieux, tout le monde est cadavere. Dans la guerre mon vieux, il n’y a pas de choisi ! »Retour

[ 21] Pour cela, lire Colette Breckmann, ou Jean Hatzfeld, notamment les Récits des marais rwandais ou La saison des machettes.Retour

[ 22] J. Hatzfeld, Dans le nu de la vie, récits des marais rwandais, Paris, Le Seuil, 2000.Retour

[ 23] On distingue les populations déplacées et réfugiées suivant qu’elles ont quitté ou non le sol national. Des personnes déplacées qui se trouvent maintenues dans des zones de chaos national peuvent subir bien pire que des groupes réfugiés.Retour

[ 24] Son nom scientifique est l’onchocercose, c’est la deuxième cause de cécité au monde, elle se transmet par de petits insectes particulièrement présents en zone humide.Retour

[ 25] Voir Libération du 21 août 2005, article d’Alexis Masciarelli.Retour

[ 26] Avant qu’on ne commette l’impair de leur donner une carte de gia, grand invalide d’attentat.Retour

[ 27] Ghislaine Doucet (sous la direction de), Terrorisme, victimes et responsabilité pénale internationale, Paris, Calmann-Lévy, sos attentats, en partenariat avec le Irish Centre of Human Rights de Galway (Irlande).Retour

[ 28] Pensons au fait que le massacre est un nouvel objet d’histoire, on l’a confondu avec la guerre, voir à ce sujet D. El Kenz, Le massacre, objet d’histoire, Paris, Gallimard, 2005.Retour

[ 29] A. Glucksmann, Ouest contre Ouest, Paris, Plon, 2003, p. 66.Retour

[ 30] Ibid., p. 67.Retour

[ 31] Qu’on se souvienne, en France, de l’ordonnance de 1945 qui, sous l’impulsion du Conseil national de la Résistance, institua la Sécurité sociale, avec l’idée de changer un système de démocratie politique en un système de démocratie sociale, selon les termes de Pierre Laroque, premier dirigeant de la Sécurité sociale.Retour

[ 32] I. Wallerstein, L’histoire continue, Paris, L’aube, 2005, p. 93.Retour

[ 33] Réunion de paysans.Retour

[ 34] Mouvement de contre-offensive, en lutte contre le Front de libération du Mozambique, le frelimo.Retour

Résumé

La guerre a hanté nos mémoires, frappé nos imaginaires. Devenue lointaine, presque silencieuse, elle ne nous permet plus de penser le handicap en relation avec la violence des nations. Son visage a changé, nous sommes passés des guerres presque claires aux combats anomiques. La figure de l’invalide est désormais une figure du passé. Le risque est là pourtant, de n’avoir plus qu’une mémoire vaine de la guerre, une mémoire abandonnée par les corps et les esprits meurtris.


PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Denis Poizat « Guerre et handicap, la mémoire vaine », Reliance 4/2005 (no 18), p. 21-33.
URL :
www.cairn.info/revue-reliance-2005-4-page-21.htm.
DOI : 10.3917/reli.018.0021.